Le Nouvel Observateur – 28 avril 2014

Pour l’économiste Christian Saint-Etienne, faute d’investisseurs à long terme, l’Etat doit intervenir et entrer au capital des fleurons de l’industrie française. Interview.

Après Arcelor, Lafarge ou Péchiney, le rachat de la branche énergie d’Alstom fait ressurgir la question de la fragilité des grandes entreprises françaises. Au moment où l’économie frémit, la France est-elle armée pour faire face à la compétition mondiale ? Economiste, universitaire et professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, Christian Saint-Etienne décrypte le bras de fer qui s’engage. Interview.

Existe-t-il une fragilité spécifique des grandes entreprises françaises ?

- Dans le CAC 40, il y a 35 entreprises industrielles dont une vingtaine est très globalisée et solide. Une petite moitié est fragile, oui, à l’image de l’économie française. Que se passe-t-il avec Alstom ? C’est une entreprise avec un capital de technologies exceptionnel mais qui n’a pas les fonds propres pour se développer.

Le rachat d’Alstom intervient après d’autres comme Arcelor, Lafarge ou Péchiney. N’y a-t-il pas un mouvement plus large ?

- Ce n’est effectivement pas une première. Quelques groupes très internationalisés comme Suez sont suffisamment solides. Mais, même Suez, si l’Etat n’était pas actionnaire minoritaire, c’est une entreprise qui serait opéable.

Et à chaque fois ce sont des centres de décision économique qui quittent le territoire.

- C’est absolument clé. Quand une entreprise part à l’étranger, rapidement, les centres de décision sont rapatriés dans le pays de l’actionnaire majoritaire. Ensuite, on perd les centres de recherche et enfin on perd les centres de production.

Dans ce mouvement de reprise de fusions-acquisitions, la France semble toujours perdante. Cela se passe-t-il vraiment à sens unique ?

- Nous payons nos erreurs depuis 20 ans. La France n’a pas de fonds de pension, pas d’investisseurs de long terme. On vient de créer la BPI mais c’est un tout petit acteur. Il nous manque un gros acteur capable de prendre des tickets de quatre ou cinq milliards d’euros comme les fonds de pension anglo-saxons ou ceux qui se développent dans les pays émergeants. Ce phénomène avait été un peu atténué avec le fort développement jusqu’à la crise, en 2008. La France est un pays capitaliste sans capital.

Elle n’est donc pas armée face au frémissement du redémarrage économique ?

- C’est pour cela que, dans cette phase, je propose que l’Etat fasse la soudure. Il ne faut pas que l’Etat laisse partir une entreprise comme Alstom qui détient des technologies-clés pour l’avenir. Ce ne serait pas idiot d’adosser Alstom, qui est très européen, sur GE, qui est très international, mais il ne faut pas lui vendre ! On peut négocier avec GE mais en contrepartie il faut qu’il maintienne tous les centres de décision et de recherche en France. Pour cela, l’Etat doit prendre 35% de la société.

Mais l’Etat a-t-il les moyens de se lancer dans cette aventure ?

- Il faut qu’il les trouve ! Dans la dépense publique, l’essentiel c’est de la dépense sociale. A un moment donné, il faut faire des choix ! On a l’argent. Dans la période transitoire actuelle, il faut à la fois réduire la dépense publique comme le propose Manuel Valls et faire des opérations en capital. D’ailleurs, elles rentrent dans la dette publique mais pas dans le déficit ! Si la France investit dans Alstom au même prix que Général Electric, la Commission européenne n’a rien à dire. L’Etat sera obligé d’emprunter pour revenir dans Alstom mais il faut le faire car c’est l’avenir de la France qui se joue.

Le gouvernement a donc bien une marge de manœuvre ?

- Oui, sur des dossiers où on n’investit pas à vide. Là, il y a un vrai capital technologique, une vraie boîte. C’est d’ailleurs bien pour ça que GE et Siemens s’y intéressent. On ne parle pas d’un canard boiteux. Alstom n’est pas au bord du dépôt de bilan. C’est juste une entreprise qui est trop petite pour développer son potentiel au plan mondial.

Cette faiblesse n’est-elle pas générale aux grandes entreprises françaises ?

- Il faudrait qu’elles puissent faire des augmentations de fonds propres pour investir, racheter d’autres boîtes.

Comment expliquer ce manque d’investissement dans les grandes entreprises en France ?

- Les Français préfèrent la terre et la pierre aux actions. Il y a eu des périodes où il y a eu un peu plus d’actionnaires mais, dès qu’il y a eu la crise, beaucoup de gens ont vendu leurs actions et ne sont pas revenus. C’est comme ça, il faut l’accepter. Nous avons d’autres talents. Il faut donc que ce soit l’Etat qui développe massivement la BPI, par exemple. Il y a 200 milliards d’euros à la Caisse des dépôts pour le Livret A, on peut très bien en utiliser 30 ou 40 pour investir dans des actions. Ce sont des décisions stratégiques : il faut y aller, sinon, on va se retrouver à poil.

Propos recueillis par Louis Morice – Le Nouvel Observateur

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