Donc Madame Merkel a déclaré le 17 mars 2010 devant le Parlement allemand qu’elle était favorable à l’exclusion d’un pays de la zone euro « si les conditions budgétaires ne sont pas remplies de façon répétée sur le long terme. »
Donc Madame Merkel a déclaré le même jour qu’un « gouvernement économique européen doit s’aligner sur les Etats membres les plus rapides et les meilleurs, pas sur les plus faibles. »
Donc le plan d’aide à la Grèce décidé le 25 mars 2010 par le Conseil européen est un « mécanisme en dernier recours, déclenché à l’unanimité des Etats membres de la zone euro et uniquement si la Grèce ne parvient pas à se refinancer sur les marchés ». Il comprendrait des prêts bilatéraux des Etats de la zone, à des taux de marché intégrant le risque grec, et des prêts du Fonds Monétaire International (FMI) dans une proportion deux tiers – un tiers. Le président de la Banque Centrale Européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, a condamné l’intervention du FMI car il souhaitait que les « gouvernements de la zone prennent leurs responsabilités ».
Donc l’Allemagne a parlé. Les masques sont tombés. Trois illusions françaises sont mortes.
La première illusion concernait l’euro. Le rêve Delorien initial imaginait que la mise en place de l’euro serait le lancement d’un processus qui conduirait automatiquement à l’union politique européenne. Jacques Delors n’avait pas exigé, comme condition nécessaire au lancement de l’euro, un gouvernement économique et un minimum de fédéralisme fiscal dans son rapport au Conseil européen préparant le traité de Maastricht (même s’il en évoquait le caractère souhaitable). Ce dernier s’est concentré sur les conditions d’indépendance de la BCE en ignorant totalement l’impératif d’un gouvernement économique commun pour fonder l’euro. Car qu’achète-t-on quand on achète de l’euro ou du dollar : une puissance politique et une politique économique. L’euro, aujourd’hui, n’a ni l’une, ni l’autre. Le dollar a les deux, quoique l’on pense de l’une ou de l’autre. De plus le traité de Maastricht introduisait le ver dans le fruit en autorisant le Royaume-Uni et le Danemark à bénéficier d’une clause d’opting out, c’est-à-dire la possibilité de rester dans l’Union européenne sans partager l’euro.
Pour réussir l’euro, il eût fallu rejeter toute clause d’opting out, forçant les pays à choisir entre être dans l’Union ou dehors. Il fallait aussi mettre en place un gouvernement économique de la zone euro, non pas au sens de Madame Merkel, c’est-à-dire une version plus dure du Pacte de stabilité et de croissance, mais jeter les bases d’une conduite optimale du policy mix européen, c’est-à-dire la mise en cohérence des politiques monétaire, budgétaire et de change, ce qui aurait dû être la mission d’un véritable Eurogroupe (Conseil des Ministres de l’Economie et des Finances de la zone euro). Il fallait aussi un fédéralisme fiscal, c’est-à-dire un mécanisme de transfert automatique de ressources entre les Etats faibles et forts de l’Union par l’intermédiaire d’un budget fédéral important. Il fallait encore bannir la concurrence fiscale et sociale qui est le seul véritable moteur de cette Union. Une Union qui est aujourd’hui intrinsèquement anti-politique car fondée sur la concurrence par les normes et la sélection des meilleurs et l’exclusion des faibles.
Pour asseoir l’euro, que faut-il donc ? Un gouvernement économique au sens précédent, un mécanisme de fédéralisme fiscal, un accord sur des minima sociaux et de fiscalité pour ne pas transformer la nécessaire concurrence sur les marchés de biens et services en une concurrence par les normes fiscales et sociales. Madame Merkel vient donc de dire que cette route est fermée.
La deuxième illusion portait sur la notion de politique économique coopérative. A tout le moins, en l’absence des trois conditions précédentes, fallait-il éviter que les pays membres mènent des politiques macroéconomiques contraires à l’intérêt commun. Car la politique allemande est, depuis dix ans, non coopérative en privilégiant une désinflation salariale qui, non seulement lui permet d’exporter plus vers les autres pays membres de l’Union – ce que recouvre la notion merkellienne de « pays les plus rapides et les meilleurs », mais interdit aux autres d’exporter en Allemagne en l’absence de hausse de la demande intérieure dans ce pays, ce qui est suicidaire pour l’Union mais aussi pour l’Allemagne. Car, alors, les revenus de la production n’augmentent plus assez chez les partenaires de l’Allemagne pour qu’elle y exporte. En déclarant que le modèle allemand est l’avant-garde de la construction européenne sans même envisager d’en discuter les limites, Madame Merkel consacre la voie de la compétition interne par la politique de désinflation salariale et rejette celle de la coopération.
La troisième illusion portait sur les notions d’effort et de solidarité. L’Union européenne devait être inclusive, c’est-à-dire favoriser une convergence des performances économiques et sociales des pays membres. Or, la réalité est inverse : non seulement les performances divergent mais tout est fait, notamment par la concurrence fiscale et sociale et la compétition par les politiques économiques, pour accentuer ces divergences. Sans parler de la compétition franco-allemande à l’intérieur des rares programmes européens qui fonctionnent (Galileo, Airbus, etc.).
Ainsi, l’euro n’est plus un commencement politique mais une fin économique, voire comptable, avec syndic de faillite à l’affût : « ceux qui ne respectent pas les critères seront exclus de la zone euro » !
L’idée française, un peu « foireuse » dès l’origine, selon laquelle l’Europe serait une super – France protectrice, est définitivement morte. La France est nue ! Avec ses déficits publics de plus en plus ingérables, sa dépense publique incontrôlée, sa désindustrialisation accélérée.
Madame Merkel a, à la fois, donné le refus de coopération allemand en exemple à suivre, et démasqué une certaine complaisance française.
Que peut-on imaginer ? Si la zone euro explose en seize parties, avec un retour aux dévaluations compétitives internes, c’est toute la construction européenne qui est en risque. Mais rester en l’état ne peut qu’accentuer les divergences et les rancoeurs. Il existe une solution intermédiaire.
En réalité, il y a deux zones euros. L’une qui est centrée sur la production et l’exportation, avec des excédents de balance courante élevés, constituée de l’Allemagne, des Pays-Bas, de l’Autriche et, dans une moindre mesure, de la Belgique. L’autre qui est centrée sur la consommation, avec des déficits significatifs de balance courante comme en France et en Italie, ou considérables comme en Espagne, au Portugal et en Grèce.
Puisqu’il est clair qu’il n’y aura pas de gouvernement économique et de fédéralisme fiscal dans la zone euro, il est donc économiquement justifiée d’envisager la partition de la zone euro : l’une centrée sur le premier groupe de pays et l’autre sur le second. Ceci suppose la mise en place d’une deuxième BCE, par exemple à Paris, ce qui ne pose aucun problème technique. Pour simplifier, le premier euro serait un Euromark et le second un Eurofranc. On évoque généralement deux difficultés après l’émergence du nouvel euro. Les dettes publiques libellées seraient-elles en Euromark ou en Eurofranc ? Deux solutions sont possibles : soit les Etats paieraient une prime, aux seuls non-résidents détenteurs de la dette publique, correspondant au montant éventuel de la dévaluation diminuée de la valeur des CDS sur la dette de chaque pays (toutes les dettes et créances entre résidents seraient enregistrées au nominal en Eurofranc) ; soit toutes les dettes et créances seraient en Eurofrancs puisque l’existence d’un marché de CDS est la preuve que chaque créancier a connaissance de risques différenciés dans la zone et qu’il accepte par avance qu’une créance sur l’Espagne est en Eurofrancs ou Europesetas (si la zone explose en seize parties).
La seconde difficulté a trait à un éventuel affaiblissement de l’axe franco-allemand : outre qu’il va mal avec un seul euro, il s’améliorerait ensuite car cet axe permettrait de coordonner les deux zones et deviendrait plus que jamais central dans la construction européenne. Les bénéfices d’une éventuelle dévaluation seraient intégralement utilisés pour réduire fortement les déficits budgétaires dans la zone Eurofranc.
Cette solution réaliste ne sera pas mise en place à froid, mais il faut l’avoir en tête quand la crise finale viendra. Car, bientôt, la solution coopérative avec deux euros apparaîtra infiniment préférable à la guerre entre seize euros.