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L’Opinion – 31 mars 2021

Si la richesse intellectuelle et culturelle est le terreau où naît l’acte d’achat du bien ou service coûteux, il s’agit surtout d’accéder à un au-delà, qu’il soit de perfection humaine, de sensualité divine ou qu’il relève d’une aspiration à la spiritualité.

Pourquoi le luxe survit-il à la pandémie et au terrorisme ? Le luxe a longtemps été défini comme « le caractère de ce qui est coûteux, raffiné, somptueux » et ne « relevant pas des besoins ordinaires de la vie » (Larousse) ou comme « un mode de vie caractérisé par de grandes dépenses consacrées à l’acquisition de biens superflus, par goût de l’ostentation » (Robert). Il visait à donner du prestige ou à marquer son rang, notamment sous l’Ancien régime.

Aujourd’hui, on peut considérer le luxe semi-démocratisé, défini comme le luxe abordable par la classe moyenne même au prix d’un grand sacrifice financier, comme un signe d’appartenance à une classe sociale censée être « supérieure » afin de s’élever au-dessus de sa condition et d’échapper à des contraintes quotidiennes répétitives et pesantes. Mais une telle explication est un peu courte.

Le luxe semi-démocratisé diffère du luxe supérieur associé à la richesse. Le luxe supérieur ne présuppose pas un sacrifice financier et vise le pur agrément ou le prestige lié à la position sociale. L’un et l’autre ont pour objectif la jouissance personnelle, affichée ou secrète, et pour motivation consciente ou inconsciente d’échapper au réel et à la mort. L’objet de luxe est une clé de passage du fugace et du périssable au sublime impérissable. D’où les réactions violentes face au faux luxe ou de mauvaise facture.

Le luxe ne supporte pas la vulgarité et un objet de luxe perd son lustre en association avec une personne grossière. Le luxe est magnifié par la simplicité et le dépouillement.

Le luxe de parfaite facture décrit les objets qui célèbrent le Beau dans la perfection de la réalisation faite pour durer des décennies ou des siècles, et les services raffinés et élégants qui supposent des gestes parfaits et une attitude irréprochable des acteurs du service. Il s’oppose aux objets de mauvaise facture ou aux services mal rendus qui traduisent la vulgarité et l’appât du gain chez ceux qui les proposent et aux objets de consommation qui s’épuisent par leur usage.

Le luxe de parfaite facture est associé aux nations et groupes sociaux de haute culture et de richesse maîtrisée et discrète. Le luxe ne supporte pas la vulgarité et un objet de luxe perd son lustre en association avec une personne grossière. Le luxe est magnifié par la simplicité et le dépouillement. Il est sublimé par un environnement austère.

Richesse intellectuelle. Il s’agit ici de tenter de comprendre pourquoi certaines personnes de la classe moyenne font des sacrifices considérables pour accéder au luxe de parfaite facture. Si ces personnes voulaient seulement faire acte d’appartenance à une classe supposée supérieure ou extérioriser une réussite sociale, elles pourraient se contenter d’objets de mauvaise facture copiant de beaux objets pas trop mal imités ou de services de moyenne gamme présentés comme « exclusifs ».

Il faut observer que ce comportement tourné vers le luxe de haute facture touche toutes les sociétés de haute culture en Europe, dans les Amériques ou en Asie, notamment en Inde et Chine et au Japon. Il reflète une aspiration de personnes généralement éduquées et appartenant à des sociétés ayant ou ayant eu une riche histoire. La richesse de ces personnes n’est pas financière mais intellectuelle et culturelle. Leur éducation pourrait les conduire à se détacher des biens terrestres et à ignorer ces biens et services pouvant leur coûter six mois ou un an de salaire mais elle peut aussi leur donner la capacité d’apprécier la perfection d’un tableau, d’un bijou, d’un repas de grand chef, d’un vêtement ou d’un accessoire de parfaite facture, nouvellement produits ou d’origine ancienne. Ce sacrifice financier rend le bien ou service de luxe encore plus précieux.

Si la richesse intellectuelle et culturelle est le terreau où naît l’acte d’achat du bien ou service coûteux pour celui qui l’acquiert ou l’expérimente, la motivation de l’acte reste secrète. Il s’agit certes d’échapper à une vie monotone. Mais il s’agit surtout d’accéder à un au-delà, qu’il soit de perfection humaine, de sensualité divine ou qu’il relève d’une aspiration à la spiritualité. En hindi, le mot aishwarya signifie luxe, opulence à partir d’une racine ish donnant l’intuition du divin (Vishnou). Le mot luxe est dérivé de lux, la lumière. Le mot opulence trouve sa racine dans ops lié aux divinités Abondance et Terra.

Le luxe peut être une porte d’entrée du rêve mais l’objet ne doit pas décevoir sous peine de transformer le rêve en cauchemar. Le luxe doit être associé à une éthique implacable. Mais ce n’est évidemment pas toujours le cas.

Le luxe de parfaite facture, associé à la grâce et à l’élégance, donne accès à la lumière et à l’au-delà. A condition de ne pas tricher.

Crédit photo : Alexandra Maria

L’Opinion – 11/03/2021

Ce n’est pas le profit qui motive la création de l’entreprise mais l’envie d’entreprendre comme facteur de liberté et d’accomplissement de l’individu ou des individus créateurs de l’entreprise.

On oppose à tort deux visions de l’entreprise. Selon la première, le but de l’entreprise est de faire du profit au seul bénéfice des actionnaires. Selon la seconde, l’entreprise est un objet social qui doit servir les parties prenantes. C’est dans ce cadre conceptuel que la loi Pacte d’avril 2019 a modifié la définition de l’objet social de l’entreprise dans le Code civil.

Selon l’article 1832, la finalité d’une société est de réaliser un bénéfice ou une économie profitant aux associés. Le nouvel alinéa 2 de l’article 1833 précise que la société est gérée dans son intérêt social en prenant en compte les enjeux sociaux et environnementaux de son activité. Et l’article 1835 prévoit la possibilité de modifier les statuts de l’entreprise pour y inclure une « raison d’être ». C’est la deuxième conception qui est ainsi écrite dans la loi. En sous-jacent, la première conception est censée servir le Mal, et la deuxième le Bien.

Mutations. Or l’article 1832 a été écrit dans un monde statique encore agricole (1804), avec des échanges internationaux minuscules, et les modifications ultérieures n’en ont pas changé le sens. Il s’agit, ici et maintenant, de lancer une nouvelle entreprise dans un monde, certes soumis à des mutations politiques (la Révolution de 1789), mais dont l’activité économique a peu évolué depuis la Renaissance. Les tenants et aboutissants de l’entreprise sont bien maîtrisés et le profit est probable.

Le profit n’est pas un but mais une contrainte. Il faut parvenir à être profitable pour pouvoir décoller avant d’être abattu par les autres entrepreneurs qui lancent des projets concurrents dans un monde à rendements croissants ou le gagnant rafle la mise

Mais, depuis deux siècles, trois révolutions industrielles sont intervenues (vapeur, électricité, informatique) tandis que le monde, après une première globalisation limitée de 1870 à 1914, a connu une globalisation massive depuis les années 1960. Dans ce monde ultradynamique en mutation permanente, le profit d’une nouvelle entreprise en voie de création est une chimère évolutive.

Certes, on peut encore lancer un restaurant ou une boutique de qualité et on est encore dans le monde économique tranquille de 1804, même si le risque est là. Mais dès qu’on intervient dans le monde industriel avec une forte composante numérique, le risque est au cœur du projet. Ce n’est pas le profit qui motive la création de l’entreprise mais l’envie d’entreprendre comme facteur de liberté et d’accomplissement de l’individu ou des individus créateurs de l’entreprise.

Dans ce nouveau contexte, le profit n’est pas un but mais une contrainte. Il faut parvenir à être profitable pour pouvoir décoller avant d’être abattu par les autres entrepreneurs qui lancent des projets concurrents dans un monde à rendements croissants ou le gagnant rafle la mise.

Analysant ce nouveau monde avec ses « gros sabots » de serviteur du Bien contre le Mal, on passe à côté des notions clés de prise de risque, de profitabilité comme condition de survie, de rapidité de l’essor de l’entreprise pour qu’elle ne soit pas détruite en vol par ses concurrentes sur des marchés globalisés à rendements croissants. On ignore également que ce sont les innovations scientifiques et technologiques des entreprises qui ont arraché le monde à la stagnation séculaire du niveau de vie et de l’espérance de vie, qui étaient quasiment les mêmes en 1780 que sous Jules César (voir les travaux d’Angus Maddison pour l’OCDE).

L’entreprise, comme tous les individus, associations ou partis politiques, a la responsabilité légale et sociétale de ses actes et les assume souvent mieux que les donneurs de leçons

Externalités. Le débat n’est pas entre une méchante entreprise ayant pour seul but le profit et une gentille entreprise socialisée, mais entre une entreprise qui a besoin de décoller grâce au carburant du profit anticipé qui sera redistribué en emplois et innovations technologiques et servicielles, d’une part, et une notion viciée d’entreprise nécessairement cupide servant le Mal, d’autre part.

L’entreprise, comme tous les individus, associations ou partis politiques, a la responsabilité légale et sociétale de ses actes et les assume souvent mieux que les donneurs de leçons. Mais si l’on veut progresser vers une société meilleure, l’internalisation des externalités par un prix fixé par la puissance publique est le meilleur moyen d’avancer.

Fixer un prix élevé et croissant pour la tonne de carbone produite en Europe ou importée, différencier les cotisations chômage entre les entreprises ayant 90% de CDI et les autres, en prenant en compte la nature des secteurs et le caractère cyclique de leur activité, facturer au prix fort les décharges sauvages, tel est le meilleur moyen de changer le monde, de créer des emplois et d’améliorer la qualité de vie.

Crédit photo : Marvin Meyer

L’Opinion – 23 février 2021

« Une durée de cotisation de quarante-quatre ans et un âge légal à 64 ans permettraient de dégager une vingtaine de milliards par an, qui pourraient notamment financer une remise à niveau complète de l’école primaire », plaide l’économiste

Les Français n’ont pas une idée claire du poids des retraites sur l’économie, la compétitivité des entreprises et la société. On rapporte généralement les retraites à la richesse produite, soit 14,3 % du PIB en 2019, dernière année avant la Covid-19. C’est quatre points de plus que dans les démocraties avancées et donc 100 milliards d’euros de cotisations sociales en plus qui contribuent massivement au coût du travail. Mais le PIB n’est pas le bon indicateur pour apprécier le poids exorbitant des retraites.

Si on rapporte les retraites au revenu disponible brut des ménages, on atteint 23,5 % pour 17 millions de retraités. Les actifs ne recevant que 947 milliards d’euros de salaires et traitements bruts, les retraites représentent même 36,6 % des salaires bruts d’activité. Or les 28,5 millions d’actifs devaient, en 2019, financer les 3,5 millions de chômeurs et les 18 millions de jeunes à leur charge, mais aussi les cotisations sociales santé qui bénéficient à plus de 60 % aux retraités. Le poids des retraites étouffe littéralement la population active alors que le coût du travail chargé, avec l’ensemble des cotisations sociales, en limite le nombre !

L’âge de départ à la retraite étant plus bas qu’ailleurs, le temps moyen passé à la retraite est supérieur de cinq ans au temps passé à la retraite dans les autres pays de l’OCDE. C’est donc sur la durée de cotisation et l’âge de départ à la retraite qu’il faut agir. La plupart des autres pays développés mettent progressivement en place un âge de départ à la retraite de 67 ans, qui correspond à l’allongement de l’espérance de vie. Sans aller aussi loin, dans un premier temps, il convient de porter au minimum la durée de cotisation à quarante-quatre ans et l’âge de départ à 64 ans d’ici 2027, en opérant le recul de l’âge de départ au rythme de quatre mois par an.

Enfants et pénibilité. Il faut compléter cette évolution par la mise en place d’une réduction de ces deux paramètres de six mois par enfant, mesure plafonnée à deux ans. De même, un mécanisme de pénibilité permet de réduire au maximum ces deux paramètres de dix-huit mois, le jeu conjoint des deux paramètres étant limité à 2,5 ans. Ceux qui en bénéficieraient pourraient ainsi partir à 61,5 ans avec une durée de cotisation de quarante et une années et demie.

«Dégager progressivement une vingtaine de milliards d’euros par an permettrait de financer notamment l’ajout en primaire de deux heures de calcul par semaine, tout en reformant massivement les maîtres à l’enseignement des mathématiques»

Ainsi, on limiterait l’augmentation du nombre de retraités en lien avec l’arrivée massive des baby-boomers à la retraite. On objecte souvent que l’âge effectif moyen de départ à la retraite est inférieur à l’âge légal, ce qui est faux pour la Cnav, la caisse des salariés du secteur privé (62,8 ans en 2019). On observe également que, dans l’ensemble des pays de l’OCDE, l’âge effectif de départ recule comme l’âge légal au cours des deux dernières décennies, et que l’écart entre les deux n’augmente pas.

Cette réforme permettrait de dégager progressivement une vingtaine de milliards d’euros par an dans les comptes publics, qui pourraient par exemple financer une remise à niveau complète de l’école primaire dont les performances s’effondrent dans les classements internationaux. Il faut notamment ajouter deux heures de calcul par semaine, tout en reformant massivement les maîtres du primaire à l’enseignement des mathématiques. On doit également s’assurer que tous les enfants maîtrisent la lecture, l’écriture et le calcul à la fin du CE1 avant de les envoyer en CE2, car les performances des enfants en fin de CE1 dans ces trois matières sont prédictives à plus de 80 % de leurs compétences à 18 ans. Et enfin créer une filière mixte enseignement général et professionnel pour y accueillir dès l’âge de 12 ans les enfants qui ne s’épanouissent pas dans un enseignement formel, avec passerelle pour revenir ensuite dans l’enseignement général.

Reconversions. Il faut donc investir de 5 à 7 milliards d’euros par an pour rénover complètement l’enseignement primaire, le collège et la formation professionnelle. Mais aussi 3 milliards d’euros par an pour développer des centres de formation pour adultes au sein des entreprises car, à la suite de la crise actuelle, nous serons confrontés à la nécessité de reformer en trois ans 2 millions de travailleurs qui vont devoir changer d’entreprise ou de filière de production.

«On peut encore allouer 3 milliards d’euros au rééquipement de nos armées. Il reste un solde de 5 milliards pour réduire le déficit public»

Ainsi, cette réforme conjointe des retraites et du système d’enseignement et de formation permettrait de relever fortement le niveau de compétences des élèves et des travailleurs, tout en économisant une dizaine de milliards d’euros nets (20 milliards d’économies moins 8 à 10 milliards de nouvelles dépenses). On pourrait alors allouer 4 à 5 milliards d’euros par an à la numérisation et robotisation de notre système industriel et agroalimentaire, afin de regagner en activité et compétitivité dans ces deux secteurs soumis à une forte concurrence internationale. Si l’on prend les options de 8 milliards de dépenses nouvelles pour l’éducation et 4 milliards d’euros pour la modernisation du système productif, on peut encore allouer 3 milliards d’euros au rééquipement de nos armées, dont 1 milliard par an pour doubler notre effort de R&D militaire qui est très insuffisant. Il reste un solde de 5 milliards d’euros pour réduire le déficit public.

Il existe une voie de quadruple progrès (enseignement primaire et secondaire, formation des adultes, modernisation de l’appareil de production et rénovation technologique de nos armées) pour accélérer la croissance dans un contexte de transformation rapide de l’économie mondiale, tout en réduisant le déficit public et en allégeant la charge qui pèse sur les actifs.

Enfin la réforme des retraites proposée ici encourage la natalité, prend en compte la pénibilité du travail dans certaines professions et contribue à faire remonter le taux d’emploi de la population âgée de 20 à 64 ans, un taux de 8,5 points inférieur en France à ce qu’il était en Allemagne en 2019 (72,1 % contre 80,6 %, source Eurostat).

Les Echos – 17 février 2021

Le veto du gouvernement français au rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard, qui exploite des petites surfaces alimentaires souvent adossées à une station-service, a choqué bien des observateurs de la sphère économique.

Carrefour est un groupe de distribution alimentaire qui a réalisé un chiffre d’affaires de 81 milliards d’euros en 2019 (dont 52 % hors de France) et emploie 320.000 collaborateurs dans le monde. Mais sa rentabilité est faible. Couche-Tard a réalisé un chiffre d’affaires de 49 milliards d’euros en 2019, dont plus de 71 % dans la vente de carburants, et emploie 130.000 collaborateurs. Mais Couche-Tard affiche une rentabilité nette de 4 % contre 1,5 % pour Carrefour. Toutefois, Couche-Tard est sous la menace d’un basculement progressif du parc automobile vers l’électrique et l’hybride. Un rachat à bas prix de Carrefour en janvier 2021 était une opportunité exceptionnelle pour les actionnaires du groupe canadien.

C’est dans ce contexte que le gouvernement français a bloqué l’opération au nom de la souveraineté alimentaire du pays, déclenchant les sarcasmes qui rappellent ceux qui avaient suivi le refus de permettre le rachat de Danone par PepsiCo en 2005. Ceci après l’autorisation du rachat de Péchiney par le canadien Alcan en 2003, lui-même racheté par le géant minier anglo-australien Rio Tinto. Péchiney, un grand groupe de l’aluminium, fut broyé à la suite de cette opération. C’est à ce moment que s’accélère la désindustrialisation de la France qui perd 40 % de ses parts de marché mondiales à l’export de 1999 à 2019.

L’Etat français s’est réveillé en 2014, avec le décret Montebourg, sur la défense de quelques filières de souveraineté dont le nombre a été augmenté par le décret Le Maire de décembre 2019. Tous les autres pays développés protègent également leurs filières de souveraineté économique : Etats-Unis avec le Cfius créé en 1950, l’Allemagne, le Japon, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Australie, etc.

Les Etats-Unis ont défini, depuis plus d’un demi-siècle, cinq domaines de souveraineté nationale non négociables : défense, finance, agroalimentaire, santé-pharmacie, énergie, auxquels s’ajoutent aujourd’hui le numérique et l’espace. Les Etats-Unis sont en compétition avec la Chine pour la domination mondiale dans ces sept domaines.

Le refus français de l’opération Carrefour s’inscrit dans ce double contexte : affirmation mondiale des stratégies de souveraineté et mémoire de catastrophes comme celle de Péchiney. On a beaucoup évoqué la préoccupation de l’emploi comme raison du refus du gouvernement à la veille d’une présidentielle, Carrefour étant le premier employeur privé en France. C’est oublier que les grands distributeurs sont des têtes de filières pour les productions agroalimentaires.

Cette affaire fait surtout ressortir les faiblesses françaises : faiblesse des marges des entreprises, absence de fonds de pension constituant des actionnaires stables, incapacité à transformer l’épargne massive en instruments d’investissement de long terme, poids des charges sociales qui rend les entreprises peu manoeuvrantes, record du monde du taux de dépense publique (en % du PIB) pour une performance en éducation, santé, recherche, sécurité plus que médiocre en général, voire pitoyable face au Covid : absences de masques, de tests, sans parler des vaccins.

Tant que la France ne traitera pas ses maux profonds, nos entreprises resteront des cibles faciles pour d’habiles prédateurs. Seule une politique déterminée de réindustrialisation et de restauration de l’efficacité de l’action publique pourra protéger nos entreprises.

Crédit photo : François GOGLINS

L’Opinion – 04/02/2021

« En écho aux erreurs des années 1930, on retrouve la même incapacité à regarder à long terme tout en se comparant aux autres dans ce qu’ils font de mieux »

En 2020, l’activité économique a baissé de 8,3 % en France, de 7 % dans la zone euro, de 5 % en Allemagne et de 3,5 % aux Etats-Unis. Ce recul français intervient après vingt ans de forte désindustrialisation (chute de plus d’un tiers du poids de l’industrie dans le PIB), de faible croissance annuelle (0,75 % par an sur la période 2001-2020), de tragique montée de la dette publique (98 % en 2019, avant la pandémie, et peut-être 125 % fin 2021), d’un chômage qui varie de 8 % quand tout va bien à 12 % au premier accroc, et d’une chute de notre capacité d’innovation et de prise de risque.

Le pays de Pasteur est absent des nouveaux vaccins car nos grands instituts « n’ont pas osé » se lancer dans les productions et thérapies nouvelles. Le niveau de robotisation de nos usines est aujourd’hui inférieur à celui de l’Espagne et la valeur ajoutée industrielle française en euros est tombée à 40 % de celle de l’Allemagne.

Face à la Covid, en mars-avril 2020, nos soignants n’avaient pas les équipements nécessaires alors que nous avons le record du monde de la dépense de protection sociale en proportion du PIB. Ils étaient dans la position des fantassins français qui ont dû attaquer les chars allemands quasiment à main nue en mai 1940.

Désastres. Trois raisons expliquent les désastres des vingt dernières années, en écho aux erreurs des années 1930.

D’abord, on retrouve la même incapacité à regarder à long terme tout en se comparant aux autres dans ce qu’ils font de mieux. Refus de l’adaptation à la guerre moderne fondée sur le couple avion-char dans les années 1930, refus de se préparer aux pandémies en analysant les politiques de santé de la Corée du Sud, de Taïwan et de Singapour et de favoriser l’essor de la recherche et de l’industrie pharmaceutique dont le poids relatif par rapport aux autres pays s’est effondré dans les années 2010.

Ensuite, incapacité des pseudo-élites administratives énarchisées d’analyser et de comprendre la nature de la Nouvelle révolution industrielle fondée sur la science et la technologie de l’informatique qui se développe depuis les années 1980 avec une très forte accélération depuis les années 2000. Une nouvelle accélération appuyée sur l’intelligence artificielle, la 5G, les biotechnologies, l’espace et l’informatique quantique est en cours et va tout bouleverser dans les années 2020. Sur les sept membres du bureau politique du Parti communiste chinois, il y a six ingénieurs. Aucun parmi les Présidents et Premiers ministres français depuis trente ans.

« Sur le plan stratégique, depuis quarante ans, nous avons posé le sac et mangé le casse-croûte sous les frondaisons au moment où les autres se mettaient au combat et accéléraient la course »

Au lieu d’accélérer dans la transformation de notre économie au milieu des années 1990, on met en place les 35 heures et les RTT, après la retraite à soixante ans en 1982 au moment où s’amorçait le vieillissement de la population. Sur le plan stratégique, depuis quarante ans, nous avons posé le sac et mangé le casse-croûte sous les frondaisons au moment où les autres se mettaient au combat et accéléraient la course. Depuis vingt ans, nous sommes vautrés dans le refus du combat, l’écœurement des fermetures d’usine, l’abjection du principe de précaution qui a castré l’ancienne furia francese et la négation de notre identité de grande nation.

Morgue. Enfin, de 1940 à 2020, la même morgue des pseudo-élites centralisées qui doutent de leur propre peuple comme nos généraux « n’avaient pas confiance dans leurs propres soldats » (Marc Bloch). Il faut territorialiser le pouvoir en reconstruisant nos institutions sur les 1 250 intercommunalités du pays qui correspondent aux bassins de vie, en divisant le nombre de départements par deux et en réintroduisant le couplage région-département par des élus uniques, au nombre divisé par deux, siégeant tour à tour au département et à la région.

Les interco, rebaptisées « communes métropolitaines » et élues au scrutin direct (les communes actuelles devenant leur subdivision), doivent produire des plans de développement économique et social de six ans, mis à jour tous les trois ans, en lien avec les entreprises, et des plans pour l’habitat, les transports, l’éducation et la santé coordonnés par les nouveaux départements. Les régions doivent avoir pour seule priorité le développement de l’industrie, de l’enseignement supérieur et professionnel et de la recherche dans la Nouvelle révolution industrielle. Il faut en urgence des fonds d’investissement régionaux, les plans stratégiques régionaux étant coordonnés par une Agence publique stratégique dont la direction est confiée à des ingénieurs et des économistes. Un fonds d’investissement national finance les grandes infrastructures du renouveau.

Tous les fonctionnaires élus doivent démissionner de la fonction publique afin de supprimer les parachutes dorés dans le public. Tous les responsables syndicaux, politiques et médiatiques doivent suivre des cycles de formation sur les mutations du monde et doivent visiter les centres industriels et de recherche des pays les plus avancés.

Qui est prêt, parmi les citoyens, à se lever pour sauver le pays ?

Crédit photo : Matt Hardy

Christian Saint-Etienne était l’invité de Tiphaine de Rocquigny dans l’émission « Entendez-vous l’éco ? » sur France Culture ce lundi 1er février 2021.

Le veto opposé par le gouvernement au rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard a relancé le débat autour de la souveraineté économique, déjà remis sur le devant de la scène par la pandémie de Covid-19.

Le 15 janvier, le ministre de l’économie Bruno Le Maire a exprimé son « non courtois, mais clair est définitif » au rachat de Carrefour par le géant canadien Couche-Tard, au nom de la souveraineté alimentaire. La décision, bien que globalement saluée dans les cercles politiques, à gauche comme à droite, a été critiquée par le secteur de la distribution. Elle est jugée politique et ne prenant pas assez en compte les arguments économiques du rachat. Certains économistes ont estimé que la justification protectionniste du veto n’était pas suffisante. Comment expliquer, alors, la décision du gouvernement ?

Quand tout devient stratégique, plus rien ne l’est. – Emmanuel Combe

La pandémie du Covid-19, avec les questions d’approvisionnement de masques, de tests et de vaccins, entre autres, a remis la question du protectionnisme sur le devant de la scène. Le secteur alimentaire a lui aussi joué un rôle clé dans cette pandémie : les grandes surfaces sont apparues, pendant les confinements, comme exerçant une mission de service public. En juin 2020, donc, 85% des Français estimaient que « la France gagnerait à relocaliser une partie de sa production industrielle et agroalimentaire ». Or Carrefour, premier employé privé de France avec ses 100 000 salariés, fait figure de symbole dans le secteur, d’où le consensus politique qui est apparu au moment de son potentiel rachat.

Le problème de l’Europe n’est pas qu’elle est qu’elle a trop de concurrence, c’est qu’elle n’a pas de politique industrielle. – Emmanuel Combe

Le protectionnisme, cependant, s’accompagne de son lot de risques. Politiques, d’abord, puisqu’il s’accompagne parfois d’une rhétorique populiste. Economiques également, puisque l’autarcie est très risquée en cas de choc national et que les risques de représailles par les entreprises étrangères ne sont pas négligeables non plus. En outre, il n’est pas efficace de multiplier les secteurs protégés par l’Etat, puisque, d’après Emmanuel Combe, vice-président de l’Autorité de la concurrence, « quand tout est stratégique, plus rien ne l’est ».

Comment, donc, protéger la souveraineté économique de la France tout en évitant les risques d’un protectionnisme trop agressif ? Comment conjuguer commerce international et sécurité pour l’industrie française ? Pour en parler, nous avons fait appel à Emmanuel Combe, économiste et professeur à Skema Business School, Cornelia Woll, professeure de science politique à Sciences Po et Christian Saint-Etienne, professeur titulaire de la chaire d’économie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers.

La reconquête industrielle n’implique pas d’être présent sur toute la chaîne de valeur, mais d’être présent sur le maillon indispensable aux yeux des autres. Finalement, la souveraineté, c’est peut-être la dépendance choisie et non la dépendance subie. – Christian Saint-Etienne

L’Opinion – 20/01/2021

Christian Saint-Etienne propose d’accompagner le plan de relance d’un apport en fonds propres de 70 milliards pour les entreprises, d’un suramortissement pour tous les investissements en machines et équipements, et encourage à renégocier les créances par des procédures de conciliation au niveau régional.

Il faut comprendre un point clé concernant cette crise qui dure et dure… La baisse de la production économique n’affecte pas tous les secteurs de la même façon : toute l’activité n’a pas baissé de 10 % en 2020 et ne va pas rebondir de 5 % en 2021. En équivalent PIB, 20 % de l’économie continue de croître sur ces deux années, environ 60 % de l’économie va chuter d’un dixième et rebondir modestement, mais 20 % de l’économie va être massivement restructurée ou disparaître. Des mesures uniformes, dans ce contexte, n’ont pas de sens.

Le plan de relance de l’automne 2020, à juste titre, veut favoriser la transition énergétique pour 30 milliards d’euros, les relocalisations industrielles pour 35 milliards d’euros et la cohésion sociale et territoriale pour 35 milliards d’euros. Ce plan structurel en trois volets est plutôt bien conçu, mais il manque un quatrième volet qui accélère l’essor des entreprises en plein développement, préserve l’investissement des 60 % de l’économie productive qui se rétracte, et contribue à une restructuration rapide des 20 % de l’économie en perdition.

Fonds propres. Ce volet est constitué de trois éléments : 1/un apport en fonds propres de 70 milliards d’euros aux entreprises viables du secteur marchand, 2/une mesure autorisant l’amortissement fiscal en deux ans de tous les investissements en machines et équipements, notamment les robots et le numérique, à condition d’être commandés avant le 30 septembre 2021 (commande finalisée) et installés et opérationnels avant le 31 décembre 2022, 3/pour éviter les défaillances des entreprises viables, il faut encourager la renégociation des créances par des procédures de conciliation gérées par des commissions régionales présidées par la Banque de France, incluant le Trésor public, Bpifrance, la région.

Ces commissions interviennent en amont des procédures collectives et sans publication des décisions et visent à favoriser, pour chaque entreprise débitrice ayant fait une demande, un abandon partiel de créances par les créanciers privés (banques, foncières, personnes morales et physiques) et publics (Urssaf, Fisc, etc.) en contrepartie d’un crédit d’impôt pour les créanciers privés pouvant atteindre 40 % des montants abandonnés et de prises de participation en fonds propres ne dépassant pas 35 % du capital des entreprises dont le passif est restructuré. Les entreprises débitrices candidates pour ces commissions doivent avoir été bénéficiaires en 2018 et 2019 et doivent avoir des fonds propres positifs au 31 décembre 2020.

En ce qui concerne le premier élément (apport national de 70 milliards d’euros de fonds propres), qui vise à recapitaliser les entreprises viables n’ayant pas de difficultés immédiates liées à un excès d’endettement, mais qui hésitent à investir massivement dans l’innovation et la transformation de leur système de production ou de distribution, l’Etat doit apporter 20 milliards d’euros et les compagnies d’assurance, les banques et les fonds d’investissement 50 milliards d’euros avant le 30 juin 2022 à des entreprises solvables sous forme de fonds propres et quasi-fonds propres (la moitié des 70 milliards doit être engagée avant le 30 septembre 2021).

Partenariat public-privé. Dans l’approche originale exposée ci-dessous, l’Etat intervient en binôme avec un autre acteur (banque, compagnie d’assurance, fonds d’investissement) pour un ensemble d’opérations incluses dans un portefeuille d’opérations. L’Etat qualifie les opérateurs admis à travailler avec lui en binôme : il peut y en avoir une centaine ou plus. Les candidats doivent être des banques, compagnies d’assurance, family offices et fonds d’investissement ayant leur siège dans l’Union européenne, ayant plus de 100 millions d’euros de fonds propres et détenant au 31 décembre 2020 des actions ou des créances sur des entreprises françaises d’une valeur supérieure à 500 millions d’euros afin de démontrer une connaissance préalable du tissu économique et juridique français.

Pour chaque portefeuille, l’apport de l’Etat doit couvrir jusqu’à 50 % des pertes nettes de chaque portefeuille de nouveaux investissements en fonds propres avec des apports pour chaque entreprise bénéficiaire qui peuvent varier de 50 000 euros à 500 millions d’euros selon la nature de l’entreprise et de ses projets, le solde de pertes étant couvert au prorata des apports. Les gains par portefeuille sont partagés au prorata des apports.

Compte tenu de cette garantie publique de prise en charge de 50 % des pertes par portefeuille, les fonds apportés par les acteurs agissant en binôme avec l’Etat sont considérés comptablement comme des obligations dont le capital est garanti à hauteur de 90 %, le solde de 10 % – correspondant à la perte statistique maximale probable – étant enregistré en actions.

La quote-part de l’Etat de 20 milliards d’euros se traduit par un apport de 5 milliards d’euros de l’Etat à Bpifrance qui administre le programme avec ses équipes et celles des banques, fonds d’investissement et compagnies d’assurance. Les 15 autres milliards sont prélevés sur les fonds du livret A (soit moins de 5 % de ces fonds) avec une garantie de l’Etat.

C’est le meilleur usage social que l’on puisse faire du livret A car ce plan d’investissements en fonds propres permettrait de consolider et créer beaucoup d’emplois, d’augmenter le taux de croissance du PIB, de multiplier le nombre de grosses PME et d’ETI, et de réduire à terme le déficit extérieur. Pour chaque euro en fonds propres, l’entreprise peut emprunter 0,50 euro à moyen terme, ce qui permet de réaliser, avec 70 milliards d’apports en fonds propres, plus de 100 milliards d’euros d’investissements en machines et outillage, notamment robots et systèmes numériques. Seuls ces derniers peuvent permettre de réellement relocaliser l’emploi.

On peut compléter ce programme de recapitalisation de l’économie productive par une distribution de bons d’achat à hauteur de 5 milliards d’euros aux familles à faible revenu, notamment monoparentales, avec pour but de provoquer un mini-boom de consommation dès qu’on sortira du confinement/couvre-feu en mars 2021 tout en aidant les familles pauvres à échapper à la misère. Les bons d’achat sont de 200 euros chacun.

Chaque famille ayant un revenu annuel inférieur à 18 000 euros pour au moins trois personnes par foyer, par exemple un parent isolé et deux enfants, reçoit de 2 à 4 bons avec un mois d’espacement. Ces bons ne permettent d’acheter que des biens de première nécessité sur le territoire français et leur valeur tombe à zéro s’ils ne sont pas dépensés en six semaines. Il s’agit d’éviter l’éparpillement et une éventuelle thésaurisation.

Il faut aller vite.

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