Presse

L’Opinion – 20/11/2020

Les faits : Valeurs, rôle de l’Etat, poids du secteur public, politiques sociales, libertés, fiscalité… L’Opinion publie la cinquième édition de son sondage exclusif sur les Français et le libéralisme. Des personnalités le commentent.

Cliquez ici pour consulter la version en ligne sur le site de l’Opinion (incluant le sondage)

«Dans le contexte de désindustrialisation et de croissance médiocre depuis vingt ans, les Français, pour faire simple, pensent à 65 % que les libertés d’entreprendre et d’expression et le droit de propriété sont assurés mais à seulement 40 % que c’est le cas pour la sécurité des biens et des données et l’égalité devant la loi»

On ne peut pas analyser les attentes profondes des Français sans préciser quelques concepts et rappeler quelques faits.

C’est la philosophie politique libérale des XVIIe et XVIIIe siècles qui a inventé l’Etat de droit protégeant les libertés fondamentales de l’individu de raison, responsable de ses actes, et notamment ses droits politiques et économiques. En dépit des déterminismes biologiques, économiques et culturels qui nous façonnent, le libre arbitre fonde la responsabilité de nos actes : nous sommes responsables de nos actes car nous pouvons choisir entre le bien ou le mal, le juste ou l’injuste, l’efficace ou le gaspillage. Le libéralisme du libre arbitre protège notre liberté fondée sur notre responsabilité. Cette responsabilité nous conduit à privilégier l’efficacité, car nous paierons toujours directement ou indirectement les conséquences d’une mauvaise allocation des ressources et des gaspillages par négligence, ainsi que l’activité car l’oisiveté est mère de toutes les glissades, personnelles, sociales mais aussi politiques.

L’Etat de droit doit être mis en œuvre par un Etat régalien qui assure l’ordre public, seule protection des faibles, et lutte contre les monopoles et oligopoles par le droit de la concurrence. Le marché, dont le fonctionnement est assuré par la mise en œuvre rapide de l’Etat de droit, favorise une bonne allocation des ressources s’il est régulé tout en offrant d’égales possibilités de développement et de financement à tous les acteurs y compris les nouveaux entrants. Deux modèles de société découlent de cette matrice.

Modèle 1 de société

Si la population est formée dès l’école, si son éducation est consolidée par des leaders politiques qui présentent les choix collectifs à opérer de façon non biaisée et si les médias renforcent la capacité de compréhension des citoyens par une information riche, vérifiée et éclairée par des analyses fouillées, alors le peuple attend de l’Etat une action efficace et impartiale qui favorise l’activité, l’égalité des chances, une insertion rapide sur le marché du travail et met en place une protection sociale dont les acteurs sont mis en concurrence pour une meilleure efficacité.

Cette protection optimisée permet à un peuple éduqué et en bonne santé d’assumer ses choix et sa prise de risque plus ou moins extensive selon les préférences individuelles. La mise en œuvre rapide des innovations permet aux entreprises d’investir dans les hommes et le capital productif, ce qui favorise une croissance rapide. La confiance entre acteurs économiques et sociaux favorise la prospérité.

Modèle 2 de société

Si la population est mal formée, si les choix politiques sont biaisés ou orientés par l’idéologie, si les marchés sont inefficaces ou mal régulés, alors les citoyens recherchent une sécurité « bas de gamme », considèrent que les libertés sont limitées par le mauvais fonctionnement de l’Etat de droit et des marchés, et pensent, en l’absence d’informations non biaisées, que les services publics seront moins mal assurés par le public que par le privé.

Au fond, dans la médiocrité générale, le public semble moins mauvais que le privé dont le fonctionnement est mal compris. La croissance est faible et les opportunités réduites. La méfiance entre acteurs domine dans une stagnation et une médiocrité qui exacerbent les tensions.

Pour les faits, avec une dépense publique à 56 % du PIB en 2019, dernière année avant la pandémie, dépassant de 9 points de PIB la moyenne du taux de dépense publique des dix-huit autres pays de la zone euro, la France est arrivée face à la Covid sans masque, sans test, avec une capacité de lits en réanimation deux fois moindre qu’en Allemagne, dont la dépense publique est 12 points de PIB inférieure à la nôtre. Le décrochage de l’économie française sera le double de l’allemand en 2020, comme le nombre de morts par million d’habitants. L’Etat français est obèse, inefficace, incapable d’anticiper et la dérive des finances publiques obère l’avenir.

C’est ici que l’on interroge les Français dans le sondage sur le libéralisme. Ils répondent, de manière apparemment stupéfiante compte tenu de ce qui a été rappelé, qu’ils veulent plus d’Etat en matière économique (plus de 50 % favorables, surtout les femmes, les catégories populaires et la gauche) et sociale (surtout les femmes, les moins de 35 ans et les moins éduqués), et pour assurer les services publics (santé, éducation, sécurité, transports en commun, ramassage des ordures ménagères) à plus de 80 % !

Tout ceci en dépit des mauvaises performances en matière d’éducation (classement PISA), de ce qui s’est passé en mars-avril sur la Covid, de l’insécurité croissante, des grèves à répétition dans les services publics, etc. Alors que la France devrait innover et investir pour accélérer la croissance et augmenter les opportunités d’insertion, les Français sont partagés 50-50 sur la mise en place d’un revenu universel pour tous sans condition de ressources plébiscité par les moins de 35 ans et la gauche.

Dans le contexte de désindustrialisation et de croissance médiocre depuis vingt ans, les Français, pour faire simple, pensent à 65 % que les libertés d’entreprendre et d’expression et le droit de propriété sont assurés mais à seulement 40 % que c’est le cas pour la sécurité des biens et des données et l’égalité devant la loi. Les Français restent lucides en pensant à 86 % que les dettes contractées pour faire face au Covid seront remboursées par des impôts. Au total, les Français apparaissent désabusés, ne font pas confiance au système et aux autres et, dans un régime général de médiocrité et de défiance, s’en remettent à des services publics chers et inefficaces.

Mais la vraie question qui ressort de ce sondage montrant une population défiante en recherche d’une protection « bas de gamme » est la suivante : est-ce le peuple qui doute à ce point de lui-même et de ses capacités ou cette neurasthénie est-elle le fruit du modèle 2 de société qui prévaut en France depuis les années quatre-vingt, favorisant le déterminisme déresponsabilisant contre le libre arbitre, l’émotion contre la raison, l’idéologie contre l’analyse objective ? Dans un élan de tendresse, on voudrait que les Français puissent goûter un jour au modèle de la liberté dans l’efficacité !

Sondage exclusif > cliquez ici pour accéder au sondage en ligne sur le site de l’Opinion.
Enquête Ifop réalisée par questionnaire auto-administré en ligne, du 13 au 14 octobre 2020, selon la méthode des quotas, auprès d’un échantillon de 1 032 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Les Echos – 18/11/2020

Les Etats-Unis et la Chine sont lancés dans un combat pour la domination mondiale depuis une dizaine d’années, un combat qui s’est durci depuis trois ans avec l’affirmation de la volonté chinoise de passer devant l’Amérique. Trump a lancé la contre-offensive avec la guerre commerciale sino-américaine qui a effectivement commencé le 6 juillet 2018. Aujourd’hui, l’essentiel de leur commerce est taxé.

Cette rivalité stratégique est doublée d’une rivalité dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et des plateformes numériques. Face aux Gafam s’imposent les BATHX : Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi. Les Chinois ont bloqué Google ou Facebook pour des raisons politiques, permettant l’essor de Baidu et de Tencent. Alibaba excelle face à Amazon tout en s’affirmant comme un acteur financier de rang mondial. Les Gafam et les BATHX s’affrontent dans le monde, en Asie et en Afrique, mais aussi et surtout en Europe.

C’est donc d’un double affrontement qu’il s’agit : stratégique et militaire, mais aussi économique et numérique. Ils s’exacerbent mutuellement. Quand les Etats-Unis cognent sur Huawei, quel que soit le prétexte, il s’agit de gêner cet acteur, gonflé aux subventions publiques, qui a l’audace de prendre de l’avance dans la 5G.

Dans ce double affrontement, l’Europe est deux fois absente. Stratégiquement d’abord, sans vision commune et sans politique solide face à ces deux géants. Les Allemands aiment obéir aux Américains, comme l’a rappelé récemment la ministre allemande de la Défense, tout en ménageant la Chine, un si gros marché. La France, désindustrialisée et percluse de dettes, papillonne. Economiquement ensuite : il n’y a pas plus de « Gafam allemands que français ». Et il n’y en a aucun en Europe.

« Protégée » par l’Amérique depuis soixante-quinze ans, l’Europe se pense à l’écart du choc sino-américain. Les Etats-Unis ont en réalité pris soin pendant ces trois quarts de siècle d’empêcher l’émergence de tout ce qui pourrait ressembler à des Etats-Unis d’Europe. Et la zone euro, qui devait être une zone de convergence des performances économiques, accumule les divergences péniblement cachées par l’heureuse action de la BCE.

Non seulement l’Europe n’est pas protégée mais elle est le lieu où les géants déploient leurs armées numériques et déroulent la soie de leurs routes où circulent leurs ambitions. La Grèce, mère de l’Europe, leur a livré son premier port. L’Europe centrale sourit à la Chine tout en se revendiquant américaine. Le Royaume-Uni prend le large dans une confusion suprême.

Penser, dans ce contexte, que Biden, s’il est confirmé, va renverser la table et centrer sa politique étrangère sur des déclarations d’amour à l’Europe est « amusant ». Certes, déclarations il y aura, mais platoniques et non suivies d’effet. L’Amérique continuera de faire son marché en Europe, notamment en Allemagne, avec laquelle la réconciliation sera spectaculaire et massivement mise en scène de part et d’autre. On célébrera Paris, dans une courte étape, vraisemblablement à vélo. C’est si romantique.

Après le départ anglais, l’Europe aurait pu enclencher une nouvelle phase de sa construction en jetant les bases d’une politique stratégique, scientifique et économique ambitieuse, en s’appuyant sur un noyau dur d’une dizaine de pays s’accordant sur une politique déterminée afin d’écarter doucement l’étau sino-américain. Mais les principales décisions, y compris le plan européen de relance, sont précautionneuses.

Biden ne sauvera pas l’Europe. Il lui fera plaisir en lui disant les mots qu’elle veut tant entendre.

Crédit photo : US federal government – domaine public

Suivez-moi sur Twitter
Derniers passages médiatiques