Presse

Christian Saint-Etienne était l’invité de Rebecca Fitoussi dans l’émission « Allons plus loin » sur Public Senat ce mercredi 20 mai 2020.

Thèmes abordés :

  • Renault : vers un plan de restructuration drastique ?
  • Covid-19 : pas de remboursement du « trou de la sécu » avant 2033
  • Plan de relance européen : une « goutte d’eau » ?

 

 

Christian Saint-Etienne était l’invité de Bernard Poirette sur Europe 1 dans la matinale du dimanche 17 mai 2020.

Invité dimanche de la matinale d’Europe 1, Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers, a notamment estimé que le chômage devrait très vite repasser au-dessus de la barre des 10% après le violent arrêt que la crise du coronavirus a imposé à la quasi totalité des secteurs de l’économie française.

INTERVIEW

Si le début du déconfinement laisse espérer une amélioration de la situation sanitaire, en matière économique, après deux mois d’arrêt quasi total de la majeure partie des secteurs, le pire pourrait être encore à venir. « Je suis inquiète pour l’emploi. Cette crise n’est pas une parenthèse, elle va durer », alertait fin mars la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Car si l’économie est encore maintenue par le chômage partiel, la baisse de ce dispositif exceptionnel pourrait s’accompagner d’une vague de licenciements. « Ça va tanguer ! », abonde dans la matinale d’Europe 1 Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers.

Selon lui, le nombre de demandeurs d’emploi devrait repasser au-dessus la barre des 10% rapidement. « Au deuxième trimestre, on va avoir un bon extrêmement significatif, de l’ordre d’un point ou d’un point et demi », prévient-il. Le nombre de chômeurs de la catégorie A de Pôle Emploi, c’est-à-dire ceux sans aucune activité, pourrait ainsi passer de 3 millions à près de 4,5 millions, toujours selon les prévisions de Christian Saint-Etienne. Renouer avec la dynamique enregistrée en 2019 pourrait donc prendre plusieurs années tant le coup de frein a été brutal : « On ne devrait pas retrouver le niveau de 2019 avant 2023. »

« Si on part du principe que le PIB était à 100 en 2019, les économistes prévoient qu’il sera à 92 cette année, c’est-à-dire une chute de 8%, la plus importante depuis la Seconde guerre mondiale », souligne-t-il.

« Les secteurs qui repartent très forts vont entraîner les autres »

À ce stade, il est encore difficile toutefois de dresser un panorama de la relance. « Face à la situation dans laquelle nous sommes il faut être extrêmement mesuré, il va y avoir une reprise différentielle selon les secteurs. Dans les secteurs où la reprise est très forte, les salariés auront tout intérêt à faire des heures supplémentaires payées. Ils auront une rentrée de pouvoir d’achat, mais surtout les secteurs qui repartent très fort vont entraîner les autres », explique Christian Saint-Etienne.

« Il faut que les gens qui ont beaucoup d’activité y répondent, il ne faut surtout pas se bloquer, mais faire des heures supplémentaires, embaucher là où ça marche ce qui, progressivement, finira par tirer du trou des secteurs comme le tourisme ou la restauration qui emploie 10% de la population active, ce qui est absolument colossal », martèle encore ce spécialiste.

Sauver l’aérien

Concernant les pans de l’économie qui ne peuvent pas encore profiter du déconfinement, et restent dans la flou quant à un éventuel retour à la normal, Christian Saint-Etienne estime que les plus stratégiques doivent être impérativement maintenus sous perfusion, à commencer par l’aérien. « Nous avons cinq ou six secteurs d’excellence en France, dont l’aéronautique. Il faut absolument rester puissant dans ce domaine, c’est un secteur de souveraineté », face notamment aux Etats-Unis ou encore à la Chine qui investissent massivement dans ce domaine.

« Il faudrait faire des commandes d’avions militaires pour maintenir un niveau d’activité avant que l’aviation civile ne reprenne », avance Christian Saint-Etienne. « Il serait suicidaire sur le plan de la souveraineté nationale et européenne de laisser tomber ce secteur. »

L’Express – 7 mai 2020

L’épidémie de coronavirus a été l’occasion pour les Français de découvrir l’ampleur de leur dépendance à l’égard de la Chine – pour la production de médicaments, de masques et de nombreux équipements.

La crise a ainsi mis en lumière les faiblesses du modèle productif hexagonal, notamment sur ses chaînes d’approvisionnement.

Comment retrouver une souveraineté industrielle ? « En cessant d’être naïfs et lâches », s’agace Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers. Pour lui, cette pandémie montre surtout la faiblesse stratégique du Vieux Continent. « Contrairement à la Chine ou aux Etats-Unis, l’Europe a été le seul acteur mondial à ne pas être stratège, puisque dominé par la règle de la concurrence inscrite dans le Traité de Rome de mars 1957. » Sa proposition ? Que la France se dote d’une vraie politique industrielle, quitte à croiser le fer avec la Commission. Pour ce faire, il prend comme modèle les Etats-Unis : « Ils ont défini cinq secteurs souverains : la défense, la santé, l’agroalimentaire, la finance et l’énergie. » Afin de tourner la page de trente ans de désindustrialisation massive, Christian Saint-Etienne suggère de créer une agence de stratégie nationale – sorte de commissariat au Plan -, rattachée au ministère de la Défense. Indispensable aussi, la mise en place d’un ministère de l’Industrie digne de ce nom, afin de lancer des investissements sur plus de dix ans.

Mais, selon l’économiste, l’erreur serait de croire que la France peut agir seule : « Elle n’a pas la taille suffisante pour retrouver des capacités stratégiques fortes. » Sur tout, on aurait tort de chercher à s’allier à tout prix avec l’Allemagne, « qui nous regarde de haut ! » C’est plutôt avec les pays du Sud qu’il convient de nouer des partenariats. « L’Espagne est plus robotisée que la France ; l’Italie du Nord dispose d’un véritable tissu industriel ; le Portugal, d’une main-d’œuvre compétente… », assure-t-il. Seules ces alliances permettront à l’Hexagone de créer des filières d’avenir solides et modernes.

Crédit photo : trashhand sur Pexels

Le Figaro Magazine – 8 mai 2020

L’économie autant que la politique, l’histoire ou la géographie, nourrit la stratégie et les rapports de force entre nations. La preuve par le bras de fer entre Trump et Xi Jinping.

Christian Saint-Etienne s’est déjà fait un nom dans l’étude et l’enseignement de l’économie. Il est en train de s’en faire également un dans l’analyse géostratégique. L’examen de sa biographie montre qu’il est passé, aussi naturellement que certains historiens ou géographes, de sa discipline d’origine aux questions de stratégie et rapports de force entre nations. Le tout à travers un prisme : une lecture pessimiste des événements, qui rappelle parfois la vision « décliniste » de Nicolas Baverez, bien qu’il tienne un discours plus programmatique que l’auteur de La France qui tombe. Comme titulaire de la chaire d’économie industrielle au CNAM, Saint-Etienne ne cache pas ses inquiétudes concernant les fondamentaux de l’économie française ; en tant que président de l’Institut France-Stratégie, il ne dissimule par sa préoccupation quant aux faiblesses politiques de l’Union européenne.

Son ouvrage sur Donald Trump et Xi Jinping est de ces livres qui permettent au profane de saisir un certain nombre de subtilités d’ordinaire réservées aux spécialistes.
L’auteur est persuadé que les deux dirigeants sont engagés dans une course à domination planétaire néfaste pour l’humanité. Sa démonstration est impeccable ; elle est aussi très convaincante. « Trump démolit l’ordre du monde construit pendant un siècle par ses prédécesseurs : une architecture subtile ayant démontré sa stabilité, dit-il. Quant à Xi, après s’être fait passer pour un dictateur éclairé, il apparaît pour ce qu’il est : un autocrate absolu. Leur bras de fer peut à tout instant dégénérer. »

Conclusion de Saint-Etienne, qui tient de la déduction intellectuelle plus que d’un réel motif d’espoir : l’Europe a un rôle à jouer – pour peu qu’elle s’allie avec la Russie, plus inquiète de l’expansionnisme chinois que de sa rivalité avec les Etats-Unis. La stratégie, comme l’histoire, est une science de la tragédie…

Atlantico.fr – 26 avril 2020

La crise sanitaire a pu montrer les limites et souligner les failles de l’Etat français. Comment doit-il être restructuré pour être plus efficace ?

Atlantico.fr : En quoi l’Etat français est le plus lourd d’Europe ?

Christian Saint-Etienne : Prenons l’année 2019 comme référence, avant la crise du Covid-19. En pourcentage du PIB national, la dépense publique atteignait 55,6% du PIB en France contre 45,3% en Allemagne, 45,8% dans la zone euro hors France et 46% dans l’Union européenne à 27 (UE 27) hors France. Le taux de dépense publique (en % du PIB) était donc supérieur de plus de 10 points de pourcentage par rapport au taux de dépense de l’Allemagne et de presque dix points par rapport aux taux de dépense moyen de la zone euro hors France et de l’Union européenne hors France.

Non seulement le taux de dépense publique français est supérieur de 10 points de pourcentage au taux de dépense de ses compétiteurs européens, mais il est le plus élevé des pays développés et de loin, le deuxième se situant à 50,5% au Danemark et le troisième à 49,8% en Suède. Les taux de dépense publique étaient en 2019 de 41% du PIB au Royaume-Uni, 39% au Japon et 38% aux Etats-Unis.

A périmètre comparable, l’action publique coûte dix points de PIB de plus en France que dans les pays démocratiques ayant une protection sociale comparable et des taux de chômage moindres.

Or ce taux de dépense est sans rapport avec les services rendus ! La France a un taux de chômage double de celui de l’Europe du Nord, et notamment de l’Allemagne, une dette publique plus élevée en pourcentage du PIB, et un taux d’activité de la population très inférieur à celui de l’Europe du Nord. L’insécurité est élevée et 12% d’une classe d’âge sort sans formation et sans diplôme de l’école. Pour ce qui est du seul secteur de la santé, la France dépense plus en pourcentage du PIB que l’Allemagne mais n’a commencé le confinement de la population au moment de la crise du Covid-19 qu’avec 5 000 lits en réanimation contre 28 000 en Allemagne. De plus, 35% des personnels hospitaliers sont des administratifs en France contre 24% en Allemagne. Avec le taux allemand, et à effectif constant, nous aurions 100 000 soignants de plus en France !

A fin mars 2020, la France était le 4e pays dans le monde en nombre de morts et le 52e en nombre de tests du Covid-19 !

L’Etat français est donc lourd et surtout inefficace en termes de services rendus à la population par rapport au poids colossal des prélèvements en France en comparaison des autres pays.

Comment doit-il être restructuré pour être plus efficace ?

Il faut repartir de la base. Il se trouve que nos 35 000 communes sont toutes rattachées à une intercommunalité. En 2019, nous avions 1 258 intercos, dont 21 métropoles, 13 communautés urbaines, 223 communautés d’agglomération et 1 001 communautés de communes. Renommons les intercos en-dehors des métropoles : communes métropolitaines. Nous aurions 21 métropoles et 1 237 communes métropolitaines. Les 35 000 communes appartiendraient à ces 1 260 (pour arrondir) communautés d’action. Les élections auraient lieu directement au niveau de ces communautés d’action dont les communes seraient des subdivisions. Comme à Paris avec les arrondissements.

Or il se trouve également que ces communautés d’action ont un périmètre géographique qui correspond presque parfaitement aux 1 260 bassins de vie de la population, chaque bassin étant le territoire sur lequel plus de 80% des résidents y vivent, travaillent, se soignent, s’éduquent ou se cultivent et se divertissent.

Il faut donc faire des métropoles et communes métropolitaines l’unité de base de l’action politique et territoriale. Chaque métropole et commune métropolitaine doit produire tous les trois ans un plan glissant de six ans qui planifie le logement, les transports et le développement économique, éducatif, sanitaire et culturel.

Ces plans stratégiques sont coordonnés par les départements dont le nombre est divisé par deux. Et les régions doivent être le lieu de l’action stratégique de long terme dans le développement économique et industriel, les infrastructures lourdes, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique et appliquée. Les conseillers départementaux et régionaux, dont le nombre est divisé par deux, sont les mêmes personnes afin d’assurer une unité de commandement pour les régions et départements.

L’Etat doit décentraliser toutes les actions publiques en matière de santé, d’éducation, de transports et de développement économique aux métropoles et communes métropolitaines dont les plans stratégiques sont coordonnés par les départements pour les communes métropolitaines et par les régions pour les métropoles.

L’Etat doit devenir un Etat stratège et coordinateur, qui fixe les normes de dépense et s’assure de la cohérence globale des plans de développement et d’investissement des régions et départements pour éviter les doublons inutiles et concentrer les forces là où c’est nécessaire. L’Etat garde sa fonction d’Etat régalien qui doit être renforcée et coordonne les investissements territoriaux par une Agence nationale d’investissement au Conseil d’administration de laquelle il n’a que 40% des 20 administrateurs, les 12 autres étant élus par les régions, départements et métropoles (4 pour chaque groupe). L’Agence nationale d’investissement fixe les priorités de l’investissement civil national dans le cadre d’un plan stratégique à 15 ans mis à jour tous les cinq ans.

Ainsi, il n’y a plus de face-à-face entre un président de la République impuissant et des territoires oubliés.

Quelles ont été les limites de l’Etat français dans la crise sanitaire du Covid-19 ?

L’Etat n’a rien vu venir, non seulement en 2018-2019 lorsqu’il n’a pas reconstitué les réserves sanitaires de masques et tests détruites sous le quinquennat précédent, mais même au cœur de la crise. On sait, grâce à l’expérience de Taiwan, de la Corée du Sud ou de l’Allemagne, qu’il faut tester, masquer et isoler les malades et porteurs sains du Covid-19 pour juguler l’épidémie tout en maintenant les frontières fermées.

L’Etat a maintenu les frontières ouvertes jusqu’au confinement, n’a pas stocké les masques en quantités suffisantes et a même menti sur leur utilité au mois de mars 2020. Il teste toujours trop peu au 25 avril (il faut multiplier le rythme journalier par trois ou quatre). La politique d’isolement des malades ne vivant pas seul dans des chambres d’hôtel n’a pas encore vraiment commencé.

Défaut d’anticipation, lourdeur de réaction, confusion dans les objectifs, l’Etat français, en mars-avril 2020 a cumulé toutes les tares de l’action publique. La situation n’est restée sous contrôle que grâce à l’héroïsme des soignants.

Il faut restructurer en urgence cet Etat obèse et impuissant.

 

Crédit photo : Anthony Choren on Unsplash

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