Budget

Atlantico – 28/09/2026

Sébastien Lecornu a annoncé un effort budgétaire de 54 milliards d’euros pour le budget 2027, un chiffre déjà revu à la hausse par rapport aux 30 milliards initialement évoqués. Mais pour une partie des économistes, ce montant reste très en deçà de ce qu’exige l’état réel des finances publiques françaises.

Ce qu’il faut en retenir

1. Les 54 milliards du gouvernement sont un chiffre gonflé. Il est calculé par rapport à un tendanciel (ce que seraient les dépenses si rien n’était fait), pas par rapport à une baisse réelle des dépenses. La réduction effective du déficit visée est bien plus modeste que ce chiffre ne le laisse penser.

2. Anthony Morlet-Lavidalie plaide pour un ajustement de 120 milliards concentré sur 2 à 3 ans plutôt qu’étalé sur 5 à 7 ans, un rythme long qu’il juge jamais tenu par la France et politiquement intenable. Christian Saint-Étienne, lui, chiffre le besoin à environ 40 milliards par an, sans se prononcer sur un horizon de 2-3 ans contre 5-7 ans : pour lui, la condition n’est pas la rapidité mais l’ampleur des réformes structurelles (retraites, chômage, dépenses des collectivités) qui rendent ce montant crédible.

3. Un tel choc suppose une majorité forte à l’Assemblée nationale, condition qu’aucun des deux n’estime réunie aujourd’hui : le précédent de la chute du gouvernement Bayrou sur un ajustement de 44 milliards illustre la fragilité politique de tout effort de cette nature.

4. Sur la Banque centrale européenne : elle dispose d’un instrument déjà prévu, l’instrument de protection de la transmission de la politique monétaire, qui lui permettrait d’acheter des titres français pour faire baisser les taux si la France était jugée « injustement attaquée » par les marchés. Mais tant que la France ne mène pas de réformes structurelles crédibles, la BCE la considère comme justement attaquée, et n’interviendra pas.

1. Un ajustement de 120 milliards, un chiffre exagéré ou sous-évalué ?

Le gouvernement, après avoir laissé filtrer un chiffre de 30 milliards, nous a dit la semaine dernière que ce serait finalement 54 milliards d’économies, ce qui est déjà en soi une petite révolution pour résorber un déficit. Mais vous, dans le scénario que vous défendez, c’est pourtant un ajustement de 120 milliards, pour éviter que la charge de la dette n’atteigne 4% du PIB en 2030. Comment expliquez-vous un tel écart entre votre évaluation et celle du gouvernement ?

Anthony Morlet-Lavidalie : Pour commencer par le commencement, il faut avoir en tête notre point de départ, qui est aujourd’hui extraordinairement dégradé. Nos finances publiques sont dans un état que l’on peut qualifier de catastrophique, avec un déficit public qui devrait être autour de 5,4% du PIB en 2026. L’objectif premier, pour éviter un risque de crise financière, c’est de reprendre le contrôle de nos finances publiques. Sur la tendance actuelle, la dette publique augmente d’à peu près 3,2 points de PIB par an, ce qui est insoutenable très longtemps.

L’effort à faire collectivement, pour que le taux d’endettement n’augmente plus, c’est réduire le déficit public de 120 milliards d’euros. La vraie question, c’est la vitesse de l’ajustement. Il existe deux écoles : une majorité d’économistes plaide pour un effort progressif sur cinq à sept ans, Olivier Blanchard lui-même proposait récemment, dans les colonnes du Monde, un ajustement en sept ans, mais je m’y oppose pour deux raisons. Premièrement, la France n’a jamais tenu un plan budgétaire pluriannuel, elle promet toujours mieux et fait toujours moins bien.

Deuxièmement, il y a un problème d’économie politique, annoncer cinq ans de consolidation revient à promettre cinq ans de pluie, ce que les ménages ne peuvent pas accepter longtemps. Je pense qu’il vaut mieux un plan très dur mais sur trois ans, quitte à faire un peu de casse, pour ensuite dire à la population que l’effort est fait et repartir du bon pied. J’ajoute qu’il faut comprendre ce que représentent vraiment les 54 milliards du gouvernement, ce chiffre est gonflé, car calculé par rapport à un tendanciel, c’est à dire ce que seraient les dépenses si on ne faisait rien. La réduction réelle du déficit proposée est loin d’être aussi massive que ce chiffre le laisse penser.

120 milliards ou 150 milliards selon Gabriel Attal ? Un ajustement aussi massif est-il tenable, selon vous, sans un accompagnement de la Banque centrale européenne, d’une manière ou d’une autre ?

Christian Saint-Étienne : Il y a deux sujets. D’abord l’ordre de grandeur : puisque nous sommes à deux doigts du mur, il faut environ 40 milliards d’euros d’ajustement par an. Dans les 54 milliards annoncés par le gouvernement, il y en a en réalité plutôt 30. Il faudra sans doute poursuivre cet effort année après année, car nous aurons encore des surprises. Mais le point clé, c’est que cet ajustement ne peut pas se faire sans des réformes absolument massives. Les 40 milliards par an resteraient une chimère si l’on ne recule pas l’âge de départ à la retraite à 64 ans avec 44 ans de cotisation, voire à 65 ans.

On peut prévoir des aménagements pour les carrières longues ou pénibles, mais cet ajustement sur les retraites est indispensable : tous les autres pays européens sont à 67 ans et se dirigent vers 68, un minimum de 64 ans en direction de 65 s’impose donc pour nous aussi, puisque nous combinons également une durée de cotisation. L’idéal serait d’atteindre 65 ans avec 44 ans de cotisation d’ici 2030, et il faut le voter. Le deuxième point, c’est qu’il faut aligner les règles de l’assurance chômage sur celles de l’Allemagne, c’est à dire non pas un jour de prestation pour un jour cotisé, mais deux jours de cotisation pour un jour de prestation, comme chez nos voisins. Il faut aussi plafonner strictement, en valeur nominale, tous les budgets des agences de l’État ainsi que les transferts de l’État aux collectivités locales. Pour que ces 40 milliards soient crédibles, il faut donc un plan d’ensemble, ce qui suppose une majorité forte à l’Assemblée pour le faire voter, c’est le préalable absolu. Si l’on présente un plan aussi sérieux, avec les réformes que je viens d’évoquer, les marchés s’ajusteront d’eux-mêmes. Nous aurions néanmoins besoin d’une aide temporaire de la Banque centrale européenne, qu’elle ne nous accordera pas, en raison de la faiblesse politique actuelle de sa présidente au sein du Conseil des gouverneurs, qui n’a pas l’envergure nécessaire pour porter une telle décision. Un dirigeant de la stature de Mario Draghi nous aurait aidés. La présidente actuelle de la BCE quittera ses fonctions, en principe à l’automne 2027, et il faudra alors un profil de cette envergure pour lui succéder.

2. Un choc budgétaire est-il politiquement tenable ?

Le gouvernement n’a pas de majorité. L’an dernier, le gouvernement Bayrou est tombé parce qu’il proposait 44 milliards d’ajustements, motion de censure, on connaît la suite. Alors comment un choc de 120 milliards, même si c’est sur trois ans, a-t-il le début d’une chance d’être adopté dans ce contexte ?

Anthony Morlet-Lavidalie : Je pense déjà que ce sera au prochain locataire de l’Élysée de porter cela, pas à la mandature actuelle. Avec le narratif que je défends, qui consiste à ne pas mentir sur l’ampleur de l’effort mais à dire clairement que c’est trois ans, pas une année de plus, et qu’ensuite viendra du ciel bleu, on est crédible et cohérent.

Ce qui bloque aujourd’hui, c’est l’exaspération des gens, parce que la crédibilité de la parole politique n’est plus au rendez-vous. Il faut une parole ferme, qui ne ment pas sur la réalité, oui ce sera dur, tout le monde devra passer à la caisse, mais cela durera trois ans et pas un an de plus, et ensuite on n’en parlera plus.

Votre scénario ne tient-il que si le futur président dispose d’une majorité à l’Assemblée ?

Anthony Morlet-Lavidalie : Oui, vous avez raison, et historiquement c’est plutôt rare. Mais j’insiste, c’est la seule manière de s’en sortir. Si on continue les méthodes actuelles, avec un ajustement très étalé, on déprime la population sans qu’elle en voie le bout, et on dévie très vite de la trajectoire annoncée, ce qui condamne le pays à voir ses finances publiques se dégrader continuellement, jusqu’à l’amener aux portes de la crise financière.

Qui peut porter un tel projet ?

Christian Saint-Étienne : Je ne vois personne parmi ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. Ma prévision personnelle, que beaucoup de gens que je rencontre partagent, c’est qu’un consensus se dessine autour de l’idée que nous ne parviendrons pas à mener ces réformes, et que la situation va se dégrader fortement, l’écart de taux avec l’Allemagne pourrait grimper jusqu’à 200 points de base, jusqu’à des émeutes bien plus violentes que les manifestations que provoquerait la mise en œuvre du paquet de réformes que je propose.

Il faudra alors espérer que, dans cette débandade, la population prenne peur et se tourne vers quelqu’un qui est déjà là, comme De Gaulle l’était en 1938, mais que personne ne connaissait encore. Soit la France a encore de la chance et un tel profil sort de l’ombre, soit nous finirons comme la Grèce.

3. Quel rôle pour la Banque centrale européenne ?

Quelles seraient les armes de la BCE pour nous accompagner ?

Christian Saint-Étienne : Ces armes reposent sur les programmes existants, qui permettent notamment à la BCE d’acheter les titres d’un pays lorsque l’évolution des marchés n’est pas conforme à la politique de cet État. Le nom officiel de ce dispositif est l’instrument de protection de la transmission de la politique monétaire. En dehors de quelques experts, presque personne ne sait qu’il existe. Sa définition exacte, c’est que la BCE peut acheter les titres d’un pays injustement attaqué.

Pourquoi ne le fait-elle pas aujourd’hui ? Parce que la BCE considère que la France est, à ce stade, justement attaquée : on voit bien que nous ne sommes pas capables de mener les ajustements nécessaires sur les retraites, le chômage et le reste. C’est ainsi que les choses sont perçues, à tort ou à raison, par les autorités monétaires et par l’Allemagne.

Et ça se traduirait par quoi concrètement ?

Christian Saint-Étienne : Concrètement, la BCE achèterait des titres d’État français, uniquement français, pendant une certaine période, pour faire baisser l’écart de taux avec l’Allemagne. C’est envisageable, c’est même prévu sur le papier, mais cela suppose la détermination politique de faire basculer notre image, de passer du statut de pays « attaqué à juste titre » à celui de pays « injustement attaqué ». Or, dans la vision du Conseil des gouverneurs et de l’Allemagne, c’est à juste titre que nous sommes attaqués aujourd’hui. C’est subtil, mais c’est ainsi que cela fonctionne.

La BCE nous permettrait-elle alors de retrouver des marges de manœuvre pour accompagner cet ajustement ?

Christian Saint-Étienne : A priori, ce paquet réglerait le problème sans même l’intervention de la BCE, car les marchés financiers mondiaux verraient qu’il s’agit d’un programme considérable, totalement crédible et cohérent. Mais si, malgré ce paquet, la prime de risque ne baissait pas suffisamment pour permettre le redéploiement de l’économie, alors oui, la BCE pourrait nous aider, car nous serions à ce moment-là considérés comme injustement attaqués, et elle pourrait acheter des titres français pour faire baisser les taux longs. Le seul fait qu’elle annonce qu’elle pourrait recourir à cet instrument ferait déjà baisser les taux.

4. Quel coût récessif, quel risque social ?

Existe-t-il de la littérature et des scénarios sur les effets d’un tel ajustement de 120 milliards mené sur deux à trois ans ? Dans un contexte de croissance atone comme aujourd’hui, un choc de cette ampleur ne risque-t-il pas d’aggraver la situation, de provoquer une récession et d’engendrer d’autres problèmes ? Saurait-on en maîtriser les conséquences ?

Anthony Morlet-Lavidalie : Très clairement, on va abîmer l’activité, il ne faut pas se mentir, et on passera sans doute par des phases récessives. Mais les dégâts de court terme d’un plan d’ajustement très fort sont infiniment moindres que ceux d’une absence totale d’effort, ou que ceux d’un ajustement qu’on prétend étaler sur longtemps mais qu’on ne tient jamais.

Le parallèle avec le Portugal est très parlant, ce pays connaît une récession en 2012 quand son PIB s’ajuste, puis un rebond timide en 2013-2014, suivi d’années de forte croissance jusqu’en 2019, au point de rejoindre la trajectoire française alors que la France n’a pas connu ce moment de récession. Il faut accepter de dire à la population qu’on va régler l’addition maintenant plutôt que de continuer à se construire un avenir de déclassement prolongé.

Un plan d’une telle ampleur provoquerait forcément un choc récessif, c’est incontournable. Vous qui avez travaillé sur l’impact de la réforme des retraites, pouvez-vous faire un parallèle sur ce que cela pourrait nous coûter en termes de croissance à court terme ?

Christian Saint-Étienne : C’est très complexe. Je multiplie les conférences dans toute la France, et même en Europe, depuis trente ans, mais particulièrement depuis début septembre, où j’en ai déjà fait cinq ou six. J’y rencontre des chefs d’entreprise un peu partout, et je constate que, depuis deux ans, ils ne font plus que des investissements de renouvellement de leurs machines : plus aucun investissement de développement. Tout est à l’arrêt, parce que la France apparaît comme un pays « zombie » aux yeux des investisseurs et de la BCE.

Le jour où l’on mettrait en œuvre le programme que j’évoque, il y aurait un léger effet récessif à l’instant T, c’est vrai, mais assez limité, puisqu’en reculant l’âge de départ à la retraite, on augmente en même temps la force de travail. Surtout, le simple fait d’avoir été capable de mener une telle réforme, ce qui suppose un gouvernement politiquement fort, redonnerait confiance à tous les acteurs : les fonds de pension japonais se diraient qu’ils peuvent réinvestir dans la dette française, les trois cent mille chefs d’entreprise qui réalisent 80% du PIB marchand retrouveraient l’espoir et recommenceraient à investir, et les investisseurs étrangers reviendraient en France.

Ce n’est donc même pas certain que l’effet sur l’activité serait très marqué, d’autant que je ne propose pas de hausse d’impôts mais des réformes de structure, qui ont un effet positif sur la quantité de travail, la force de travail et la motivation à investir. Cela dit, si la mise en œuvre de ce programme provoquait des grèves massives pendant plusieurs mois, ce que je ne crois pas, l’effet serait différent. Car je propose de coupler ces mesures drastiques à une hausse de la durée du travail, de 35 à 37 heures par semaine, payées 37 heures, ce qui représenterait une hausse du pouvoir d’achat de 5%.

Ce paquet prévoirait aussi une interdiction constitutionnelle du déficit de la Sécurité sociale, financée par deux points de hausse de la CSG sur ces cinq points de gain de pouvoir d’achat, afin d’équilibrer le budget de la Sécurité sociale au moment même où l’on voterait cette réforme. Avec un tel ensemble, on augmente le nombre d’années travaillées et le nombre d’heures travaillées dans la semaine, et malgré les deux points de CSG, on augmente tout de même le pouvoir d’achat des salariés de 3%. Pour moi, seul un paquet de réformes de cette nature, pris dans son ensemble, peut sortir le pays de la situation où il se trouve.

Ces éléments, qui devraient permettre aux chefs d’entreprise de retrouver espoir et ambition, auront forcément un impact sur les marchés, qui entendront ce message, et donc sur la BCE, qui devra bien entendre ce qui se passe en France.

Christian Saint-Étienne : C’est exactement ce que je vous disais à propos de l’instrument de politique monétaire évoqué plus tôt. Avec un tel paquet, nous passerions du statut de pays zombie attaqué à juste titre, à celui de pays extrêmement sérieux et crédible, qui, si la prime de risque ne baissait pas massivement malgré tout, serait alors considéré comme injustement attaqué.

Est-ce que la BCE nous permettrait alors de retrouver des marges de manœuvre pour accompagner cet ajustement ?

Christian Saint-Étienne : A priori, ce paquet réglerait le problème sans même l’intervention de la BCE, car les marchés financiers mondiaux verraient qu’il s’agit d’un programme considérable, totalement crédible et cohérent. L’investisseur japonais, allemand ou américain, qu’il s’agisse d’un fonds de pension ou de particuliers souhaitant investir en actions françaises, réagirait positivement : ce programme entraînerait, selon moi, une hausse d’environ 20% du CAC 40, une baisse des taux d’intérêt, et un retour de la confiance des employeurs et des investisseurs.

Le salarié de base travaillerait deux heures de plus par semaine pour contribuer à redresser son pays, mais en contrepartie, il bénéficierait de 3% de pouvoir d’achat en plus, dans un contexte où les taux baissent et où il pourrait plus facilement emprunter, par exemple pour un achat immobilier. Cela suppose bien sûr un pouvoir fort pour porter et expliquer une telle réforme. Mais pour répondre précisément à votre question : si, malgré ce paquet, la prime de risque ne baissait pas suffisamment pendant une période d’adaptation pour permettre le redéploiement de l’économie, alors oui, la BCE pourrait nous aider, car nous serions à ce moment-là considérés comme injustement attaqués, et elle pourrait acheter des titres français pour faire baisser les taux longs.

Le seul fait qu’elle annonce, dans le cadre d’un tel paquet, qu’elle pourrait recourir à cet instrument, ferait déjà baisser les taux. Il faut bien comprendre que, du point de vue de la finance mondiale, mais aussi des entrepreneurs français eux-mêmes, nous sommes devenus un pays zombie. Cette perception a évolué depuis six mois : les investisseurs pensaient que la France paierait indéfiniment, et ils commencent à comprendre qu’il s’agit d’un pays zombie. Mais on n’a pas encore mesuré que, depuis deux ans, les entrepreneurs eux-mêmes se comportent comme s’ils opéraient dans un pays zombie. Si l’on ne rompt pas cette dynamique par un programme extrêmement strict de réformes structurelles, qui n’ont pas d’effet négatif sur l’économie puisqu’elles augmentent à la fois le pouvoir d’achat et la durée du travail, l’effet récessif serait donc limité, très limité je pense, sauf si les gens descendaient massivement dans la rue. Si l’on explique clairement aux Français ce que l’on fait, et pourquoi, en leur expliquant que l’alternative est une crise massive, les Français ne sont pas dupes.

Il y aura des manifestations de la CGT, bien sûr, même la CFDT viendra. On les laisse défiler, et au bout de trois défilés, cela s’apaise, à condition d’avoir derrière soi une majorité forte à l’Assemblée nationale. Car les syndicats eux-mêmes s’adaptent : quand ils voient qu’un gouvernement dispose d’une majorité très forte à l’Assemblée, cela signifie que c’est le peuple qui lui a donné mandat, et eux aussi s’adaptent en conséquence.

Qui peut porter un tel projet ?

Christian Saint-Étienne : Je ne vois personne parmi ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. Ma prévision personnelle, que beaucoup de gens que je rencontre partagent, c’est qu’un consensus se dessine de plus en plus autour de l’idée que nous ne parviendrons pas à mener ces réformes, et que la situation va donc se dégrader fortement : l’écart de taux avec l’Allemagne pourrait grimper jusqu’à 200 points de base, on pourrait connaître une dérive absolument massive, et l’on pourrait se retrouver face à des émeutes bien plus violentes que les manifestations que provoquerait la mise en œuvre du paquet de réformes que je propose.

À ce moment-là, ce sera la débandade, et il faudra espérer que, dans cette débandade, la population prenne peur et se tourne vers quelqu’un qui est déjà là, comme De Gaulle l’était en 1938, mais que personne ne connaissait encore. C’est la débandade de mai 1940 qui a fait naître De Gaulle. Je pense que nous allons connaître une débandade financière du même ordre. Soit la France a encore de la chance et un De Gaulle sort de l’ombre, soit nous finirons comme la Grèce.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Raphaël Legendre dans l’émission « les Epxerts » sur BFM Business, ce lundi 22 décembre 2025.

Cliquez ici pour visionner le replay de l’émission.

Ce lundi 22 décembre, Raphaël Legendre a reçu Christian Saint-Étienne, économiste, Ludovic Desautez, directeur délégué de la rédaction de La Tribune, et Victor Lequillerier, économiste et vice-président du Think Tank « BSI Economics », dans l’émission Les Experts sur BFM Business.

Atlantico – 10/01/2025

L’instabilité politique a un coût qui rend financièrement rationnelles les concessions sur les objectifs de réduction du déficit budgétaire. Mais jusqu’où ?

Atlantico : François Bayrou, nouveau locataire de Matignon, sera bientôt amené à se présenter devant les parlementaires pour la traditionnelle déclaration de politique générale. Depuis leur arrivée au gouvernement, Éric Lombard, ministre de l’Économie, et Amélie de Montchalin, ministre chargée des Comptes publics, tentent de négocier un pacte de non-censure sur le budget 2025 que l’exécutif devra présenter. D’aucuns évoquent d’ores et déjà la suspension de la réforme des retraites. Que sait-on, pour commencer, du coût financier réel de l’instabilité politique ?

Christian Saint-Étienne : Naturellement, c’est une question qu’il est difficile de traiter avant le discours de politique générale du Premier ministre, qu’il doit donner mardi 14 janvier 2025. Nous ne savons pas encore précisément ce qu’il va annoncer. Le ministre des Finances a fait savoir qu’il était question de réduire le déficit français de 50 milliards plutôt que de 60 milliards, comme cela était initialement prévu. On ne sait précisément sur quels outils le gouvernement entend s’appuyer pour s’en sortir. Ce que l’on sait, c’est que certaines mesures (et l’on parle ici d’une annulation complète de la réforme des retraites, déjà évoquée par certains partis politiques, par exemple) pourraient conduire à un véritable tsunami. Tout le monde connaît la métaphore de la grenouille que l’on ébouillante progressivement en la plaçant dans une casserole d’eau qui chauffe peu à peu. Dans ce scénario, l’eau se met soudainement à bouillir, et la grenouille brûle vive en un instant. La hausse du différentiel de taux avec l’Allemagne mesure la hausse de la température. La suspension de la réforme des retraites fera bouillir la casserole.

D’une façon générale, pour répondre à la question de fond qui est ici posée, il est nécessaire de distinguer l’instabilité politique de l’absence de vision comme de stratégie politique. En l’occurrence, et c’est là que la situation française se fait particulièrement inquiétante, nous devons composer avec un double manque en Hexagone. Depuis le début du second mandat d’Emmanuel Macron, au moins, la France avance sans la moindre stratégie de moyen ou de long terme. D’aucuns pourraient arguer que c’était même déjà vrai pendant son premier mandat, et nous pourrions, en vérité, remonter davantage encore. Cogner les riches, comme le souhaitait François Hollande, ne constitue pas une stratégie de moyen terme à proprement parler. Travailler plus pour gagner plus non plus, de même que favoriser le développement des start-ups n’est rien de plus qu’un gimmick, un élément qui doit s’inscrire dans une stratégie de long terme, une vision qui dénote le positionnement souhaité de la France dans la répartition de la richesse mondiale. Quels efforts sommes-nous prêts à engager pour demeurer une grande puissance ? Les Français sont-ils prêts à travailler davantage, à investir plus dans la recherche, dans l’innovation, à mettre en place des investissements productifs permettant la réindustrialisation du pays ? Il ne s’agit évidemment pas de se contenter d’un discours, il faut aussi regarder la réalité ensuite. Dans quelle mesure se contente-t-on seulement d’annoncer un effort collectif de développement économique, pour une croissance durable et environnementalement propre ? Met-on réellement et physiquement le pays au travail ? Compte tenu de tous ces éléments, on pourrait légitimement avancer que le dernier discours de politique générale qui ressemblait à un discours courageux de méthode comme d’objectif, c’est celui d’Alain Juppé, en 1995. Autrement dit, cela fait maintenant 30 ans que la France n’a plus de vision. Or, la somme d’une absence de vision et d’une instabilité politique est catastrophique pour le pays. Elle se traduit par ce que l’on observe depuis maintenant 25 ans : une croissance faible, de 1 % par an au mieux.

Notez que l’on peut quantifier et mesurer la combinaison de ces facteurs négatifs. Le premier élément de mesure dont on dispose n’est autre que la chute de la croissance attendue sur l’année en cours. Au printemps 2024, nous anticipions une croissance estimée à 1,3 % ou 1,4 %. Ces estimations s’appuyaient sur des événements macroéconomiques favorables à l’économie française, tels que la baisse des taux d’intérêts, des taux de change, des prix de l’énergie, la stabilisation des prix alimentaires… En bref, il y avait matière à espérer que les choses s’arrangent. Après la dissolution décidée par Emmanuel Macron, la croissance est désormais estimée entre 0,5 % et 0,8 % sur l’année 2025. Autrement dit, l’instabilité politique nous a déjà coûté 0,5 à 0,7 points de croissance sur un an. Si on ajoute à cela l’absence de stratégie française (comme européenne d’ailleurs) face à des politiques chinoises et américaines potentiellement plus agressives, il y a de quoi gonfler le manque à gagner d’un demi-point de croissance supplémentaire. Cependant, cette partie s’avère plus difficile à mesurer, puisqu’il faut de facto prendre en compte l’ensemble des politiques économiques concernées. Dans un cas comme dans l’autre, le coût total est faramineux : aux alentours d’une vingtaine de milliards d’euros de créations de richesses perdues sur les deux années 2024-2025. C’est un acquis que l’on ne pourra d’ailleurs pas rattraper.

De l’instabilité politique à l’absence d’ambition en matière de réduction des déficits, quel est le mal le plus dangereux pour l’État ? Faut-il penser que François Bayrou, s’il accepte effectivement d’annuler la réforme des retraites pour assurer la longévité de son gouvernement, fait le bon calcul ?

La question doit d’abord et avant tout de réfléchir au niveau supérieur. Il est essentiel d’identifier la cause première de l’instabilité politique à laquelle nous faisons aujourd’hui face. Sans rien avoir contre la personne ou contre ses mérites éventuels, force est de constater que le seul responsable de cette situation est Emmanuel Macron. C’est lui qui a décidé de la dissolution et qui l’a menée totalement à contretemps. Dès lors, il faut aussi affirmer que disserter sur les questions d’opportunité de réduction du déficit peut apparaître secondaire compte tenu du contexte politique que nous connaissons. L’important, pourrait-on avancer, c’est qu’Emmanuel Macron tire les conséquences de cet état de fait. Sans quoi, il faudra en effet composer avec une croissance extraordinairement médiocre et une instabilité pérenne.

Nous ne pouvons pas espérer, en raison de la double absence de stabilité et de vision stratégique, une solution à court terme avant la prochaine élection présidentielle. Celle-ci pourrait possiblement donner lieu à de nouvelles orientations plus favorables à l’économie ainsi qu’au volet social… sans oublier la recherche et le développement. Enfin, pour répondre de façon plus précise encore, il est important de prendre en compte la différence entre une instabilité à extrêmement court terme, c’est-à-dire à horizon de Pâques (ou même avant) et une instabilité à horizon 2027, par exemple. Dans le premier cas de figure, il peut s’avérer pertinent d’envisager quelques concessions permettant le vote d’un budget pour 2025, sous réserve que celles-ci ne soient pas de nature à provoquer une crise financière majeure, susceptible de coûter trois, cinq ou même dix fois le coût de l’abandon des mesures sur les retraites. Tenter de gagner un an peut faire sens. Cela supposerait, néanmoins, un certain nombre de réformes après Pâques, visant à redonner confiance dans la possibilité française de croissance.

On peut douter que le gouvernement ait la capacité d’impulser une vision positive sur le moyen terme… particulièrement dans une situation où il sera peut-être amené à des concessions trop lourdes sur le très court terme. Il faudra malheureusement attendre le détail de la loi de finances 2025 que présentera François Bayrou pour en avoir le cœur net.

Dans quelle mesure peut-on dire que la logique de longévité du gouvernement, au prix de concessions parfois importantes, a pu permettre la validation d’un budget français par Bruxelles qui n’a finalement pas vu le jour ? Que faut-il penser de cette logique ?

Bruxelles a effectivement validé le budget Barnier, qui était pour partie dur et sévère, mais qui comprenait aussi trop de hausses d’impôts. Ce que l’on peut tout de même dire, c’est qu’il faisait montre d’une certaine cohérence. Pour le reste, il est encore difficile de commenter ce que fera ou non François Bayrou. Sans doute annoncera-t-il quelques mesures sur les retraites, déclarant qu’il va négocier entre février et avril avant de présenter un projet de loi entre juin et juillet. En contrepartie, il attendra sans doute de la gauche qu’elle vote immédiatement le budget. S’il y parvient effectivement, il pourra procéder à une réduction du déficit de 50 milliards d’euros (plutôt que les 60 milliards initialement attendus), ce qui signifie que le déficit français atteindra 5,5 points de PIB. Le gouvernement sera libre d’affirmer que son action aura permis d’éviter le pire…

Les Echos – 19/11/2024

Selon l’économiste Christian Saint-Etienne, le budget 2025 en discussion est « une rustine coûteuse » et « sans effet structurel ». Tout ça pour ça ?

Le Premier ministre Michel Barnier a présenté le 10 octobre 2024 en conseil des ministres son projet de loi de finances pour 2025 (PLF 2025) qui prévoit une baisse du déficit de 60,6 milliards d’euros afin de le réduire de 6,1 % du PIB en 2024 à 5 % du PIB en 2025. Selon le gouvernement et sans ce projet, le déficit eût été de 7 % du PIB.

Dans son avis sur ce projet, le Haut Conseil des finances publiques (HCFP) a considéré que beaucoup d’économies annoncées « ne sont pas documentées ». Il explique que l’ajustement « structurel » du déficit de 1,4 point de PIB repose à 70 % sur des hausses de prélèvements obligatoires et à 30 % sur des baisses de dépenses publiques, alors que le gouvernement annonçait que son projet était fondé aux deux tiers sur une baisse de dépenses et un tiers sur une hausse d’impôts.

Le plus vraisemblable est que le déficit, si la croissance ne tombe pas en dessous de 0,8 % en 2025, se situera à 5,5 % du PIB en 2025. Ce budget est une rustine coûteuse à l’effet temporaire. Surtout, c’est le dernier budget de la Ve République construit par replâtrage. Car selon le PLF 2025 lui-même, la dépense publique hors crédits d’impôts en pourcentage du PIB devrait passer de 56,4 % en 2023 à 56,8 % en 2024, avant un retour à 56,4 % en 2025. 60 milliards de replâtrages sans effet structurel. Tout ça pour ça ?

Dépenser pour dépenser

Quel est le fondement du problème ? En France, seules deux lois d’ordre divin règnent sur les finances publiques, le Parlement et l’opinion publique. Primo, la dépense publique crée la richesse. Secundo, la dette n’a pas d’importance car elle est illégitime : il suffit de l’effacer. Ces deux lois n’ont pas cours en Europe du Nord et à la Commission européenne.

Si la dépense publique créait la richesse, la croissance en France serait de 5 % par an depuis 40 ans, le déficit serait un excédent de même ampleur, l’impôt sur le revenu serait remplacé par des chèques du Trésor aux ménages, etc. Quant à la dette qui, en France et selon les tenants des deux lois précédentes, serait le problème des créanciers, elle est une responsabilité morale en Allemagne mais aussi ici.

De fait, la France a toujours payé, y compris en or après la défaite de 1870. Avoir le record de la dépense publique en pourcentage du PIB en Europe mais une croissance misérable depuis 20 ans n’intéresse personne. Il s’agit de dépenser pour dépenser même si les résultats de l’école sont mauvais, l’insécurité croissante et le chômage important. Non seulement la dépense est élevée mais son efficacité à atteindre les objectifs fixés par les dépensiers est désastreuse. Que faire ?

Les trois règles d’or

Trois règles d’or doivent être écrites dans la Constitution. Première règle : pour l’Etat, le déficit ne peut dépasser le niveau de l’investissement et ne jamais dépasser 3 % du PIB. Deuxième règle : pour les collectivités locales, les recettes courantes doivent couvrir non seulement les dépenses de fonctionnement mais aussi 60 % de celles d’investissement, soit le montant de l’amortissement des infrastructures mesuré sur les 30 dernières années. Troisième règle : pour la Sécurité sociale, équilibre obligatoire sur un cycle de trois années car il est fou de faire payer nos boîtes de médicaments par les générations futures.

Le HCFP mettrait en oeuvre ces dispositions pour les entités ne les respectant pas. Soit nous écrivons ces règles nous-mêmes, soit les marchés financiers nous les imposeront après une crise d’une violence inouïe. En Grèce, après l’accession au pouvoir de Syriza (qui signifie « coalition de gauche radicale ») le 25 janvier 2015, avec la promesse de tout faire sauter, le même parti signait en août 2015 un plan d’ajustement couronnant les plans précédents avec pour effet une baisse du PIB d’un quart et des retraites et prestations sociales d’un tiers (en valeur réelle).

Les réformes structurelles seront faites de toute façon. Par un syndic de faillite ou un Parlement responsable ?

Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce vendredi 6 septembre 2024.

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Ce vendredi 6 septembre, Natacha Valla, senior advisor chez Lazard, Jean-Marc Daniel, professeur émérite à l’ESCP, et Christian Saint-Etienne, professeur au CNAM et membre du Cercle des Économistes, débattent autour de la nécessité de la réforme des retraites, du salaire et du SMIC, dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Guillaume Paul dans l’émission « Inside » sur BFM Business ce jeudi 11 juillet 2019.

Le gouvernement a annoncé ce jeudi que les niches fiscales pour les entreprises vont être rabotées. Le gazole non routier verra disparaître progressivement sa taxation réduite. Le crédit impôt recherche, qui coûte plus de 6 milliards d’euros, est maintenu, mais les frais de fonctionnement ne pourront plus s’élever au maximum qu’à 43%. 

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