Famille Chrétienne – 07/11/2026

Alors que la dette française atteint des niveaux records et que le déficit public continue de se creuser, l’économiste défend une ligne de fermeté. Selon lui, le redressement du pays passe par une réduction des dépenses publiques et donc une hausse de la croissance.

Famille Chrétienne — Comment analysez-vous la situation économique actuelle ?

Christian Saint-Étienne — Pour la comprendre, il faut revenir en arrière. C’est la conséquence de deux évolutions fondamentales. La première remonte aux années 1990, quand la France s’est convaincue que nous étions entrés dans un monde post-industriel, post-travail : on entreprend alors la destruction de nos usines, que l’on délocalise dans les pays pauvres pour produire à moindre coût. Or, au milieu des années 1980, nous étions entrés dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique, du numérique et de la robotisation. On a cru être entré dans un monde post-industriel alors qu’il est hyper-industriel.

La deuxième évolution a lieu quand le Premier ministre Lionel Jospin [de 1997 à 2002, Ndlr], sous la pression de ses alliés écologistes, détruit le potentiel énergétique du pays, notamment en s’attaquant au nucléaire. À quoi s’ajoute l’interdiction de chercher du pétrole et du gaz sur le territoire français. Or, nous savons qu’il y a du pétrole et du gaz autour de Saint-Pierre-et-Miquelon et en Guyane. Aujourd’hui même [le 19 octobre, Ndlr], le président de la République est au Moyen-Orient pour sécuriser notre approvisionnement en hydrocarbures. D’un côté, nous nous interdisons, par idéologie, de chercher du pétrole et du gaz, et de l’autre, nous nous inclinons devant des pays qui nous détestent pour leur en acheter…

À ces évolutions se sont ajoutés les deux mandats Macron, qui ont été une déception colossale. Depuis trente ans, la France végète avec un taux de croissance de 1 % par an. Nous sommes devenus le cancre de l’Europe.

Parmi les éléments qui plombent notre économie, il y a une dépense publique record. D’où cela vient-il ?

Nous détenons le record du monde de la dépense publique : 57 % du produit intérieur brut (PIB), autrement dit la richesse du pays. Comme il n’y a pas de croissance forte, la classe politique compense en multipliant les prestations de toute nature à ceux qui ne travaillent pas. « Panem et circenses », disaient les Romains, « Du pain et des jeux ». On occupe le peuple avec des subventions et des spectacles pour qu’il se tienne tranquille. Sauf que ça ne marche plus. L’État prélève 57 % de la richesse que nous produisons. Sur ces 57 %, il y a 24 points (720 milliards d’euros) qui viennent des prestations sociales : 14,5 pour les retraites et 9,5 pour la santé — comme ces dépenses de santé ne coûtent rien aux assurés sociaux, ils croient que c’est gratuit… Précisons que la dépense publique dans son ensemble est non seulement excessive — elle est financée par la dette —, mais elle est inefficace : notre école ne fonctionne pas — sa place dans le classement Pisa s’est effondrée —, l’insécurité progresse, l’immigration n’est pas contrôlée, les hôpitaux sont en mauvais état, la croissance économique est misérable, etc. La dépense publique ne crée pas de richesse, elle fait fonctionner une sphère publique gigantesque qui n’est pas efficace.

« La dépense publique ne crée pas de richesse, elle fait fonctionner une sphère publique gigantesque qui est inefficace. »

Notre dette atteint 3600 milliards d’euros. Certains économistes estiment que ce n’est pas si grave…

C’est une imbécillité théorique et politique ! C’est totalement irresponsable. Depuis 1815, la France est le seul grand État, avec le Royaume-Uni, à rembourser ses dettes. C’était jusqu’ici un élément clé de la confiance que nous faisaient nos créanciers, et donc de la bonne note que les agences de notation donnaient à la dette française. Nous ne pourrons pas effacer la dette, les créanciers ne le permettront pas ; si c’était le cas, ils viendraient saisir les actifs de la France sur le territoire. Et puis si vous ne remboursez pas, plus personne ne vous prêtera…

La charge de la dette, autrement dit les intérêts, est devenue le premier poste du budget de l’État : 64 milliards en 2025. Autant d’argent qui ne sera pas utilement investi dans des secteurs clés : éducation, santé, défense, transport, etc.

Quelles seraient les solutions ?

Il est impératif de passer de 1 % de croissance à 2 %. Précisons : une croissance verte, c’est-à-dire produite par une réindustrialisation verte, électrifiée, numérisée, robotisée. L’un des moyens d’y parvenir est de baisser les dépenses dont je viens de parler. L’âge du départ à la retraite est trop précoce. La seule façon de réduire le nombre de retraités, et donc d’augmenter le nombre des actifs, c’est de retarder l’âge de départ à la retraite. Les études du Conseil d’orientation des retraites montrent que l’équilibre serait atteint si l’âge de départ était de 65 ans — sauf pour les emplois pénibles, dont la limite d’âge pourrait être à 63 ans. Tout cela avec quarante-quatre ans de cotisations. La réforme des retraites a un double avantage : non seulement réduire les dépenses, mais augmenter les recettes issues des impôts puisque davantage de gens travaillent.

Il faudrait, d’autre part, modérer nos prestations chômage ; si on les alignait sur le modèle allemand, cela représenterait une économie de 10 milliards d’euros par an. Par ailleurs, reprendre en main et contrôler les arrêts maladie et les arrêts de travail feraient réaliser 5 milliards d’euros d’économies.

En ce qui concerne la santé, il faut mettre en place des tickets modérateurs [différence entre le tarif de convention — la base de remboursement de la Sécurité sociale — et le montant effectivement remboursé par l’Assurance maladie, Ndlr], de telle sorte que si la consultation est par exemple de 30 euros, vous auriez 3 euros non remboursés. La suppression du tiers payant a été une erreur fondamentale, conduisant à déresponsabiliser les assurés sociaux que nous sommes.

Résultat : la Sécu nous coûte 250 milliards d’euros par an, payés par l’endettement. Tous les ans, notre déficit budgétaire [l’État dépense plus que ce qu’il gagne, Ndlr] est de 5 % du PIB, soit 150 milliards d’euros, dont 100 milliards au titre de la Sécu. Mais cela ne se voit pas, car l’État verse des subventions gigantesques à la Sécu.

Que faut-il faire d’autre ?

Il faut s’attaquer à la question des collectivités locales, dont on nous fait croire que les budgets seraient excédentaires. C’est un mensonge collectif ! Leurs budgets de fonctionnement sont officiellement excédentaires. Mais on sait que 70 % de ce que les collectivités appellent « investissement » sont en fait des dépenses récurrentes.

Je propose donc deux réformes constitutionnelles : interdire le déficit de la Sécurité sociale, parce que l’endettement consiste à renvoyer aux générations futures les dépenses d’aujourd’hui ; et l’obligation, pour les collectivités, de financer par des recettes courantes non seulement le fonctionnement, mais au moins 70 % de l’investissement.

Avec ces deux réformes, ces institutions seraient en excédent. Je propose, en outre, que l’on passe de 35 heures payées 35, à 37 heures payées 37. Ce qui représente une augmentation de 5 points de pouvoir d’achat. Cette augmentation ne pourra venir que d’une augmentation du travail, qui alimentera un cercle vertueux sur le plan de l’activité économique et des finances publiques.

Propos recueillis par Charles-Henri d’Andigné

Illustration générée par IA

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