Christian Saint-Etienne était l’invité de l’émission « Le Grand Dossier » sur LCI ce dimanche 4 octobre 2026.
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Les Echos – 02/10/2026
L’effondrement de la France par rapport au reste des pays développés est dû à l’idéologie de la fin du travail, la désindustrialisation et l’échec de l’école. Il est temps de serrer la vis.
En moyenne annuelle sur les trois années 2025-2027, la croissance devrait s’établir à 0,7 % par an en France contre 1,9 % pour les pays développés et 3,0 % pour la moyenne mondiale. Tel est le prix terrifiant de la dissolution de l’Assemblée nationale de 2024 et des deux automnes de discussions budgétaires de 2024 et 2025 pour préparer les lois de finances de 2025 et 2026.
On peut s’attendre à un automne budgétaire 2026 tout aussi pitoyable avec, chaque jour, une proposition d’impôt nouveau et une nouvelle éructation contre les « riches », l’effort et la discipline. En conséquence, les entreprises ne procèdent qu’aux investissements de renouvellement de l’appareil de production, les fermetures d’usines dépassent à nouveau les ouvertures et le chômage est reparti à la hausse.
En poids économique relatif, la France est désormais derrière, non seulement les Etats-Unis et la Chine, mais aussi le Japon, l’Allemagne, l’Inde, le Royaume-Uni et bientôt l’Italie et l’Espagne. L’effondrement relatif du pays, depuis un quart de siècle, sous l’effet de l’idéologie de la fin du travail, de la désindustrialisation et de l’échec de l’école, est sans précédent en temps de paix depuis 1815.
La situation des finances publiques n’est qu’un accélérateur de l’abaissement général dans le refus de la rénovation de nos institutions et de la reconstruction de l’école, de l’action publique et du système productif. Si on voulait changer la donne, tout acteur public – hôpital, département, agence d’Etat, etc. – qui, face à l’échec de son action, est incapable de proposer autre chose que « l’augmentation de ses moyens » devrait être instantanément mis sous tutelle et ses responsables révoqués. L’échec de l’école résulte du refus des méthodes éprouvées d’apprentissage des compétences de base – lecture, écriture, calcul – et de l’évaluation pour orienter à la fin du primaire et du collège. Un grand ministère de l’Industrie, à reconstruire, doit accueillir toute la formation professionnelle pour en faire une filière d’excellence.
L’énergie est le moteur de l’économie et du social. Alors qu’en 2030, c’est-à-dire demain, l’Union européenne n’émettra que 6 % des gaz à effet de serre contre 60 % pour l’Asie, il est temps de comprendre que nous aurons besoin, en plus des énergies renouvelables dont le nucléaire, de pétrole et de gaz en extinction jusqu’en 2060. Au lieu de s’humilier au niveau européen et en France pour accéder à ces matières à chaque crise, en pleurant de façon hypocrite sur le prix à la pompe, il faut :
La résolution de la crise des finances publiques ne peut se contenter de sous-indexer les retraites et toutes les autres prestations. Il faut fermer les acteurs publics inefficaces, relever le niveau d’exigence à l’école et dans l’action publique, restructurer l’action territoriale et relancer les productions énergétiques et industrielles. Le reste n’est que du pipeau pour campagne électorale.
Retrouvez la tribune de Christian Saint-Etienne dans la Nouvelle Revue Politique, publiée le 30 septembre 2026 : « Comment sauvez l’Union européenne ? ».
Christian Saint-Etienne, Economiste universitaire, membre du Cercle des Economistes. Dernier livre : ‘Trump et nous, comment sauver la France et l’Europe’, aux Editions Odile Jacob, 2025
Il faut comprendre la situation de l’Europe dans le monde avant d’envisager les évolutions nécessaires.
L’Europe se recroqueville sur les plans démographique et économique depuis un quart de siècle jusqu’à tendre vers l’insignifiance stratégique avant 2050 sans changement d’orientation.
Evolution démographique mondiale à l’horizon 2050
Selon les dernières prévisions de la Division de la population des Nations-Unis de 2024, la population mondiale était de 8,17 milliards de personnes à la mi-2024 et devrait atteindre 9,67 milliards de personnes en 2050, soit un gain prévu de 1,5 milliard de personnes au cours du prochain quart de siècle.
La population de l’Europe, de l’Islande à la Russie, sur la même période, va baisser de 745 millions à 703 millions, soit de 9,1% à 7,3% de la population mondiale.
Sur la même période, la population de l’Afrique va progresser de 1,52 milliard de personnes à 2,47 milliards de personnes, soit un gain de 950 millions de personnes qui représente 63% de la progression de la population mondiale d’ici 2050.
La population de l’Asie passerait de 4,81 milliards de personnes aujourd’hui à 5,28 milliards de personnes en 2050, soit un gain de 470 millions de personnes.
Le gain de population de l’Afrique et de l’Asie sur le prochain quart de siècle, de 1,42 milliard de personnes, représente presque 95% du gain mondial.
La population des Amériques va passer de 1,05 milliard de personnes à 1,16 milliard de personnes, soit un gain de 110 millions de personnes, tandis que la population de l’Océanie va passer de 46 millions à 58 millions. Ces deux blocs, ensemble et en arrondissant, vont voir leur population augmenter de 120 millions de personnes tandis que l’Europe va perdre 40 millions de personnes. La population du monde hors Asie et Afrique ne va donc progresser que de 80 millions de personnes, soit 5% du gain mondial.
L’Europe est le seul continent dont la population va décliner dans le prochain quart de siècle, ce qui ne peut laisser présager d’une augmentation de notre influence.
La baisse du taux de fécondité des femmes européennes, qui était cachée par le vieillissement de la population et l’immigration depuis le début du siècle, produit donc une contraction de la population européenne. Ce taux de fécondité est de 1,4 dans l’Europe méridionale et orientale et de 1,55 dans l’Europe occidentale et septentrionale, très en-dessous du taux de renouvellement de la population de 2,1.
Evolution économique mondiale d’ici 2035
La croissance de la zone euro est la plus faible de tous les grands ensembles économiques mondiaux depuis vingt ans (voir le tableau 1).
La croissance annuelle mondiale s’est établie à un peu plus de 3,3% sur les vingt années 2006-2025 et devrait se maintenir autour de 3,0% sur les dix prochaines années 2026-2035, hors cataclysme.
La croissance annuelle aux Etats-Unis a été un peu inférieure à 1,9% sur les vingt années 2006-2025 et devrait légèrement dépasser 2% au cours de la prochaine décennie.
La croissance annuelle de la zone euro a été de 1% au cours des vingt années 2006-2025 et pourrait se maintenir à ce niveau au cours de la prochaine décennie, sauf nouvelle crise de la gouvernance européenne.
La croissance annuelle de la Chine a été supérieure à 7% sur les vingt années 2006-2025 et devrait dépasser 3% au cours de la prochaine décennie. La croissance annuelle de l’Inde a été proche de 7% au cours des vingt années 2006-2025 et devrait s’établir autour de 6% au cours de la prochaine décennie.

Il apparait donc que la croissance de la zone euro devrait être trois fois inférieure à la croissance mondiale et à celle de la Chine et deux fois inférieure à celle des Etats-Unis au cours de la prochaine décennie, l’Inde croissant six fois plus vite que la zone euro dans les prochaines années.
L’iconomie entrepreneuriale
L’Union européenne et la zone euro sont plongées dans une transformation mondiale massive qui a débuté dans les années 1980 et s’est accélérée depuis le milieu des années 1990 avec l’essor de la science et la technologie informatique, d’Internet et de la microélectronique. Dans les années 2020, cette révolution industrielle s’accélère avec l’Intelligence artificielle. Nous sommes entrés depuis quatre décennies dans l’iconomie entrepreneuriale.
L’iconomie entrepreneuriale – avec un « i » comme intelligence, informatique, Internet, innovation, intégration –, est le fruit de trois nouvelles formes d’innovation, de production, de distribution et de consommation.
Cette iconomie entrepreneuriale est le moteur de la croissance future de la productivité intensive et surtout le principal facteur d’explication des écarts de taux de croissance entre pays. Les Etats-Unis et la Chine se sont emparés de cette révolution quand l’Europe s’est endormie.
L’iconomie amplifie la globalisation des chaînes de valeur et favorise les rendements croissants contribuant à l’émergence d’oligopoles fondés sur la différenciation des produits qu’il est essentiel de réguler si l’on veut maintenir des marchés ouverts. Les rendements croissants de la Nouvelle Révolution industrielle succèdent aux rendements constants de la Révolution de la machine, des années 1780 aux années 1980, et aux rendements décroissants du monde agricole, du 13e siècle avant notre ère au 18e siècle, soit au cours des 31 siècles connus de stagnation économique avant la Révolution de la machine (source : ‘L’économie mondiale, statistiques historiques’, Angus Maddison, OCDE, 2003 et extension avant notre ère).
Les rendements croissants s’observent dans les activités à coûts fixes très élevés et coûts marginaux faibles, voire minuscules. Quand Microsoft développe une nouvelle version de son système d’exploitation, les coûts fixes ont été considérables mais le coût marginal d’envoi de cette nouvelle version sur des centaines de millions d’ordinateurs connectés est quasi-nul.
Le passage d’une économie de masse à une économie du ciblage des besoins du consommateur final donne un pouvoir considérable aux entreprises qui maîtrisent la relation finale et rend la contestation des oligopoles par de nouveaux entrants très difficile. Le droit de la concurrence et l’ouverture des marchés, dans une vision dynamique, prennent une place centrale dans la régulation de cette iconomie.
L’iconomie entrepreneuriale est le fruit d’une mutation technique hyper-industrielle, hyper-entrepreneuriale et hyper-mobile qui nécessite d’être largement financée par des fonds propres compte tenu des risques encourus.
L’Union européenne a longtemps nié son retard dans la Nouvelle révolution industrielle de l’iconomie, mais ce dédain des faits devient de plus en plus difficile à soutenir. Cela fait quinze ans qu’un certain nombre d’experts européens tirent la sonnette d’alarme, mais il a fallu attendre le rapport Draghi pour que les autorités européennes s’inquiètent réellement.
Le rapport de Mario Draghi, publié en septembre 2024 et intitulé ‘The future of European competitiveness’, fait un constat sans concession de l’effondrement économique et stratégique relatif de l’Union européenne depuis 1995, dernier point haut de la prospérité européenne comparée au dynamisme américain. Bien que commandé par la Commission européenne et s’appuyant sur les services de la Commission, ce rapport montre les contradictions entre, d’une part, les objectifs idéologiques de l’Union favorisant un commerce international fondé sur une ouverture sans réciprocité, de 1958 à 2023, et des objectifs écologiques privilégiant uniquement et sans études d’impact une émission nulle de carbone en 2050 et, d’autre part, la réalité d’un effondrement de la productivité européenne relative à celle des Etats-Unis, la destruction de son industrie des biens permettant la transition écologique – par exemple l’éradication de l’industrie des panneaux photovoltaïques en Europe – et la soumission aux Etats-Unis en termes d’industries de défense.
L’Union européenne a raté son entrée dans l’iconomie et est devenue une colonie numérique et militaire des Etats-Unis. L’Union tente de refaire une partie de son retard de façon désordonnée et inefficace car elle est devenue une Union bureaucratique où, pour frapper les esprits, tout est interdit sauf si c’est autorisé par la bureaucratie européenne qui s’abrite derrière des ‘règles’ pour justifier ses décisions (voir le livre précédemment cité, ‘Trump et nous’).
Sur l’ouverture sans réciprocité, on peut citer le dernier discours de Jean-Claude Juncker en tant que président de la Commission européenne, en novembre 2019, qui notait que les Chinois avaient alors accès à 95% des marchés publics européens alors que les Européens avaient accès à moins de 3% des marchés publics chinois. La réciprocité impliquait de fermer les marchés publics européens sauf à ce que les Chinois ouvrent les leurs, ce qui n’est toujours pas fait en 2026. Naïveté stratégique fondée sur une idéologie autodestructrice.
L’ouverture à 95% des marchés publics européens s’applique aujourd’hui encore au reste du monde alors que les entreprises européennes n’ont accès qu’à 50% des marchés publics mondiaux, moins de 30% des marchés publics aux Etats-Unis et au Japon et une fraction résiduelle dans les dictatures et démocratures.
Il a fallu attendre le 14 mars 2022 pour que l’Union européenne s’autorise à ouvrir des enquêtes publiques en cas de soupçons de discrimination des entreprises européennes sur les marchés publics des pays tiers et le 24 avril 2024 pour que l’Union européenne ouvre une enquête sur les marchés publics chinois de dispositifs médicaux « présumant » l’existence de pratiques « discriminatoires » alors que ces dernières ont toujours existé en Chine !
Depuis 2023 et face à l’aveuglant échec de la construction européenne, les autorités européennes envisagent enfin de prendre la mesure de l’absence de réciprocité dans le commerce entre la Chine et l’Union européenne. En mars 2019, la Commission avait qualifié la Chine de rival systémique, mais il a fallu attendre les conclusions du Conseil européen du 30 juin 2023 pour que l’Union européenne « encourage la Chine à mener une action plus ambitieuse en ce qui concerne le changement climatique et la biodiversité » alors que dans les faits le gouvernement chinois a autorisé la construction de plus de 50 centrales électriques au charbon depuis 2019. Les premières mesures partielles prises par l’Union concernant les voitures électriques chinoises, massivement subventionnées par la Chine, n’interviennent qu’en octobre 2024. Souvent, les prononcements européens sont sans effet, « des mots, encore des mots ».
Une organisation, entreprise ou Union d’Etats, se juge sur ses résultats. Quand la croissance de la zone euro est deux fois plus faible que celle des Etats-Unis et trois plus faible que celle de la planète (voir tableau 1) pendant des décennies, c’est un constat d’échec sans appel. La création de la zone euro devait accélérer la croissance alors que la zone est devenue un bloc de non-croissance relative. L’accent mis sur la seule politique de la concurrence, sans politique stratégique et sans réciprocité du commerce, a détruit le potentiel créatif européen alors qu’une rigidification absurde des règles prudentielles de la finance a bloqué le financement à long terme du secteur productif.
Sans le vouloir, Draghi a établi un constat de l’échec terrifiant de la construction européenne depuis les traités de l’Acte unique européen de février 1986, entré en vigueur le 1er juillet 1987, et de Maastricht de février 1992, entré en vigueur le 1er novembre 1993. Ces traités ont voulu construire des politiques européennes partielles sans coordination entre elles. La Banque centrale européenne (BCE) n’a pas de contrepartie gouvernementale, comme le gouvernement des Etats-Unis face à la Réserve fédérale américaine, mais vingt-et-un gouvernements qui ne sont pas d’accord entre eux. Les politiques de la concurrence et du commerce sont conduites séparément des politiques monétaire et financière et des politiques de recherche et d’innovation. Les chocs liés au Covid et à la guerre en Ukraine ont contribué à une coopération plus approfondie entre les Etats membres mais sans bénéfice sur le développement de l’industrie pharmaceutique européenne qui investit massivement aux Etats-Unis et sur les industries de défense européennes, les achats de matériels militaires par les Etats européens s’étant portés à plus de 60% sur des matériels américains sur la période 2022-2024.
L’écart de PIB aux prix de 2015, entre l’Union européenne et les Etats-Unis, s’est accru de 15% en 2002 à 30% en 2023. Et 72% de l’écart de PIB par tête entre l’Europe et les Etats-Unis s’explique par la productivité plus faible en Europe sous l’effet d’une innovation plus faible mais surtout du fait que les entreprises innovantes ne parviennent pas à financer leur croissance en Europe.
L’Union européenne doit donc s’organiser pour augmenter sa productivité et financer plus massivement ses entreprises en croissance rapide. Or la part européenne du chiffre d’affaires mondial des entreprises de technologies est passée, de 2013 à 2023, de 22% à 18% alors que la part américaine a progressé de 30% à 38%.
Le principal point faible de l’Union européenne, pointé par Draghi, vient de l’absence de coordination entre les différentes politiques. Il note que les politiques stratégiques américaines et chinoises comprennent des politiques budgétaires et fiscales pour stimuler la production domestique, des politiques commerciales à la fois douanière et réglementaire pour pénaliser leurs compétiteurs, des politiques d’approvisionnement à long terme en matières premières et minerais, et des politiques de défense ambitieuses et durables. Or l’Europe est strictement incapable de s’organiser de cette façon puisque la Direction de la concurrence européenne va sanctionner les politiques de développement stratégique et interdire d’aider les entreprises naissantes ou encore fragiles, du fait d’investissements massifs en phase de décollage, face à une concurrence agressive.
Face à ce constat, deux attitudes sont possibles. Continuer et accélérer dans l’organisation et les politiques européennes conduites depuis la création du marché unique européen qui ont conduit l’Europe à l’échec répertorié par Draghi. Ou prendre acte du colossal échec de l’Union européenne en termes de croissance, de productivité et d’innovation.
L’échec européen est conceptuel, institutionnel, organisationnel et politique. L’Union européenne est un éteignoir qui a tué l’essor des nations qui la composent. Il faut donc transformer la construction européenne pour la rendre efficace et forte pour survivre dans un monde qui sera de plus en plus violent.
Renouveler le rôle et les missions de la Commission européenne
Il apparaît, au tableau 1, que la performance économique de la zone euro est désastreuse – comme celle de l’Union européenne – depuis vingt ans et qu’il est peu vraisemblable, à institutions européennes constantes, que la situation s’améliore dans les dix prochaines années.
La Commission européenne est devenue l’instrument impotent de l’Union. Les grandes décisions sont prises sans études d’impact et la réglementation de tout ce qui bouge en Europe est devenue la vraie raison d’être de cette institution.
Comme le mentionne le Rapport Draghi, le retard d’investissement de l’Union européenne par rapport aux Etats-Unis devient préoccupant (op. cit., Part B, section 2, Chapitre 3). Alors que le taux d’épargne de l’Union européenne est supérieur au taux américain, le taux d’investissement productif du secteur privé américain en pourcentage du PIB, dans les équipements et l’innovation, dépasse de 1,5 point l’effort d’investissement européen. L’excès d’épargne européen est investi aux Etats-Unis et alimente la croissance américaine !
Comment faire évoluer les équilibres politiques internes de l’Union pour dynamiser l’innovation et l’investissement dans l’Union européenne ?
Devenu Union européenne avec le traité de Maastricht de février 1992, entré en vigueur le 1er novembre 1993, l’Union n’a que quinze membres jusqu’en 2002.
Les traités de l’Acte unique et de Maastricht ont donné des pouvoirs immenses à cette Commission sans jamais interroger sa nature de Bureaucratie, au sens technique du terme, c’est-à-dire une institution fonctionnant sur des règles rigides sans prise en compte d’une stratégie dynamique inexistante.
La Commission européenne est la branche exécutive de l’Union européenne. Politiquement indépendante, elle est seule responsable de l’élaboration des propositions législatives et met en œuvre les décisions du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne qu’elle a initiées. Avec la Cour de justice, la Commission veille à l’application de la législation européenne. Toute l’action de l’Union s’appuie sur des traités qui ont été constitutionnalisés par la Cour de justice de Luxembourg qui se réserve le droit de les interpréter sans possibilité d’appel devant une Cour constitutionnelle européenne qui n’existe pas.
La Commission européenne est la quintessence absolue d’un ‘objet’ bureaucratique qui gouverne par des ‘règles’ des Nations politiques œuvrant dans un monde en mutation stratégique totale. Elle n’est pas seule responsable de la stagnation européenne mais en assume une large part.
La Commission intervient toujours trop peu et trop tard. Ont ainsi été éradiquées ou affaiblies les productions européennes de panneaux photovoltaïques, de pompes à chaleur, d’électrolyseurs, d’éoliennes et ont le plus grand mal à se développer les productions de voitures électriques, de batteries, ou de produits pharmaceutiques génériques en compétition directe avec des producteurs chinois et indiens opérant à prix cassés, au mépris de toute politique européenne de souveraineté économique et politique.
Non seulement la Commission européenne a accompagné et parfois favorisé l’effondrement industriel européen depuis la mise en place du marché unique, par une politique commerciale extérieure n’appliquant pas la règle fondamentale du commerce international qui est celle de la réciprocité, mais elle ne favorise pas l’essor des nouvelles technologies de la croissance verte qu’elle promeut par ailleurs.
Même si l’état d’esprit des fonctionnaires de Bruxelles semble avoir évolué, depuis 2023-2024 devant l’échec flagrant de l’Union dans le monde, la solution est-elle de donner plus de pouvoir à la Commission qui a échoué dans sa mission fondamentale de préserver l’Union européenne au cours des trois dernières décennies ?
Réforme structurelle des institutions européennes
Comment envisager l’évolution des rôles respectifs de la Commission européenne et du Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement ?
Il faut prendre acte de l’échec stratégique fondamental de la Commission depuis trois décennies. Elle n’a pas perçu la révolution iconomique depuis la création du marché unique, ni même compris que l’Union n’est plus que l’enjeu de la compétition économique et industrielle entre les Etats-Unis et la Chine pour la domination mondiale. Elle n’a même pas effectué son travail dans ses domaines clés d’action : mise en œuvre de la réciprocité dans le commerce international ou réalisation d’études d’impact pour le Green deal. Sa conduite de la politique de la concurrence, dans un monde supposé statique n’intégrant que partiellement les évolutions technologiques qui modifient le périmètre du marché pertinent et la nature des services rendus au consommateur final, est un pur exercice bureaucratique ignorant le changement des rapports de force dans le monde et la déconfiture technologique de l’Europe dans l’univers iconomique.
Le problème central est que la Commission a été instituée il y a presque sept décennies, dans un autre monde, en institution politiquement indépendante, seule responsable de l’élaboration des propositions législatives et de la mise en œuvre des décisions du Parlement européen et du Conseil des ministres de l’Union.
Cette caractéristique institutionnelle décidée dans les années 1950 n’est plus tenable et doit impérativement évoluer. La Commission doit devenir le Secrétariat politique du Conseil européen dans tous les domaines sauf les deux seuls où il faut lui laisser un degré élevé d’indépendance politique sous contrôle du Conseil européen :
Par effet de la transformation de la doctrine et de l’organisation du droit de la concurrence, on pourrait rapidement porter remède à l’émiettement du marché des télécoms en Europe. Comme l’a noté lui-même Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commissions européenne : « La configuration actuelle en Europe, avec 140 opérateurs sur 27 marchés distincts, n’est bonne ni pour les consommateurs ni pour favoriser les investissements nécessaires dans les réseaux. A terme, il faudrait revenir à une vingtaine ou une trentaine d’opérateurs aux reins suffisamment solides. La Commission doit créer les conditions favorables à cette concentration. » (Les Echos, 9 décembre 2024).
De fait, la Commission ne pourra pas réellement favoriser ces concentrations, qu’elle a elle-même empêchées depuis trois décennies, dans la mesure où opéreront encore vingt-sept autorités de la concurrence. En revanche, chaque ADOC-DM aura la légitimité et la capacité de faire émerger cinq ou six opérateurs dans son champ d’action, redonnant ainsi à ces opérateurs la capacité de redevenir des acteurs significatifs de la transition iconomique qui est la condition de la réussite de la transition écologique.
De même, chacune des trois régions de concurrence pourrait favoriser l’émergence d’acteurs financiers puissants par intégration, sur chacune de ces régions, des banques et des compagnies d’assurances, des intervenants sur les marchés financiers et des professionnels du droit et du chiffre. L’intégration intergouvernementale par région de concurrence conduisant à faire émerger, pour chaque région de concurrence, un seul régulateur pour les banques, les assurances, le droit et le chiffre, le numérique et les biotechs, etc., est la seule façon non bureaucratique de progresser rapidement vers la création de trois sous-marchés intégrés au sein du marché unique. Naturellement, les Régions 1 et 2, et progressivement la Région 3 à son rythme, auraient l’intelligence d’adopter des normes et procédures similaires avec des régimes d’équivalence permettant l’essor des start-ups et licornes européennes qui n’auraient, dans chacun des domaines réglementaires, plus qu’un seul dossier à soumettre aux autorités compétentes des Régions 1 ou 2, les autorisations valant pour les deux Régions.
Dans tous les domaines autres que les politiques de la concurrence et du commerce international, la Commission devient le Secrétariat politique du Conseil européen afin de faire cesser les errements du passé. Depuis trois décennies, la Commission a été une machine de fragmentation des capacités de production européennes et d’émiettement des capacités d’action politique de l’Union européenne avec pour résultat que quand l’Europe amorce un petit réarmement à la suite de l’invasion russe en Ukraine, c’est en achetant, à hauteur de 60% des crédits, des armes américaines. Quand elle a décidé sans étude d’impact la transition écologique, et du fait de cette absence insupportable de travail préparatoire, elle s’opère avec des matériels chinois.
Pour le commerce international, la Commission doit devenir l’équivalent du Department of Commerce américain avec 1/ une vraie capacité de contrôle de l’origine et de la qualité des importations (carbone, respect des règles auxquelles doivent obéir les producteurs européens en termes d’intrants et de process, hygiène, sécurité, traçabilité, etc.) et 2/ une obligation d’action au service de la souveraineté européenne. Et pour le droit de la concurrence, le coordinateur des trois ADOC – DM. Ces trois ADOC se réunissent ensemble, sous le contrôle de la Commission, pour mettre à jour régulièrement la doctrine de la concurrence dynamique de marché et pour régler les cas de fusions-acquisitions et d’abus de position dominante du niveau d’importance de l’Union, au-dessus d’un certain seuil.
On ne peut se satisfaire, pour tout projet d’avenir, d’une Europe zéro : zéro carbone, zéro inflation, zéro artificialisation nette, zéro ambition.
La raison d’être de l’Europe au XXIe siècle, dans un monde de violences, est d’être un havre de paix, de prospérité, d’innovation et de respect d’un Etat de droit protégeant effectivement les individus de toutes les formes de prédation. Les capacités militaires des nations membres de l’Union doivent être suffisantes pour protéger l’Union de toutes les tentatives directes et indirectes de soumission à des puissances étrangères.
Atlantico – 28/09/2026
Sébastien Lecornu a annoncé un effort budgétaire de 54 milliards d’euros pour le budget 2027, un chiffre déjà revu à la hausse par rapport aux 30 milliards initialement évoqués. Mais pour une partie des économistes, ce montant reste très en deçà de ce qu’exige l’état réel des finances publiques françaises.
1. Les 54 milliards du gouvernement sont un chiffre gonflé. Il est calculé par rapport à un tendanciel (ce que seraient les dépenses si rien n’était fait), pas par rapport à une baisse réelle des dépenses. La réduction effective du déficit visée est bien plus modeste que ce chiffre ne le laisse penser.
2. Anthony Morlet-Lavidalie plaide pour un ajustement de 120 milliards concentré sur 2 à 3 ans plutôt qu’étalé sur 5 à 7 ans, un rythme long qu’il juge jamais tenu par la France et politiquement intenable. Christian Saint-Étienne, lui, chiffre le besoin à environ 40 milliards par an, sans se prononcer sur un horizon de 2-3 ans contre 5-7 ans : pour lui, la condition n’est pas la rapidité mais l’ampleur des réformes structurelles (retraites, chômage, dépenses des collectivités) qui rendent ce montant crédible.
3. Un tel choc suppose une majorité forte à l’Assemblée nationale, condition qu’aucun des deux n’estime réunie aujourd’hui : le précédent de la chute du gouvernement Bayrou sur un ajustement de 44 milliards illustre la fragilité politique de tout effort de cette nature.
4. Sur la Banque centrale européenne : elle dispose d’un instrument déjà prévu, l’instrument de protection de la transmission de la politique monétaire, qui lui permettrait d’acheter des titres français pour faire baisser les taux si la France était jugée « injustement attaquée » par les marchés. Mais tant que la France ne mène pas de réformes structurelles crédibles, la BCE la considère comme justement attaquée, et n’interviendra pas.
Le gouvernement, après avoir laissé filtrer un chiffre de 30 milliards, nous a dit la semaine dernière que ce serait finalement 54 milliards d’économies, ce qui est déjà en soi une petite révolution pour résorber un déficit. Mais vous, dans le scénario que vous défendez, c’est pourtant un ajustement de 120 milliards, pour éviter que la charge de la dette n’atteigne 4% du PIB en 2030. Comment expliquez-vous un tel écart entre votre évaluation et celle du gouvernement ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Pour commencer par le commencement, il faut avoir en tête notre point de départ, qui est aujourd’hui extraordinairement dégradé. Nos finances publiques sont dans un état que l’on peut qualifier de catastrophique, avec un déficit public qui devrait être autour de 5,4% du PIB en 2026. L’objectif premier, pour éviter un risque de crise financière, c’est de reprendre le contrôle de nos finances publiques. Sur la tendance actuelle, la dette publique augmente d’à peu près 3,2 points de PIB par an, ce qui est insoutenable très longtemps.
L’effort à faire collectivement, pour que le taux d’endettement n’augmente plus, c’est réduire le déficit public de 120 milliards d’euros. La vraie question, c’est la vitesse de l’ajustement. Il existe deux écoles : une majorité d’économistes plaide pour un effort progressif sur cinq à sept ans, Olivier Blanchard lui-même proposait récemment, dans les colonnes du Monde, un ajustement en sept ans, mais je m’y oppose pour deux raisons. Premièrement, la France n’a jamais tenu un plan budgétaire pluriannuel, elle promet toujours mieux et fait toujours moins bien.
Deuxièmement, il y a un problème d’économie politique, annoncer cinq ans de consolidation revient à promettre cinq ans de pluie, ce que les ménages ne peuvent pas accepter longtemps. Je pense qu’il vaut mieux un plan très dur mais sur trois ans, quitte à faire un peu de casse, pour ensuite dire à la population que l’effort est fait et repartir du bon pied. J’ajoute qu’il faut comprendre ce que représentent vraiment les 54 milliards du gouvernement, ce chiffre est gonflé, car calculé par rapport à un tendanciel, c’est à dire ce que seraient les dépenses si on ne faisait rien. La réduction réelle du déficit proposée est loin d’être aussi massive que ce chiffre le laisse penser.
120 milliards ou 150 milliards selon Gabriel Attal ? Un ajustement aussi massif est-il tenable, selon vous, sans un accompagnement de la Banque centrale européenne, d’une manière ou d’une autre ?
Christian Saint-Étienne : Il y a deux sujets. D’abord l’ordre de grandeur : puisque nous sommes à deux doigts du mur, il faut environ 40 milliards d’euros d’ajustement par an. Dans les 54 milliards annoncés par le gouvernement, il y en a en réalité plutôt 30. Il faudra sans doute poursuivre cet effort année après année, car nous aurons encore des surprises. Mais le point clé, c’est que cet ajustement ne peut pas se faire sans des réformes absolument massives. Les 40 milliards par an resteraient une chimère si l’on ne recule pas l’âge de départ à la retraite à 64 ans avec 44 ans de cotisation, voire à 65 ans.
On peut prévoir des aménagements pour les carrières longues ou pénibles, mais cet ajustement sur les retraites est indispensable : tous les autres pays européens sont à 67 ans et se dirigent vers 68, un minimum de 64 ans en direction de 65 s’impose donc pour nous aussi, puisque nous combinons également une durée de cotisation. L’idéal serait d’atteindre 65 ans avec 44 ans de cotisation d’ici 2030, et il faut le voter. Le deuxième point, c’est qu’il faut aligner les règles de l’assurance chômage sur celles de l’Allemagne, c’est à dire non pas un jour de prestation pour un jour cotisé, mais deux jours de cotisation pour un jour de prestation, comme chez nos voisins. Il faut aussi plafonner strictement, en valeur nominale, tous les budgets des agences de l’État ainsi que les transferts de l’État aux collectivités locales. Pour que ces 40 milliards soient crédibles, il faut donc un plan d’ensemble, ce qui suppose une majorité forte à l’Assemblée pour le faire voter, c’est le préalable absolu. Si l’on présente un plan aussi sérieux, avec les réformes que je viens d’évoquer, les marchés s’ajusteront d’eux-mêmes. Nous aurions néanmoins besoin d’une aide temporaire de la Banque centrale européenne, qu’elle ne nous accordera pas, en raison de la faiblesse politique actuelle de sa présidente au sein du Conseil des gouverneurs, qui n’a pas l’envergure nécessaire pour porter une telle décision. Un dirigeant de la stature de Mario Draghi nous aurait aidés. La présidente actuelle de la BCE quittera ses fonctions, en principe à l’automne 2027, et il faudra alors un profil de cette envergure pour lui succéder.
Le gouvernement n’a pas de majorité. L’an dernier, le gouvernement Bayrou est tombé parce qu’il proposait 44 milliards d’ajustements, motion de censure, on connaît la suite. Alors comment un choc de 120 milliards, même si c’est sur trois ans, a-t-il le début d’une chance d’être adopté dans ce contexte ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Je pense déjà que ce sera au prochain locataire de l’Élysée de porter cela, pas à la mandature actuelle. Avec le narratif que je défends, qui consiste à ne pas mentir sur l’ampleur de l’effort mais à dire clairement que c’est trois ans, pas une année de plus, et qu’ensuite viendra du ciel bleu, on est crédible et cohérent.
Ce qui bloque aujourd’hui, c’est l’exaspération des gens, parce que la crédibilité de la parole politique n’est plus au rendez-vous. Il faut une parole ferme, qui ne ment pas sur la réalité, oui ce sera dur, tout le monde devra passer à la caisse, mais cela durera trois ans et pas un an de plus, et ensuite on n’en parlera plus.
Votre scénario ne tient-il que si le futur président dispose d’une majorité à l’Assemblée ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Oui, vous avez raison, et historiquement c’est plutôt rare. Mais j’insiste, c’est la seule manière de s’en sortir. Si on continue les méthodes actuelles, avec un ajustement très étalé, on déprime la population sans qu’elle en voie le bout, et on dévie très vite de la trajectoire annoncée, ce qui condamne le pays à voir ses finances publiques se dégrader continuellement, jusqu’à l’amener aux portes de la crise financière.
Qui peut porter un tel projet ?
Christian Saint-Étienne : Je ne vois personne parmi ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. Ma prévision personnelle, que beaucoup de gens que je rencontre partagent, c’est qu’un consensus se dessine autour de l’idée que nous ne parviendrons pas à mener ces réformes, et que la situation va se dégrader fortement, l’écart de taux avec l’Allemagne pourrait grimper jusqu’à 200 points de base, jusqu’à des émeutes bien plus violentes que les manifestations que provoquerait la mise en œuvre du paquet de réformes que je propose.
Il faudra alors espérer que, dans cette débandade, la population prenne peur et se tourne vers quelqu’un qui est déjà là, comme De Gaulle l’était en 1938, mais que personne ne connaissait encore. Soit la France a encore de la chance et un tel profil sort de l’ombre, soit nous finirons comme la Grèce.
Quelles seraient les armes de la BCE pour nous accompagner ?
Christian Saint-Étienne : Ces armes reposent sur les programmes existants, qui permettent notamment à la BCE d’acheter les titres d’un pays lorsque l’évolution des marchés n’est pas conforme à la politique de cet État. Le nom officiel de ce dispositif est l’instrument de protection de la transmission de la politique monétaire. En dehors de quelques experts, presque personne ne sait qu’il existe. Sa définition exacte, c’est que la BCE peut acheter les titres d’un pays injustement attaqué.
Pourquoi ne le fait-elle pas aujourd’hui ? Parce que la BCE considère que la France est, à ce stade, justement attaquée : on voit bien que nous ne sommes pas capables de mener les ajustements nécessaires sur les retraites, le chômage et le reste. C’est ainsi que les choses sont perçues, à tort ou à raison, par les autorités monétaires et par l’Allemagne.
Et ça se traduirait par quoi concrètement ?
Christian Saint-Étienne : Concrètement, la BCE achèterait des titres d’État français, uniquement français, pendant une certaine période, pour faire baisser l’écart de taux avec l’Allemagne. C’est envisageable, c’est même prévu sur le papier, mais cela suppose la détermination politique de faire basculer notre image, de passer du statut de pays « attaqué à juste titre » à celui de pays « injustement attaqué ». Or, dans la vision du Conseil des gouverneurs et de l’Allemagne, c’est à juste titre que nous sommes attaqués aujourd’hui. C’est subtil, mais c’est ainsi que cela fonctionne.
La BCE nous permettrait-elle alors de retrouver des marges de manœuvre pour accompagner cet ajustement ?
Christian Saint-Étienne : A priori, ce paquet réglerait le problème sans même l’intervention de la BCE, car les marchés financiers mondiaux verraient qu’il s’agit d’un programme considérable, totalement crédible et cohérent. Mais si, malgré ce paquet, la prime de risque ne baissait pas suffisamment pour permettre le redéploiement de l’économie, alors oui, la BCE pourrait nous aider, car nous serions à ce moment-là considérés comme injustement attaqués, et elle pourrait acheter des titres français pour faire baisser les taux longs. Le seul fait qu’elle annonce qu’elle pourrait recourir à cet instrument ferait déjà baisser les taux.
Existe-t-il de la littérature et des scénarios sur les effets d’un tel ajustement de 120 milliards mené sur deux à trois ans ? Dans un contexte de croissance atone comme aujourd’hui, un choc de cette ampleur ne risque-t-il pas d’aggraver la situation, de provoquer une récession et d’engendrer d’autres problèmes ? Saurait-on en maîtriser les conséquences ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Très clairement, on va abîmer l’activité, il ne faut pas se mentir, et on passera sans doute par des phases récessives. Mais les dégâts de court terme d’un plan d’ajustement très fort sont infiniment moindres que ceux d’une absence totale d’effort, ou que ceux d’un ajustement qu’on prétend étaler sur longtemps mais qu’on ne tient jamais.
Le parallèle avec le Portugal est très parlant, ce pays connaît une récession en 2012 quand son PIB s’ajuste, puis un rebond timide en 2013-2014, suivi d’années de forte croissance jusqu’en 2019, au point de rejoindre la trajectoire française alors que la France n’a pas connu ce moment de récession. Il faut accepter de dire à la population qu’on va régler l’addition maintenant plutôt que de continuer à se construire un avenir de déclassement prolongé.
Un plan d’une telle ampleur provoquerait forcément un choc récessif, c’est incontournable. Vous qui avez travaillé sur l’impact de la réforme des retraites, pouvez-vous faire un parallèle sur ce que cela pourrait nous coûter en termes de croissance à court terme ?
Christian Saint-Étienne : C’est très complexe. Je multiplie les conférences dans toute la France, et même en Europe, depuis trente ans, mais particulièrement depuis début septembre, où j’en ai déjà fait cinq ou six. J’y rencontre des chefs d’entreprise un peu partout, et je constate que, depuis deux ans, ils ne font plus que des investissements de renouvellement de leurs machines : plus aucun investissement de développement. Tout est à l’arrêt, parce que la France apparaît comme un pays « zombie » aux yeux des investisseurs et de la BCE.
Le jour où l’on mettrait en œuvre le programme que j’évoque, il y aurait un léger effet récessif à l’instant T, c’est vrai, mais assez limité, puisqu’en reculant l’âge de départ à la retraite, on augmente en même temps la force de travail. Surtout, le simple fait d’avoir été capable de mener une telle réforme, ce qui suppose un gouvernement politiquement fort, redonnerait confiance à tous les acteurs : les fonds de pension japonais se diraient qu’ils peuvent réinvestir dans la dette française, les trois cent mille chefs d’entreprise qui réalisent 80% du PIB marchand retrouveraient l’espoir et recommenceraient à investir, et les investisseurs étrangers reviendraient en France.
Ce n’est donc même pas certain que l’effet sur l’activité serait très marqué, d’autant que je ne propose pas de hausse d’impôts mais des réformes de structure, qui ont un effet positif sur la quantité de travail, la force de travail et la motivation à investir. Cela dit, si la mise en œuvre de ce programme provoquait des grèves massives pendant plusieurs mois, ce que je ne crois pas, l’effet serait différent. Car je propose de coupler ces mesures drastiques à une hausse de la durée du travail, de 35 à 37 heures par semaine, payées 37 heures, ce qui représenterait une hausse du pouvoir d’achat de 5%.
Ce paquet prévoirait aussi une interdiction constitutionnelle du déficit de la Sécurité sociale, financée par deux points de hausse de la CSG sur ces cinq points de gain de pouvoir d’achat, afin d’équilibrer le budget de la Sécurité sociale au moment même où l’on voterait cette réforme. Avec un tel ensemble, on augmente le nombre d’années travaillées et le nombre d’heures travaillées dans la semaine, et malgré les deux points de CSG, on augmente tout de même le pouvoir d’achat des salariés de 3%. Pour moi, seul un paquet de réformes de cette nature, pris dans son ensemble, peut sortir le pays de la situation où il se trouve.
Ces éléments, qui devraient permettre aux chefs d’entreprise de retrouver espoir et ambition, auront forcément un impact sur les marchés, qui entendront ce message, et donc sur la BCE, qui devra bien entendre ce qui se passe en France.
Christian Saint-Étienne : C’est exactement ce que je vous disais à propos de l’instrument de politique monétaire évoqué plus tôt. Avec un tel paquet, nous passerions du statut de pays zombie attaqué à juste titre, à celui de pays extrêmement sérieux et crédible, qui, si la prime de risque ne baissait pas massivement malgré tout, serait alors considéré comme injustement attaqué.
Est-ce que la BCE nous permettrait alors de retrouver des marges de manœuvre pour accompagner cet ajustement ?
Christian Saint-Étienne : A priori, ce paquet réglerait le problème sans même l’intervention de la BCE, car les marchés financiers mondiaux verraient qu’il s’agit d’un programme considérable, totalement crédible et cohérent. L’investisseur japonais, allemand ou américain, qu’il s’agisse d’un fonds de pension ou de particuliers souhaitant investir en actions françaises, réagirait positivement : ce programme entraînerait, selon moi, une hausse d’environ 20% du CAC 40, une baisse des taux d’intérêt, et un retour de la confiance des employeurs et des investisseurs.
Le salarié de base travaillerait deux heures de plus par semaine pour contribuer à redresser son pays, mais en contrepartie, il bénéficierait de 3% de pouvoir d’achat en plus, dans un contexte où les taux baissent et où il pourrait plus facilement emprunter, par exemple pour un achat immobilier. Cela suppose bien sûr un pouvoir fort pour porter et expliquer une telle réforme. Mais pour répondre précisément à votre question : si, malgré ce paquet, la prime de risque ne baissait pas suffisamment pendant une période d’adaptation pour permettre le redéploiement de l’économie, alors oui, la BCE pourrait nous aider, car nous serions à ce moment-là considérés comme injustement attaqués, et elle pourrait acheter des titres français pour faire baisser les taux longs.
Le seul fait qu’elle annonce, dans le cadre d’un tel paquet, qu’elle pourrait recourir à cet instrument, ferait déjà baisser les taux. Il faut bien comprendre que, du point de vue de la finance mondiale, mais aussi des entrepreneurs français eux-mêmes, nous sommes devenus un pays zombie. Cette perception a évolué depuis six mois : les investisseurs pensaient que la France paierait indéfiniment, et ils commencent à comprendre qu’il s’agit d’un pays zombie. Mais on n’a pas encore mesuré que, depuis deux ans, les entrepreneurs eux-mêmes se comportent comme s’ils opéraient dans un pays zombie. Si l’on ne rompt pas cette dynamique par un programme extrêmement strict de réformes structurelles, qui n’ont pas d’effet négatif sur l’économie puisqu’elles augmentent à la fois le pouvoir d’achat et la durée du travail, l’effet récessif serait donc limité, très limité je pense, sauf si les gens descendaient massivement dans la rue. Si l’on explique clairement aux Français ce que l’on fait, et pourquoi, en leur expliquant que l’alternative est une crise massive, les Français ne sont pas dupes.
Il y aura des manifestations de la CGT, bien sûr, même la CFDT viendra. On les laisse défiler, et au bout de trois défilés, cela s’apaise, à condition d’avoir derrière soi une majorité forte à l’Assemblée nationale. Car les syndicats eux-mêmes s’adaptent : quand ils voient qu’un gouvernement dispose d’une majorité très forte à l’Assemblée, cela signifie que c’est le peuple qui lui a donné mandat, et eux aussi s’adaptent en conséquence.
Qui peut porter un tel projet ?
Christian Saint-Étienne : Je ne vois personne parmi ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. Ma prévision personnelle, que beaucoup de gens que je rencontre partagent, c’est qu’un consensus se dessine de plus en plus autour de l’idée que nous ne parviendrons pas à mener ces réformes, et que la situation va donc se dégrader fortement : l’écart de taux avec l’Allemagne pourrait grimper jusqu’à 200 points de base, on pourrait connaître une dérive absolument massive, et l’on pourrait se retrouver face à des émeutes bien plus violentes que les manifestations que provoquerait la mise en œuvre du paquet de réformes que je propose.
À ce moment-là, ce sera la débandade, et il faudra espérer que, dans cette débandade, la population prenne peur et se tourne vers quelqu’un qui est déjà là, comme De Gaulle l’était en 1938, mais que personne ne connaissait encore. C’est la débandade de mai 1940 qui a fait naître De Gaulle. Je pense que nous allons connaître une débandade financière du même ordre. Soit la France a encore de la chance et un De Gaulle sort de l’ombre, soit nous finirons comme la Grèce.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Amélie Carrouër dans l’émission « Le Grand Dossier » sur LCI, ce lundi 21 septembre 2026.
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Au sommaire : Carburant, pas de pénurie imminente en France malgré des ruptures. Prix élevés, millions de Français contraints de réduire leurs déplacements. Réunion à Matignon pour des solutions, rationnement envisagé si la situation s’aggrave.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Laure Closier dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce mercredi 16 septembre 2026.
Ce mercredi 16 septembre, la demande de Sébastien Lecornu visant à réduire la contribution de la France au budget de l’Union européenne, les retraités qui sont dans le collimateur du budget 2027, ainsi que l’idée malavisée de la TVA sociale, ont été abordés par Dorothée Rouzet, cheffe économiste de la direction générale du Trésor, Bertrand Rambaud, président de Siparex, et Christian Saint-Étienne, économiste et auteur de « Trump et nous : comment sauver la France et l’Europe », dans l’émission Les Experts, présentée par Laure Closier sur BFM Business.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Laure Closier dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce mercredi 16 septembre 2026.
Ce mercredi 16 septembre, les éventuelles mesures prises par la Banque de France face à l’augmentation du taux français à 10 ans, son niveau d’écart avec le taux allemand ainsi que la politique monétaire de la BCE ont été abordés par Dorothée Rouzet, cheffe économiste de la direction générale du Trésor, Bertrand Rambaud, président de Siparex, Christian Saint-Étienne, économiste et auteur de « Trump et nous : comment sauver la France et l’Europe », dans l’émission Les Experts, présentée par Laure Closier sur BFM Business.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Amélie Carrouër dans l’émission « Le Grand Dossier » sur LCI ce lundi 14 septembre 2026.
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Au sommaire : Taxation des retraités, un enjeu budgétaire majeur. Taux d’intérêt à 4,5 %, la situation financière de la France se dégrade. Inflation en hausse, impact sur le pouvoir d’achat des Français. Chômage, la promesse du plein emploi s’éloigne.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Yves Calvi dans l’émission « 18h Calvi » sur LCI, ce samedi 12 septembre 2026.
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Au sommaire : Les retraités : première cible du gouvernement ? Pétrole : l’Iran a-t-elle gagné son pari ? IA : la boîte secrète de l’Iran !
Les Echos – 31/08/2026
Sans réforme de sa colossale protection sociale, la France fera face à un mur de la dette qui l’empêchera d’investir dans sa défense. les candidats à l’élection présidentielle sont prévenus.
Dans un contexte de retour de la guerre en Europe et d’exacerbation des conflits en Méditerranée, la France doit renforcer ses capacités militaires au moment où la crise des finances publiques devient systémique. Les autorités politiques se révèlent incapables de reprendre le contrôle de la dépense publique (57,4 % du PIB en 2026) et surtout de la dépense sociale (34 % du PIB). Les charges d’intérêts sur la dette explosent.
Les dépenses militaires hors pensions sont passées de 32 milliards d’euros en 2017 à 50,5 milliards d’euros en 2025 et 57,1 milliards d’euros en 2026. Mais elles ne représentent que 1,7 % du PIB en 2025 et 1,87 % du PIB en 2026. En incluant les pensions et les dépenses dites du monde combattant, les dépenses complètes de défense – normes Otan – sont passées de 2,05 % du PIB en 2025 à 2,24 % en 2026. La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 a bénéficié cet été d’une hausse de son budget à 436 milliards d’euros.
À la suite des pressions américaines, les pays membres de l’Otan se sont engagés au sommet de La Haye en juin 2025 à porter leurs dépenses à 5 % du PIB d’ici à 2035 dont 3,5 % du PIB en dépenses militaires et 1,5 % du PIB en dépenses de sécurité et cybersécurité, et en infrastructures.
Avec la nouvelle LPM, l’effort de défense français devrait atteindre 2,5 % du PIB en 2030. Or la modernisation simultanée des deux composantes de la dissuasion française – d’une part, la mise en chantier des sous-marins SNLE 3G et le développement des missiles M51-3 pour la composante océanique et, d’autre part, la fabrication des missiles air-sol nucléaires de 4e génération hypersoniques (ASN4G) – devrait coûter 52 milliards d’euros sur la durée.
Le triple risque est celui d’un épuisement budgétaire par absence de réforme de la colossale protection sociale, d’un dérapage budgétaire sur le nécessaire effort de dissuasion nucléaire, et donc d’un sous-investissement dans les forces classiques. Pour éviter cet écueil, il faudrait effectivement porter les dépenses militaires à 3,5 % du PIB en 2035 au moment où les intérêts sur la dette publique pourraient être au même niveau ou plus encore. Le plus probable, en l’absence d’un changement complet de la politique économique et stratégique de la France dès 2027, est que la France soit à genoux avant 2035, surtout si les marchés financiers perdent confiance dans la capacité des autorités françaises à réformer.
Quelle politique économique et stratégique permettrait de financer simultanément la reconstruction de l’école publique et de nos capacités militaires, de renforcer réellement notre secteur productif et de restaurer la sécurité interne et externe du territoire pour conduire un effort massif d’innovation technologique et d’investissement productif ? Silence total des candidats à la présidentielle.
Si l’on intègre les subventions publiques aux régimes de retraite publics et privés, la situation budgétaire de la France se résume à un déficit public structurel de 5 % du PIB dont 3 % du PIB de subventions non financées au bénéfice des retraites. Explosion certaine !
La dépense publique actuelle de 57,4 % du PIB est supérieure de 8 points de PIB à celle de la dépense publique dans les vingt autres pays membres de la zone euro, dont 5 points de PIB pour la protection sociale et 2,75 % de PIB pour les retraites. Que proposent les deux candidats extrêmes ? Le retour à la retraite à 60 ou 62 ans, soit un excès de dépense pour les seules retraites par rapport à nos compétiteurs, qui portent leur âge de départ à la retraite à 67 ans.
Le niveau de désinformation nécessaire pour être élu sur la base de ces mensonges systémiques va être stratosphérique.