Presse

Atlantico – 19/11/2025

Alors que la dette publique poursuit sa dérive, une question clé ressurgit à l’ouverture du Congrès des maires : quelle part de la responsabilité incombe réellement à l’État, et quelle part revient aux collectivités locales, dont les dépenses et les effectifs ont explosé depuis quarante ans ?

Atlantico : La dérive des finances publiques françaises est très largement documentée. La dette française s’aggrave (+2,9 points de PIB sur les derniers mois, selon les données de l’INSEE et s’établit à 3 416,3 Mds d’euros. Dans ce contexte spécifique, une question persiste : à l’aune de l’ouverture du Congrès de maires, que sait-on de la part qui incombe à l’Etat et de celle qui incombe, à l’inverse, aux collectivités territoriales ?

Christian Saint-Etienne : Pour répondre à cette question, il faut considérer deux horizons temporels. Le plus problématique est évidemment celui du très long terme, issu des lois de décentralisation votées au début des années 1980. Ces lois ont transféré des responsabilités majeures aux collectivités locales… mais sans règle de gestion. Ce qu’il aurait fallu — et ce qui reste à faire, c’est absolument nécessaire — c’est accompagner ces transferts d’une règle d’or fixant une limite aux déficits que les collectivités peuvent provoquer. Ne nous y trompons pas : les collectivités ont beau affirmer être soumises à une règle d’équilibre, cela n’a rien de tout à fait exact. Cet équilibre ne concerne  en effet que le budget de fonctionnement. Or, quantité de travaux sur les budgets locaux montrent que 60 % des dépenses d’investissement proviennent de l’amortissement et du renouvellement des réseaux : eau, routes, infrastructures diverses. Par conséquent, si l’on veut sauver les finances publiques, il faut instaurer deux règles d’or. L’une interdisant le déficit de la Sécurité sociale, d’abord, et l’autre obligeant les collectivités à couvrir non seulement leurs dépenses de fonctionnement, mais aussi 60 % de leurs dépenses d’investissement liées aux réseaux par des recettes courantes. Si l’on envisage une application concrète, pour l’exemple, on pourrait se tourner du côté de Paris. Ces dernières années, les recettes courantes de Paris ne couvrent que 30 % de son budget d’investissement, parfois même 20 %. Si la règle d’or avait existé, Paris n’aurait pas une dette qui approche aujourd’hui les 10 milliards d’euros.

Le fait est que, ces dernières années, l’Etat a plutôt maîtrisé ses dépenses, notamment en matière d’effectifs. Entre 2013 et 2023, comme le soulignait la DGFiP, les dépenses de fonctionnement de l’Etat (hors Sécurité sociale) sont estimées entre +6 et +12% environ (selon que l’on compte ou non en euro constant). C’est une progression de +27,5 milliards d’euros dans l’absolu. Du côté des collectivités territoriales, la situation change de façon conséquente : les dépenses ont considérablement augmenté sur la même période (+27%, soit une hausse de 46 milliards d’euros dans l’absolu. Force est de constater que, depuis 1982, nous sommes confrontés à un problème majeur :  la montée en puissance des intercommunalités. On y a créé énormément d’emplois… sans réduire ceux des communes. Résultat : en net, sur 25 ans, les collectivités locales ont créé environ 800 000 emplois (790 000 agents supplémentaires dans les collectivités territoriales entre 2000 et 2022 selon l’Insee, contre – 3 200 agents pour l’Etat entre 2017 et 2022 selon la DGAFP). Et depuis cinq ans, une nouvelle dérive s’est ajoutée, avec des créations de postes encore plus importantes. On est aujourd’hui au-delà du raisonnable. La gestion des personnels est extrêmement déficiente — que ce soit dans les communes, les intercommunalités, les départements, et c’est peut-être pire encore dans les régions.

Je pense donc que la « fonctionnarisation » des employés locaux, mise en œuvre sous Mitterrand, a été une erreur majeure. Depuis longtemps, je propose la création d’un CDI adapté au secteur public — un CDI-P, un CDI public — garantissant une certaine sécurité, mais permettant de se séparer des agents qui ne travaillent pas. Nous faisons face, reconnaissons-le, à un absentéisme record, qui peut monter jusqu’à 11 ou 13% dans certaines collectivités. C’est un scandale absolu quand on parle de plus de deux millions d’employés. Cela veut dire que 200 000 à 250 000 agents contournent les règles et profitent de l’absence de management. Certes, certains sont réellement malades, mais il y a sans doute 50 000 à 100 000 agents qui optimisent les règles à leur profit. Il faut réformer cela.

 

L’un des arguments régulièrement avancé par les collectivités territoriales et leurs représentants consiste à condamner le “centralisme budgétaire assassin”. Que faut-il en penser ?

Christian Saint-Etienne : Il faut le dire clairement : historiquement, l’État s’est toujours déshabillé pour habiller les collectivités locales. Si leur déficit est faible, c’est parce que, malgré toutes les critiques, l’État a largement compensé les mesures qui réduisaient leurs recettes. Une partie de la « bonne gestion » locale vient simplement de ce que l’État a absorbé leurs déficits. En 2023, le déficit supporté par l’Etat est estimé à -173 milliards de dollars tandis que celui des collectivités fiscales est maintenu artificiellement bas, aux alentours de 4 à 5 milliards de dollars. La Cour des comptes estime d’ailleurs que si les compensations n’existaient pas, le déficit local serait probablement multiplié par 3, sinon par 4. Elle souligne d’ailleurs un déficit de compensation estimé entre 3 et 5 milliards par an (autrement dit, la quasi-totalité de l’équilibre local dépend du budget de l’État — même lorsque celui-ci sous-compense). Le montant exact de ces compensations est estimé entre 30 et 35 milliards d’euros à l’année.

Cela étant dit, il serait naïf de penser que le blâme ne tombe que sur les collectivités nationales. L’Etat porte d’ailleurs une responsabilité colossale de la dépendance de celle-ci à son endroit, particulièrement depuis le quinquennat d’Emmanuel Macron. Je parle, bien sûr, de la suppression de la taxe d’habitation. C’était la seule taxe qui reliait directement décisions communales (permis de construire, développement urbain) et recettes. Sans elle, un maire n’a quasiment plus intérêt à accueillir de nouveaux habitants : cela oblige à construire des écoles, des équipements… alors que la taxe d’habitation finançait précisément cela. On peut donc légitimement dire que oui, l’Etat a été généreux malgré les critiques… et que la suppression de la taxe d’habitation constitue, dans le même temps, une décision catastrophique/ Elle a brisé toute forme de lien entre élus et électeurs au niveau local.

Ne perdons pas de vue que la suppression de la taxe d’habitation implique à elle seule quelques 15,6 milliards d’euros compensés chaque année — et l’Etat compense également la disparition ou la réduction d’autres impôts locaux (CVAE, gel des bases et exonérations obligatoires, etc). Au total, les dotations et transferts représentent environ 36% des recettes locales selon la Cour des comptes.

Ce n’est pourtant, à mon sens, ni une affaire de centralisme ni de décentralisation. La seule solution est de responsabiliser les décideurs, en leur appliquant des règles d’or que nous évoquions précédemment. Il faut arriver à construire un état d’esprit spécifique, qui consisterait sommairement à dire que si un maire souhaite dépenser davantage, il doit pouvoir créer une contribution citoyenne… À condition de savoir convaincre ses habitants.

 

A quel point la part des recettes fiscales propres des collectivités territoriales s’est-elle effondrée au juste ?

Christian Saint-Etienne : D’une façon générale, la part des recettes fiscales propres des collectivités est passée de 55% à 38%. Cela confirme ce que je viens de dire. Au-delà de la taxe d’habitation, plusieurs décisions ont renforcé la dépendance financière des collectivités. Certaines sont même en perfusion complète de l’État — ce qui est malsain. La plupart des experts s’accordent à dire qu’il faudra rétablir un équivalent de la taxe d’habitation, pourquoi pas sous l’intitulé de « contribution citoyenne ». Ce serait la seule manière de recréer le lien indispensable entre contribuables et élus locaux. Un élu qui mène des politiques ambitieuses doit pouvoir expliquer à ses habitants pourquoi ils doivent contribuer. Sinon, il mendie auprès de l’État, ce qui est malsain politiquement et économiquement.

 

Les chiffres officiels témoignent clairement d’un poids conséquent des collectivités territoriales, sur le volet budgétaire. Comment se sortir d’un tel marasme ?

Christian Saint-Etienne : Il est vrai, nous l’avons dit tout au long de cet entretien, que les collectivités contribuent largement à la dérive. Et dans un plan d’économies — il faudra réduire la dépense publique d’environ 4 points de PIB sur cinq ans — il faudra absolument trouver 1 point de PIB dans le budget du bloc communal (communes + intercommunalités). D’une façon générale, l’État prend en charge énormément de dépenses. Et il y a eu trop de dérives au niveau local. Quand on crée 700 000 emplois en vingt ans, on ne peut pas ensuite aller pleurer. À un moment, il faut corriger soi-même les dérives.

Idéalement, il faut recréer une contribution citoyenne, réduire à due concurrence les transferts de l’État, et mettre en œuvre une règle d’or stricte. Le problème aujourd’hui, c’est que personne n’est responsable de rien. Tant qu’il n’y aura pas de contrainte claire, on n’arrivera à rien. Une fois la règle d’or posée, si des maires sont ambitieux et parviennent à convaincre leurs électeurs, très bien. Mais l’idée qu’ils puissent faire n’importe quoi puis aller taper à la porte de l’État pour être financés : ce n’est plus possible. J’insiste ! Tant qu’on ne recrée pas un lien direct entre ambitions locales et financement local, on stagne.  L’État ne doit ni bloquer les initiatives ni financer les ambitions des élus locaux qui doivent être financées par leurs propres électeurs, pas par l’État.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Raphaël Legendre dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 18 novembre 2025.

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Ce mardi 18 novembre, Raphaël Legendre a reçu Christian Saint-Étienne, économiste et auteur de « Trump et nous : comment sauver la France et l’Europe », Rafik Smati, fondateur de Louxor.ai et président du groupe Aventers, et Rayan Nezzar, professeur à Sciences Po, dans l’émission Les Experts sur BFM Business.

Les Echos – 5/11/2025

Le redressement français ne passera que par la restriction des dépenses publiques, la relance de la production et la justice fiscale. L’histoire du pays l’a démontré, rappelle Christian Saint-Etienne.

La classe politique française et ses électeurs veulent une protection sociale de pays riche alors que nous nous appauvrissons relativement aux autres pays européens sous l’effet d’une croissance misérable depuis vingt ans. Cette dernière dépasse à peine 1 % alors qu’elle devrait dépasser 2 % pour financer la protection sociale, l’éducation, la recherche et innovation, etc. Seule une réindustrialisation déterminée, une relance du bâtiment, des travaux publics et de la production agroalimentaire, et le doublement du nombre de grosses PME et d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) peut conduire à la nécessaire accélération de notre développement durable dans le respect de l’environnement.

Une telle approche de résurrection de notre économie suppose la conjonction d’un projet stratégique ambitieux à sept ans et d’une rigueur de gestion des finances publiques qui soit stricte à trois ans. Au lieu d’une telle ambition, nous avançons à reculons avec le retour de l’âge de départ à la retraite à 62 ans et 9 mois, une dérive permanente des finances publiques et un matraquage fiscal centré sur les talents les plus recherchés dans l’économie moderne. Comment expliquer un tel divorce entre le souhaitable et le constaté ?

Retour en 1774

Ce n’est pas la première fois que la France se trouve enfermée dans ses contradictions. La chute de l’Ancien Régime, prévisible compte tenu de l’opposition de la cour, de la noblesse et du clergé aux réformes de Turgot, contrôleur général des finances dans le gouvernement pleinement constitué le 24 août 1774 – Louis XVI devenant roi le 10 mai 1774, clin d’oeil au 10 mai 1981 -, résulte de la crise des finances publiques qui mine la royauté au XVIIIe siècle. Dès le 1er septembre 1774, le roi s’entretient quotidiennement avec Turgot qui suggère un plan de réduction de la dépense publique : « Si l’économie n’a précédé, aucune réforme n’est possible. » Turgot propose l’établissement d’un impôt territorial sur la noblesse et le clergé, et l’établissement d’un cadastre pour une égale taxation de tous, mais son programme est centré sur le contrôle de la dépense qu’il ne parvient pas à imposer. Turgot, qui voulait notamment réduire les dépenses de Marie-Antoinette, est renvoyé le 12 mai 1776 car tous se sont ligués contre la réduction de la dépense et l’impôt territorial.

La crise des finances publiques provoque la convocation des Etats généraux en mai 1789, l’enclenchement de la Révolution et l’exécution du roi. Les crises de finances publiques sont à l’origine de la plupart des crises de régime dans l’histoire mondiale.

Réformer les holdings et le Dutreil

A contrario, des gouvernants aux idées claires, comme Poincaré en 1926, de Gaulle en 1958 ou Raymond Barre en 1976, parviennent à retourner la situation rapidement en contrôlant strictement la dépense et en favorisant le rebond des entreprises par des politiques stratégiques claires et ambitieuses.

Il n’y a pas de substitut, pour opérer un redressement national, à une politique simultanée de restriction de la dépense publique et de relance de la production marchande. La distribution de pouvoir d’achat suppose une accélération de la création de richesses et donc une politique pro entreprises, ainsi que l’élaboration d’un plan stratégique de développement de filières compétitives.

Un tel plan doit s’accompagner de justice fiscale. On privilégiera des mesures franches et simples à la technicité revancharde. Par exemple, plutôt qu’une fiscalité d’une complexité inouïe sur les holdings familiales, il faut simplement leur interdire de détenir des biens d’usage (voiliers, chalets et autres biens de luxe) qui doivent être détenus en direct par les particuliers. De même, le Dutreil ne s’applique pas aux biens d’usage.

Contrôle strict de la dépense publique, fiscalité simple et juste, et planification stratégique ambitieuse à moyen terme sont les éléments clés de la réussite politique.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Stéphanie Antoine dans l’émission « Le Débat » sur France 24, ce mardi 28 octobre 2025.

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Après la Malaisie, Donald Trump poursuit sa tournée asiatique au Japon. Le début d’un « âge d’or » entre les deux pays selon la Première ministre japonaise. Les deux dirigeants ont scellé plusieurs accords stratégiques, notamment sur les terres rares, et ce à deux jours d’un face-à-face crucial avec Xi Jinping.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Ludovic Desautez dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce lundi 27 octobre 2025.

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Ce lundi 27 octobre, Ludovic Desautez a reçu Christian Saint-Étienne, économiste et auteur de « Trump et nous : comment sauver la France et l’Europe », Éric Heyer, directeur du département analyse et prévision à l’OFCE, et Mathieu Jolivet, éditorialiste BFM Business, dans l’émission Les Experts sur BFM Business.

Atlantico – 25/10/2025

Le bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine sur le producteur de microprocesseurs Nexperia menace l’industrie européenne de disruptions majeures à très court terme.

Atlantico : Les Pays-Bas ont décidé de placer Nexperia, un producteur de semiconducteurs basé dans le pays mais propriété du groupe chinois Wingtech, sous contrôle direct de l’État.
L’objectif est d’éviter que l’Europe se retrouve à court de puces.
Quelle est la situation actuelle du bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine concernant la production de microprocesseurs avec l’entreprise Nexperia ?
Existe-t-il une menace pour l’industrie européenne, avec des disruptions majeures à court terme, liées aux enjeux de souveraineté industrielle sur les microprocesseurs ?

Christian Saint-Etienne : Il faut d’abord rappeler que l’Union européenne a raté la révolution de l’informatique et des microprocesseurs.
L’industrie des semi-conducteurs se divise en deux parties : la conception, largement dominée par les Anglo-Saxons, et la fabrication, dominée par les Asiatiques, puisque les Occidentaux avaient délégué la production à la Corée du Sud et à Taïwan au cours des cinquante dernières années.

Les Occidentaux pensaient que ce marché resterait totalement globalisé, sans fractures ni risques. Or, tous les acteurs du secteur découvrent aujourd’hui qu’il existe des risques de souveraineté, notamment en cas de guerre impliquant Taïwan, qui fabrique environ la moitié des microprocesseurs mondiaux, mais surtout 90 % des plus avancés, c’est-à-dire ceux dont la finesse de gravure est inférieure à sept nanomètres.

Ces micro-processeurs sont essentiels pour le développement de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, de l’espace et du secteur militaire. L’Occident s’est donc placé dans une position extrêmement dommageable. Les États-Unis ont commencé à réagir avec la loi favorisant la production de microprocesseurs, votée sous la présidence de Joe Biden en 2022.

L’Europe, quant à elle, a pris un énorme retard. En l’an 2000, l’Union européenne produisait 20 % des microprocesseurs mondiaux. Ce chiffre est depuis tombé à 8 %, et la majorité des microprocesseurs fabriqués aujourd’hui en Europe ne sont pas les plus avancés. Ils concernent essentiellement des secteurs classiques, comme l’automobile.

L’entreprise néerlandaise Nexperia, ex-filiale de Philips, possède une expertise significative dans la fabrication de certains types de microprocesseurs. Elle constitue, avec STMicroelectronics et Infineon, l’un des derniers producteurs européens.
Les autorités néerlandaises ont observé que les Chinois, lorsqu’ils rachètent une entreprise, ont tendance à transférer souvent les expertises les plus sensibles vers la Chine. Le gouvernement néerlandais, probablement encouragé par les États-Unis, a donc décidé de bloquer ce transfert de compétences et de savoir-faire.

Cette décision est une manifestation de la volonté de l’Europe de redevenir un peu plus souveraine, mais il s’agit aussi clairement d’un sous-produit de la compétition entre la Chine et les États-Unis pour la domination mondiale dans le domaine des microprocesseurs.

Atlantico : Quels sont les manquements industriels qui ont conduit l’Europe à une telle situation de dépendance dans le domaine des microprocesseurs ? Les leçons de la pandémie de Covid-19, sur la fragilité des chaînes de production mondiales en cas de choc, n’ont-elles pas été retenues ?

Christian Saint-Etienne : Au moment où les États-Unis, sous la présidence de Joe Biden, ont voté en 2022 la loi sur les microprocesseurs afin de rapatrier partiellement la production délocalisée en Asie, l’Europe, sous l’impulsion de Thierry Breton, avait imaginé une stratégie similaire pour stimuler la production sur son territoire.
Cependant, cette stratégie a été mise en œuvre avec pusillanimité et avec très peu de moyens. Après le départ de Thierry Breton, l’essentiel du projet a été abandonné. L’objectif initial était de faire passer la part de l’Europe dans la production mondiale de microprocesseurs de 8 % à 12 %. Mais récemment, le commissaire européen chargé de cette initiative a reconnu publiquement que, compte tenu de la faiblesse des investissements, l’Europe ne pourrait espérer atteindre que 8,5 % en 2030, sans jamais atteindre les 12 % visés.

L’échec européen s’explique par plusieurs facteurs. L’Europe a raté la révolution informatique et ses conséquences, tant sur la fabrication des microprocesseurs que sur le développement des logiciels, des micro-ordinateurs ou des téléphones. L’Europe s’est largement effondrée dans ce secteur.
L’économie en Europe reste centrée sur des produits traditionnels, comme l’automobile ou les machines-outils, tandis que l’Union européenne reste très faible dans l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies.
Il en résulte à la fois une offre très limitée de microprocesseurs produits par des acteurs européens, marginaux à l’échelle mondiale, et une demande faible des utilisateurs, car l’Europe est en retard dans la révolution informatique, technologique et numérique mondiale.

Atlantico : Y a-t-il eu des insuffisances au niveau européen avec le Chips Act, qui reste assez modeste face au plan américain ? Y a-t-il eu, d’un point de vue politique, un manque de stratégie en défendant les champions nationaux (l’Allemagne avec Infineon, la France avec STMicroelectronics ou les Pays-Bas avec ASML) sans logique collective européenne ?

Christian Saint-Etienne : Il faut comprendre que, par le traité de Rome, les deux grandes responsabilités spécifiques de la Commission européenne sont la politique de la concurrence et la politique commerciale — deux domaines dans lesquels elle s’est magistralement trompée, entraînant avec elle tous les Européens.
La doctrine de la Commission en matière de droit de la concurrence est très en retard par rapport à la doctrine américaine, ce qui a contribué à l’affaiblissement de l’Europe dans tous les secteurs technologiques.
Concernant la politique commerciale, le marché unique européen a été ouvert à tous les producteurs mondiaux, sans réciprocité. Ayant échoué dans ces deux domaines de prédilection, l’Union européenne a voulu intervenir dans d’autres, comme celui des microprocesseurs.
Mais ces initiatives sont également un échec : au lieu de passer de 8 % à 12 % de la production mondiale, l’Europe va stagner à 8 % ou un peu plus.

Cela représente aussi un échec dans la relance des technologies militaires, car les 27 sont très désunis sur leur vision stratégique de l’avenir et sur les alliances qu’ils souhaitent favoriser.
Ainsi, avec une Commission européenne inefficace, des pays divisés et un ensemble d’États — y compris l’Allemagne — ayant raté la révolution numérique, l’Union européenne se retrouve dans une situation de dépendance considérable, qui continuera de peser sur les capacités d’action souveraines de l’Europe dans les dix prochaines années.

Atlantico : Quel pourrait être l’impact pour la France de cette pénurie de microprocesseurs ? Cela souligne-t-il nos difficultés à nous préparer à ce genre de choc pour l’appareil productif et industriel ?

Christian Saint-Etienne : La France reste l’un des grands pays européens les plus désindustrialisés. Il y a actuellement un effort de relance. Il sera intéressant de voir la version finale du budget : une proposition d’augmenter le budget militaire de 6 milliards d’euros est en discussion au Parlement.
Cette relance de l’industrie militaire est importante comme levier de développement du numérique. Mais l’affaiblissement de l’économie française et de ses outils industriels fait que le seul acteur significatif que nous ayons est STMicroelectronics, lui-même en difficulté en raison de la faiblesse de la production automobile européenne.
Depuis quinze ans, les gouvernements français ont été incapables de favoriser le développement d’une filière complète dans ce domaine.

Alors que l’Allemagne a construit de nouvelles usines de fabrication de microprocesseurs au service de son industrie, la France a été incapable d’augmenter les capacités de ses usines de microélectronique à Crolles, où un projet de 4 milliards d’euros est à l’arrêt.
La France est donc dans une position de dépendance et de faiblesse dans ce domaine, comme dans d’autres. Cette situation est criante et dangereuse.

Atlantico : Ursula von der Leyen souhaite introduire des critères « made in Europe » pour les marchés publics dans certains secteurs stratégiques et a annoncé son intention de renforcer le soutien aux industries stratégiques, comme les voitures et les batteries. L’Europe peut-elle réellement redevenir maîtresse de sa destinée industrielle avant la prochaine crise ?

Christian Saint-Etienne : Ursula von der Leyen est la pire présidente de la Commission européenne que nous ayons eue depuis cinquante ans. Tous les projets et initiatives de la Commission sous Ursula von der Leyen, depuis six ans, ont été des échecs.
Elle avait lancé le Green Act sans réfléchir aux conséquences en matière de filières industrielles et de développement économique. Elle est aujourd’hui contrainte de revenir partiellement en arrière, avec des difficultés, car elle n’est pas suivie par le Parlement européen.
Elle a d’ailleurs essuyé une nouvelle défaite cette semaine sur ce sujet. Donc, Ursula von der Leyen peut bien promettre de nouveaux dispositifs, mais il ne se passera rien tant qu’elle restera en place.

Atlantico : Quelles mesures pourraient être prises pour relancer la filière des microprocesseurs ?

Christian Saint-Etienne : La seule chose raisonnable serait que la France prenne une initiative avec l’Italie et l’Espagne pour développer, à ce niveau, les entreprises européennes de ces trois pays dans la production de microprocesseurs.
Mais la prétention et l’arrogance françaises vis-à-vis de l’Italie et de l’Espagne font que nous sommes devenus un partenaire junior vis-à-vis de l’Allemagne, tout en étant incapables de nouer des partenariats significatifs et constructifs avec nos voisins du Sud.
La France est donc aujourd’hui totalement à l’arrêt — politiquement, industriellement et stratégiquement — et risque de le rester encore deux ans.