France

Le Figaro – 30 mai 2019

L’incurie est la principale cause des maux français, et non des forces extérieures et malveillantes, argumente l’économiste à l’aide d’un exemple édifiant.

Les résultats des élections européennes font apparaître une demande de transformation écologique qui s’exprime différemment selon les pays. Alors qu’en Allemagne les écologistes veulent une transformation qui préserve le système productif allemand et ses avantages comparatifs, les écologistes français sont animés d’une vision décliniste ; et celle-ci risque de renforcer le biais antinucléaire qui s’est exprimé dans les dernières lois de programmation de la politique énergétique. Ce biais se double d’une négligence du potentiel de l’hydroélectricité dans notre pays et d’une extrême légèreté sur la question essentielle du contrôle technique et stratégique des barrages.

La question du contrôle des barrages se pose avec une grande acuité depuis une directive européenne de 2014 qui, d’une certaine façon, est venue percuter « accidentellement » une loi française de 1993. Une ordonnance de 2016 transposant la directive en droit français l’a surtransposée (c’est-à-dire a été au-delà des obligations que la directive réclamait, NDLR). Prenons les textes dans l’ordre.

La loi de janvier 1993 sur la prévention de la corruption et la transparence des procédures publiques, dite loi Sapin, a voulu lutter contre la corruption en rendant obligatoire la mise en concurrence des concessions de service public. Louable intention, totalement adaptée au monde fermé d’il y a plus d’un quart de siècle. Michel Sapin envisageait vraisemblablement uen concurrence essentiellement française pour des services publics de base.

Mais, depuis, une directive de février 2014 prévoit, pour les concessions de service public, la mise en concurrence avec les entreprises non seulement européennes mais aussi du monde entier. Tant qu’il s’agit du réseau de bus d’une ville moyenne, c’est sans conséquence. Mais quand il s’agit d’une concession de gestion d’un aéroport ou d’un barrage électrique, ça l’est beaucoup moins si l’on laisse de côté le juridisme le plus étroit pour réfléchir en termes politique et stratégique.

La directive n’est pas seule responsable de cette situation ubuesque de dépendance vis-à-vis d’intérêts non européens. En effet, lors sa transposition en droit interne, la France aurait pu prévoir une exemption de l’ouverture des concessions qui sont cruciales sur le plan stratégique : soit au titre de la « réserve de sûreté » utilisée pour la gestion de l’eau qui alimente les populations ; soit au titre de l’« intérêt stratégique » pour la gestion de barrages qui déterminent la survie d’une région. Les deux notions sont admises par la Commission européenne. Les Allemands, lorsqu’ils ont transposé la directive en droit allemand, ont ainsi affirmé que la production, le transport et la distribution de l’eau sont exclus du champ de la mise en concurrence.

Or, en France, l’ordonnance française du 29 janvier 2016, qui a transposé la directive de 2014, n’a même pas repris l’exclusion de l’eau du champ de mise en concurrence des concessions. Et les autorités françaises n’ont pas songé à obtenir une « réserve de sûreté » pour les concessions stratégiques.

Prenons un exemple. Le barrage de Serre-Ponçon est le barrage maître d’une série de barrages qui produisent de l’électricité sur le Verdon et la Durance, alimentent les canaux d’irrigation de la Provence, gèrent les débits d’eau pour remplir les nappes phréatiques qui permettent aux populations de boire (des millions de « vraies personnes » pour ceux qui l’ignorent à Paris) et contribuent au développement d’une économie touristique en amont et en aval des barrages. Est-on prêt à confier la gestion de cette série de barrages à des intérêts chinois, russes ou cubains ? C’est ce qu’exige la directive européenne, telle qu’elle a été transposée en droit français, si ce sont les mieux-disants.

Dans ce contexte, la Commission européenne nous met actuellement en demeure d’ouvrir la gestion de nos barrages à tous les intérêts qui veulent bien se présenter. La Commission peut arguer que c’est la loi Sapin de 1993 qui a ordonné la mise en concurrence de toutes les concessions et que les autorités françaises n’ont jamais songé à la défense de leurs intérêts stratégiques gérés dans le cadre de concessions. Mais évidemment, le contexte européen et mondial a changé.

Que faire ? D’abord et en urgence absolue, modifier la loi de 1993 en créant une catégorie de « concessions souveraines » qui échappent au processus de mise en concurrence. Ou qui, à tout le moins, le réserve à des sociétés membres de l’Union européenne ayant une expérience prouvée dans la gestion de bassins de production d’électricité et de gestion de l’eau à grande échelle et sur une très longue durée, et ayant des fonds propres d’au moins 10 milliards d’euros pour faire face aux risques encourus. Il faut également modifier l’ordonnance de 2016 de transposition de la directive de 2014 pour exclure la gestion de l’eau de la mise en concurrence comme le prévoit la directive, ce qui n’empêche pas de durcir le contrôle des concessions.

Ensuite, veillons à la réciprocité : les sociétés non françaises devraient venir de pays européens ouvrant eux-mêmes à la concurrence la gestion de leurs ressources en eau et leurs barrages électriques, surtout pour les barrages existants.

Par ailleurs, il convient d’engager des investissements massifs dans l’énergie hydroélectrique que la France néglige depuis vingt ans par aveuglement idéologique. Les éoliennes terrestres sont un gouffre financier pour les finances publiques avec plus de 120 milliards d’euros d’engagements hors bilan d’achat d’électricité à un prix exorbitant pour une production intermittente. La Cour des comptes l’a souligné. L’énergie des barrages, elle, est disponible à la demande et représente les deux tiers de l’électricité renouvelable en France. Surtout, le potentiel de développement des barrages existants et les nouveaux équipements envisageables, sans aucun engagement financier pour l’État, permettraient d’augmenter cette production d’un quart, en commençant par changer les turbines des barrages existants. L’État et ses services bloquent ce renouvellement depuis plusieurs années tout en multipliant les déclarations en faveur de l’environnement.

Il est urgent de créer des « concessions souveraines » par une nouvelle loi, de relancer la production d’hydroélectricité et de gouverner la France en défendant ses intérêts vitaux.

Crédit photo : Mak68 (Creative Commons)

 

Le Figaro – 29 octobre 2018

Emmanuel Macron s’est fait le chantre de l’intégration européenne. Il a tout misé sur l’axe franco-allemand en espérant créer une dynamique que personne ne pourrait arrêter. Le président a pris la tête de la lutte contre les démocraties illibérales en personnalisant le débat : Macron contre Orban. Il était convaincu d’une rapide victoire.

Pourtant la machine s’est enrayée. La zone euro n’a pas les institutions nécessaires pour sa survie et les économies des pays de la zone sont de plus en plus hétérogènes.

Le PIB par habitant a décroché de plus de 11 % en France par rapport à l’Allemagne de 2005 à 2017, de 12,5 % en Espagne et de 15,5 % en Italie. C’est-à-dire qu’en relatif, Français, Espagnols et Italiens se sont respectivement appauvris de 11 %, 12,5 % et 15 % par rapport aux Allemands alors que l’euro devait favoriser la convergence des niveaux de vie entre pays membres.

La théorie économique montre que l’unification monétaire de territoires aux dotations économiques différentes entraîne une spécialisation de ces territoires en termes d’activité sans garantir une homogénéisation des systèmes financiers. Les pays gardant alors une industrie puissante et un système financier solide peuvent financer investissement productif, recherche et développement et innovation de produits et services. L’Italie et l’Espagne, ayant subi une crise financière forte dans les années 2010-2015, ont eu du mal à résister à la pression concurrentielle des pays du nord de la zone euro.

La France a mieux résisté au moment de la crise, grâce à la puissance de son système financier, mais n’a pu éviter un recul de sa compétitivité sous l’effet de l’alourdissement du coût du travail et du recul du poids de son industrie manufacturière qui s’est accéléré depuis quinze ans. Il a fallu attendre la mise en œuvre du pacte de responsabilité en 2015 et la réforme du marché du travail à l’automne 2017 pour que travail et industrie retrouvent partiellement leurs lettres de noblesse après une éclipse de deux décennies qui a dévasté l’économie française et conduit à un déficit extérieur croissant depuis 2004. La dette extérieure de la France – à ne pas confondre avec la dette publique qui est interne – dépasse aujourd’hui 500 milliards d’euros. La contribution négative du commerce extérieur à la croissance, totalement liée à notre effondrement industriel, nous a coûté près d’un demi-point de croissance par an depuis quinze ans.

Le poids moyen pondéré de l’industrie manufacturière est de 18,5 % du PIB en Allemagne, Pays-Bas et Autriche, alors qu’il n’est que de 12,5 % du PIB en France, Italie et Espagne. Or l’industrie exporte environ la moitié de sa production dans tous les pays.

Pour faire face à l’hétérogénéité croissante dans une zone monétaire intégrée, il faut la doter d’un budget permettant d’impulser la modernisation industrielle des pays membres et de construire des infrastructures communes, mieux coordonner les politiques économiques internes et mettre fin à la concurrence fiscale et sociale entre ses membres. Soulignons qu’il n’y a pas de concurrence fiscale et sociale entre les cinquante États américains, soumis au même droit fédéral (à l’exception des taxes à la consommation).

Un accord franco-allemand sur l’avenir de l’Union européenne et de la zone euro a été présenté le 19 juin à l’issue d’un séminaire de travail au château de Meseberg, à côté de Berlin. Or si cet accord évoque un projet de budget de la zone euro, l’Allemagne n’envisage de le doter qu’à hauteur de 0,1 à 0,2 % du PIB de la zone, et non à la hauteur souhaitable de 3 % du PIB. Fin juin, les autres pays de la zone euro ont repoussé tout accord éventuel à un sommet européen en décembre 2018. Certains pays ont même indiqué qu’il n’était pas question de mettre en place un tel budget. Pour ce qui est de la concurrence fiscale et sociale, aucun progrès réel n’a été réalisé.

Macron a commis une erreur d’analyse. Le nord de la zone euro refuse de renflouer les finances publiques des pays du sud de la zone. La seule façon d’imposer un budget significatif est de financer une initiative puissante de recherche et d’innovation dans l’intelligence artificielle, la 5G et la voiture autonome, comme l’a indiqué le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmaier, en juillet. Or Macron louvoie et penche davantage pour un budget de redistribution. Il rêve qu’un tel budget lui permettrait d’éviter certaines réformes structurelles en France pour réduire la dépense publique.

Le rêve du président français est mort-né. Il n’y aura ni budget pour renflouer le Sud, ni budget pour moderniser la zone euro. Même sur le terrain politique, les Allemands n’apprécient pas la tentative de Macron d’opposer « progressistes » et « nationalistes » au niveau européen alors que, pour eux, la question du populisme doit se régler au niveau national par une politique d’inclusion des perdants de la mondialisation.

Macron échoue sur la réforme institutionnelle de la zone euro car il poursuit trop d’objectifs en vrac sans identifier et privilégier des objectifs clés et compte sur la vitesse d’exécution pour écraser les autres. Mais le président français n’est plus le plus rapide. Et ceux qui s’opposent à ses projets savent exactement ce qu’ils veulent ou ne veulent pas et exécutent rapidement les manœuvres pour le bloquer.

Le Monde – 16 mars 2018

Dans une tribune au « Monde », l’économiste Christian Saint-Etienne estime qu’on ne peut viser à la fois l’objectif d’un marché unique ouvert à la mondialisation et celui de faire de l’Europe une économie qui compte.

Le nouveau gouvernement allemand fait profession de foi européenne. Mais est-ce celle d’Emmanuel Macron, ou celle de Mark Rutte, premier ministre des Pays-Bas, qui s’est opposé, dans un discours à Berlin, le 2 mars, à l’idée d’un budget et d’un ministre des finances spécifiques à la zone euro ? Pour lui, l’urgence est de réduire les déficits et la dette des pays membre de la zone ainsi que le budget 2021-2027 de l’Union à 27 à la suite du départ du Royaume-Uni ; et il est hors de question que le Nord de la zone euro prenne en charge les dettes du Sud. Cette position est partagée à mi-voix par l’Allemagne, et par d’autres pays nord-européens. Pour les tenants de cette Europe minimale, la reprise économique semble régler les problèmes et il n’y aurait pas besoin de réformes systémiques.

Les populistes, mais aussi beaucoup de pro-européens, rejettent l’Europe sans frontières et l’ouverture au commerce international sans réciprocité.

Or, il y a deux failles gravissimes dans le raisonnement de M. Rutte. La première est que, avec la consolidation de l’AFD en Allemagne en septembre 2017 et la poussée de la Ligue du Nord et du Mouvement cinq étoiles en Italie en mars 2018, la vague populiste n’a en réalité pas diminué. Les populistes, mais aussi beaucoup de pro-européens, rejettent l’Europe sans frontières et l’ouverture au commerce international sans réciprocité, notamment vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine. Ils attendent une politique crédible face à l’immigration débridée et au chômage élevé, notamment chez les jeunes dans les pays du Sud.

La deuxième faille est, qu’en dépit des excédents extérieurs mirobolants de l’Allemagne et des Pays-Bas, l’Europe s’effondre face à la Chine et aux Etats-Unis dans la guerre numérique. Il n’y a pas de grandes plates-formes numériques en Europe, y compris en Allemagne et aux Pays-Bas, face aux Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et aux BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).

Un marché unique ouvert à tous les vents

Une double clarification s’impose si l’on veut progresser dans la réforme de l’Europe. L’Europe privilégie un marché unique ouvert à tous les vents au détriment de politiques de puissance, et favorise l’intégration par le traité de Rome – qui ignore les différences de choix stratégiques et politiques des pays membres – au détriment de politiques intergouvernementales resserrées sur un noyau dur de pays partageant les mêmes objectifs stratégiques.

On ne peut pas atteindre deux objectifs également souhaitables mais mutuellement contradictoires avec un seul instrument institutionnel

La théorie politique et le bon sens montrent que l’on ne peut pas atteindre deux objectifs également souhaitables mais mutuellement contradictoires avec un seul instrument institutionnel. Il faut donc spécialiser l’Union européenne sur le marché unique, modifié pour y inclure des règles de réciprocité, mais en la vidant de toutes les politiques monétaires, militaires et industrielles.

L’Union doit se concentrer sur trois dimensions de son action : d’abord construire un marché intégré avec réciprocité d’ouverture avec nos partenaires commerciaux, et donc de fermeture s’ils se ferment ; ensuite faire appliquer les trois règles de la démocratie libérale (primat de l’Etat de droit, séparation des pouvoirs, élection libre des gouvernants) ou exclure les pays qui ne les appliquent pas (au moins suspendre leur droit de vote dans les instances européennes) ; enfin favoriser une croissance durable au service d’une prospérité partagée dans un environnement préservé.

Parallèlement, il faut créer un instrument de puissance industrielle et militaire qui ne peut être qu’un noyau dur de pays prêts à mener ensemble une politique ambitieuse de recherche et d’innovation, de développement de technologies militaires de pointe, d’émergence d’une vingtaine de grandes universités compétitives parmi les cent premières mondiales, et de construction d’infrastructures physiques et numériques ultra-puissantes. Pour cela, le noyau dur a besoin, dans un cadre d’action intergouvernementale, d’un budget spécifique de 2 % à 3 % du PIB réservé à la construction de ces politiques de puissance.

Un noyau dur de dix à douze pays

Il doit être clair que ce budget ne peut en aucun cas servir à rembourser les dettes des Etats membres qui doivent être soumis par ailleurs à des règles strictes d’équilibre budgétaire. Il n’y aura pas de résolution durable des conflits latents en Europe sans distinction entre une Union européenne recentrée sur les trois objectifs permettant de développer le marché unique consolidé, et un noyau dur intergouvernemental conduisant à ses frais une politique de puissance.

Tant que la France ne sera pas plus claire sur les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, il n’y aura pas de sortie de la crise latente de l’Europe

Naturellement, cette approche est vécue comme « diabolique » par la bureaucratie européenne qui verrait se dissoudre son rêve de destruction des Etats-nations constitutifs de l’Europe. La définition du noyau dur doit être ouverte sur la base de critères prédéfinis et strictement mis en œuvre : appartenir à la zone euro, accepter des règles budgétaires strictes et les trois conditions de réussite de l’euro (un mini-budget de la zone, un gouvernement économique et la mise en place de minima fiscaux et sociaux – par exemple un taux d’impôt sur les sociétés d’au moins 20 %). Dans ce schéma, aucun pays n’est exclu par avance. Tous ceux qui respectent ces conditions peuvent entrer.

Gageons que le noyau dur contiendrait dix à douze pays au départ car les pays qui refuseraient de se plier à ces conditions s’excluraient d’eux-mêmes. Si ce noyau dur comprenait l’Allemagne, l’Autriche, le Benelux, la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, il serait instantanément la troisième puissance économique mondiale avec un poids comparable à celui de la Chine. Tant que la France ne sera pas plus claire sur les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, tout en excluant la prise en charge des dettes du Sud par le Nord, il n’y aura pas de sortie de la crise latente de l’Europe, si ce n’est son explosion à la prochaine crise grave.

 

Les Echos – 31/01/2018

Le gouvernement a annoncé sa volonté d’opérer des privatisations partielles, afin de dégager des recettes de 10 milliards d’euros qui seraient affectés à un fonds pour financer des initiatives dans l’innovation. Le ministre de l’Economie semble compter sur un flux annuel de l’ordre de 300 à 400 millions d’euros. Comment comprendre ces initiatives ?

Le monde est plongé depuis une trentaine d’années dans une nouvelle révolution industrielle, dont la technologie maîtresse, conduisant à la transformation accélérée des systèmes de production et distribution des biens et services, est l’informatique.

Comme pour les révolutions industrielles précédentes fondées sur la vapeur et l’électricité, la transformation de notre industrie s’annonce profonde : est désormais industriel tout ce qui fonctionne à base de processus normés et informatisés. La banque, l’assurance, la logistique ou la publicité sur Internet sont des activités industrielles. Pour suivre cette transformation à l’oeuvre, la France doit accélérer son effort d’innovation, notamment dans l’économie productive.
La BPI est déjà très active dans le financement des entreprises et des start-up qui essaient de s’adapter. Il s’agit d’aller plus loin dans
cette direction.

Trois ingrédients nécessaires

La question est de savoir si l’initiative annoncée par le gouvernement est majeure ou s’il s’agit d’une goutte d’eau supplémentaire dans une politique qui n’a pas la masse critique. Alors que l’Allemagne dégage des excédents extérieurs indécents, la France s’enfonce dans le déficit de ses échanges de produits manufacturés.
La lourde voiture française, lestée d’une dépense publique gigantesque (56 points de PIB de dépense publique, dont 33 % de PIB de protection sociale en 2017), a un petit moteur industriel qui peine à exporter. Il s’agit donc de développer massivement notre système productif en renforçant les entreprises actuelles et en doublant le nombre d’ETI, disons de 4.600 actuellement à plus de 9.000 en cinq à sept ans.

Nous avons pour cela besoin de trois ingrédients : 1. une épargne longue investie dans l’appareil de production ; 2. une révolution éducative augmentant rapidement les compétences de la jeunesse et de la force de travail actuelle ; 3. une très nette accélération de l’effort d’investissement et de robotisation de notre appareil de production.

Pour se concentrer sur la modernisation de notre appareil de production, il faut être capable de porter rapidement l’épargne longue investie annuellement dans l’appareil de production de 15-20 milliards d’euros à 45-50 milliards d’euros (2 % du PIB français). Ceci s’opère dans les pays
comparables par des fonds de pension recueillant chaque année environ 3 % du PIB de cotisations investies aux deux tiers à un horizon de quinze à vingt ans. En France, l’assurance-vie est investie à huit ans et le reste de notre épargne est essentiellement liquide.

Une goutte d’eau

La politique annoncée de cessions de participations publiques devrait dégager des flux de financement de l’ordre de 1 % de ce qui est nécessaire (400 millions au lieu de 40 milliards d’euros annuels). ça n’est donc qu’une goutte d’eau dans un lac de besoins de financement productifs qui reste asséché.

Cette politique doit s’inscrire dans une ambitieuse réforme des retraites, avec création de fonds de pension en urgence, pour ne pas risquer d’apparaître comme cyniquement décalée par rapport aux besoins réels. La réforme de nos systèmes de formation initiale et continue doit être massive. La robotisation de la production, le développement des plates-formes numériques et l’investissement dans l’intelligence artificielle sont des nécessités vitales face à la NRI2.

Bref, le président et le gouvernement parlent bien, mais ils sont tellement loin des mesures qu’il faudrait prendre que je me contenterai de conclure poliment : peut et doit mieux faire !

Le Monde – 13/12/2017

Le pays doit lancer en urgence un plan  » Made in  France 2025  » de rééquipement robotique de son industrie afin de relancer les exportations et de combler le déficit du commerce extérieur.

Selon les dernières prévisions de la Commission européenne, la croissance cumulée au cours des cinq années 2014-2018 sera proche de 11  % pour les 18  partenaires de la France dans la zone euro, mais de seulement 6,7  % en France. Soit un gros tiers de moins ! Pourtant, à la fin de 2018, Emmanuel Macron et l’optimisme qu’il provoque auront gouverné depuis plus de dix-huit mois ! Et les années 2014-2016 ont été celles du virage  » pro-business  » de François Hollande.

Pourquoi la croissance française est-elle si faible ? Ce n’est clairement pas dû à une consolidation budgétaire qui n’a pas eu lieu : la dépense publique n’aura baissé que de 1 point de PIB (de 57  % du PIB en 2014 à 56  % en 2018), quand elle devrait se réduire de 2,5 points de PIB dans les 18 autres pays de la zone euro sur cette période. Le déficit public n’aura baissé que de 1 point de PIB en France contre presque 2 points dans les autres pays de la zone. Ce n’est pas non plus l’effet de taux d’intérêt historiquement bas, ni de prix de l’énergie qui l’ont été également depuis trois ans, jusqu’à décembre 2017 : ils sont les mêmes dans toute la zone euro.

L’explication est ailleurs. La France perd massivement des parts de marché à l’exportation depuis 1999, dernier point haut de notre position dans le commerce mondial, et le déficit du commerce extérieur se creuse depuis 2004. Les compétences de la population active s’affaiblissent par rapport à nos concurrents. La production française ne répond plus à la -demande intérieure alors que cette dernière reste vigoureuse : celle de biens manufacturés a été comparable en 2017 à celle de 1997, alors que les ventes de ces biens ont augmenté de plus de moitié sur le territoire pendant ces deux décennies. Cela signifie que les entreprises ne produisent plus ce que les Français souhaitent consommer. L’économie n’a pas un problème de demande, mais un problème d’offre, qui s’aggrave depuis une quinzaine d’années et qui est -désormais le problème économique numéro un du pays.

La France perd progressivement le contrôle de ses grands groupes (Pechiney, Arcelor, Lafarge, Technip, Alcatel, Alstom, etc.) du fait de l’absence de fonds de pension en mesure d’apporter des financements à long terme en fonds propres. Ceux qui restent français investissent de moins en moins dans le pays.

Un problème de profitabilité

Nos coûts de production sont nettement plus élevés que ceux de l’Italie et de l’Espagne, alors que nos productions, en dehors de l’aéronautique et du luxe, se situent dans les mêmes gammes. Nous avons l’industrie la moins robotisée des pays développés. Pour 10 000 salariés dans le secteur manufacturier, nous avons 126 robots, contre 160 en Italie et en Espagne, 270 en Allemagne et au Japon, et 550 en Corée. Les investissements dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont deux fois plus faibles en France que dans la zone euro et trois fois plus faibles qu’aux Etats-Unis.

Que faire ? Les entreprises françaises souffrent d’une profitabilité durablement plus faible que leurs concurrentes. Sur une longue période, leur taux de marge varie autour de 32  %, quand celui de l’ensemble des entreprises de la zone euro hors France est de 43  %, soit un tiers de plus. Le gouvernement a bien annoncé une baisse du taux de l’impôt sur les sociétés à 25  %, mais pour 2022. Il n’y a pas d’annonce sur la baisse des impôts à la production (contribution économique territoriale, taxes foncières, taxes sur les salaires, etc.), qui sont plus élevés que chez nos voisins (3  % du PIB en France contre 0,3  % du PIB en Allemagne, par exemple). Il faut donc changer de braquet.

Une stratégie volontariste visant à organiser une montée en puissance rapide de nos industries robotique, informatique et d’édition de logiciels et à favoriser le rééquipement de notre système productif en robots industriels modernes et en imprimantes 3D doit être mise en place afin d’améliorer simultanément notre compétitivité-coût et notre capacité d’innovation de produits. Les sommes nécessaires pour accélérer la modernisation et le redéploiement de notre économie dans ce domaine sont relativement réduites, de l’ordre de 3 milliards d’euros par an pour une initiative robotique et logicielle fortement centrée sur l’intelligence artificielle, avec un volet d’impression 3D. Soit un tiers du coût de la suppression de la taxe d’habitation, qui va surtout alimenter les importations ! Les pays les plus robotisés sont ceux qui ont les taux de chômage les plus faibles, à l’inverse de tout ce que l’on raconte en France.

La Chine, qui s’affirme chaque jour davantage comme l’autre géant stratégique et industriel mondial avec les Etats-Unis, a parfaitement compris l’impact de la robotisation des processus industriels pour améliorer la productivité de ses travailleurs. Les ventes de robots en Chine ont représenté près de 30  % des 294 000 unités vendues dans le monde en 2016. Le pays s’est lancé en 2015 dans un plan de numérisation de son industrie intitulé  » Made in China 2025 « , avec pour objectif de porter la part de robots produits localement à plus de 50  %, contre 30  % actuellement.

La France doit lancer en urgence un plan  » Made in France 2025  » de rééquipement de toutes ses branches industrielles et agroalimentaires, afin de monter en gamme et en qualité pour redevenir une machine à exporter et à créer les emplois qualifiés qui généreront des emplois de services et réduiront sensiblement le chômage structurel qui mine notre tissu social. Le temps des discours et des effets d’annonce est terminé. Il faut bouger maintenant.