L’Opinion – 9 avril 2024
La guerre en Ukraine est de plus en plus dure et les risques de percée russe des lignes ukrainiennes ne sont pas négligeables alors que la Russie a vraisemblablement doublé en 2023-2024 son effort réel de défense à 6,5% du produit intérieur brut (PIB). Un PIB qui ne s’est pas effondré, car il reste alimenté par les exportations de pétrole, gaz et minerais d’une part, et par le doublement de la production militaire d’armements, d’autre part. Cette année, la Russie produira plus de deux fois plus d’obus que la somme des productions européenne et américaine.
La France devrait dépenser 1,95% du PIB pour son budget militaire en 2024. Sommes-nous réellement prêts à entrer en conflit en Ukraine avec la Russie ?
Avec seulement 185 avions de combat, l’armée de l’Air et de l’Espace ne dispose pas des capacités nécessaires pour soutenir un conflit de haute intensité sur la durée quand la Russie dispose d’un millier d’avions de combat. L’armée russe est forte de 1,5 million d’hommes – et bientôt 1,8 million – (contre 208 000 forces combattantes en France), 14 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins – SNLE – (contre 4 en France), 800 missiles stratégiques ICBM, SLBM et bombardiers lourds (72 en France) et 6 000 ogives nucléaires (contre 290 en France), 2 400 chars (contre 200 en France). Il est évident qu’une menace française fait sourire les Russes.
Recrutement. Mais que se passerait-il si la France portait son effort à 3% du PIB progressivement d’ici 2030 et les années suivantes ? Il est essentiel de passer de quatre à six SNLE-3G pour en avoir toujours deux en patrouille et cinq à la mer en cas de durcissement politique mondial. Le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) doit doubler. Mais il faut également déployer une vingtaine de missiles stratégiques mobiles sur terre et porter le nombre d’ogives nucléaires à 800. Le nombre de chars modernisés disponibles doit passer à 400 en relançant une chaîne de production en France sans attendre le char du futur.
La force aérienne doit être rapidement portée à 320 avions de combat avec la préparation nécessaire des bases aériennes principales et des pistes opérationnelles secrètes. Nous devons nous équiper notamment de 120 Rafales F5 le plus rapidement possible, en triplant les capacités de production de son constructeur, car le F5 est doté de la capacité de voler avec des drones de combat. Il faut aller rapidement vers un F6 en capacité de voler avec une douzaine de drones capables de supprimer les défenses adverses.
L’artillerie doit voir ses moyens décuplés en lien avec les enseignements du conflit en Ukraine. Nous devons nous équiper de plus de 300 canons Caesar et d’une centaine de lance-roquettes unitaires (LRU) montés sur des blindés à roues de type Himars, et de capacités de défense sol-air efficaces aussi bien dans les forces terrestres qu’aériennes. Et il faut renforcer considérablement la production de munitions sur le territoire national.
Les forces spéciales françaises doivent être portées à 10 000 hommes dans un effectif opérationnel total qui doit remonter à 320 000 hommes. Compte tenu des difficultés actuelles de recrutement, il faut mettre en place un service militaire de sept fois deux semaines sur sept ans, pour la totalité des hommes et femmes de moins de 35 ans, et proposer aux moins de 25 ans des contrats de dix-huit mois, incluant six mois de formation technique et militaire et conduisant à une intégration dans une réserve active de 140 000 hommes, c’est-à-dire des personnels qui peuvent s’intégrer en moins de 24 heures aux forces combattantes en étant parfaitement équipés et entraînés.
Frontières. Le service militaire ici proposé, dont le développement prendra cinq à sept ans, est clé pour la remontée en puissance de nos armées mais aussi pour la connaissance des forces physiques et mentales de la population, car chaque période de deux semaines comporte une journée d’évaluation mentale et médicale poussée, qui peut être en partie sous-traitée à des laboratoires privés sous contrôle militaire et celui des services de renseignement, et trois journées d’évaluation des capacités physiques qui peuvent être sous-traitées à des associations agréées sous contrôle militaire. Les dix autres journées forment à la discipline, au maniement des armes et à l’information sur les métiers militaires – on peut là aussi faire appel à des associations agréées formées d’anciens militaires et maillant tout le territoire. Ce service devrait susciter naturellement des candidats recensés et informés pour les forces opérationnelles et la réserve.
Il faut passer à deux groupes aéronavals – avec deux porte-avions -, et augmenter fortement le nombre de frégates de combat et de surveillance. La Marine doit se doter de cinq frégates de défense aérienne (FDA), de dix frégates multi-missions (Fremm) et de trois Fremm à capacité de défense aérienne renforcée (Fremm – DA). Le nombre de frégates de surveillance et de patrouilleurs doit remonter à cinquante. Ces forces doivent nous permettre de mieux contrôler nos frontières maritimes proches et lointaines avec l’appui de 70 bâtiments de gendarmerie maritime. Cet effort doit être consolidé par la multiplication du nombre de drones navals et aériens d’attaque et de défense.
Ce programme tient dans les 3 % du PIB. Naturellement, nous n’en avons pas les moyens, car nous avons fait d’autres choix, avec une dépense publique de 56,5% du PIB en 2024 dont 34% du PIB pour la protection sociale – six points de PIB de plus, pour le seul social, que la moyenne de la zone euro hors France. Le déficit public devrait être en 2024 de 5% du PIB et les ressources publiques de 51,5% du PIB – dont 44% du PIB de prélèvements obligatoires (PO). En résumé, 56,5% de dépense et 51,5% de ressources = 5% de déficit.
La dépense publique pour la défense est proche de 2% du PIB en 2024 et celle pour l’enseignement y compris supérieur et la R&D publique est d’environ 7,5% du PIB, ce qui donne une dépense cumulée Défense, Enseignement et R&D – nommons-la dépense DER – de 9,5% du PIB. La dépense publique hors défense, enseignement et R&D est de 47% du PIB en 2024. Nommons-la dépense publique HDER.
Technologies duales. Dans le cadre d’un sursaut national favorisant une réindustrialisation verte et la hausse du budget de la défense à 3% du PIB d’ici 2030, la croissance devrait atteindre 1,5% par an de 2025 à 2027 et 2% par an en 2028-2031, notamment sous l’effet d’une réindustrialisation civile et militaire effective.
Afin de ramener le déficit à 1% du PIB tout en augmentant le budget de défense, il faudrait réduire la dépense publique en sept ans à 52% du PIB. On continuerait néanmoins de garder la protection sociale la plus chère du monde.
On peut y parvenir en gelant en euros constants la dépense HDER qui baisserait ainsi de 47% du PIB en 2024 à 41,5% du PIB en 2031 et en augmentant la dépense défense, enseignement et R&D de 9,5% à 10,5% du PIB à cette échéance. En résumé arithmétique pour la dépense publique totale, 56,5 – 5,5 + 1 = 52% du PIB en 2031. Avec des ressources publiques de 51% du PIB en 2031, le déficit s’établirait à 1% du PIB. La dette est encore à 95% du PIB en 2031 mais elle baisse rapidement ensuite en maintenant le déficit à ce niveau. Les PO demeurent à 44% du PIB pendant toute la période.
Ce plan ambitieux et cohérent referait de la France une puissance majeure en Europe ainsi que dans le monde et contribuerait de façon extrêmement significative à la réindustrialisation du pays, car ces technologies sont duales – civiles et militaires.
Pas de panique, cher lecteur ! Il ne va rien se passer et les Russes vont pouvoir continuer de sourire. Mais il est important de savoir qu’il existe un chemin hors de notre médiocrité actuelle collectivement consentie.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 26 mars 2024.
Cliquez ici pour visionner le replay de l’émission.
Ce mardi 26 mars, Natacha Valla, doyenne de l’École du Management et de l’Inovation de Sciences Po, Dany Lang, enseignant chercheur en économie à Sorbonne Paris Nord, et Christian Saint-Étienne, professeur au CNAM et membre du Cercle des Économistes, sont revenus sur l’objectif maintenu de repasser sous 3% de PIB en 2027 et les vertus de la TVA sociale brandies par Bruno Le Maire, ainsi que sur le rapport de la Banque de France qui se veut rassurant sur la chute de la productivité en France, dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 26 mars 2024.
Cliquez ici pour visionner le replay de l’émission.
Ce mardi 26 mars, Natacha Valla, doyenne de l’Ecole du Management et de l’Innovation de Sciences Po, Dany Lang, enseignant-chercheur en économie à Sorbonne-Paris Nord, et Christian Saint-Etienne, professeur au CNAM et membre du Cercle des économistes, sont revenus sur le déficit public historique de la France, qui, d’un côté, a une efficacité certaine pour réduire le chômage, contribuer à la croissance et au maintien de la sécurité, mais qui, de l’autre, entraîne des réactions politiques inquiétantes, dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce lundi 11 mars 2024.
Cliquez sur le lien suivant pour visionner le replay de l’émission.
Ce lundi 11 mars, Christian Saint-Etienne, professeur au CNAM, membre du Cercle des Economistes, Roland Gillet, professeur d’économie à Paris-Sorbonne et à l’Université Libre de Bruxelles Solvay, et André Loesekrug-Pietri, président de Jedi, fondateur du fonds A Capital, débattent autour de la perception des Américains de la France et de l’Europe en termes d’IA, dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.
Le gouvernement va devoir trouver 10 milliards d’euros d’économies cette année. Où les chercher ? Dans le même temps, doit-on espérer des baisses d’impôts ? Christian Saint-Etienne, économiste et professeur au CNAM, était l’invité de l’émission Ecorama du 21 février 2024, présentée par Aude Kersulec sur Boursorama.com
Le Cercle des Economistes – 12 février 2024
Entre le maintien des baisses d’impôts promises et les 12 milliards d’euros d’économies à réaliser sur le budget 2024, le programme du Premier ministre, Gabriel Attal, pose la question de son financement. Pour Christian Saint-Etienne, la principale difficulté réside dans le contrôle de la dépense publique.
Le discours de politique générale du Premier ministre a tracé un certain nombre de pistes pour favoriser le travail, encourager la construction de logements, « réarmer notre système de santé », agir pour l’école et restaurer l’autorité. Les normes pesant sur les agriculteurs doivent être simplifiées tandis que la transition écologique sera accélérée par la création d’un service civique écologique et la mise en service de l’EPR de Flamanville.
Afin de favoriser le travail, il est envisagé de baisser les impôts sur les classes moyennes de 2 milliards d’euros tout en généralisant la réforme du RSA avec une obligation de 15 heures d’activité hebdomadaire d’insertion. Pour relancer la construction, M. Attal propose d’intégrer le logement locatif intermédiaire dans la loi relative à la solidarité et au renouvellement urbain (SRU). Il veut également désigner 20 ‘territoires engagés pour le logement’ avec pour objectif d’y créer 30 000 nouveaux logements d’ici trois ans. Le thème récurrent de ce discours est la nécessité de la simplification des normes, dans l’agriculture comme pour les TPE/PME. Il prône notamment le recentrage des travaux de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) sur les projets d’envergure nationale pour simplifier les procédures frappant les autres projets.
M. Attal n’est pas le premier ‘Premier ministre’ à s’engager à réformer et simplifier normes et procédures, ce qui n’empêche pas le carcan des normes et procédures de croître en permanence et d’étouffer les initiatives. Surtout, il fait face à une situation budgétaire tendue avec un déficit public qui reste supérieur à 4,5% du PIB, une dette qui se maintient autour de 110% du PIB, en sorte que ses marges de manœuvre sont réduites même si les mesures qu’il a annoncées n’aggravent pas de manière délibérée la situation des finances publiques.
La principale difficulté réside toujours dans le contrôle de la dépense publique qui, selon les prévisions économiques de la Commission européenne, va se maintenir autour de 56% du PIB en 2024 et 2025, soit 8 points de PIB au-dessus de la moyenne de dépense publique des 19 autres pays de la zone euro. Le déficit public ne baissera pas et se maintiendra à 4,5% du PIB en 2024-2025, soit un tiers de plus que dans le reste de la zone euro, alors qu’il faudrait le ramener autour de 1,5% du PIB pour enclencher un mouvement de baisse réelle du poids de la dette publique. Or, le programme de M. Attal ne porte pas de remède au poids insupportable de la dépense publique et ne permettra pas de réduire le déficit.
La France est ainsi le seul grand pays de la zone euro frappé par le double déficit, celui des finances publiques et celui de la balance courante qui se maintiendra autour de 2,4% du PIB en 2024 et 2025, comme en 2023. Il faudra, un jour de plus en plus proche, par la volonté ou par la contrainte extérieure, diviser par deux l’écart de dépense publique par rapport à nos voisins de la zone euro et allouer les 4 points de baisse du ratio de dépense publique à la baisse du déficit et à la réduction des impôts.
La situation économique de la France reste extrêmement préoccupante, son décalage de performance par rapport aux autres pays de la zone euro est inquiétant et le discours de politique générale de M. Attal, personnage au demeurant très sympathique, ne trace pas de perspectives permettant à l’économie française de retrouver un dynamisme durable.*
Photo de Towfiqu barbhuiya sur Unsplash.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce jeudi 8 février 2024.
Cliquez ici pour visionner le replay de l’émission.
Ce jeudi 8 février, Christian Saint-Étienne, professeur au CNAM et membre du Cercle des Économistes, Gaël Sliman, président d’Odoxa, et Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste du cabinet d’audit BDO France, se sont penchés sur les raisons du déficit commercial français en 2023, et les améliorations à apporter sur la politique monétaire afin de redresser la barre, dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.
L’Opinion – 15/01/2024
La France a atteint le sommet de sa puissance relative dans le monde en 1999, si l’on mesure cette puissance par sa part dans les exportations mondiales de biens et services qui signale notre influence à l’international. Cette année-là, nous avions une position financière extérieure nette positive, signifiant que nous étions « créditeur » sur le reste du monde. Enfin, nous étions perçus comme la quatrième puissance économique mondiale et une puissance stratégique crédible.
Depuis, nous avons perdu la moitié de nos parts de marché dans le monde, notre niveau de vie a baissé de 15% par rapport à l’Allemagne et aux Pays-Bas, nos industries automobile, pharmaceutique, mécanique ou aéronautique ou agroalimentaire se sont étiolées, le monde agricole est en déshérence…
Que s’est-il passé au cours du dernier quart de siècle pour que nous apparaissions, au début de 2024, comme un pays affaibli et fracturé ? Et pourquoi ce démarrage en 1999 ?
Les trois raisons de ce marasme et de cet abaissement sont la désindustrialisation, le déraillement de nos politiques économiques et sociales, la désidentification de l’être national.
Révolution. La première racine vient de l’idée radicalement fausse qui décrète dans les années 1990 que nous sommes entrés dans un monde post-industriel et post-travail et qu’il faut donc partager le travail en laissant l’industrie s’atrophier. Or, au même moment se déploie une nouvelle révolution industrielle totale, celle de l’informatique qui prend son essor dans les années 1990 avec Internet et la mise en réseau de centaines de millions de micro-ordinateurs. Nos élites se convainquent à tort que nous sommes dans un monde post-industriel alors que la Nouvelle Révolution industrielle est hyper-technologique et hyper-industrielle. Les nations comme les individus peuvent se tromper, mais nous allons persévérer dans cette sottise jusqu’à la gifle du Covid qui montre ce qui se passe quand on n’a plus d’industrie : pas de masques, de tests, de vaccins, puis pas de microprocesseurs en 2022, puis pas d’électricité à l’hiver 2022-23, etc.
La deuxième racine vient de l’entrée « accidentelle » dans la zone euro. Accidentelle car nous ne voulions pas de la discipline que cela impliquait. La dette publique était déjà à 60% du PIB en 2000 et double quasiment en 2023. Il aurait fallu comprendre et accepter qu’en nous liant à l’Allemagne par la monnaie, nous devions progresser tout comme elle en termes de compétitivité tout en maintenant notre dette publique au niveau allemand. Déraillement des politiques économiques et sociales.
Il fallait surtout ne pas se décaler sur le coût du travail. Or nous mettons en œuvre la semaine de 35 heures en 2000-2002, que les syndicats ne demandaient pas, alors que les Allemands votent les réformes Hartz du marché du travail en 2003-2005. Les industries commencent à redéployer leurs usines hors de France alors que les Allemands investissent dans les leurs en Allemagne.
En se laissant désindustrialiser depuis le début des années 2000 – avec une part de l’industrie manufacturière dans le PIB qui a chuté d’un tiers de 2000 à 2022 -, désélectrifier en fermant de nombreuses centrales électriques et en sous-investissant dans les autres depuis 2012, dérobotiser – en ayant un nombre de robots inférieur par millier d’ouvriers à l’Espagne et l’Italie -, le France s’est auto-suicidée au cours du dernier quart de siècle en termes de compréhension du monde dans lequel elle opère et de capacités stratégiques relatives à celles de ses concurrents.
Cet affaiblissement s’est traduit par l’apparition d’un déficit extérieur croissant à partir du milieu des années 2000, qui est devenu préoccupant dans les années 2010 et grave dans les années 2020. Alors que la position financière extérieure de la France était encore à l’équilibre en 2002-2003, elle s’est établie au montant négatif de -1150 milliards d’euros ou -43,5% du PIB à fin 2022.
Effondrement scolaire. La troisième racine résulte des réformes du système éducatif introduites dans les années 1980 aux années 2010 : réforme Savary-Legrand de 1982 (« adaptation » des programmes nationaux à la diversité des élèves, réduction des durées d’enseignement), loi Jospin de 1989 (basculement du centre de gravité du système éducatif, de la recherche d’excellence au bien-être des élèves), réforme des lycées de 2010 visant à réduire « la suprématie excessive de la série scientifique », avec le premier effondrement massif du niveau des élèves constaté par l’étude Pisa de l’OCDE de 2012. Puis déconstruction du collège par Najat Vallaud-Belkacem en 2015 déclassant les enseignements du latin et du grec, supprimant les classes bilingues et européennes, et généralisant la baisse du niveau dans les apprentissages au nom de l’inclusion. En 2023, la France affolée se voit ridiculisée par une nouvelle évaluation Pisa.
Sous-jacents à ces réformes, s’imposent le refus de l’effort dans la recherche de l’excellence, mais surtout le mépris de ce que l’on est, de sa propre histoire au point d’évacuer des enseignements les grands personnages historiques qui ne servaient pourtant qu’à illustrer le don de soi, la bravoure, la recherche de l’excellence, le combat pour la liberté, etc.
Ces trois racines sont devenues des arbres, puis des forêts en feu qui ont recouvert de cendres l’enseignement républicain mis au service de l’abandon de notre identité de nation laïque vouée à l’excellence et à la raison depuis les XVIIe et XVIIIe siècles. Le wokisme, galopant dans le monde universitaire, parachève la déconstruction.
Durée. Le point clé est que ces racines se sont forgées en paradigme dominant de la pensée des élites dans les années 1990 et structurant nos politiques économiques et sociales dans les années 2000 et 2010 : 1/ La désindustrialisation prépare l’avenir post-industriel, post-travail, (alors que nous sommes dans une révolution hyper-industrielle), 2/ La zone euro nous protège de nos dérives (alors qu’elle favorise l’effondrement des faibles), 3/ L’abaissement du système éducatif prépare l’inclusion dans la diversité (alors qu’elle se traduit par un effondrement général du niveau et la montée des violences et des séparatismes à l’école).
Depuis 2022, on parle de réindustrialisation, de relance du nucléaire, du retour de l’excellence à l’école. Nous serions donc sauvés. Balivernes !
Le paradigme qui a favorisé la désindustrialisation, la dérive des politiques en zone euro et l’effondrement de l’école, s’est construit de 1981 à 1996, a gouverné la France de 1997 à 2021, et continue de dominer les politiques publiques (par exemple, on ne peut pas réindustrialiser les friches, car il faut préserver la faune et la flore qui s’y est installée !). Le déficit public reste à un niveau stratosphérique et le poids de l’industrie manufacturière dans le PIB a continué de baisser jusqu’en 2022 et probablement 2023.
Un paradigme se construit sur la durée, pendant des décennies, ne peut s’effacer que sous les coups de boutoir du réel et par une révolution conceptuelle que le pays continue de refuser.
La France est aujourd’hui un pays stratégiquement à l’arrêt dans un monde en mutation rapide avec la montée des tensions internationales, les ambitions du Grand Sud, la fracturation de l’Europe et le renouveau industriel des États-Unis.
Et, surtout, nous ne sommes pas vraiment sortis du paradigme destructeur qui règne en maître sur nos politiques depuis au moins un quart de siècle. Pour en sortir vraiment, il faudra construire un nouveau paradigme fondé sur l’excellence, la compétitivité, la réindustrialisation verte en impératif absolu, la volonté farouche de rétablir les fondements de notre identité afin de pouvoir nous rouvrir au monde.
Pour y parvenir, il faudra balayer ce qui reste des générations qui ont construit ce paradigme monstrueux, qui sont encore à des postes clés et qui ont nommé leurs semblables à la tête du pays. Un changement de Premier ministre sans changement réel de paradigme n’apportera rien.
Il n’y a pas d’alternative à une révolution totale.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce lundi 22 janvier 2024.
Cliquez sur ce lien pour visionner le replay de l’émission.
Ce lundi 22 janvier, Léonidas Kalogéropoulos, PDG de Médiation & Arguments, Christian Saint-Étienne, professeur au CNAM et membre du Cercle des économistes, et Philippe Mutricy, directeur des études de Bpifrance, ont parlé de la liberté d’entreprendre en France, et la confirmation de Bruno Le Maire de la hausse des prix de près de 10% en février, dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.
Le Journal du Dimanche – 10/12/2023
La Banque centrale européenne (BCE a augmenté ses taux le 14 septembre 2023, portant le taux de refinancement à 4,5%, après que ce taux a été maintenu à moins de 1,5% de 2011 à mars 2016, date à laquelle il passait à 0% jusqu’en juillet 2022. Depuis juillet 2022, la BCE a procédé à dix hausses de son taux principal de refinancement en faisant l’hypothèse, y compris lors de la dernière hausse en septembre 2023, que l’inflation se maintiendrait à un niveau élevé sur l’ensemble de l’année 2023 et résisterait en 2024.
Or quelques semaines après cette dernière décision, l’inflation baisse d’autant plus vite que l’activité économique dans la zone euro est atone et devrait rester décevante en 2024. L’inflation (IPCH – indice des prix à la consommation harmonisé) est tombée à 2,4% en novembre 2023 dans la zone euro et à 3,8% en France (3,4% pour l’indice classique à la consommation pour la France). Les prix des actifs immobiliers, notamment commerciaux, dégringolent depuis un an. L’Allemagne est entrée en stagnation et la France est en difficulté avec un double déficit (public et balance commerciale) qui apparaît de plus en plus ingérable.
C’est dans ce contexte dégressif que la présidente de la BCE vient d’annoncer une accélération de la contraction du bilan de la Banque centrale. La BCE peut-elle davantage être à contre-temps, alors qu’elle le fut déjà lors de la crise de 2008, qu’il a fallu la décision de Mario Draghi de juillet 2012 pour éviter la catastrophe – explosion de la zone – et que la BCE a trop tardé à relever doucement ses taux en 2021-2022 ? J’ai fait partie des rares personnes qui ont appelé la BCE à remonter son taux de refinancement à 0,5% puis progressivement 1% en 2021. Mais ce taux est resté nul pendant cette période avant de prendre brutalement l’ascenseur à l’automne 2022.
Une réduction trop rapide du bilan de la Banque centrale pourrait provoquer une crise du financement du sud de la zone euro qui conduirait la BCE à rouvrir en urgence les vannes du crédit, brisant ainsi la confiance des marchés financiers dans la conduite de la politique financière de l’Europe. Car la politique monétaire de la zone euro doit être analysée conjointement avec la politique budgétaire conduite par les vingt Etats membres de la zone, des Etats qui n’évoluent pas de la même façon au même moment.
Faut-il donc souhaiter une baisse rapide des taux d’intervention de la Banque centrale, tout en réduisant rapidement le bilan de la BCE, ou réduire modérément les taux et très progressivement le bilan de la banque ? Une réduction trop rapide des taux porterait en germe une reprise de l’inflation des prix à la consommation, mais surtout une accélération de l’inflation salariale conduisant à une boucle de prix-salaire rapidement ingérable.
Comme le marché des prêts immobiliers en volume s’est stabilisé en octobre-novembre 2023, du moins en France, et que les demandes de hausse salariale restent élevées, il convient de privilégier une approche progressive de baisse modérée des taux conjointement à une baisse très contrôlée des encours de la Banque centrale. On pourrait imaginer de ramener le taux de refinancement par quatre baisses de 0,25%, de 4,5% actuellement à 3,5% en juillet 2024, avec une baisse mensuelle modérée de l’encours de crédits de la Banque centrale. Sauf si l’activité dans la zone euro devait plonger en 2024 sous l’effet d’une aggravation de la guerre en Ukraine, d’une nouvelle crise énergétique ou pandémique, le taux de refinancement à condition que l’inflation recule en 2024, pourrait être ramené à 3% à la fin de 2024.
Il ne faut jamais oublier que la conduite du policy mix dans la zone euro, qui recouvre la conduite simultanée des politiques monétaires, budgétaire et de change, est compliquée en raison, d’une part, de la dépendance énergétique de l’Europe aux pétrole et gaz importés, d’autres part, de la fêlure entre le nord et le sud de la zone euro. Cette opposition ne résorbe pas, avec des pays du nord ayant gardé une industrie puissante, une dette publique faible et une position financière extérieure nette fortement positive, et des pays du sud très endettés et qui, pour certains, cumulent double déficit et position financière extérieure nette fortement dégradée, comme la France.