France

L’Opinion – 14/12/2021

Pour l’universitaire, « trois contrats doivent être explicités pendant la campagne présidentielle : productif, social et civilisationnel.

La France va mal, alors qu’elle a tous les atouts pour redevenir une puissance qui compte, dans une Europe qui doit changer de nature pour affirmer sa souveraineté stratégique. Le rebond de croissance ramène le PIB de 100 en 2019 et 92 en 2020 à 98 en 2021. Il n’y a pas de miracle.

Au moment où la campagne présidentielle s’accélère, le pays est nerveux et insatisfait. Après vingt-cinq ans de mise en œuvre de l’idéologie de la fin du travail, avec la loi Robien de 1996 et les lois Aubry sur les 35 heures, et du délire de l’entreprise sans usines théorisée par Serge Tchuruk en l’an 2000, la France est éviscérée :la désindustrialisation du pays est la plus forte de tous les pays développés, et le désir du travail bien fait s’est évaporé dans un laisser-aller symbolisé par l’état pitoyable de la ville de Paris.

Or ce laisser-aller et cette saleté symbolique indisposent les Français. Une France qui s’est sublimée dans la recherche de l’excellence au cours du Grand Siècle, dans l’art et la fabrique au XVIIIe siècle, la science et l’industrie jusqu’à la Première Guerre mondiale et les années 1920, et la Reconstruction pendant les Trente glorieuses, s’abîme dans la facilité depuis les années 1980.

Excellence. Le peuple français est malheureux lorsqu’il n’est pas appelé à l’excellence qui transcende ses savoir-faire dans l’aviation, la chimie et la pharmacie, le luxe ou la navigation, la littérature ou la fabrication de bons ingénieurs trop longtemps détournés vers la finance. Seul un coup de reins peut permettre au pays de se redresser. Trois contrats doivent être explicités pendant la campagne présidentielle : productif, social et civilisationnel. Une réorientation de la construction européenne s’impose.

La réindustrialisation par l’innovation, la numérisation et la robotisation du système productif est une nécessité impérieuse. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14 % à 10 % de 2000 à 2019. A cette dernière date, cette part est de 20 % en Allemagne. Sur les vingt dernières années, la part de l’industrie manufacturière française a baissé de 20 % dans les exportations de la zone euro, de 30 % dans le PIB de la France et notre part dans les exportations mondiales de biens et services a baissé de 40 %. C’est un effondrement historique, sans équivalent en temps de paix depuis le début de l’industrie il y a deux siècles et demi.

La transformation des minima sociaux en accompagnement de la reprise d’une activité remet 1 million de personnes au travail sur la même durée, ce qui améliore les finances publiques de 15 milliards d’euros (baisse des prestations et hausse des cotisations). Au bout de six ans, l’amélioration est de 40 milliards d’euros par an.

Le gouvernement a annoncé un plan France 2030, doté de 30 milliards d’euros déployés sur 5 ans pour atteindre 10 objectifs d’ici 2030, qui est davantage un outil de communication qu’une stratégie de réindustrialisation. Cette dernière passe par la création d’un ministère de l’Industrie, de l’Energie et de l’Innovation ayant la main sur la politique de recherche et développement, de formation scientifique et technique, et d’incitation massive à la numérisation et robotisation de l’agriculture, de l’industrie et des services afin de doubler l’augmentation de la productivité nationale pour permettre au pays de retrouver rapidement une croissance de 2 % l’an. Le budget alloué doit être rapidement de 30 milliards d’euros par an, à comparer au budget de protection sociale de 850 milliards d’euros en 2022.

L’effort national de R&D doit tendre vers 3 % du PIB. Il faut une vingtaine de collèges universitaires, de 10 000 étudiants chacun, de formation au numérique dont le codage et les services informatiques de conception et de production. La politique de réindustrialisation s’appuie sur une dizaine de filières d’excellence (défense, informatique et robotique, chimie, pharmacie, appareillages médicaux, énergie, agroalimentaire, transport, espace, finance de fonds propres).

A ce contrat productif répond un contrat social de mobilisation du pays.La réforme des retraites (64 ans d’âge de départ et 44 années de cotisation) permet d’économiser 25 milliards d’euros par rapport à la tendance actuelle au bout de six ans. La transformation des minima sociaux en accompagnement de la reprise d’une activité remet 1 million de personnes au travail sur la même durée, ce qui améliore les finances publiques de 15 milliards d’euros (baisse des prestations et hausse des cotisations). Au bout de six ans, l’amélioration est de 40 milliards d’euros par an (25 + 15).

Compétences. La réforme de l’école, prenant en compte les acquis de la science depuis vingt ans, permet de s’assurer que tous les élèves maîtrisent les trois compétences – lecture, écriture, calcul – à la fin du CE1. Des évaluations des compétences acquises permettent d’orienter les enfants à la fin de l’école Primaire. L’entrée en apprentissage, couplée à un enseignement exigeant, peut intervenir à la fin de la 5e. Le brevet vérifie à nouveau l’aptitude à suivre l’enseignement du lycée. Un effort considérable de formation des maîtres du Primaire et une rénovation des enseignements techniques sont financés par des compléments budgétaires atteignant 10 milliards d’euros au bout de 6 ans.

Ces deux contrats autofinancés rendent possible un contrat de civilisation par lequel la vocation à l’excellence de la France et à l’universalisme de la république est réaffirmée. L’enseignement de l’histoire est rénové avec une insistance sur les grands faits de civilisation et les dates et périodes clés permettant aux élèves de se situer dans le temps. L’enseignement de la géographie est revalorisé afin de permettre aux élèves de se situer dans l’espace français et européen.

Une France en voie de réindustrialisation, ayant repris le contrôle de ses finances publiques, menant une politique d’innovations dans les domaines civil et militaire, peut à nouveau affirmer sa vision du monde, ses valeurs et défendre ses intérêts dans le cadre d’une Europe souveraine

La mise en œuvre de ces trois contrats permet de redonner à la France la capacité d’impulser une évolution cruciale vers une Europe plus souveraine, ce qui suppose une réforme institutionnelle de l’organisation de l’Union européenne. Cette dernière, obéissant aux intérêts des Etats-Unis, n’est pas capable de conclure des accords avec la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie permettant de stabiliser les équilibres géostratégiques de l’Ecosse à Vladivostok. Sa position de faiblesse en Méditerranée permet aux démocratures de mener des politiques dangereuses. L’incapacité de contrôler les frontières ridiculise toute proclamation politique. Sur le plan commercial, l’absence de réciprocité permet aux Chinois et aux Américains de se servir du marché unique sans un accès équivalent en Chine et aux Etats-Unis.

Il faut recentrer l’UE sur le marché unique, une politique commerciale fondée sur la réciprocité et une politique de la concurrence qui considère le marché mondial comme marché pertinent sauf exceptions. En dehors de ces trois domaines, seuls soumis à la Commission européenne et à la Cour de justice européenne, toutes les autres fonctions de l’UE sont transférées à une nouvelle organisation intergouvernementale, sous le nom de Coopérative des Etats libres, qui prendra les décisions à la majorité qualifiée des nations composantes. L’UE doit évoluer vers des noyaux de pays menant des politiques fortes en matière de recherche, de défense, d’industrie, etc.

Une France en voie de réindustrialisation, ayant repris le contrôle de ses finances publiques, menant une politique d’innovations dans les domaines civil et militaire, peut à nouveau affirmer sa vision du monde, ses valeurs et défendre ses intérêts dans le cadre d’une Europe souveraine. Il n’y aura pas de miracle sans effort. Si l’on ne met pas rapidement en œuvre les trois contrats – production, social, civilisationnel –, la descente aux enfers du pays va s’accélérer.

Crédit photo : Yuedongzi CHAI

Les Echos – 29/09/2021

Après les élections françaises du printemps 2022, les pays du nord de la zone euro vont exiger un resserrement des politiques monétaire et budgétaire de la zone dont l’ampleur dépendra des nouveaux équilibres politiques internes à l’Allemagne. C’est dire la perte d’autonomie de la France, sous l’effet de sa désindustrialisation massive au cours des vingt dernières années, que de dépendre à ce point d’arbitrages qui lui échappent de plus en plus. Et justement, les tentatives récentes de réindustrialisation de notre pays ne risquent-elles pas d’être sacrifiées avec le resserrement à venir ?

La France est le pays développé qui s’est le plus désindustrialisé depuis vingt ans. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14 % à 10 % de 2000 à 2019, contre 20 % en Allemagne. En euros, la valeur ajoutée manufacturière de la France est tombée à un peu plus du tiers de la valeur ajoutée allemande.

En lien avec la chute de notre industrie manufacturière et sur la même période, notre part dans les exportations mondiales de biens et services a chuté de 40 % et la part des exportations de la France dans les exportations de la zone euro a chuté de plus de 20 %. C’est l’explication principale de l’écart entre l’excédent commercial allemand de 228 milliards d’euros et le déficit français de 82 milliards d’euros en 2020.

En résumé, la part de l’industrie manufacturière française a baissé de 20 % dans les exportations de la zone euro, de 30 % dans le PIB de la France et notre part dans les exportations mondiales de biens et services a baissé de 40 % au cours des vingt dernières années. C’est un effondrement historique, sans équivalent en temps de paix depuis le début de l’industrie il y a deux siècles et demi. La France, qui fut en pointe des révolutions industrielles des années 1780 aux années 1980, est devenue un nain industriel en trois décennies.

Les économies des pays développés ont un secteur des services qui représente plus de 80 % de leur PIB, sauf en Allemagne où ce secteur se situe autour de 75 %. On ne peut comprendre l’importance de l’industrie si l’on ignore ce que j’appelle le paradoxe des deux fois 80 %. Alors que nos économies sont à plus de 80 % des économies de services, près de 80 % des exportations mondiales de biens et services, hors matières premières et énergie, sont des exportations de produits manufacturés. De plus, on insiste sur l’importance de la recherche et développement (R&D) pour rester à la pointe des transformations globales. Or l’industrie effectue plus de 80 % de la R&D mondiale. Pour dire les choses avec la force nécessaire : « pas d’industrie = pas de R&D et pas d’exportations ».

Il faut également comprendre qu’un pays qui rate une révolution industrielle entre en sous-développement relatif et s’appauvrit rapidement. La désindustrialisation de notre pays a entraîné la désertification des territoires qui ont vu leurs usines fermer, raison clé de l’apparition des « gilets jaunes ».

Dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et du numérique, il n’y a pas d’autre façon de survivre et de créer des emplois que de numériser et robotiser l’appareil de production, et de développer l’intelligence artificielle en lien avec la 5G et bientôt la 6G dans le basculement programmé vers l’informatique quantique, ce qui exige des investissements publics et privés élevés.

Crédit photo : Anamul Rezwan

Christian Saint-Etienne était l’invité de François Geffrier dans l’émission « L’invité de l’économie » sur Radio Classique ce jeudi 23 septembre 2021.

Les décideurs du CAC 40, les grands patrons et les dirigeants d’entreprises ont la parole et répondent aux questions de François Geffrier.

Cliquez sur le lecteur ci-dessous pour écouter l’émission.

L’Opinion – 26 juillet 2021

« Le résultat est une France désindustrialisée, aux finances publiques à la dérive, à l’école en déshérence dans les comparaisons internationales, sans politique énergétique, avec une immigration subie, qui échoue dans les compétitions même quand elle a une bonne équipe »

Il y a un mystère français : comment autant d’individualités brillantes peuvent-elles produire un collectif aussi faible ?

Et ce n’est pas un phénomène récent. Dans La guerre des Gaules, Jules César écrit que si les Gaulois avaient été organisés, ils auraient massacré ses légions. Dans la guerre de 1870, des généraux de Cour, qui n’ont pas étudié la guerre de Sécession, envoient des soldats magnifiques à l’abattoir car les Allemands se sont équipés massivement de mitrailleuses largement utilisées à la fin de la guerre civile américaine. En 1939, la Ligne Maginot était efficace, contrairement à la doxa véhiculée depuis, et les Allemands la contournent pour cette raison. Ils passent par les Ardennes car des généraux français avaient considéré que c’était impossible : cette partie du front était peu protégée – sans évoquer la position ambiguë de la Belgique.

Et le problème s’aggrave. Dans les années 1990, selon les mêmes phénomènes de Cour, des sociologues et des politiques néomarxistes ou négligents décrètent, à quelques-uns mais au cœur du système, que nous sommes entrés dans un monde post-industriel et post-travail qui exige le partage d’un nombre limité d’heures de travail. Cette idée est reprise par le Parti socialiste qui gagne les élections législatives de 1997 et impose la semaine de 35 heures à des syndicats réticents, avec plein effet pour les entreprises de plus de 20 salariés au 1er janvier 2000 et pour les autres au 1er janvier 2002. La droite, élue en 2002, ne modifie le dispositif qu’à la marge.

La désindustrialisation du pays est la principale cause de son affaiblissement, de la désertification des territoires qui a provoqué le phénomène des Gilets jaunes, et du déficit extérieur qui mine les équilibres financiers de la France

Dans tous les pays développés, l’industrie est l’activité la plus internationalisée, et infiniment plus que les services. La semaine de 35 heures, qui a augmenté fortement le coût du travail, désorganisé la production et démotivé les travailleurs, a joué le même rôle pour les PME industrielles françaises que les mitrailleuses allemandes en 1870. La production industrielle stagne aujourd’hui à son niveau de l’an 2000 et la France a perdu, depuis cette date, plus de 40 % de ses marchés à l’exportation. La désindustrialisation du pays est la principale cause de son affaiblissement, de la désertification des territoires qui a provoqué le phénomène des Gilets jaunes, et du déficit extérieur qui mine les équilibres financiers de la France.

Idées loufoques. Et ça continue. Didier Deschamps a considéré, à 24 minutes de la fin du match, que son équipe ne pouvait pas perdre, avec un score de 3-1, et a dégarni son attaque qui était vraisemblablement la meilleure du tournoi. La défense, qui est considérée comme moins noble par les Français, était désorganisée et peu motivée. Il n’y a pas une personne au monde qui peut penser que les équipes italienne, espagnole ou allemande de football auraient perdu dans les mêmes conditions.

Il faut donc s’interroger sur trois faiblesses nationales : 1- la mauvaise organisation qui semble le mode latent de fonctionnement français sauf événements ou chefs exceptionnels ; 2- l’absence de curiosité de ce qui se fait ailleurs, comme pendant la guerre de Sécession ou au moment des 35 heures ; 3- le phénomène de Cour dans un Etat centralisé qui permet de mettre en œuvre des idées loufoques sans analyse sérieuse et contradictoire, ni même prendre en compte le retour d’expérience, quand il se révèle désastreux, pour corriger le tir.

On sait que, loin du post-industriel, nous sommes entrés dans la Nouvelle révolution industrielle de l’informatique depuis les années 1980, la transformation à l’œuvre s’accélérant depuis l’an 2000 pour fabriquer une industrie robotisée, numérisée et totalement internationalisée. Ce système hyper-industriel est plus que jamais au cœur de l’économie servicielle créant des écosystèmes de biens et services liés, dont l’industrie est le cœur. L’évidence glaçante du phénomène n’a nullement perturbé l’intelligentsia politico-économico-médiatique, d’environ 300 personnes, qui gouverne le pays. La crise de la Covid ayant montré les dégâts de la désindustrialisation en 2020, quelques mesures ont été prises dans ce qui est, en réalité, une indifférence générale marquée de sympathie désapprobatrice. On est très loin d’un impératif de survie qui réorganiserait la nation pour la préparer au combat.

Lorsque la négation ne suffit pas à éliminer le sujet, on en parle longtemps et en faisant en sorte que les comparaisons internationales restent à la marge du débat qui devient rapidement « pour ou contre »

Et lorsque, par exception, on se pique de traiter d’un sujet, comme la TVA sociale, l’origine de l’effondrement des performances scolaires, la réindustrialisation, la réforme des retraites, la question énergétique, le débat public obéit aux trois temps de la valse d’impuissance française :

1- on nie l’importance du sujet : non le coût du travail ne joue pas sur l’emploi, l’industrie est sale et dangereuse, le classement PISA de performances scolaires n’est pas fiable, la seule caractéristique du nucléaire est sa dangerosité, etc.;

2- lorsque la négation ne suffit pas à éliminer le sujet, on en parle longtemps, pendant des années, et en faisant en sorte que les comparaisons internationales, dans les rares cas où l’on s’en préoccupe, restent à la marge du débat qui devient rapidement « pour ou contre » : pour ou contre la TVA sociale, la globalisation, la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, le calcul mental à l’école, la vaccination, les robots, le nucléaire, l’immigration, etc. ;

3- et enfin, lorsque l’on a suffisamment ferraillé « pour ou contre », vient la paix des braves, c’est-à-dire le moment au cours duquel le sujet est décrété résolu pour en avoir assez parlé. Ainsi, on a parlé pendant quinze ans de la TVA sociale en France et les Allemands l’on fait en 2007, par le relèvement du taux principal de TVA de 16 % à 19 % avec, en parallèle, une baisse des cotisations patronales sur les salaires et, quelques semaines après, une baisse de l’impôt sur les sociétés qui mettaient l’Allemagne en bonne position pour encaisser la crise de 2008-2009 et rebondir ensuite. Le fait que les Allemands avaient mis en œuvre la mesure refermait définitivement le sujet en France, à la satisfaction générale.

Inconséquences. Le mécanisme des trois temps de la valse est suffisamment puissant pour « effacer », du moins on le croit, nos trois inconséquences : 1- la désorganisation latente de nos fonctionnements sans vision structurée et sans règles clairement énoncées et strictement mises en œuvre, 2- l’absence de curiosité sur ce qui se fait ailleurs, et même lorsque l’on veut bien ouvrir un œil, les solutions d’ailleurs ne sont jamais pertinentes ici, 3- le phénomène de Cour autour d’Ubu roi : plus c’est loufoque, mieux c’est. Et si c’est financé par la dépense publique, c’est magique.

Le résultat est une France désindustrialisée, aux finances publiques à la dérive, à l’école en déshérence dans les comparaisons internationales, sans politique énergétique, avec une immigration subie, qui échoue dans les compétitions même quand elle a une bonne équipe. Mais tout va bien, tant que le « méchant grand capital » est, en réalité, assez stupide pour financer notre indiscipline, notre refus d’ouvrir les yeux sur le monde, notre infini paresse intellectuelle et morale, et nos lâchetés qui sont toujours, naturellement, bienveillantes.

Crédit photo : Rafael Garcin

L’Opinion – 19 juillet 2021

L’impact de la crise sanitaire se mesure pour la France par une perte de fonds propres de l’ordre de 110 milliards d’euros pour les entreprises et par une augmentation de l’endettement public de 450 milliards d’euros sur cette période.

L’Europe se fait doubler par la Chine en montants annuels de capital-investissement, à la fois en biotechs et en numérique, et se trouve déclassée par rapport aux Etats-Unis d’un facteur 4 en biotechs et 2 en numérique. Il est donc impératif que tous les acteurs institutionnels européens triplent, au moins, sous trois ans leurs investissements en capital-investissement si l’on veut éviter la marginalisation.

Le même défi de triplement des investissements en capital-investissement sous trois ans s’impose aux investisseurs institutionnels français. Cet impératif est une opportunité compte tenu du différentiel de rendement en faveur du capital-investissement.

L’accélération de la croissance française s’impose si l’on veut éviter d’être enseveli sous les déficits. Le déficit public français était, en moyenne annuelle, de 2,8 % du PIB sur la période 2017-2019 et devrait être de 8 points de PIB sur la période 2020-2022. L’impact de la crise se mesure pour la France par une perte de fonds propres de l’ordre de 110 milliards d’euros pour les entreprises et une augmentation de l’endettement public de 450 milliards d’euros sur cette période.

Déficit extérieur. La France est le seul grand pays de la zone euro qui devrait avoir un déficit extérieur avec une balance courante annuellement déficitaire de 1,6 point de PIB sur la période 2020-2022. L’Allemagne a un excédent annuel de plus de 7 points de PIB, l’Italie un excédent annuel de 3 points de PIB et l’Espagne a un léger excédent.

La question centrale pour l’économie française en 2021-2022 concerne la restructuration de 1/7e de l’économie, d’une part, et la création de nouvelles filières de croissance et d’exportation afin d’éliminer le déficit extérieur et de créer des emplois dans la nouvelle économie au cours des cinq prochaines années, d’autre part

Ces différents éléments montrent que la France a une insuffisance d’offre en lien avec sa désindustrialisation massive sur les vingt dernières années.

La question centrale pour l’économie française en 2021-2022 concerne la restructuration de 1/7e de l’économie, d’une part, et la création de nouvelles filières de croissance et d’exportation afin d’éliminer le déficit extérieur et de créer des emplois dans la nouvelle économie au cours des cinq prochaines années, d’autre part.

La progression récente des investissements des fonds de capital-investissement français au bénéfice de la tech (biotechs et numérique) est significative, mais les montants en jeu sont très faibles si l’on veut favoriser une régénération du secteur productif français. En pourcentage du PIB, la France a investi trois fois moins qu’aux Etats-Unis dans la tech en 2020 (23 fois moins en dollars investis). Pour réindustrialiser le pays, le montant investi en capital-investissement en France par les capitaux-investisseurs (et institutionnels français) devrait passer de 12,5 milliards d’euros en 2020 – tous secteurs confondus mais pour les seules entreprises françaises – à 35 milliards d’euros par an, dont au minimum 15 milliards d’euros dans la tech (contre 6 milliards en 2020).

Robotisation. C’est loin d’être inatteignable (encours d’assurance-vie fin mars 2021 : 1 812 milliards d’euros, en progression de 4 % sur un an ; encours livret A et LDDS à fin avril 2021 : 467 milliards d’euros ; surplus d’épargne des ménages français en lien avec la crise : 140 milliards d’euros), mais cela suppose une stratégie déterminée de numérisation, robotisation et européanisation de l’économie française et de développement massif de la Tech française sur la période 2022-2026.

La France dépense chaque année 800 milliards d’euros dans sa protection sociale, moins de 40 milliards d’euros dans sa défense et 12 milliards d’euros dans le capital-investissement

Pour mobiliser l’épargne des Français vers l’investissement en fonds propres, on peut proposer la création d’un nouveau PEA, en plus des PEA et PEA-PME actuels. Il serait fléché sur les investissements en fonds propres des entreprises de moins de 5 000 salariés (au moment de l’investissement), comme le PEA-PME, mais il aurait un plafond propre de 225 000 euros en sus du plafond actuel de 225 000 euros pour la somme du PEA et PEA-PME, sous réserve d’investir dans des entreprises de la tech (notamment biotechs, fintechs, agri-techs, cleantechs, etc.) ayant leur siège dans l’Union européenne, avec une orientation française, et de garder les fonds dans ce PEA-Fonds propres plus de huit ans.

Les fonds seraient investis directement par le détenteur ou par l’intermédiaire de fonds de capital-investissement. Les revenus et plus-values seraient défiscalisés en contrepartie d’une garantie en capital de 80 % du montant initial investi dans les fonds de capital-investissement. En cas de décès du détenteur, le PEA-Fonds propres serait transmis sans fiscalité avec une nouvelle obligation de détention de huit ans.

La France dépense chaque année 800 milliards d’euros dans sa protection sociale, moins de 40 milliards d’euros dans sa défense et 12 milliards d’euros dans le capital-investissement alors que son offre productive est insuffisante et ses finances publiques à la dérive. D’autres arbitrages s’imposent.

Crédit photo : lilzidesigns

L’Opinion – 25/04/2021

Pour ne pas accentuer le retard dans les capacités des acteurs français du cloud, le pays doit simultanément développer ses capacités internes mais aussi s’allier, comme l’Allemagne, avec l’un des puissants acteurs du cloud mondial.

Le cloud concerne les activités d’infrastructures informatiques, de plateforme ou de logiciel hébergés sur les systèmes de fournisseurs extérieurs et mises à disposition du client par Internet. Le cloud se décompose en 1) Infrastructure as a Service (IaaS), l’infrastructure est fournie par Internet et l’utilisateur peut contrôler directement l’infrastructure grâce à une interface de programmation d’application (API) ou un tableau de bord, 2) Platform as a Service (PaaS), le matériel et les logiciels de la plateforme sont fournis et gérés par un prestataire de services extérieur, et 3) le Software as a Service (SaaS), qui permet d’utiliser une application gérée par un prestataire extérieur. En France, le marché des services cloud est de l’ordre de 15 milliards d’euros dont 35 % pour l’IaaS, 15 % pour le PaaS et 50 % pour le SaaS. Il croît de plus de 20 % par an.

Dans l’Union européenne à 27 (UE27), 36 % des entreprises utilisaient en 2020 un ou plusieurs services cloud. Le taux d’utilisation est de 26 % en Espagne, 27 % en France, 33 % en Allemagne, 59 % en Italie, 70 % en Suède et 75 % en Finlande (Source : Eurostat, Cloud computing, janvier 2021). Parmi les 36 % d’utilisateurs de cloud dans l’UE27, les usages sont de 76 % pour l’e-mail, 67 % pour le stockage de dossiers, 58 % pour l’utilisation de software, 47 % pour stocker ses bases de données, 45 % pour des applications de comptabilité et finance, 27 % pour des applications de CRM, et 24 % pour des capacités de calcul sur les logiciels de l’entreprise cliente.

Le cloud est un environnement où la présence mondiale et la capacité à industrialiser les opérations de traitement à grande échelle sont des avantages compétitifs massifs

Rattrapage. Amazon Web Services (AWS) a inventé le marché du cloud en 2006 et est le premier opérateur mondial du cloud public (IaaS et PaaS) avec une part de marché de 35 % contre 20 % pour Microsoft Azure et 10 % pour Google Cloud (d’après Synergy research group). Le cloud est un environnement où la présence mondiale et la capacité à industrialiser les opérations de traitement à grande échelle sont des avantages compétitifs massifs.

L’utilisation du cloud en France, en dehors des grandes entreprises et des ETI (entreprises de taille intermédiaire) est encore trop limitée. Ce retard vient de la trop faible numérisation des TPE-PME. Un double rattrapage s’impose en termes d’utilisation du numérique et du cloud. De fait, le cloud est souvent le meilleur moyen de rattraper son retard pour une entreprise de taille moyenne qui appréhende mal l’intérêt du CRM ou de l’intelligence artificielle.

L’interrogation concernant le cloud est évidemment celle de la sécurité des données face aux risques de piratage, d’incendie ou d’attaques des sites. Les principaux fournisseurs sont capables, non seulement de restaurer les sauvegardes qui peuvent être en double ou triple selon le niveau de service exigé par le client, mais aussi de réduire les surfaces d’attaque sur les données par les couches de protection qu’ils mettent en place sur leurs systèmes. Aucun système n’est infaillible mais une des clés de résilience vient de la capacité et de la vitesse de restauration des systèmes.

Perte d’autonomie stratégique. Pour la souveraineté sur les données, il faut distinguer la capacité de réguler le stockage, l’usage et le traitement des données, d’une part, de l’autonomie stratégique dans la disponibilité des systèmes et le lieu de stockage des données. Si l’Union européenne a une vraie puissance de régulation, elle a largement perdu son autonomie stratégique par négligence, au cours des trois dernières décennies, de l’importance de la révolution de l’informatique (production de microprocesseurs, systèmes d’exploitation, émergence d’acteurs ayant la puissance pour être leader dans le cloud). Toutefois, la nouvelle Commission européenne s’est donnée comme objectif de permettre à l’Union européenne de retrouver des éléments d’autonomie stratégique, ce qui exigera beaucoup d’efforts.

En termes d’autonomie stratégique, on distingue localisation des données et protection des données par le chiffrement. En fait, ces deux notions se complètent plus qu’elles ne s’opposent. La protection des données est fondamentale mais la localisation aussi. Il ne sert à rien d’avoir des données chiffrées si elles ne sont pas récupérables.

La France doit investir massivement dans les capacités de chiffrement où elle pourrait prétendre à un rôle de leader mondial

Pour ne pas accentuer le retard dans les capacités des acteurs français du cloud, le pays doit simultanément développer ses capacités internes mais aussi s’allier, comme l’Allemagne, avec l’un des puissants acteurs du cloud mondial et conclure un contrat d’alliance stratégique sur la localisation des capacités de stockage et de traitement de cet allié technologique sur le territoire national pour les applications de sécurité nationale et sur le territoire européen pour les données des entreprises françaises actives à l’exportation qui sont en concurrence directe avec les grandes entreprises américaines et chinoises. Dans le contexte d’une telle alliance, la France doit investir massivement dans les capacités de chiffrement où elle pourrait prétendre à un rôle de leader mondial. Il est clair qu’être en capacité de rajouter des couches de chiffrement, par des entreprises françaises localisées en France, sur des informations stockées en Europe chez un fournisseur même étranger est de nature à augmenter massivement la protection des données.

Crédit photo : Taylor Vick