Christian Saint-Etienne était l’invité d’Emmanuel Cugny dans l’émission « Les débats de l’éco » sur France info ce dimanche 14 mars 2021.
La France espère conclure un accord avec la Commission européenne dans les toutes prochaines semaines sur une réforme de la régulation du secteur nucléaire français. Il s’agit de réorganiser EDF pour améliorer ses perspectives . En fond de décor : une nouvelle régulation du parc nucléaire d’EDF qui passerait par une hausse des prix de sa production… quant à la refonte du groupe, elle lui permettrait notamment d’investir davantage dans les énergies renouvelables.
Cette réforme s’impose-t-elle ?
En divisant EDF en trois entités (EDF Bleu, EDF Vert, etc.), va-t-on vers un démantèlement de l’énergéticien ?
Quel est l’objectif poursuivi par Bruxelles ?
Bruno Le Maire veut conserver un groupe intégré. « Nous avons la possibilité de dire Non », dit le ministre. Quid ?
Quelles conséquences pour la filière nucléaire française ?
Quid du positionnement d’EDF dans la concurrence énergétique internationale, notamment chinoise ?
Avec une injection de 1.900 milliards de dollars, le plan de relance de l’économie américaine, dont le texte de loi a été signé jeudi par Joe Biden depuis le Bureau ovale, va avoir des retombées positives sur le reste de l’économie mondiale. Ce plan de sauvetage va rayonner bien au-delà des frontières des Etats-Unis mais le risque d’inflation et d’une remontée des taux d’intérêt ne sont pas exclus.
Le plan est-il à la hauteur de la situation ?
Budget équilibré mais à forte connotation sociale, destiné aux plus pauvres…
L’Europe en général et la France en particulier, doivent-ils s’en inspirer et l’imiter ?
Les Echos – 17 février 2021
Le veto du gouvernement français au rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard, qui exploite des petites surfaces alimentaires souvent adossées à une station-service, a choqué bien des observateurs de la sphère économique.
Carrefour est un groupe de distribution alimentaire qui a réalisé un chiffre d’affaires de 81 milliards d’euros en 2019 (dont 52 % hors de France) et emploie 320.000 collaborateurs dans le monde. Mais sa rentabilité est faible. Couche-Tard a réalisé un chiffre d’affaires de 49 milliards d’euros en 2019, dont plus de 71 % dans la vente de carburants, et emploie 130.000 collaborateurs. Mais Couche-Tard affiche une rentabilité nette de 4 % contre 1,5 % pour Carrefour. Toutefois, Couche-Tard est sous la menace d’un basculement progressif du parc automobile vers l’électrique et l’hybride. Un rachat à bas prix de Carrefour en janvier 2021 était une opportunité exceptionnelle pour les actionnaires du groupe canadien.
C’est dans ce contexte que le gouvernement français a bloqué l’opération au nom de la souveraineté alimentaire du pays, déclenchant les sarcasmes qui rappellent ceux qui avaient suivi le refus de permettre le rachat de Danone par PepsiCo en 2005. Ceci après l’autorisation du rachat de Péchiney par le canadien Alcan en 2003, lui-même racheté par le géant minier anglo-australien Rio Tinto. Péchiney, un grand groupe de l’aluminium, fut broyé à la suite de cette opération. C’est à ce moment que s’accélère la désindustrialisation de la France qui perd 40 % de ses parts de marché mondiales à l’export de 1999 à 2019.
L’Etat français s’est réveillé en 2014, avec le décret Montebourg, sur la défense de quelques filières de souveraineté dont le nombre a été augmenté par le décret Le Maire de décembre 2019. Tous les autres pays développés protègent également leurs filières de souveraineté économique : Etats-Unis avec le Cfius créé en 1950, l’Allemagne, le Japon, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Australie, etc.
Les Etats-Unis ont défini, depuis plus d’un demi-siècle, cinq domaines de souveraineté nationale non négociables : défense, finance, agroalimentaire, santé-pharmacie, énergie, auxquels s’ajoutent aujourd’hui le numérique et l’espace. Les Etats-Unis sont en compétition avec la Chine pour la domination mondiale dans ces sept domaines.
Le refus français de l’opération Carrefour s’inscrit dans ce double contexte : affirmation mondiale des stratégies de souveraineté et mémoire de catastrophes comme celle de Péchiney. On a beaucoup évoqué la préoccupation de l’emploi comme raison du refus du gouvernement à la veille d’une présidentielle, Carrefour étant le premier employeur privé en France. C’est oublier que les grands distributeurs sont des têtes de filières pour les productions agroalimentaires.
Cette affaire fait surtout ressortir les faiblesses françaises : faiblesse des marges des entreprises, absence de fonds de pension constituant des actionnaires stables, incapacité à transformer l’épargne massive en instruments d’investissement de long terme, poids des charges sociales qui rend les entreprises peu manoeuvrantes, record du monde du taux de dépense publique (en % du PIB) pour une performance en éducation, santé, recherche, sécurité plus que médiocre en général, voire pitoyable face au Covid : absences de masques, de tests, sans parler des vaccins.
Tant que la France ne traitera pas ses maux profonds, nos entreprises resteront des cibles faciles pour d’habiles prédateurs. Seule une politique déterminée de réindustrialisation et de restauration de l’efficacité de l’action publique pourra protéger nos entreprises.
Crédit photo : François GOGLINS
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce lundi 8 février 2021.
Cliquez ici pour visionner la première partie de l’émission.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce lundi 8 février 2021.
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L’Opinion – 04/02/2021
« En écho aux erreurs des années 1930, on retrouve la même incapacité à regarder à long terme tout en se comparant aux autres dans ce qu’ils font de mieux »
En 2020, l’activité économique a baissé de 8,3 % en France, de 7 % dans la zone euro, de 5 % en Allemagne et de 3,5 % aux Etats-Unis. Ce recul français intervient après vingt ans de forte désindustrialisation (chute de plus d’un tiers du poids de l’industrie dans le PIB), de faible croissance annuelle (0,75 % par an sur la période 2001-2020), de tragique montée de la dette publique (98 % en 2019, avant la pandémie, et peut-être 125 % fin 2021), d’un chômage qui varie de 8 % quand tout va bien à 12 % au premier accroc, et d’une chute de notre capacité d’innovation et de prise de risque.
Le pays de Pasteur est absent des nouveaux vaccins car nos grands instituts « n’ont pas osé » se lancer dans les productions et thérapies nouvelles. Le niveau de robotisation de nos usines est aujourd’hui inférieur à celui de l’Espagne et la valeur ajoutée industrielle française en euros est tombée à 40 % de celle de l’Allemagne.
Face à la Covid, en mars-avril 2020, nos soignants n’avaient pas les équipements nécessaires alors que nous avons le record du monde de la dépense de protection sociale en proportion du PIB. Ils étaient dans la position des fantassins français qui ont dû attaquer les chars allemands quasiment à main nue en mai 1940.
Désastres. Trois raisons expliquent les désastres des vingt dernières années, en écho aux erreurs des années 1930.
D’abord, on retrouve la même incapacité à regarder à long terme tout en se comparant aux autres dans ce qu’ils font de mieux. Refus de l’adaptation à la guerre moderne fondée sur le couple avion-char dans les années 1930, refus de se préparer aux pandémies en analysant les politiques de santé de la Corée du Sud, de Taïwan et de Singapour et de favoriser l’essor de la recherche et de l’industrie pharmaceutique dont le poids relatif par rapport aux autres pays s’est effondré dans les années 2010.
Ensuite, incapacité des pseudo-élites administratives énarchisées d’analyser et de comprendre la nature de la Nouvelle révolution industrielle fondée sur la science et la technologie de l’informatique qui se développe depuis les années 1980 avec une très forte accélération depuis les années 2000. Une nouvelle accélération appuyée sur l’intelligence artificielle, la 5G, les biotechnologies, l’espace et l’informatique quantique est en cours et va tout bouleverser dans les années 2020. Sur les sept membres du bureau politique du Parti communiste chinois, il y a six ingénieurs. Aucun parmi les Présidents et Premiers ministres français depuis trente ans.
« Sur le plan stratégique, depuis quarante ans, nous avons posé le sac et mangé le casse-croûte sous les frondaisons au moment où les autres se mettaient au combat et accéléraient la course »
Au lieu d’accélérer dans la transformation de notre économie au milieu des années 1990, on met en place les 35 heures et les RTT, après la retraite à soixante ans en 1982 au moment où s’amorçait le vieillissement de la population. Sur le plan stratégique, depuis quarante ans, nous avons posé le sac et mangé le casse-croûte sous les frondaisons au moment où les autres se mettaient au combat et accéléraient la course. Depuis vingt ans, nous sommes vautrés dans le refus du combat, l’écœurement des fermetures d’usine, l’abjection du principe de précaution qui a castré l’ancienne furia francese et la négation de notre identité de grande nation.
Morgue. Enfin, de 1940 à 2020, la même morgue des pseudo-élites centralisées qui doutent de leur propre peuple comme nos généraux « n’avaient pas confiance dans leurs propres soldats » (Marc Bloch). Il faut territorialiser le pouvoir en reconstruisant nos institutions sur les 1 250 intercommunalités du pays qui correspondent aux bassins de vie, en divisant le nombre de départements par deux et en réintroduisant le couplage région-département par des élus uniques, au nombre divisé par deux, siégeant tour à tour au département et à la région.
Les interco, rebaptisées « communes métropolitaines » et élues au scrutin direct (les communes actuelles devenant leur subdivision), doivent produire des plans de développement économique et social de six ans, mis à jour tous les trois ans, en lien avec les entreprises, et des plans pour l’habitat, les transports, l’éducation et la santé coordonnés par les nouveaux départements. Les régions doivent avoir pour seule priorité le développement de l’industrie, de l’enseignement supérieur et professionnel et de la recherche dans la Nouvelle révolution industrielle. Il faut en urgence des fonds d’investissement régionaux, les plans stratégiques régionaux étant coordonnés par une Agence publique stratégique dont la direction est confiée à des ingénieurs et des économistes. Un fonds d’investissement national finance les grandes infrastructures du renouveau.
Tous les fonctionnaires élus doivent démissionner de la fonction publique afin de supprimer les parachutes dorés dans le public. Tous les responsables syndicaux, politiques et médiatiques doivent suivre des cycles de formation sur les mutations du monde et doivent visiter les centres industriels et de recherche des pays les plus avancés.
Qui est prêt, parmi les citoyens, à se lever pour sauver le pays ?
Crédit photo : Matt Hardy
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 5 janvier 2021.
Cliquez ici pour visionner la première partie de l’émission.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 5 janvier 2021.
Cliquez ici pour visionner la deuxième partie de l’émission.
L’Opinion – 20/11/2020
Les faits : Valeurs, rôle de l’Etat, poids du secteur public, politiques sociales, libertés, fiscalité… L’Opinion publie la cinquième édition de son sondage exclusif sur les Français et le libéralisme. Des personnalités le commentent.
Cliquez ici pour consulter la version en ligne sur le site de l’Opinion (incluant le sondage)
«Dans le contexte de désindustrialisation et de croissance médiocre depuis vingt ans, les Français, pour faire simple, pensent à 65 % que les libertés d’entreprendre et d’expression et le droit de propriété sont assurés mais à seulement 40 % que c’est le cas pour la sécurité des biens et des données et l’égalité devant la loi»
On ne peut pas analyser les attentes profondes des Français sans préciser quelques concepts et rappeler quelques faits.
C’est la philosophie politique libérale des XVIIe et XVIIIe siècles qui a inventé l’Etat de droit protégeant les libertés fondamentales de l’individu de raison, responsable de ses actes, et notamment ses droits politiques et économiques. En dépit des déterminismes biologiques, économiques et culturels qui nous façonnent, le libre arbitre fonde la responsabilité de nos actes : nous sommes responsables de nos actes car nous pouvons choisir entre le bien ou le mal, le juste ou l’injuste, l’efficace ou le gaspillage. Le libéralisme du libre arbitre protège notre liberté fondée sur notre responsabilité. Cette responsabilité nous conduit à privilégier l’efficacité, car nous paierons toujours directement ou indirectement les conséquences d’une mauvaise allocation des ressources et des gaspillages par négligence, ainsi que l’activité car l’oisiveté est mère de toutes les glissades, personnelles, sociales mais aussi politiques.
L’Etat de droit doit être mis en œuvre par un Etat régalien qui assure l’ordre public, seule protection des faibles, et lutte contre les monopoles et oligopoles par le droit de la concurrence. Le marché, dont le fonctionnement est assuré par la mise en œuvre rapide de l’Etat de droit, favorise une bonne allocation des ressources s’il est régulé tout en offrant d’égales possibilités de développement et de financement à tous les acteurs y compris les nouveaux entrants. Deux modèles de société découlent de cette matrice.
Si la population est formée dès l’école, si son éducation est consolidée par des leaders politiques qui présentent les choix collectifs à opérer de façon non biaisée et si les médias renforcent la capacité de compréhension des citoyens par une information riche, vérifiée et éclairée par des analyses fouillées, alors le peuple attend de l’Etat une action efficace et impartiale qui favorise l’activité, l’égalité des chances, une insertion rapide sur le marché du travail et met en place une protection sociale dont les acteurs sont mis en concurrence pour une meilleure efficacité.
Cette protection optimisée permet à un peuple éduqué et en bonne santé d’assumer ses choix et sa prise de risque plus ou moins extensive selon les préférences individuelles. La mise en œuvre rapide des innovations permet aux entreprises d’investir dans les hommes et le capital productif, ce qui favorise une croissance rapide. La confiance entre acteurs économiques et sociaux favorise la prospérité.
Si la population est mal formée, si les choix politiques sont biaisés ou orientés par l’idéologie, si les marchés sont inefficaces ou mal régulés, alors les citoyens recherchent une sécurité « bas de gamme », considèrent que les libertés sont limitées par le mauvais fonctionnement de l’Etat de droit et des marchés, et pensent, en l’absence d’informations non biaisées, que les services publics seront moins mal assurés par le public que par le privé.
Au fond, dans la médiocrité générale, le public semble moins mauvais que le privé dont le fonctionnement est mal compris. La croissance est faible et les opportunités réduites. La méfiance entre acteurs domine dans une stagnation et une médiocrité qui exacerbent les tensions.
Pour les faits, avec une dépense publique à 56 % du PIB en 2019, dernière année avant la pandémie, dépassant de 9 points de PIB la moyenne du taux de dépense publique des dix-huit autres pays de la zone euro, la France est arrivée face à la Covid sans masque, sans test, avec une capacité de lits en réanimation deux fois moindre qu’en Allemagne, dont la dépense publique est 12 points de PIB inférieure à la nôtre. Le décrochage de l’économie française sera le double de l’allemand en 2020, comme le nombre de morts par million d’habitants. L’Etat français est obèse, inefficace, incapable d’anticiper et la dérive des finances publiques obère l’avenir.
C’est ici que l’on interroge les Français dans le sondage sur le libéralisme. Ils répondent, de manière apparemment stupéfiante compte tenu de ce qui a été rappelé, qu’ils veulent plus d’Etat en matière économique (plus de 50 % favorables, surtout les femmes, les catégories populaires et la gauche) et sociale (surtout les femmes, les moins de 35 ans et les moins éduqués), et pour assurer les services publics (santé, éducation, sécurité, transports en commun, ramassage des ordures ménagères) à plus de 80 % !
Tout ceci en dépit des mauvaises performances en matière d’éducation (classement PISA), de ce qui s’est passé en mars-avril sur la Covid, de l’insécurité croissante, des grèves à répétition dans les services publics, etc. Alors que la France devrait innover et investir pour accélérer la croissance et augmenter les opportunités d’insertion, les Français sont partagés 50-50 sur la mise en place d’un revenu universel pour tous sans condition de ressources plébiscité par les moins de 35 ans et la gauche.
Dans le contexte de désindustrialisation et de croissance médiocre depuis vingt ans, les Français, pour faire simple, pensent à 65 % que les libertés d’entreprendre et d’expression et le droit de propriété sont assurés mais à seulement 40 % que c’est le cas pour la sécurité des biens et des données et l’égalité devant la loi. Les Français restent lucides en pensant à 86 % que les dettes contractées pour faire face au Covid seront remboursées par des impôts. Au total, les Français apparaissent désabusés, ne font pas confiance au système et aux autres et, dans un régime général de médiocrité et de défiance, s’en remettent à des services publics chers et inefficaces.
Mais la vraie question qui ressort de ce sondage montrant une population défiante en recherche d’une protection « bas de gamme » est la suivante : est-ce le peuple qui doute à ce point de lui-même et de ses capacités ou cette neurasthénie est-elle le fruit du modèle 2 de société qui prévaut en France depuis les années quatre-vingt, favorisant le déterminisme déresponsabilisant contre le libre arbitre, l’émotion contre la raison, l’idéologie contre l’analyse objective ? Dans un élan de tendresse, on voudrait que les Français puissent goûter un jour au modèle de la liberté dans l’efficacité !
Sondage exclusif > cliquez ici pour accéder au sondage en ligne sur le site de l’Opinion.
Enquête Ifop réalisée par questionnaire auto-administré en ligne, du 13 au 14 octobre 2020, selon la méthode des quotas, auprès d’un échantillon de 1 032 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
Les Echos – 18/11/2020
Les Etats-Unis et la Chine sont lancés dans un combat pour la domination mondiale depuis une dizaine d’années, un combat qui s’est durci depuis trois ans avec l’affirmation de la volonté chinoise de passer devant l’Amérique. Trump a lancé la contre-offensive avec la guerre commerciale sino-américaine qui a effectivement commencé le 6 juillet 2018. Aujourd’hui, l’essentiel de leur commerce est taxé.
Cette rivalité stratégique est doublée d’une rivalité dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et des plateformes numériques. Face aux Gafam s’imposent les BATHX : Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi. Les Chinois ont bloqué Google ou Facebook pour des raisons politiques, permettant l’essor de Baidu et de Tencent. Alibaba excelle face à Amazon tout en s’affirmant comme un acteur financier de rang mondial. Les Gafam et les BATHX s’affrontent dans le monde, en Asie et en Afrique, mais aussi et surtout en Europe.
C’est donc d’un double affrontement qu’il s’agit : stratégique et militaire, mais aussi économique et numérique. Ils s’exacerbent mutuellement. Quand les Etats-Unis cognent sur Huawei, quel que soit le prétexte, il s’agit de gêner cet acteur, gonflé aux subventions publiques, qui a l’audace de prendre de l’avance dans la 5G.
Dans ce double affrontement, l’Europe est deux fois absente. Stratégiquement d’abord, sans vision commune et sans politique solide face à ces deux géants. Les Allemands aiment obéir aux Américains, comme l’a rappelé récemment la ministre allemande de la Défense, tout en ménageant la Chine, un si gros marché. La France, désindustrialisée et percluse de dettes, papillonne. Economiquement ensuite : il n’y a pas plus de « Gafam allemands que français ». Et il n’y en a aucun en Europe.
« Protégée » par l’Amérique depuis soixante-quinze ans, l’Europe se pense à l’écart du choc sino-américain. Les Etats-Unis ont en réalité pris soin pendant ces trois quarts de siècle d’empêcher l’émergence de tout ce qui pourrait ressembler à des Etats-Unis d’Europe. Et la zone euro, qui devait être une zone de convergence des performances économiques, accumule les divergences péniblement cachées par l’heureuse action de la BCE.
Non seulement l’Europe n’est pas protégée mais elle est le lieu où les géants déploient leurs armées numériques et déroulent la soie de leurs routes où circulent leurs ambitions. La Grèce, mère de l’Europe, leur a livré son premier port. L’Europe centrale sourit à la Chine tout en se revendiquant américaine. Le Royaume-Uni prend le large dans une confusion suprême.
Penser, dans ce contexte, que Biden, s’il est confirmé, va renverser la table et centrer sa politique étrangère sur des déclarations d’amour à l’Europe est « amusant ». Certes, déclarations il y aura, mais platoniques et non suivies d’effet. L’Amérique continuera de faire son marché en Europe, notamment en Allemagne, avec laquelle la réconciliation sera spectaculaire et massivement mise en scène de part et d’autre. On célébrera Paris, dans une courte étape, vraisemblablement à vélo. C’est si romantique.
Après le départ anglais, l’Europe aurait pu enclencher une nouvelle phase de sa construction en jetant les bases d’une politique stratégique, scientifique et économique ambitieuse, en s’appuyant sur un noyau dur d’une dizaine de pays s’accordant sur une politique déterminée afin d’écarter doucement l’étau sino-américain. Mais les principales décisions, y compris le plan européen de relance, sont précautionneuses.
Biden ne sauvera pas l’Europe. Il lui fera plaisir en lui disant les mots qu’elle veut tant entendre.
Crédit photo : US federal government – domaine public
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mercredi 14 octobre 2020.
Cliquez ici pour visionner la première partie de l’émission.