Christian Saint-Etienne était l’invité de Pascal Perri dans l’émission « Perri Scope » sur LCI ce vendredi 4 septembre 2020.
Cliquez sur le lien suivant pour visionner le replay de l’émission.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Amélie Carrouer dans l’émission « Le Tour de l’Info » sur LCI ce samedi 20 juin 2020.
Le Figaro – 17 juin 2020
Selon les organisations internationales, nous allons connaître une crise économique 50 % plus grave que celle de l’Allemagne, argumente le professeur titulaire de la chaire d’économie au Conservatoire national des arts et métiers.
La France attend un rebond économique après la crise du Covid-19 comme on attend un miracle. Mais sans changement de cap, et même avec un retour à une activité économique « normale », le pays va continuer de dériver.
On ne peut pas comprendre ce qui nous attend sans une analyse du confinement. Non seulement l’État, qui a le niveau de dépense publique le plus élevé des pays développés, n’avait pas de masques et de tests pour tracer l’épidémie, mais il a procédé au confinement le 17 mars en mode panique sans stratégie affirmée effectivement mise en œuvre. Les commandes massives de masques n’interviennent qu’après le confinement et la stratégie visant à tracer, à masquer et à isoler n’est réellement mise en œuvre qu’à mi-avril. À mi-mai, on mène enfin la bonne approche pour identifier les foyers et les traiter immédiatement. Cette incapacité du gouvernement et de l’appareil d’État d’apprendre des pays qui réussissent à contrôler l’épidémie sans confinement, comme la Corée du Sud, Taïwan ou Singapour vient de loin. Certes, d’autres pays ont été en difficulté, comme l’Italie, mais on pouvait attendre de l’État français une réponse plus professionnelle. Or on découvre en mars-avril, que notre pays a trois à quatre fois moins de lits de réanimation que l’Allemagne alors que nous dépensons plus pour la santé (en pourcentage du PIB).
Les élites politiques françaises ont majoritairement une formation administrative et juridique qui ne les invite pas à l’ouverture internationale mais les conditionne à l’aveuglement dès qu’un changement majeur intervient. Lorsque l’État centralisé et aveugle se retrouve désemparé fin mars, incapable de commander massivement des masques alors que des régions, des villes ou le secteur privé y parviennent, il utilise la réquisition avec pour seul effet de casser toutes les filières d’approvisionnement au lieu de les coordonner.
Et ces mécanismes d’autoblocage, d’aveuglement et de réquisition autoritaire visant à cacher son impuissance, sont toujours à l’œuvre. Qui peut penser que cet État peut conduire un déconfinement rapide et ordonné, puis la nécessaire transformation de la nation ? D’autant que selon les organisations internationales nous allons connaître une crise moitié plus grave que celle de l’Allemagne. Le poids relatif de l’économie française par rapport à l’allemande va continuer de chuter, accélérant l’effritement à l’œuvre depuis quinze ans à cause de la désindustrialisation de notre pays.
Or le gouvernement a pris peur, début mai, à l’idée que l’on allait découvrir, qu’à l’impréparation catastrophique au début mars s’est ajoutée son incapacité à décider et à adopter la bonne stratégie. À partir de ce moment, consciemment ou inconsciemment, le gouvernement a ralenti le déconfinement pour justifier ses errements par la gravité supposée de la crise sanitaire alors que le nord de la zone euro déconfinait à partir du 27 avril, au point de provoquer une crise économique d’une ampleur inouïe. Nos dirigeants pensent que l’économie fonctionne comme un moteur qu’on rallume en appuyant sur un bouton. En réalité, plus on retarde le déconfinement et plus on aggrave la crise économique.
Certes, le gouvernement a pris quelques mesures techniques utiles comme le mécanisme du chômage partiel, néanmoins surcalibré, ou les prêts garantis par l’État (PGE) qui posent la question de la sortie en fonds propres pour que les entreprises puissent investir. Mais un nouveau risque stratégique apparaît. Le recul d’un dixième du PIB en 2020 ne se traduit pas par un recul de 10 % de l’activité de toutes les entreprises, mais par la faillite ou restructuration de 15 % des entreprises tandis que 30 % d’entre elles vont être en plein boom. L’entre-deux va surnager difficilement.
À supposer que l’économie rebondisse, ce n’est pas un rebond qui se prépare mais une mutation vers le numérique, l’écologie et les industries de souveraineté à condition d’agir avec détermination. Les fonds de capital-investissement veulent mobiliser 6 milliards d’euros avec les assureurs et l’aide de l’État pour accélérer ce mouvement tandis que Bercy travaille sur un fonds garanti par l’État de 10 milliards d’euros sous forme de prêts participatifs. Déjà des semaines de discussion et pas de décisions fortes.
Surtout, les Allemands ont mis 100 milliards d’euros sur la table en fonds propres pour accélérer la mutation de leur économie. Il faut que la France mobilise 75 milliards pour provoquer, accompagner et accélérer la mutation de notre économie. Ces fonds propres doivent permettre des prises de participation de 10 % à 30 % par augmentation de capital dans les 20 000 entreprises qui font l’économie française, avec des interventions de 5 à 500 millions d’euros selon les secteurs, les enjeux et la taille des entreprises.
Il n’y aura pas de miracle. Soit nous prenons la mutation à bras-le-corps, soit nous disparaissons comme puissance autonome. Où sont les de Gaulle ?
Crédit photo : Anthony Choren on Unsplash
Causeur – 13 juin 2020
A-t-on eu tort de confiner tout le pays presque deux mois durant ? Le déconfinement a-t-il été trop tardif faute de préparation ? Le Covid-19 aura-t-il raison de la zone euro ? L’économiste Christian Saint-Etienne répond à toutes ces questions ainsi qu’à celles que vous ne vous posez pas. Entretien par Daoud Boughezala.
Christian Saint-Etienne. Le gouvernement prévoit -11% et l’OCDE entre -11 et -14% de « croissance » négative du PIB en 2020. Si le gouvernement ne commet pas d’erreur, on pourrait se limiter à -10%. En tout cas, le PIB va reculer de l’ordre d’un dixième. Un choc de cette ampleur correspond à une perte de l’ordre d’un million d’emplois structurels sur dix-huit mois. Tout l’enjeu est de savoir s’il se produira un rebond de l’économie qui permettra de créer des emplois.
Je n’ai pas contesté la date de confinement mais sa sortie. Tous les pays du Nord sont sortis du confinement le 27 avril, pourquoi ne sommes-nous pas capables de faire de même ? Tout simplement parce que le gouvernement n’a pas massivement commandé des masques et des tests dans la première quinzaine de mars. C’est le retard du déconfinement qui nous a coûté massivement. On peut compter que chaque semaine de retard dans le déconfinement nous a coûté 1% de PIB.
Le gouvernement n’a pas conscience de ce coût. Il a fini par mettre en œuvre la bonne stratégie avec un mois de retard. Il a commis une terrible erreur en arrivant fin février sans masques et sans tests. C’est sa responsabilité ainsi que celle du directeur général de la Santé Jérôme Salomon. On s’est donc retrouvé dans une situation catastrophique, autant par la faute de la haute administration que du gouvernement. Fin février, alors que le Premier ministre et le président de la République ne se levaient pas la nuit pour se demander combien il y avait de masques en stock, la haute administration aurait dû taper du poing sur la table.
A partir du 1er mars, la situation commençait à exiger d’avoir les chiffres et de comprendre. Or, à la mi-mars, on a été contraint de confiner. Paniqué, le gouvernement a attendu fin mars pour véritablement commander des masques et mi-avril pour commander des tests. Pendant plus d’un mois, le gouvernement a tourné en girouette : il n’avait pas compris que la stratégie à adopter était « masquer, tester, isoler », stratégie gagnante mise en œuvre par Taiwan, la Corée du Sud ou le Japon.
Le monde entier voulant des masques et des tests, on a eu beaucoup de mal à s’en procurer. Il y a eu une désorganisation totale du système sanitaire puisque nos capacités de tests vétérinaires n’ont pu être exploités pour des questions d’organisation interne.
Concrètement, le déconfinement est bloqué à cause des protocoles dans les écoles. Les écoles ne reçoivent que 20% des effectifs jusqu’à fin mai, ce qui empêche les parents de travailler. On se retrouve donc avec deux mois de confinement massif de fin mars à mi-mai et un semi-confinement qui continue jusqu’au 10 juin. Tout cela explique le recul de 10% du PIB, qui correspond à au moins une fois et demie le recul allemand.
Au fond, l’idéologie du principe de précaution s’est emparée de la France en 2004, avec la réforme constitutionnelle. Cela fait quinze ans qu’on suit un tel principe. Il sert très souvent de couverture à la lâcheté alors qu’un principe de responsabilité serait préférable. En l’occurrence, tout le monde se couvre et personne ne prend de décision.
Une seconde raison explique le retard du déconfinement : le gouvernement se sent fautif. Très peu de gens disent que la stratégie de mise en œuvre des tests n’a été prise qu’à mi-avril. Le gouvernement réalise avec un retard d’au moins six semaines qu’il a fait une erreur colossale. Pour se dédouaner de cette erreur, il est surprudent à la sortie, ce qui explique qu’on ait à la fois un retard à l’allumage et un retard à la sortie.
La stratégie « masquer, tester, isoler » reste toujours la bonne et on ne teste toujours pas suffisamment. Néanmoins, depuis début mai, on est en mesure de tester davantage, bien qu’on ne réalise que 250 000 tests par semaine alors qu’on nous en avait promis 500 000. Cela permet d’identifier les clusters et de les traiter immédiatement. Il faut amplifier cette dynamique pendant dix-huit mois.
D’autre part, il faut continuer d’appliquer les gestes barrières, notamment le point central que sont les mains, lesquelles transmettent 90% des maladies. Et durcir l’obligation du port du masque dans les transports.
Sous toutes ces réserves, je relâcherais très fortement les protocoles sanitaires dans les secteurs productifs et scolaires pour pouvoir accueillir au moins 80% des élèves au 15 juin. Je continuerais d’appliquer une politique de prudence, de contrôle, et de réaction très rapide au moindre cluster. Cela exigerait de redonner un rôle à la médecine de ville, qui a été effacée depuis le mois de mars, car le Covid va continuer à roder.
Non. La bonne réponse consiste à prendre en compte que depuis une dizaine d’années, nous sommes entrés dans un monde dominé par un duopole sino-américain, avec une transformation de ce duopole en guerre froide il y a environ un an. Cette situation rappelle étrangement les années 1960-1970 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis. Dans ce contexte, l’Europe est le ventre mou du monde. Par la nature du traité de Rome de 1957, l’Union européenne ne peut pas être un outil de puissance mais un espace de coopération commerciale pour éviter les guerres. Ce qui était en vigueur en 1957 n’a plus de sens en 2010. Or, le traité de Rome n’évoluera pas. C’est pourquoi, comme je l’ai prôné en 2018 dans Osons l’Europe des nations, il faut l’émergence d’un noyau dur intergouvernemental autour d’une dizaine de pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Benelux). Ce groupe d’Etats aurait la capacité de mener une politique stratégique avec la gestion d’un budget de l’ordre d’1 à 2% du PIB pour investir massivement dans le numérique et les nouvelles technologies. Ceci se ferait en dehors de l’Union européenne.
Les Etats que j’appelle les cinq renégats empêchent l’émergence d’un système fiscal et social européen convergent : l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, Chypre et Malte. Ils regroupent 25 millions d’habitants, c’est-à-dire 5% de l’Union à 27.
Dans le traité de Maastricht, les Anglais avaient permis que les questions fiscales doivent être prises à l’unanimité, ce qui permet à ces cinq Etats de bloquer toutes les décisions.
Il ne s’agit pas de bâtir une fiscalité à la française, car c’est la pire du monde, avec dans tous les domaines les taux d’imposition les plus élevés. Mais cela ne serait pas scandaleux de dire que la fiscalité sur l’épargne, et de l’impôt sur les sociétés sur l’ensemble de l’Union doit atteindre au moins 20% du PIB.
Obsédés par la préservation de leurs privilèges, les Français ne se rendent pas compte que l’on a perdu toute crédibilité en Europe. Nous avons plus reculé que l’Allemagne en 2008. A chaque choc, nous reculons plus que les Allemands, et aujourd’hui, l’économie française est à 75% de celle du voisin allemand. Toute l’Europe s’inquiète donc du long effondrement français depuis une vingtaine d’années. Les Allemands ne comprennent pas pourquoi la France se désindustrialise, pourquoi on n’a pas eu de budget à l’équilibre depuis quarante-huit ans, et pourquoi on est en déficit permanent. Nous sommes en perte de crédibilité majeure. Dans ce contexte général, on met en place des outils d’endettement alors que ce n’est pas le sujet : il faut permettre à l’Europe de redevenir compétitrice à l’échelle mondiale.
Malheureusement, ce sujet beaucoup évoqué en 2009-2010 et disparu depuis, revient au goût du jour. En effet, il y a un écart qui se crée entre Allemagne et Pays-Bas d’un côté, la France et l’Italie de l’autre. Cela va remettre sur la table l’idée d’un éclatement, qui ne serait pas forcément généralisé. En cas de problème, ce ne sont pas les pays faibles qui sortiront mais les pays forts. Cela est dû à une raison technique : sous réserve qu’on ait vraiment l’intention de rembourser la dette, qui est en euros, et que l’on décide de réintroduire une monnaie faible, elle risque d’être dévaluée de 50% et d’ainsi doubler la dette. A un moment donné, si l’écartèlement est trop fort, les Allemands, avec les Néerlandais, les Autrichiens, et peut-être cinq ou six autres pays, sortiraient et l’on aurait deux Euros, un Euromark et un Euro authentique, France incluse, vu notre niveau de désindustrialisation. D’autres pays comme l’Italie ont une meilleure industrie que nous.
Crédit photo : Martin Sanchez sur Unsplash
Christian Saint-Etienne était l’invité de Bernard Poirette sur Europe 1 dans la matinale du dimanche 17 mai 2020.
Invité dimanche de la matinale d’Europe 1, Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers, a notamment estimé que le chômage devrait très vite repasser au-dessus de la barre des 10% après le violent arrêt que la crise du coronavirus a imposé à la quasi totalité des secteurs de l’économie française.
Si le début du déconfinement laisse espérer une amélioration de la situation sanitaire, en matière économique, après deux mois d’arrêt quasi total de la majeure partie des secteurs, le pire pourrait être encore à venir. « Je suis inquiète pour l’emploi. Cette crise n’est pas une parenthèse, elle va durer », alertait fin mars la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Car si l’économie est encore maintenue par le chômage partiel, la baisse de ce dispositif exceptionnel pourrait s’accompagner d’une vague de licenciements. « Ça va tanguer ! », abonde dans la matinale d’Europe 1 Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers.
Selon lui, le nombre de demandeurs d’emploi devrait repasser au-dessus la barre des 10% rapidement. « Au deuxième trimestre, on va avoir un bon extrêmement significatif, de l’ordre d’un point ou d’un point et demi », prévient-il. Le nombre de chômeurs de la catégorie A de Pôle Emploi, c’est-à-dire ceux sans aucune activité, pourrait ainsi passer de 3 millions à près de 4,5 millions, toujours selon les prévisions de Christian Saint-Etienne. Renouer avec la dynamique enregistrée en 2019 pourrait donc prendre plusieurs années tant le coup de frein a été brutal : « On ne devrait pas retrouver le niveau de 2019 avant 2023. »
« Si on part du principe que le PIB était à 100 en 2019, les économistes prévoient qu’il sera à 92 cette année, c’est-à-dire une chute de 8%, la plus importante depuis la Seconde guerre mondiale », souligne-t-il.
À ce stade, il est encore difficile toutefois de dresser un panorama de la relance. « Face à la situation dans laquelle nous sommes il faut être extrêmement mesuré, il va y avoir une reprise différentielle selon les secteurs. Dans les secteurs où la reprise est très forte, les salariés auront tout intérêt à faire des heures supplémentaires payées. Ils auront une rentrée de pouvoir d’achat, mais surtout les secteurs qui repartent très fort vont entraîner les autres », explique Christian Saint-Etienne.
« Il faut que les gens qui ont beaucoup d’activité y répondent, il ne faut surtout pas se bloquer, mais faire des heures supplémentaires, embaucher là où ça marche ce qui, progressivement, finira par tirer du trou des secteurs comme le tourisme ou la restauration qui emploie 10% de la population active, ce qui est absolument colossal », martèle encore ce spécialiste.
Concernant les pans de l’économie qui ne peuvent pas encore profiter du déconfinement, et restent dans la flou quant à un éventuel retour à la normal, Christian Saint-Etienne estime que les plus stratégiques doivent être impérativement maintenus sous perfusion, à commencer par l’aérien. « Nous avons cinq ou six secteurs d’excellence en France, dont l’aéronautique. Il faut absolument rester puissant dans ce domaine, c’est un secteur de souveraineté », face notamment aux Etats-Unis ou encore à la Chine qui investissent massivement dans ce domaine.
« Il faudrait faire des commandes d’avions militaires pour maintenir un niveau d’activité avant que l’aviation civile ne reprenne », avance Christian Saint-Etienne. « Il serait suicidaire sur le plan de la souveraineté nationale et européenne de laisser tomber ce secteur. »
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Audrey Crespo Mara dans l’émission « Audrey & Co » sur LCI ce mercredi 13 mai 2020.
Cliquez ici pour visionner le replay de l’émission. (à partir de 55min)
L’Express – 7 mai 2020
L’épidémie de coronavirus a été l’occasion pour les Français de découvrir l’ampleur de leur dépendance à l’égard de la Chine – pour la production de médicaments, de masques et de nombreux équipements.
La crise a ainsi mis en lumière les faiblesses du modèle productif hexagonal, notamment sur ses chaînes d’approvisionnement.
Comment retrouver une souveraineté industrielle ? « En cessant d’être naïfs et lâches », s’agace Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers. Pour lui, cette pandémie montre surtout la faiblesse stratégique du Vieux Continent. « Contrairement à la Chine ou aux Etats-Unis, l’Europe a été le seul acteur mondial à ne pas être stratège, puisque dominé par la règle de la concurrence inscrite dans le Traité de Rome de mars 1957. » Sa proposition ? Que la France se dote d’une vraie politique industrielle, quitte à croiser le fer avec la Commission. Pour ce faire, il prend comme modèle les Etats-Unis : « Ils ont défini cinq secteurs souverains : la défense, la santé, l’agroalimentaire, la finance et l’énergie. » Afin de tourner la page de trente ans de désindustrialisation massive, Christian Saint-Etienne suggère de créer une agence de stratégie nationale – sorte de commissariat au Plan -, rattachée au ministère de la Défense. Indispensable aussi, la mise en place d’un ministère de l’Industrie digne de ce nom, afin de lancer des investissements sur plus de dix ans.
Mais, selon l’économiste, l’erreur serait de croire que la France peut agir seule : « Elle n’a pas la taille suffisante pour retrouver des capacités stratégiques fortes. » Sur tout, on aurait tort de chercher à s’allier à tout prix avec l’Allemagne, « qui nous regarde de haut ! » C’est plutôt avec les pays du Sud qu’il convient de nouer des partenariats. « L’Espagne est plus robotisée que la France ; l’Italie du Nord dispose d’un véritable tissu industriel ; le Portugal, d’une main-d’œuvre compétente… », assure-t-il. Seules ces alliances permettront à l’Hexagone de créer des filières d’avenir solides et modernes.
Crédit photo : trashhand sur Pexels
Atlantico.fr – 26 avril 2020
La crise sanitaire a pu montrer les limites et souligner les failles de l’Etat français. Comment doit-il être restructuré pour être plus efficace ?
Christian Saint-Etienne : Prenons l’année 2019 comme référence, avant la crise du Covid-19. En pourcentage du PIB national, la dépense publique atteignait 55,6% du PIB en France contre 45,3% en Allemagne, 45,8% dans la zone euro hors France et 46% dans l’Union européenne à 27 (UE 27) hors France. Le taux de dépense publique (en % du PIB) était donc supérieur de plus de 10 points de pourcentage par rapport au taux de dépense de l’Allemagne et de presque dix points par rapport aux taux de dépense moyen de la zone euro hors France et de l’Union européenne hors France.
Non seulement le taux de dépense publique français est supérieur de 10 points de pourcentage au taux de dépense de ses compétiteurs européens, mais il est le plus élevé des pays développés et de loin, le deuxième se situant à 50,5% au Danemark et le troisième à 49,8% en Suède. Les taux de dépense publique étaient en 2019 de 41% du PIB au Royaume-Uni, 39% au Japon et 38% aux Etats-Unis.
A périmètre comparable, l’action publique coûte dix points de PIB de plus en France que dans les pays démocratiques ayant une protection sociale comparable et des taux de chômage moindres.
Or ce taux de dépense est sans rapport avec les services rendus ! La France a un taux de chômage double de celui de l’Europe du Nord, et notamment de l’Allemagne, une dette publique plus élevée en pourcentage du PIB, et un taux d’activité de la population très inférieur à celui de l’Europe du Nord. L’insécurité est élevée et 12% d’une classe d’âge sort sans formation et sans diplôme de l’école. Pour ce qui est du seul secteur de la santé, la France dépense plus en pourcentage du PIB que l’Allemagne mais n’a commencé le confinement de la population au moment de la crise du Covid-19 qu’avec 5 000 lits en réanimation contre 28 000 en Allemagne. De plus, 35% des personnels hospitaliers sont des administratifs en France contre 24% en Allemagne. Avec le taux allemand, et à effectif constant, nous aurions 100 000 soignants de plus en France !
A fin mars 2020, la France était le 4e pays dans le monde en nombre de morts et le 52e en nombre de tests du Covid-19 !
L’Etat français est donc lourd et surtout inefficace en termes de services rendus à la population par rapport au poids colossal des prélèvements en France en comparaison des autres pays.
Il faut repartir de la base. Il se trouve que nos 35 000 communes sont toutes rattachées à une intercommunalité. En 2019, nous avions 1 258 intercos, dont 21 métropoles, 13 communautés urbaines, 223 communautés d’agglomération et 1 001 communautés de communes. Renommons les intercos en-dehors des métropoles : communes métropolitaines. Nous aurions 21 métropoles et 1 237 communes métropolitaines. Les 35 000 communes appartiendraient à ces 1 260 (pour arrondir) communautés d’action. Les élections auraient lieu directement au niveau de ces communautés d’action dont les communes seraient des subdivisions. Comme à Paris avec les arrondissements.
Or il se trouve également que ces communautés d’action ont un périmètre géographique qui correspond presque parfaitement aux 1 260 bassins de vie de la population, chaque bassin étant le territoire sur lequel plus de 80% des résidents y vivent, travaillent, se soignent, s’éduquent ou se cultivent et se divertissent.
Il faut donc faire des métropoles et communes métropolitaines l’unité de base de l’action politique et territoriale. Chaque métropole et commune métropolitaine doit produire tous les trois ans un plan glissant de six ans qui planifie le logement, les transports et le développement économique, éducatif, sanitaire et culturel.
Ces plans stratégiques sont coordonnés par les départements dont le nombre est divisé par deux. Et les régions doivent être le lieu de l’action stratégique de long terme dans le développement économique et industriel, les infrastructures lourdes, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique et appliquée. Les conseillers départementaux et régionaux, dont le nombre est divisé par deux, sont les mêmes personnes afin d’assurer une unité de commandement pour les régions et départements.
L’Etat doit décentraliser toutes les actions publiques en matière de santé, d’éducation, de transports et de développement économique aux métropoles et communes métropolitaines dont les plans stratégiques sont coordonnés par les départements pour les communes métropolitaines et par les régions pour les métropoles.
L’Etat doit devenir un Etat stratège et coordinateur, qui fixe les normes de dépense et s’assure de la cohérence globale des plans de développement et d’investissement des régions et départements pour éviter les doublons inutiles et concentrer les forces là où c’est nécessaire. L’Etat garde sa fonction d’Etat régalien qui doit être renforcée et coordonne les investissements territoriaux par une Agence nationale d’investissement au Conseil d’administration de laquelle il n’a que 40% des 20 administrateurs, les 12 autres étant élus par les régions, départements et métropoles (4 pour chaque groupe). L’Agence nationale d’investissement fixe les priorités de l’investissement civil national dans le cadre d’un plan stratégique à 15 ans mis à jour tous les cinq ans.
Ainsi, il n’y a plus de face-à-face entre un président de la République impuissant et des territoires oubliés.
L’Etat n’a rien vu venir, non seulement en 2018-2019 lorsqu’il n’a pas reconstitué les réserves sanitaires de masques et tests détruites sous le quinquennat précédent, mais même au cœur de la crise. On sait, grâce à l’expérience de Taiwan, de la Corée du Sud ou de l’Allemagne, qu’il faut tester, masquer et isoler les malades et porteurs sains du Covid-19 pour juguler l’épidémie tout en maintenant les frontières fermées.
L’Etat a maintenu les frontières ouvertes jusqu’au confinement, n’a pas stocké les masques en quantités suffisantes et a même menti sur leur utilité au mois de mars 2020. Il teste toujours trop peu au 25 avril (il faut multiplier le rythme journalier par trois ou quatre). La politique d’isolement des malades ne vivant pas seul dans des chambres d’hôtel n’a pas encore vraiment commencé.
Défaut d’anticipation, lourdeur de réaction, confusion dans les objectifs, l’Etat français, en mars-avril 2020 a cumulé toutes les tares de l’action publique. La situation n’est restée sous contrôle que grâce à l’héroïsme des soignants.
Il faut restructurer en urgence cet Etat obèse et impuissant.
Crédit photo : Anthony Choren on Unsplash
Christian Saint-Etienne était l’invité de Valérie Expert dans l’émission « Le 10 heures – midi – Média » sur Sud Radio ce jeudi 23 avril 2020.
Quelles sont les conséquences de la crise du Covid-19 sur l’Etat ?
Cliquez sur le lecteur ci-dessous pour écouter le podcast de l’émission.
Les Echos – 17 avril 2020
La crise sanitaire liée au Covid-19 frappe le genre humain avec une violence inouïe. Les gouvernements des pays développés ont été surpris par la crise, car la Chine a menti sur le point de départ de la pandémie et sur sa létalité.
La Chine a déclaré un peu plus de 3.000 morts du Covid-19, mais des sources indépendantes placent le chiffre exact entre 40.000 et 90.000. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a prononcé l’état d’urgence de santé publique de portée internationale le 30 janvier et l’état de pandémie le 11 mars, mais l’appréciation de la létalité du Covid-19 reste fondée sur les faux chiffres chinois.
Les gouvernements occidentaux n’étaient pas préparés. Lorsque la pandémie les frappe de plein fouet en mars, ils manquent de masques, de tests, de lits de réanimation et de respirateurs. Mais la France reste un cas d’école. Alors que ses dépenses de santé en pourcentage du PIB et par habitant sont respectivement supérieures à celles de l’Allemagne et très supérieures à la moyenne des pays de l’Union européenne, la France aborde la crise avec 5.000 lits de réanimation, contre 28.000 en Allemagne. Elle a détruit l’essentiel de ses stocks de masques entre 2013 et 2017 et, sous l’effet d’une désindustrialisation massive depuis vingt ans, ne parvient pas à produire des masques, des tests et des respirateurs en nombre suffisant.
Le système hospitalier français est lourd, suradministré et sous-équipé et ne fait face difficilement à la pandémie que grâce à l’héroïsme de ses soignants.
En partie pour créer l’illusion que l’Etat prend soin du pays, les plus hautes autorités de santé conseillent de prolonger longtemps le confinement au 11 mai. En réalité, pour en sortir, il faut quatre instruments : des tests PCR pour voir qui est malade (les tests sérologiques n’étant utiles qu’après pour connaître la proportion de personnes ayant eu la maladie), des masques et des gestes barrières, 25.000 lits de réa et des chambres d’hôtel pour isoler les porteurs sains du reste de la population.
Le risque aujourd’hui est que les autorités civiles ne perçoivent pas que la crise économique et politique qui se prépare est infiniment plus grave que la crise sanitaire. Avec un déconfinement repoussé au 11 mai, le PIB va baisser d’au moins 8 % cette année, le déficit public sera supérieur à 9 % du PIB et le chômage va augmenter de plus d’un million en réel. Même avec un rebond de 4 % de l’activité, la dette sera proche de 120 % du PIB et le taux de chômage réel supérieur à 12 %. Les conséquences politiques au printemps 2022 seront sans limite.
Pour les moins de 65 ans n’ayant pas de pathologie invalidante, il faut entamer le déconfinement avant fin avril tout en maintenant l’interdiction des rassemblements de plus de 20 personnes en dehors des lieux de travail jusqu’à fin mai et peut-être plus. Les lieux culturels, les parcs et jardins et les loisirs devront probablement rester fermés plus longtemps encore. Les écoles doivent rouvrir début mai. Les restaurants pourront rouvrir avec mesures barrières dures. Il faut masquer les travailleurs dans les transports et passer en urgence à 100.000 tests PCR par jour tout en réservant 200.000 chambres d’hôtel pour isoler les testés positifs en quarantaine s’ils ne vivent pas seul.
Le risque de prolonger le confinement jusqu’au 11 mai, ou au-delà comme semble vouloir nous y préparer le ministre de l’Intérieur, n’est pas pris en compte en termes de dynamique économique et sociale. Je mesure les risques sanitaires, ma famille ayant été mortellement touchée par le Covid-19. Mais je connais les effets d’une crise économique et sociale grave : Allemagne des années 1920 et Etats-Unis et France des années 1930. Une crise franche des finances publiques peut nous conduire à baisser les salaires des fonctionnaires de 10 % et les retraites de 20 %.
L’arbitrage entre crise sanitaire et crise économique et sociétale est difficile. L’excès de pusillanimité peut être pire que le terrifiant Covid-19.
Crédit photo : Victor He