union européenne

FigaroVox – 22/07/2020

FIGAROVOX/TRIBUNE – En concluant un accord qui prévoit une mutualisation des dettes et une plus grande solidarité budgétaire, l’Europe paraît franchir un pas supplémentaire vers le fédéralisme, non sans rappeler la reprise des dettes des États par le gouvernement fédéral américain, mise en oeuvre par Alexander Hamilton en 1790. Mais l’Europe est trop facturée et n’a pas assez de vision stratégique pour prétendre à cette comparaison, juge l’économiste.

Face à la crise économique d’une ampleur inouïe causée par la pandémie du coronavirus Covid-19, l’Europe a été capable de mettre en œuvre des mesures d’urgence mais elle passe à côté de l’essentiel: les écartèlements nord-sud et est-ouest au sein de l’Union et l’érosion de plus en plus rapide de son poids dans le monde.

Les politiques économiques européennes ont pu impressionner par les montants annoncés et en répondant par des mesures considérables de chômage partiel et de prêts des banques garantis par les États.

Plusieurs programmes massifs ont été mis sur pied, en complément du «Quantitative Easing» (QE) ou rachat des obligations émises notamment par les États depuis mars 2015. Puis, à partir du 18 mars 2020, le Pandemic Emergency Purchase Program (PEPP) de 750 milliards d’euros est venue compléter le QE. Ce programme a été augmenté de 600 milliards d’euros le 4 juin à 1 350 milliards d’euros jusqu’à la fin juin 2021 au moins.

En termes de politique budgétaire, les 27 ministres de l’Économie et des Finances de l’Union européenne se sont mis d’accord le 9 avril 2020 pour un plan de 540 milliards d’euros en partant d’une base de 100 milliards d’euros pour un fonds de garantie du chômage partiel (SURE), de 200 milliards d’euros d’engagements progressivement mis en place par la Banque européenne d’investissement (BEI) pour prêter aux entreprises et de 240 milliards d’euros mobilisés par le MES (Mécanisme européen de stabilité). Ensuite, l’Union européenne a trouvé un accord le 21 juillet 2020 sur un plan de relance de 750 milliards d’euros composé de 390 milliards d’euros de dons et de 360 milliards d’euros de prêts pour aider les pays et les secteurs en difficultés.

On pourrait conclure de toutes ces initiatives que l’Europe vit ainsi un moment hamiltonien. Alexander Hamilton (1757-1804) fut le premier secrétaire du Trésor des États-Unis. Juriste constitutionnaliste et financier, disciple de Hobbes et de Montesquieu, il fut influent lors de la Convention constitutionnelle américaine de 1787. En 1790, à l’instigation d’Hamilton, le gouvernement fédéral a repris les dettes contractées par les États américains dont les finances publiques étaient alourdies par les dettes accumulées lors de la guerre d’indépendance (1775 – 1783).

Mais s’il ne faut pas négliger l’avancée des 27 conduisant à la première émission de dette européenne face à la pandémie de coronavirus, l’Europe ne vit pas un moment hamiltonien pour trois raisons:

Dans un premier temps, la zone euro est plus que jamais divisée entre le Nord qui a conservé une industrie puissante et accumule des excédents extérieurs et un Sud en voie de désindustrialisation dont la France est l’archétype. Le niveau de vie moyen des pays du Sud (France, Italie, Espagne et Portugal) a décroché de plus de 15% par rapport à l’Allemagne de 2010 à 2020. L’euro, qui fut annoncé comme instrument de convergence en Europe, s’est révélé être un levier de divergence des performances entre le nord et le sud de la zone en l’absence des trois conditions de réussite d’une monnaie commune dans une zone monétaire qui n’est pas optimale au sens de la théorie économique: un budget spécifique à la zone euro investissant massivement dans la R&D et les infrastructures physiques et numériques de la zone, une politique économique commune et une coordination des politiques fiscales et sociales.

Ensuite, l’Europe continue de prôner un modèle de souverainetés partagées au niveau mondial alors que l’on assiste partout au retour de politiques stratégiques nationalistes affirmées comme aux États-Unis, en Chine, en Russie, au Brésil, en Inde, au Royaume-Uni, etc. Six décennies de naïveté aggravée, voire militante, pour un résultat effroyable en termes de perte d’influence mondiale.

La troisième raison relève du fait que l’Union européenne n’a pas pris la mesure des transformations du monde résultant de la double mutation liée à la Nouvelle révolution industrielle (NRI) du numérique et au conflit pour la domination du monde entre les États-Unis et la Chine. L’Europe est en retard dans la révolution numérique face aux Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et aux BATHX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi). Et elle ne semble pas percevoir les accélérations dans la mutation du monde. Les États-Unis et la Chine sont entrés depuis le début des années 2010 dans un conflit de long terme pour la domination du monde. Ces deux pays s’affrontent dans les domaines économique, technologique et montent en puissance dans la défense. Tous les coups sont permis comme l’appropriation de la mer de Chine méridionale par la Chine ou les sanctions américaines contre Huawei pour affaiblir cette entreprise dans le développement de la 5G qui est au cœur de la NRI. En 2020, ces deux géants contribuent à 40 % du PIB mondial et 56 % des dépenses militaires de la planète. Les risques de dérapage à court terme sont nombreux, de la Corée du Nord à Hong Kong, Taiwan et la frontière entre la Chine et l’Inde.

L’Europe n’est donc pas un ensemble politique intégré ayant adopté une politique de puissance pour résister aux pressions extérieures. Elle ne peut être comparée aux États-Unis de 1790 qui venaient de créer la nation américaine et un État fédéral pour la servir. Au contraire, l’Europe est économiquement divisée entre le Nord et le Sud de la zone euro et politiquement divisée entre l’Ouest et l’Est de l’Union européenne. De plus, elle est affaiblie par le Brexit qui traduit le rejet de cette Union par une part croissante des peuples des nations européennes.

Non seulement l’Union européenne ne vit pas un moment hamiltonien, mais son inexistence politique et stratégique menace son indépendance et sa prospérité.

Crédit photo : Guillaume Périgois sur Unsplash

Le Figaro – 07/02/2020

En matière de concurrence, de politique commerciale et de politique industrielle, l’Union européenne doit se montrer beaucoup plus exigeante si elle ne veut pas déchoir face à la Chine et aux États-Unis.

Alors que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne est en cours et que la compétition entre Etats-Unis et Chine pour la domination mondiale s’accentue, il faut plus que jamais s’interroger sur la place de l’Union européenne à vingt-sept dans un monde en pleine ébullition.

La compétition globale entre la Chine et les Etats-Unis, dans le double domaine économique et militaire, structure depuis dix ans la géostratégie planétaire. Mais ce n’est rien par rapport à ce qui nous attend.
Cette compétition s’accompagne de l’essor d’oligopoles américains et chinois surpuissants qui vont dominer l’ensemble des marchés civils et militaires. On connaît les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et les BATHX (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi), mais on ignore que les banques américaines ont pris le contrôle des marchés financiers européens depuis la crise de 2008. Les Etats-Unis se dotent de géants financiers dans le cadre d’une stratégie de domination affichée qui les conduit à affirmer leur prééminence globale dans les secteurs de la défense, de la finance, de la santé, de l’agroalimentaire et des technologies numériques. La finance devra accompagner l’effort de guerre en cas de nécessité. La santé et l’alimentation permettraient de maintenir en bonne condition la population en cas d’effort de guerre. Les technologies de la Nouvelle Révolution Industrielle (NRI) doivent assurer la prééminence technique américaine.

La NRI redouble de vitesse et nous fait entrer dans une économie 3.0 que l’on peut nommer « iconomie ».
La NRI a déjà connu trois accélérations technologiques et nous abordons la quatrième. Une première accélération de la « révolution iconomique » est intervenue dans les années 1990 sous l’effet de la mise en réseau de centaine de millions de micro-ordinateurs grâce à Internet. La deuxième accélération est intervenue à partir de 2007 avec la commercialisation du premier smartphone, l’iPhone d’Apple, résultant de la demande de Steve Jobs à ses ingénieurs de mettre un ordinateur dans un téléphone. La troisième accélération est en cours depuis 2015 avec la montée en puissance simultanée de l’intelligence artificielle et de la 5G qui vont se déployer massivement d’ici à 2025. Une quatrième accélération va commencer avec l’optronique (équipements et systèmes utilisant à la fois l’optique et l’électronique dans le domaine militaire, NDLR), l’espace, les biotechnologies et le corps augmenté, ainsi que l’informatique quantique. Toutes ces transformations vont arriver à maturité, pour l’essentiel, dans l’actuelle décennie des années 2020. Le monde va plus bouger dans les dix prochaines années que dans les vingt dernières.

Face à cette mutation totale, économique et technologique, politique et militaire, renforcée par des stratégies de domination affirmée de la Chine et des Etats-Unis, l’Europe est une spectatrice apeurée. Si l’on imagine le monde comme un grand échiquier de 100 mètres de côté, les Etats-Unis et la Chine sont des boules d’acier de 3 mètres de diamètre qui évoluent sur l’échiquier avec l’Inde et la Russie, boules d’acier de 1 mètre, et les vingt-sept petites boules en bois européennes de 1 à 30 centimètres de diamètre. Voilà l’exact rapport de force entre l’Union européenne et le reste du monde. L’Union n’a ni vision stratégique, ni acteurs économiques géants des mutations en cours, ni armée, ni même politique de puissance. Et c’est sur la base d’une doctrine de la concurrence définie en 1997 qu’elle juge des concentrations en Europe.

Que faire ? D’abord ouvrir les yeux et voir le monde tel qu’il est : les rapports de force entre Etats vont continuer de se durcir sur l’échiquier mondial. Ensuite, prendre conscience de l’accélération annoncée des ruptures technologiques car les révolutions industrielles classent les nations en termes de puissance économique et stratégique. Enfin, définir une politique stratégique et se doter des instruments pour agir.

S’agissant de l’Union européenne à vingt-sept, il est crucial de redéfinir ensemble les trois leviers d’action que sont la politique de la concurrence, la politique commerciale et les éléments de politique industrielle. Dans le domaine de la concurrence, il faut redéfinir les notions de marché pertinent, de champ de la concurrence et les critères d’évaluation de la concurrence effective et future tout en intégrant l’analyse institutionnelle des conditions d’évolution des grands concurrents étrangers. Si ces derniers sont massivement subventionnés dans leur pays d’origine, il faut mettre en place des mesures correctrices fortes. A l’égard de la politique commerciale, l’objectif doit être la réciprocité totale sur l’ouverture des marchés publics et privés. En matière de politique industrielle, favorisons les groupements industriels européens sur les technologies génériques : batteries, microprocesseurs, moteurs spatiaux, panneaux photovoltaïques. Il faut que la Commission européenne fasse évoluer ces trois domaines ensemble dans un cadre cohérent.

Mais si ces changements sont clés au niveau de l’Union européenne, des politiques stratégiques plus offensives sont également nécessaires, dotées de fonds d’investissement massifs montant rapidement en puissance à hauteur de 50 milliards d’euros par an, pour l’ensemble des fonds. Ceux-ci doivent être financés par les Etats volontaires et les fonds des industriels acteurs des recherches et des nouvelles productions dans le cadre de projets dits PCEI (Important Projects of Common European Interest).
Par exemple, on peut démarrer à 10 milliards d’euros par an financés par les Etats à 65% dans la phase de recherche et développement, et augmentant de 5 milliards pas an avec une part publique qui baisse de 5 points chaque année. Si les Etats concernés étaient l’Allemagne, la France, l’Autriche, le Benelux, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, 50 milliards d’euros ne représenteraient qu’un demi-point de PIB ! Et beaucoup moins si ce montant n’était atteint qu’au bout de quelques années.

Jamais les astres pour un changement significatif de politique européenne n’ont été aussi bien alignés avec la nouvelle Commission. Mais, compte-tenu de l’accélération de la « révolution iconomique », si rien d’extrêmement décisif n’a bougé sur ces points clés avant dix-huit mois, l’Union est stratégiquement et politiquement perdue.

 

Crédit photo : Markus Spiske

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Une interview menée par Laurent Faibis.