Presse

Le Monde – 13/12/2017

Le pays doit lancer en urgence un plan  » Made in  France 2025  » de rééquipement robotique de son industrie afin de relancer les exportations et de combler le déficit du commerce extérieur.

Selon les dernières prévisions de la Commission européenne, la croissance cumulée au cours des cinq années 2014-2018 sera proche de 11  % pour les 18  partenaires de la France dans la zone euro, mais de seulement 6,7  % en France. Soit un gros tiers de moins ! Pourtant, à la fin de 2018, Emmanuel Macron et l’optimisme qu’il provoque auront gouverné depuis plus de dix-huit mois ! Et les années 2014-2016 ont été celles du virage  » pro-business  » de François Hollande.

Pourquoi la croissance française est-elle si faible ? Ce n’est clairement pas dû à une consolidation budgétaire qui n’a pas eu lieu : la dépense publique n’aura baissé que de 1 point de PIB (de 57  % du PIB en 2014 à 56  % en 2018), quand elle devrait se réduire de 2,5 points de PIB dans les 18 autres pays de la zone euro sur cette période. Le déficit public n’aura baissé que de 1 point de PIB en France contre presque 2 points dans les autres pays de la zone. Ce n’est pas non plus l’effet de taux d’intérêt historiquement bas, ni de prix de l’énergie qui l’ont été également depuis trois ans, jusqu’à décembre 2017 : ils sont les mêmes dans toute la zone euro.

L’explication est ailleurs. La France perd massivement des parts de marché à l’exportation depuis 1999, dernier point haut de notre position dans le commerce mondial, et le déficit du commerce extérieur se creuse depuis 2004. Les compétences de la population active s’affaiblissent par rapport à nos concurrents. La production française ne répond plus à la -demande intérieure alors que cette dernière reste vigoureuse : celle de biens manufacturés a été comparable en 2017 à celle de 1997, alors que les ventes de ces biens ont augmenté de plus de moitié sur le territoire pendant ces deux décennies. Cela signifie que les entreprises ne produisent plus ce que les Français souhaitent consommer. L’économie n’a pas un problème de demande, mais un problème d’offre, qui s’aggrave depuis une quinzaine d’années et qui est -désormais le problème économique numéro un du pays.

La France perd progressivement le contrôle de ses grands groupes (Pechiney, Arcelor, Lafarge, Technip, Alcatel, Alstom, etc.) du fait de l’absence de fonds de pension en mesure d’apporter des financements à long terme en fonds propres. Ceux qui restent français investissent de moins en moins dans le pays.

Un problème de profitabilité

Nos coûts de production sont nettement plus élevés que ceux de l’Italie et de l’Espagne, alors que nos productions, en dehors de l’aéronautique et du luxe, se situent dans les mêmes gammes. Nous avons l’industrie la moins robotisée des pays développés. Pour 10 000 salariés dans le secteur manufacturier, nous avons 126 robots, contre 160 en Italie et en Espagne, 270 en Allemagne et au Japon, et 550 en Corée. Les investissements dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont deux fois plus faibles en France que dans la zone euro et trois fois plus faibles qu’aux Etats-Unis.

Que faire ? Les entreprises françaises souffrent d’une profitabilité durablement plus faible que leurs concurrentes. Sur une longue période, leur taux de marge varie autour de 32  %, quand celui de l’ensemble des entreprises de la zone euro hors France est de 43  %, soit un tiers de plus. Le gouvernement a bien annoncé une baisse du taux de l’impôt sur les sociétés à 25  %, mais pour 2022. Il n’y a pas d’annonce sur la baisse des impôts à la production (contribution économique territoriale, taxes foncières, taxes sur les salaires, etc.), qui sont plus élevés que chez nos voisins (3  % du PIB en France contre 0,3  % du PIB en Allemagne, par exemple). Il faut donc changer de braquet.

Une stratégie volontariste visant à organiser une montée en puissance rapide de nos industries robotique, informatique et d’édition de logiciels et à favoriser le rééquipement de notre système productif en robots industriels modernes et en imprimantes 3D doit être mise en place afin d’améliorer simultanément notre compétitivité-coût et notre capacité d’innovation de produits. Les sommes nécessaires pour accélérer la modernisation et le redéploiement de notre économie dans ce domaine sont relativement réduites, de l’ordre de 3 milliards d’euros par an pour une initiative robotique et logicielle fortement centrée sur l’intelligence artificielle, avec un volet d’impression 3D. Soit un tiers du coût de la suppression de la taxe d’habitation, qui va surtout alimenter les importations ! Les pays les plus robotisés sont ceux qui ont les taux de chômage les plus faibles, à l’inverse de tout ce que l’on raconte en France.

La Chine, qui s’affirme chaque jour davantage comme l’autre géant stratégique et industriel mondial avec les Etats-Unis, a parfaitement compris l’impact de la robotisation des processus industriels pour améliorer la productivité de ses travailleurs. Les ventes de robots en Chine ont représenté près de 30  % des 294 000 unités vendues dans le monde en 2016. Le pays s’est lancé en 2015 dans un plan de numérisation de son industrie intitulé  » Made in China 2025 « , avec pour objectif de porter la part de robots produits localement à plus de 50  %, contre 30  % actuellement.

La France doit lancer en urgence un plan  » Made in France 2025  » de rééquipement de toutes ses branches industrielles et agroalimentaires, afin de monter en gamme et en qualité pour redevenir une machine à exporter et à créer les emplois qualifiés qui généreront des emplois de services et réduiront sensiblement le chômage structurel qui mine notre tissu social. Le temps des discours et des effets d’annonce est terminé. Il faut bouger maintenant.

Après les « Panama papers », les « Paradise papers » lèvent le voile sur les pratiques d’optimisation fiscale. Christian Saint-Etienne est l’Invité des Echos et répond aux questions d’Olivier Harmant, ce vendredi 10 novembre 2017.

PARADISE PAPERS : « Il y a un vrai problème. Ceci étant, les Etats n’ont-ils pas organisé leur impuissance ? C’est la vraie question, considère Christian Saint-Etienne. Si les Etats-Unis, l’Union européenne, et quelques autres puissances – éventuellement la Chine et le Japon – se mettaient d’accord pour tuer les paradis fiscaux, ce serait terminé en quelques jours. Donc, en réalité, toutes ces puissances permettent le développement de ces paradis fiscaux. »

MESURES : Quelles mesures faut-il mettre en place pour lutter contre les paradis fiscaux ? « Il faut au moins un accord entre l’Europe, les Etats-Unis et le Japon, puisque ce sont les grandes places financières mondiales. Ce qu’il faut, c’est interdire à toutes les sociétés qui ont leur siège dans ces trois blocs de pays d’avoir des filiales dans des paradis fiscaux, avec des amendes ou des peines de prison extrêmement élevées concernant la totalité du conseil d’administration et des dirigeants de ces entreprises. […] En réalité, les Etats font des déclarations par-devant, mais, par-derrière, ont laissé, ces trente dernières années, prospérer ces paradis fiscaux », considère Christian Saint-Etienne.

REFORME DE LA FORMATION : Il faut « sortir l’apprentissage de l’Education nationale et l’instituer en filière d’apprentissage comparable à la filière de l’enseignement agricole »,estime Christian Saint-Etienne. La réforme « doit avoir pour objectif de doubler le nombre d’apprentis en France ».

Les Echos – 27/10/2017

Ne rognons pas l’indispensable projet de supermétro autour de Paris pour des raisons budgétaires. La perte serait considérable pour la croissance de demain.

La croissance est repartie en France pour au moins deux ou trois semestres et se met en place une politique de réformes pour en garantir la pérennité. Tout n’est pas parfait, mais le train s’ébranle ! Il ne peut accélérer sans une dimension clef de la croissance : les territoires.

La croissance des pays modernes s’enracine dans des territoires bien gouvernés entraînés par des métropoles dynamiques. Trois métropoles sont les locomotives de la France : Paris, Lyon et Aix-Marseille-Provence.

Il y a maintenant presque dix ans que la politique du Grand Paris a été lancée par le président Sarkozy, sur une idée puissante de Christian Blanc. Consolider le renouveau de la région capitale, qui a souffert pendant de trop nombreuses années du syndrome de « Paris et le désert français », slogan d’inspiration vichyste, est vital car le Grand Paris produit 31 % du PIB national tout en ne recevant que 22% du revenu national : Paris produit des richesses qui sont redistribuées sur tout le territoire national.

Un investissement public ultra rentable

Le fleuron le plus tangible de cette politique de renouveau est le métro automatique ultraperformant du Grand Paris Express reliant les principaux clusters de développement de la région parisienne. Ses effets sur la croissance et l’emploi sont maintenant établis, avec 150.000 emplois créés à terme, entraînant un PIB additionnel de plusieurs dizaines de milliards d’euros par an et une recette annuelle considérable pour l’Etat, de quoi accélérer la baisse de l’endettement du pays. Cela en fait un des investissements publics les plus rentables de ce début du XXIe siècle en Europe et même dans le monde.

Le Grand Paris Express forme un tout et il serait dangereux pour la réussite de l’ensemble de vouloir le rogner pour le faire passer sous la toise budgétaire du respect des critères de Maastricht. Décaler ou pis supprimer une partie du projet n’apporterait qu’une modeste ressource, face à une perte considérable pour la croissance de demain et même l’emploi d’aujourd’hui.

On entend les bruits les plus fous, comme par exemple de repousser la réalisation de la ligne qui permettra de relier Roissy au centre de Paris, au motif que le CDG Express suffirait, avec un RER B amélioré, à écluser le trafic du corridor nord de Paris. C’est totalement méconnaître qu’à l’horizon 2025 les entrées nord de Paris seront complètement congestionnées, au point que même le CDG Express, la ligne 17 Roissy-Paris et un RER amélioré ne suffiront pas à écouler le trafic prévisible.

Mauvais signal

Même réflexion pour la ligne Orly-Versailles, celle qui va desservir Saclay et la plate-forme industrielle de Guyancourt. C’est également une ligne de très forte rentabilité économique, quand on considère les espoirs de développement placés dans Saclay. Les idées les plus stupides fleurissent en laissant penser que les nouvelles technologies de transport vont pouvoir permettre de faire l’économie d’un métro.

Ne pas faire la ligne de Saclay au plus vite, c’est tuer les atouts de ce site dans la concurrence mondiale pour les talents, c’est anéantir les chances de Paris dans sa candidature à l’Exposition universelle de 2025 , c’est pousser les grandes entreprises de la zone à se localiser à Singapour ou ailleurs, c’est perdre des dizaines de milliers d’emplois, c’est tout simplement enfermer définitivement les travailleurs et étudiants d’aujourd’hui dans des embouteillages insupportables.

C’est aussi donner un très mauvais signal sur la scène internationale, celui d’une France défaisant en 2017 un projet qu’elle aura mis dix ans à construire, pour faire quelques économies d’un jour qui détruiront des richesses massives pour toujours. Ne noyons pas le Grand Paris Express dans les faux raisonnements archaïques de ceux qui se complaisent dans le déclin du pays.