Presse

CSEFig210614-ILLLe Figaro – 21 juin 2014

L’auteur, professeur titulaire de la Chaire d’économie au Cnam, insiste sur l’urgence d’une coordination des politiques économiques entre les pays du Nord et ceux du Sud.

Le cœur de la crise de la zone euro est lié à la fin de la circulation de l’épargne du nord vers le sud de la zone dans la mesure où les banques du Nord n’ont plus voulu prêter aux États et aux banques des pays en crise en 2009-2010. Les pays du Sud ont dû comprimer leur demande interne afin d’éliminer un déficit de leur balance courante qui n’était plus finançable. Or, pour que ces pays retrouvent la croissance sans retomber dans le déficit extérieur, ils doivent pouvoir exporter davantage, ce qui suppose de développer l’industrie exportatrice. Progressent-ils dans cette direction ?

De fait, si l’on prend la capacité de production manufacturière des pays périphériques (quatre du Sud : Espagne, Italie, Portugal, Grèce et Irlande), elle a baissé de 20 % de 2008 à 2013, contre 15 % en France (et une hausse de 20 % en Allemagne). La France échappe pour l’instant à son inclusion dans le Sud du fait de la mansuétude des marchés qui continuent à financer son déficit extérieur (jusqu’à quand ?).

Donc, les pays du Sud et la France sont condamnés à une croissance lente pour reconstituer leurs capacités de production exportatrice. Mais cette longue période d’ajustement s’accompagne d’un coût social et politique considérable dans la mesure où les pays du Sud ont vu leur niveau de vie relatif à celui de l’Allemagne baisser de 20 % de 2007 à 2013 tandis que l’émigration des talents de ces pays vers l’Allemagne s’accroît. Jusqu’à quand un tel divorce de perspectives entre le Sud et le Nord de la zone euro pourra-t-il être toléré ? Et que faudrait-il faire pour arrêter le massacre ?

Les économistes et l’Histoire montrent qu’il ne peut pas y avoir de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique dans une zone monétaire. Il faudra donc construire un gouvernement économique au sein de la zone si l’on veut éviter la récurrence des crises. Un tel gouvernement n’a rien à voir avec la gouvernance punitive qui s’est mise en place depuis 2010. Le gouvernement économique est l’optimisation des politiques monétaire, budgétaire et de change pour atteindre la croissance non inflationniste la plus forte possible. La gouvernance punitive, imposée par l’Allemagne et la Commission européenne, est un ensemble de normes et sanctions enserrant la politique budgétaire des États mais sans objectif d’optimisation des instruments de la politique économique.

Le gouvernement économique de la zone euro doit être complété par la création d’un budget de la zone de 3 % du PIB concernant les politiques de recherche et développement et d’innovation, d’enseignement supérieur et d’infrastructures physiques, énergétiques et numériques de la zone, et par une coordination des politiques fiscales et sociales des pays membres de la zone instaurant des minima fiscaux et sociaux dans ces pays (par exemple, le taux d’impôt sur les sociétés ne doit pas être inférieur à 20 % dans chacun des pays). Pour être clair, il doit y avoir coordination sur la base de taux minima et non harmonisation avec des taux uniques. Le budget de l’Union européenne serait alors plafonné à 1 % du PIB (dont 35 % des dépenses affectées à la politique agricole commune).

Si cette évolution institutionnelle de la zone euro n’intervient pas rapidement et si la France ne retrouve pas un minimum de crédibilité économique et politique en opérant de vraies réformes permettant de reconstruire sa capacité industrielle exportatrice, un retour des tensions en zone euro est plus que probable.

De façon étrange et fascinante, le sauvetage durable de la zone euro dépend de la capacité de la France à se réformer intelligemment, en accordant la priorité absolue au redéveloppement d’une puissante industrie exportatrice, et de la capacité de l’Allemagne à accepter une évolution des institutions de la zone. Est-ce pensable à bref délai ? C’est la question à 10 000 milliards d’euros qui s’impose aux politiques européens, et notamment aux Français et aux Allemands. L’avenir est décidément excitant !

CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE

RefTerri-ILLLes Echos – 11/06/2014

Le président de la République a donc décidé d’accélérer la réforme territoriale pour réduire la dépense publique afin de gagner en efficacité. Les économies attendues de la réduction du nombre de régions métropolitaines de 22 à 14 et de la suppression de la clause de compétence générale des départements et des régions sont de l’ordre de 10 à 12 milliards d’euros au bout de cinq à sept ans si le lancement du processus est réussi. L’enjeu est donc important quand l’objectif de la réforme globale des finances publiques est de ramener progressivement la croissance en volume de la dépense à un demi-pourcent par an.

Mais ce serait une grave erreur de réduire la réforme territoriale à une simple chasse aux gaspillages, si nombreux et insupportables que soient ces derniers. Car avec ce seul objectif, la mutation en cours peut se limiter au maniement d’une hache en partie à l’aveugle.

Or l’objectif de réduction de dépense, si pertinent soit-il, doit être second par rapport à la nécessaire relance de la croissance économique afin de réduire le chômage. Mais comment la réforme territoriale peut-elle créer des emplois marchands à forte valeur ajoutée ?

Le monde connaît une mutation majeure depuis les années 1980, avec une accélération foudroyante depuis le milieu des années 1990, marquée par la troisième révolution industrielle dont l’informatique structure la grappe d’innovations de rupture. Nous sommes entrés dans une économie entrepreneuriale de la connaissance qui met l’entrepreneur au coeur du processus de création de richesses en sa capacité d’assembler les compétences des chercheurs et des ingénieurs, et les financements et l’expérience des capitaux-risqueurs. Mais, simultanément, se développe une économie de l’informatique, d’Internet et des logiciels en réseaux qui s’appuie sur les progrès foudroyants de la microélectronique. L’ensemble de ces transformations provoque l’avènement de l’« iconomie » entrepreneuriale.

Or l’iconomie entrepreneuriale se développe essentiellement dans les métropoles et les territoires connectés, fiscalement et socialement accueillants pour les chercheurs, investisseurs et entrepreneurs. La réforme territoriale doit donc d’abord faire émerger des métropoles agiles et agréables à vivre opérant dans des territoires apportant tous les ingrédients nécessaires au développement de l’iconomie. En créant ces métropoles et ces territoires, la réforme territoriale facilitera les économies nécessaires permettant de réduire la dépense publique, mais en accélérant le processus de croissance plutôt qu’en le bloquant. Le critère clef de la réforme, dans les regroupements et découpages, doit donc être l’essor de l’iconomie, la baisse de la dépense en découlant, alors que l’inverse n’est pas vrai : un mauvais découpage peut bloquer le développement de l’iconomie. Ce sont des critères économiques et industriels qui doivent guider la réforme plutôt que des critères administratifs, qui ne sont importants qu’en accompagnement d’un découpage qui doit être d’abord « iconomique » et stratégique.

Dans ce contexte, il faut structurer le territoire autour de trois réseaux de métropoles : le premier est constitué du Grand Paris de 12 millions d’habitants, qui produit 29 % du PIB de la France et ne reçoit que 22 % des revenus nationaux, faisant de Paris un moteur de production et de redistribution vers les autres territoires. Le deuxième devrait comprendre une métropole ou réseau métropolitain de rang européen pour chacune des 13 régions métropolitaines continentales (hors Corse) qui émergent du processus de réduction au même nombre de régions (hors Ile-de-France, qui devrait elle-même grandir). Le troisième devrait comprendre une cinquantaine de grosses intercommunalités maillant le pays au plus près des territoires. Chaque métropole doit s’organiser pour favoriser les interactions entre chercheurs, entrepreneurs, ingénieurs et capitaux-risqueurs pour que tous les territoires puissent entrer dans l’iconomie.

Or, la réforme territoriale de François Hollande résulte d’un regroupement politiquement acceptable des régions et non d’une action stratégique fondatrice d’un nouvel essor de l’économie française. Tout n’est pas perdu, mais une occasion historique de modernisation est ratée.

Christian Saint-Etienne

LS-CSE-210514-ILLLE DÉBAT LOUIS SCHWEITZER/CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE

PROPOS RECUEILLIS PAR GHISLAIN DE MONTALEMBERT – Le Figaro Magazine – 17 mai 2014

A l’heure où se joue l’avenir d’Alstom, convoité par l’américain General Electric et l’allemand Siemens, Louis Schweitzer et Christian Saint-Etienne analysent les raisons de l’affaiblissement de notre industrie.

Le démantèlement d’Alstom est-il le symbole du déclin industriel français ?

Christian Saint-Etienne – Les difficultés d’Alstom résultent d’erreurs stratégiques commises dans les années 90 par la direction du groupe. Ses responsables, convaincus à l’époque, à l’instar de Serge Tchuruk, qu’il fallait évoluer vers des entreprises sans usines, ont opéré des choix dont le groupe paye aujourd’hui le prix. Vouloir séparer la production, la recherche et le management de l’entreprise était une aberration. La compétitivité est une notion globale : elle résulte de l’association étroite de ces trois pôles. Alstom l’a oublié à ses dépens. La facture est lourde : en 1998, le groupe réalisait au moins le double du chiffre d’affaires de Samsung ; aujourd’hui, ce n’est plus qu’un cinquième.

Louis Schweitzer – Je suis d’accord avec vous : éclater les centres de décision, de recherche et de production des entreprises aux quatre coins de la planète n’est pas une solution viable. Alstom est un échec. Une entreprise doit avoir un cœur, une nationalité. Je ne connais pas de vraie multinationale. Coca-Cola ou IBM, bien qu’implantées dans le monde entier, restent des entreprises américaines.

Quel conseil donneriez-vous à Patrick Kron ?

Louis Schweitzer – Il faut opter pour la solution offrant le plus de garanties au maintien des activités présentes en France. Or il n’est pas certain qu’un rapprochement avec Siemens soit optimal de ce point de vue. Très souvent, le voisin le plus proche est celui avec lequel on est le plus en concurrence. Quand j’ai pensé que Renault avait besoin de nouer une alliance pour se développer, j’avais deux priorités en tête. Premièrement, il me semblait essentiel de privilégier une solution dans laquelle la France occuperait une position dominante : il n’était pas question de faire de Renault un junior partner ! Seconde priorité : trouver un constructeur asiatique – Nissan était le partenaire idéal – car un mariage avec un européen aurait généré des doublons et conduit tôt ou tard à un massacre industriel et social. Beaucoup préconisaient à l’époque de fusionner Renault et PSA. Cela aurait été un désastre. Nous aurions donné naissance à un groupe purement européen qui, à terme, aurait été condamné.

Christian Saint-Etienne – Une alliance avec Siemens conduirait, j’en suis également convaincu, à des doublons en Europe alors que la croissance est en Asie et aux Etats-Unis. Un bain de sang serait inévitable, d’autant qu’Alstom France conçoit les mêmes produits que Siemens en Allemagne. Je préconiserais plutôt de discuter avec General Electric, en imposant aux Américains d’installer un certain nombre de centres mondiaux dans l’Hexagone et d’y maintenir les activités de recherche, tout en posant comme contrainte que, comme dans le cas de PSA avec Dongfeng, l’Etat prenne 35 % du capital du nouvel ensemble, au moins pour un moment.

Avec quel argent ? Les caisses de l’Etat sont vides. La France a-t-elle encore les moyens de ses ambitions en matière de politique industrielle ?

Christian Saint-Etienne – La France peut emprunter 50 milliards d’euros demain matin sur les marchés si c’est pour faire des investissements intelligents dans des entreprises compétitives. Alstom n’est pas un canard boiteux : si GE s’y intéresse, c’est pour l’intégrer dans sa stratégie de développement mondial. L’Etat ne ferait sans doute pas une mauvaise affaire !

Louis Schweitzer – L’obstacle, comme vous le rappelez, n’est pas forcément financier, mais plutôt à mes yeux d’ordre réglementaire : en Europe, il y a moins de garde-fous nationaux qu’aux Etats-Unis, au Japon ou en Chine. N’empêche : l’Etat n’a pas le droit d’être indifférent au sort de ses fleurons industriels. La politique industrielle est d’abord l’affaire des entreprises, mais c’est un sujet qui intéresse l’ensemble de la collectivité nationale. Quand une entreprise passe sous contrôle étranger, cela crée une dynamique négative pour le pays. Le patriotisme économique est très fort chez nombre de nos partenaires économiques. Nous ne devons pas hésiter, nous aussi, à défendre nos intérêts avec vigueur, dès lors qu’ils sont menacés. Regardez comme la classe politique britannique s’est emparée du dossier AstraZeneca, convoité par l’américain Pfizer. Après avoir entendu les déclarations de ce dernier, et compris que ses promesses ne garantissaient en rien la préservation des emplois et le maintien des centres de décisions en Grande-Bretagne, elle tire aujourd’hui la sonnette d’alarme.

Faut-il tout faire pour conserver une industrie tricolore puissante ?

Louis Schweitzer – Nous avons besoin de notre industrie, c’est une évidence. Celle-ci représente beaucoup plus pour un pays que les 13 ou 15 % de l’activité économique que l’on qualifie d’industrielle, nombre de services dépendant de l’importance du développement industriel. Il n’y a pas dans le monde de puissance économique qui ne soit une puissance industrielle. Même la Suisse est une place industrielle de premier plan, alors même que les coûts de production, les salaires notamment, y sont beaucoup plus élevés qu’en Allemagne ou en France.

Le fait que l’on ait besoin d’un dialogue constant entre l’Etat et les entreprises, si l’on veut développer une industrie puissante, est également pour moi une évidence absolue. En Allemagne, ce dialogue est permanent, je l’ai vu fonctionner de façon admirable dans le secteur automobile. Nous avons créé en France un commissariat général à la stratégie et à la prospective qui a vocation à être un lieu de dialogue intelligent, stratégique et national, un peu à l’image de ce que pouvait être le commissariat général au Plan dans le passé, mais sans l’idée de la planification. Sachons utiliser cet outil !

Christian Saint-Etienne – Contrairement à vous, monsieur Schweitzer, je pense que l’importance de l’industrie n’est pas, en France, une évidence. Le dernier point haut de l’industrie française, c’est 1998. Depuis quinze ans, la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB français a baissé de plus de 30 %. Dans le même temps, la part des exportations françaises dans les exportations mondiales a chuté de 45 %… Ces chiffres traduisent l’effondrement de notre appareil industriel. Dans les années 90, l’industrie est devenue secondaire aux yeux des décideurs. L’idée, totalement fausse, que l’on allait vers un monde postindustriel et post-travail s’est imposée dans les esprits, et avec elle la nécessité de partager le travail par le biais de la mise en place des 35 heures. Rappelons d’ailleurs que la première loi sur la réduction du temps de travail a été conçue par la droite, c’est la loi Robien de 1996. La gauche a simplement systématisé cette idée aberrante qui était dans l’air. Les 35 heures ont posé d’énormes problèmes de management et de coût aux entreprises. Et lorsque les usines ont commencé à fermer par centaines, personne n’a su apporter une réponse de fond au problème. On s’est contenté d’accompagner les fermetures, par le biais d’un traitement social coûteux.

Tout ceci relève d’une erreur manifeste. Car l’industrie est au cœur de l’économie. Elle est le moteur des services à forte valeur ajoutée (avocats, comptables, publicité, marketing…), mais aussi des exportations : 80 % des exportations mondiales, hors énergie et matières premières, concernent des produits industriels. Si la France accuse un déficit commercial aussi important aujourd’hui, c’est parce qu’elle a laissé filer son appareil industriel. Nous sommes passés à côté de ce que j’appellerai la troisième révolution industrielle : celle de l’informatique, dans les années 80, à l’origine d’une transformation totale du système économique. A l’époque où il aurait fallu encourager l’émergence de nouvelles entreprises, on les a au contraire assommées d’impôts, de charges sociales et de réglementations à contre-courant, destinées à partager les emplois de la deuxième révolution industrielle.

Comment restaurer la compétitivité des entreprises françaises ?

Christian Saint-Etienne – L’effondrement de la profitabilité de nos entreprises est un vrai problème. Le taux de marge moyen de l’entreprise France est, depuis dix ans, inférieur d’un tiers à ce qu’il est en Allemagne, mais aussi en Italie du Nord, en Angleterre, aux Etats-Unis et depuis peu, en Espagne. Que faire ? Si l’on veut reconstruire une industrie puissante, il faut s’appuyer sur nos points forts : l’entrepreneuriat, nos ingénieurs qui sont parmi les meilleurs au monde, notre capacité d’épargne qui sert aujourd’hui à financer nos déficits… Créons des fonds de pension pour financer notre industrie à long terme.

Louis Schweitzer – Je suis en désaccord avec vous sur ce point. Les fonds de pension, notamment dans le monde anglo-saxon, ont des vues trop court-termistes. Ils sont exclusivement tournés vers la valeur actionnariale immé­diate, beaucoup étant gérés selon le principe de la sur-performance par rapport à tel ou tel indice boursier. Je ne les vois pas soutenir une politique industrielle de long terme. En France, la fragilité n’est pas tant le manque d’épargne mais le fait que celle-ci, en vertu d’un certain nombre de règles, ne s’oriente pas suffisamment vers l’investissement productif.

Christian Saint-Etienne – Il faut mettre en place des incitations fiscales. A partir du moment où l’on considère que l’industrie est un élément de survie de la France, pourquoi ne pas sortir les actions de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – au même titre que les œuvres d’art, et d’une façon plus générale, tout ce qui est investi à long terme dans le secteur productif ? Je plaide depuis plusieurs années pour la création de fonds de production. De même, il semblerait légitime que le taux de l’impôt sur les sociétés (IS) soit ramené à 25 %. Ce serait un signal fort envoyé aux investisseurs mondiaux, tendant à démontrer que la France redevient un pays où l’on peut investir à long terme. Surtout si c’est la gauche qui le fait ! Pourquoi ne pas inscrire la stabilité fiscale dans la Constitution ? La France doit corriger son image d’enfer fiscal, social et réglementaire. Il faut également faire oublier le climat antipatrons qui a sévi dans l’hexagone en 2012 et 2013… Tout ceci, amplifié par la presse anglo-saxonne, a eu un effet déplorable sur notre image à l’étranger.

Louis Schweitzer – Sur le plan fiscal, je suis convaincu qu’il faut traiter différemment l’argent investi dans l’avenir et celui qui ne l’est pas. En ce qui concerne l’impôt sur les sociétés, je constate que nous avons affaire à un impôt d’une extrême complexité, dont les grandes entreprises savent d’ailleurs bien tirer parti, contrairement aux plus petites entités. Le système est trop compliqué, donc pas efficace. Il faudrait le réformer, en suivant l’exemple alle­mand où le taux moyen a été abaissé et où beaucoup de petites exonérations ont disparu. Le produit n’a pas beaucoup baissé, tandis que l’impôt est devenu plus équitable et mieux compris.

Vous avez raison de plaider en faveur de la stabilité fiscale. Il faut des règles du jeu claires, et pas seulement en matière fiscale. Le crédit impôt-recherche est par exemple une mesure excellente et essentielle, mais pour garantir son efficacité, il faut que la règle soit absolument stable, comme l’a préconisé Louis Gallois dans son rapport remis au Premier ministre en 2012. Quand une entreprise décide de lancer un plan de recherche, ou de localiser un centre de recherche dans un pays, elle s’interroge avant tout sur la stabilité des règles du jeu.

La politique industrielle, à vous entendre, est une œuvre de longue haleine. Or, aujourd’hui, le gouvernement donne parfois l’impression d’agir dans l’urgence, voire la précipitation.

Louis Schweitzer – Ce que l’on voit, ce sont les incendies. Mais la réalité est une succession d’actions de long terme qui, dans le cadre d’un dialogue constructif et stratégique mené au niveau national, permettront de faire émerger l’industrie de demain. Le fait que des start-up naissent aujourd’hui de la recherche universitaire est par exemple un phénomène totalement nouveau, fruit des efforts menés pour rapprocher le monde de la recherche de celui des entreprises. Mais ce n’est pas visible – Alstom fait les gros titres !

Xerfi Canal présente l’analyse de Christian Saint-Etienne, économiste et professeur au CNAM Le pire des services à rendre à l’Europe est d’en dire du bien aveuglément comme un cabri européiste. Car si les acquis de la construction européenne sont considérables depuis l’appel de Robert Schuman du 9 mai 1950, l’Europe est aujourd’hui malade de son impuissance politique. Si elle pèse 23% du PIB mondial et 15% des exportations mondiales, devant les Etats-Unis, elle n’est qu’une masse inorganisée en puissance. Et cette impuissance caractérise aussi bien l’Union européenne (UE) que la zone euro. L’UE n’est pas un acteur majeur des dossiers stratégiques mondiaux. Elle ne joue qu’un rôle secondaire au Proche Orient, au Moyen Orient et en Extrême Orient et elle ne décide rien sans les Américains y compris pour les Affaires européennes. Quant à la zone euro, elle n’est qu’en convalescence après une crise gravissime de 6 années, et retrouvera à peine en 2014 son niveau de production de la fin de 2007. De plus, les divergences croissantes de niveau de vie (PIB par habitant) entre le nord et le sud de la zone euro sont inquiétantes pour l’avenir.

Europe210514-ILLChallenges – 7 mai 2014

Pour apporter de la cohérence à l’Union à 28 et à la zone euro, il faudrait constituer un noyau dur de neuf pays. Mais pour l’intégrer, il faut remplir trois conditions.

Je suis proeuropéen, mais je ne supporte plus depuis longtemps l’européisme consistant à dire que tout est bien, alors que notre continent est devenu le « ventre mou » du monde. Aujourd’hui, l’Union européenne est une masse, pas une puissance. Si elle pèse près d’un quart du PIB de la planète (en valeur), elle n’est qu’un acteur secondaire dans les dossiers stratégiques mondiaux. Par ailleurs, la zone euro est en convalescence après une crise gravissime qui a duré six années. Elle retrouve à peine son niveau de production de la fin de 2007. Enfin, les divergences de niveau de vie entre le nord et le sud de la zone euro sont inquiétantes pour l’avenir. Que faire ? Priorité principale : apporter de la cohérence à la zone euro. On sait qu’il ne peut pas y avoir de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique. Je milite pour la constitution d’un noyau dur, qui regrouperait les neuf pays du cœur du continent, soit 300 millions d’habitants. Il faudrait poser trois conditions pour y entrer. La création d’un gouvernement économique de la zone, si l’on veut éviter la récurrence des crises. La création d’un budget de la zone (qui, avec 2 à 5 % des PIB nationaux, gérerait la recherche et le développement, les infrastructures, les universités…). Troisième condition à l’entrée : encadrer la concurrence fiscale et sociale entre pays européens, qui est devenue insupportable, en instaurant des minima sociaux et fiscaux – taux minimal de TVA ou d’impôt sur les sociétés, par exemple.

Pour relancer l’Europe, il faudra également attaquer de front deux autres questions. La première est liée à la réciprocité dans le commerce mondial. L’excédent actuel de la balance courante de la zone euro ne signifie pas que les échanges sont économiquement et politiquement équilibrés avec les autres zones. Cet excédent résulte principalement de la grave crise économique européenne : avec un pouvoir d’achat en berne, nous achetons moins à l’extérieur. Dans le même temps, il n’y a pas de réciprocité dans les échanges : les marchés publics américains, chinois, russes ou brésiliens, notamment, ne sont pas aussi facilement accessibles pour les Européens que l’inverse. Il faut introduire la réciprocité, s’agissant des normes sociales, environnementales, et de l’accès aux marchés publics.

La seconde question est celle de la politique de la concurrence, qui est trop courtermi ste, qui n’intègre pas assez les nécessités du développement de technologies génériques européennes. Il ne s’agit pas de choisir les gagnants de la compétition industrielle, mais de s’assurer que l’Europe détient toutes les technologies-clés pour forger son avenir dans les secteurs qui comptent. Sortons d’un européisme factice pour aborder ces questions de front !

Le Nouvel Observateur – 28 avril 2014

Pour l’économiste Christian Saint-Etienne, faute d’investisseurs à long terme, l’Etat doit intervenir et entrer au capital des fleurons de l’industrie française. Interview.

Après Arcelor, Lafarge ou Péchiney, le rachat de la branche énergie d’Alstom fait ressurgir la question de la fragilité des grandes entreprises françaises. Au moment où l’économie frémit, la France est-elle armée pour faire face à la compétition mondiale ? Economiste, universitaire et professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, Christian Saint-Etienne décrypte le bras de fer qui s’engage. Interview.

Existe-t-il une fragilité spécifique des grandes entreprises françaises ?

– Dans le CAC 40, il y a 35 entreprises industrielles dont une vingtaine est très globalisée et solide. Une petite moitié est fragile, oui, à l’image de l’économie française. Que se passe-t-il avec Alstom ? C’est une entreprise avec un capital de technologies exceptionnel mais qui n’a pas les fonds propres pour se développer.

Le rachat d’Alstom intervient après d’autres comme Arcelor, Lafarge ou Péchiney. N’y a-t-il pas un mouvement plus large ?

– Ce n’est effectivement pas une première. Quelques groupes très internationalisés comme Suez sont suffisamment solides. Mais, même Suez, si l’Etat n’était pas actionnaire minoritaire, c’est une entreprise qui serait opéable.

Et à chaque fois ce sont des centres de décision économique qui quittent le territoire.

– C’est absolument clé. Quand une entreprise part à l’étranger, rapidement, les centres de décision sont rapatriés dans le pays de l’actionnaire majoritaire. Ensuite, on perd les centres de recherche et enfin on perd les centres de production.

Dans ce mouvement de reprise de fusions-acquisitions, la France semble toujours perdante. Cela se passe-t-il vraiment à sens unique ?

– Nous payons nos erreurs depuis 20 ans. La France n’a pas de fonds de pension, pas d’investisseurs de long terme. On vient de créer la BPI mais c’est un tout petit acteur. Il nous manque un gros acteur capable de prendre des tickets de quatre ou cinq milliards d’euros comme les fonds de pension anglo-saxons ou ceux qui se développent dans les pays émergeants. Ce phénomène avait été un peu atténué avec le fort développement jusqu’à la crise, en 2008. La France est un pays capitaliste sans capital.

Elle n’est donc pas armée face au frémissement du redémarrage économique ?

– C’est pour cela que, dans cette phase, je propose que l’Etat fasse la soudure. Il ne faut pas que l’Etat laisse partir une entreprise comme Alstom qui détient des technologies-clés pour l’avenir. Ce ne serait pas idiot d’adosser Alstom, qui est très européen, sur GE, qui est très international, mais il ne faut pas lui vendre ! On peut négocier avec GE mais en contrepartie il faut qu’il maintienne tous les centres de décision et de recherche en France. Pour cela, l’Etat doit prendre 35% de la société.

Mais l’Etat a-t-il les moyens de se lancer dans cette aventure ?

– Il faut qu’il les trouve ! Dans la dépense publique, l’essentiel c’est de la dépense sociale. A un moment donné, il faut faire des choix ! On a l’argent. Dans la période transitoire actuelle, il faut à la fois réduire la dépense publique comme le propose Manuel Valls et faire des opérations en capital. D’ailleurs, elles rentrent dans la dette publique mais pas dans le déficit ! Si la France investit dans Alstom au même prix que Général Electric, la Commission européenne n’a rien à dire. L’Etat sera obligé d’emprunter pour revenir dans Alstom mais il faut le faire car c’est l’avenir de la France qui se joue.

Le gouvernement a donc bien une marge de manœuvre ?

– Oui, sur des dossiers où on n’investit pas à vide. Là, il y a un vrai capital technologique, une vraie boîte. C’est d’ailleurs bien pour ça que GE et Siemens s’y intéressent. On ne parle pas d’un canard boiteux. Alstom n’est pas au bord du dépôt de bilan. C’est juste une entreprise qui est trop petite pour développer son potentiel au plan mondial.

Cette faiblesse n’est-elle pas générale aux grandes entreprises françaises ?

– Il faudrait qu’elles puissent faire des augmentations de fonds propres pour investir, racheter d’autres boîtes.

Comment expliquer ce manque d’investissement dans les grandes entreprises en France ?

– Les Français préfèrent la terre et la pierre aux actions. Il y a eu des périodes où il y a eu un peu plus d’actionnaires mais, dès qu’il y a eu la crise, beaucoup de gens ont vendu leurs actions et ne sont pas revenus. C’est comme ça, il faut l’accepter. Nous avons d’autres talents. Il faut donc que ce soit l’Etat qui développe massivement la BPI, par exemple. Il y a 200 milliards d’euros à la Caisse des dépôts pour le Livret A, on peut très bien en utiliser 30 ou 40 pour investir dans des actions. Ce sont des décisions stratégiques : il faut y aller, sinon, on va se retrouver à poil.

Propos recueillis par Louis Morice – Le Nouvel Observateur