Christian Saint-Etienne était l’invité de l’émission « Le Grand Dossier » sur LCI ce dimanche 4 octobre 2026.
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Atlantico – 28/09/2026
Sébastien Lecornu a annoncé un effort budgétaire de 54 milliards d’euros pour le budget 2027, un chiffre déjà revu à la hausse par rapport aux 30 milliards initialement évoqués. Mais pour une partie des économistes, ce montant reste très en deçà de ce qu’exige l’état réel des finances publiques françaises.
1. Les 54 milliards du gouvernement sont un chiffre gonflé. Il est calculé par rapport à un tendanciel (ce que seraient les dépenses si rien n’était fait), pas par rapport à une baisse réelle des dépenses. La réduction effective du déficit visée est bien plus modeste que ce chiffre ne le laisse penser.
2. Anthony Morlet-Lavidalie plaide pour un ajustement de 120 milliards concentré sur 2 à 3 ans plutôt qu’étalé sur 5 à 7 ans, un rythme long qu’il juge jamais tenu par la France et politiquement intenable. Christian Saint-Étienne, lui, chiffre le besoin à environ 40 milliards par an, sans se prononcer sur un horizon de 2-3 ans contre 5-7 ans : pour lui, la condition n’est pas la rapidité mais l’ampleur des réformes structurelles (retraites, chômage, dépenses des collectivités) qui rendent ce montant crédible.
3. Un tel choc suppose une majorité forte à l’Assemblée nationale, condition qu’aucun des deux n’estime réunie aujourd’hui : le précédent de la chute du gouvernement Bayrou sur un ajustement de 44 milliards illustre la fragilité politique de tout effort de cette nature.
4. Sur la Banque centrale européenne : elle dispose d’un instrument déjà prévu, l’instrument de protection de la transmission de la politique monétaire, qui lui permettrait d’acheter des titres français pour faire baisser les taux si la France était jugée « injustement attaquée » par les marchés. Mais tant que la France ne mène pas de réformes structurelles crédibles, la BCE la considère comme justement attaquée, et n’interviendra pas.
Le gouvernement, après avoir laissé filtrer un chiffre de 30 milliards, nous a dit la semaine dernière que ce serait finalement 54 milliards d’économies, ce qui est déjà en soi une petite révolution pour résorber un déficit. Mais vous, dans le scénario que vous défendez, c’est pourtant un ajustement de 120 milliards, pour éviter que la charge de la dette n’atteigne 4% du PIB en 2030. Comment expliquez-vous un tel écart entre votre évaluation et celle du gouvernement ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Pour commencer par le commencement, il faut avoir en tête notre point de départ, qui est aujourd’hui extraordinairement dégradé. Nos finances publiques sont dans un état que l’on peut qualifier de catastrophique, avec un déficit public qui devrait être autour de 5,4% du PIB en 2026. L’objectif premier, pour éviter un risque de crise financière, c’est de reprendre le contrôle de nos finances publiques. Sur la tendance actuelle, la dette publique augmente d’à peu près 3,2 points de PIB par an, ce qui est insoutenable très longtemps.
L’effort à faire collectivement, pour que le taux d’endettement n’augmente plus, c’est réduire le déficit public de 120 milliards d’euros. La vraie question, c’est la vitesse de l’ajustement. Il existe deux écoles : une majorité d’économistes plaide pour un effort progressif sur cinq à sept ans, Olivier Blanchard lui-même proposait récemment, dans les colonnes du Monde, un ajustement en sept ans, mais je m’y oppose pour deux raisons. Premièrement, la France n’a jamais tenu un plan budgétaire pluriannuel, elle promet toujours mieux et fait toujours moins bien.
Deuxièmement, il y a un problème d’économie politique, annoncer cinq ans de consolidation revient à promettre cinq ans de pluie, ce que les ménages ne peuvent pas accepter longtemps. Je pense qu’il vaut mieux un plan très dur mais sur trois ans, quitte à faire un peu de casse, pour ensuite dire à la population que l’effort est fait et repartir du bon pied. J’ajoute qu’il faut comprendre ce que représentent vraiment les 54 milliards du gouvernement, ce chiffre est gonflé, car calculé par rapport à un tendanciel, c’est à dire ce que seraient les dépenses si on ne faisait rien. La réduction réelle du déficit proposée est loin d’être aussi massive que ce chiffre le laisse penser.
120 milliards ou 150 milliards selon Gabriel Attal ? Un ajustement aussi massif est-il tenable, selon vous, sans un accompagnement de la Banque centrale européenne, d’une manière ou d’une autre ?
Christian Saint-Étienne : Il y a deux sujets. D’abord l’ordre de grandeur : puisque nous sommes à deux doigts du mur, il faut environ 40 milliards d’euros d’ajustement par an. Dans les 54 milliards annoncés par le gouvernement, il y en a en réalité plutôt 30. Il faudra sans doute poursuivre cet effort année après année, car nous aurons encore des surprises. Mais le point clé, c’est que cet ajustement ne peut pas se faire sans des réformes absolument massives. Les 40 milliards par an resteraient une chimère si l’on ne recule pas l’âge de départ à la retraite à 64 ans avec 44 ans de cotisation, voire à 65 ans.
On peut prévoir des aménagements pour les carrières longues ou pénibles, mais cet ajustement sur les retraites est indispensable : tous les autres pays européens sont à 67 ans et se dirigent vers 68, un minimum de 64 ans en direction de 65 s’impose donc pour nous aussi, puisque nous combinons également une durée de cotisation. L’idéal serait d’atteindre 65 ans avec 44 ans de cotisation d’ici 2030, et il faut le voter. Le deuxième point, c’est qu’il faut aligner les règles de l’assurance chômage sur celles de l’Allemagne, c’est à dire non pas un jour de prestation pour un jour cotisé, mais deux jours de cotisation pour un jour de prestation, comme chez nos voisins. Il faut aussi plafonner strictement, en valeur nominale, tous les budgets des agences de l’État ainsi que les transferts de l’État aux collectivités locales. Pour que ces 40 milliards soient crédibles, il faut donc un plan d’ensemble, ce qui suppose une majorité forte à l’Assemblée pour le faire voter, c’est le préalable absolu. Si l’on présente un plan aussi sérieux, avec les réformes que je viens d’évoquer, les marchés s’ajusteront d’eux-mêmes. Nous aurions néanmoins besoin d’une aide temporaire de la Banque centrale européenne, qu’elle ne nous accordera pas, en raison de la faiblesse politique actuelle de sa présidente au sein du Conseil des gouverneurs, qui n’a pas l’envergure nécessaire pour porter une telle décision. Un dirigeant de la stature de Mario Draghi nous aurait aidés. La présidente actuelle de la BCE quittera ses fonctions, en principe à l’automne 2027, et il faudra alors un profil de cette envergure pour lui succéder.
Le gouvernement n’a pas de majorité. L’an dernier, le gouvernement Bayrou est tombé parce qu’il proposait 44 milliards d’ajustements, motion de censure, on connaît la suite. Alors comment un choc de 120 milliards, même si c’est sur trois ans, a-t-il le début d’une chance d’être adopté dans ce contexte ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Je pense déjà que ce sera au prochain locataire de l’Élysée de porter cela, pas à la mandature actuelle. Avec le narratif que je défends, qui consiste à ne pas mentir sur l’ampleur de l’effort mais à dire clairement que c’est trois ans, pas une année de plus, et qu’ensuite viendra du ciel bleu, on est crédible et cohérent.
Ce qui bloque aujourd’hui, c’est l’exaspération des gens, parce que la crédibilité de la parole politique n’est plus au rendez-vous. Il faut une parole ferme, qui ne ment pas sur la réalité, oui ce sera dur, tout le monde devra passer à la caisse, mais cela durera trois ans et pas un an de plus, et ensuite on n’en parlera plus.
Votre scénario ne tient-il que si le futur président dispose d’une majorité à l’Assemblée ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Oui, vous avez raison, et historiquement c’est plutôt rare. Mais j’insiste, c’est la seule manière de s’en sortir. Si on continue les méthodes actuelles, avec un ajustement très étalé, on déprime la population sans qu’elle en voie le bout, et on dévie très vite de la trajectoire annoncée, ce qui condamne le pays à voir ses finances publiques se dégrader continuellement, jusqu’à l’amener aux portes de la crise financière.
Qui peut porter un tel projet ?
Christian Saint-Étienne : Je ne vois personne parmi ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. Ma prévision personnelle, que beaucoup de gens que je rencontre partagent, c’est qu’un consensus se dessine autour de l’idée que nous ne parviendrons pas à mener ces réformes, et que la situation va se dégrader fortement, l’écart de taux avec l’Allemagne pourrait grimper jusqu’à 200 points de base, jusqu’à des émeutes bien plus violentes que les manifestations que provoquerait la mise en œuvre du paquet de réformes que je propose.
Il faudra alors espérer que, dans cette débandade, la population prenne peur et se tourne vers quelqu’un qui est déjà là, comme De Gaulle l’était en 1938, mais que personne ne connaissait encore. Soit la France a encore de la chance et un tel profil sort de l’ombre, soit nous finirons comme la Grèce.
Quelles seraient les armes de la BCE pour nous accompagner ?
Christian Saint-Étienne : Ces armes reposent sur les programmes existants, qui permettent notamment à la BCE d’acheter les titres d’un pays lorsque l’évolution des marchés n’est pas conforme à la politique de cet État. Le nom officiel de ce dispositif est l’instrument de protection de la transmission de la politique monétaire. En dehors de quelques experts, presque personne ne sait qu’il existe. Sa définition exacte, c’est que la BCE peut acheter les titres d’un pays injustement attaqué.
Pourquoi ne le fait-elle pas aujourd’hui ? Parce que la BCE considère que la France est, à ce stade, justement attaquée : on voit bien que nous ne sommes pas capables de mener les ajustements nécessaires sur les retraites, le chômage et le reste. C’est ainsi que les choses sont perçues, à tort ou à raison, par les autorités monétaires et par l’Allemagne.
Et ça se traduirait par quoi concrètement ?
Christian Saint-Étienne : Concrètement, la BCE achèterait des titres d’État français, uniquement français, pendant une certaine période, pour faire baisser l’écart de taux avec l’Allemagne. C’est envisageable, c’est même prévu sur le papier, mais cela suppose la détermination politique de faire basculer notre image, de passer du statut de pays « attaqué à juste titre » à celui de pays « injustement attaqué ». Or, dans la vision du Conseil des gouverneurs et de l’Allemagne, c’est à juste titre que nous sommes attaqués aujourd’hui. C’est subtil, mais c’est ainsi que cela fonctionne.
La BCE nous permettrait-elle alors de retrouver des marges de manœuvre pour accompagner cet ajustement ?
Christian Saint-Étienne : A priori, ce paquet réglerait le problème sans même l’intervention de la BCE, car les marchés financiers mondiaux verraient qu’il s’agit d’un programme considérable, totalement crédible et cohérent. Mais si, malgré ce paquet, la prime de risque ne baissait pas suffisamment pour permettre le redéploiement de l’économie, alors oui, la BCE pourrait nous aider, car nous serions à ce moment-là considérés comme injustement attaqués, et elle pourrait acheter des titres français pour faire baisser les taux longs. Le seul fait qu’elle annonce qu’elle pourrait recourir à cet instrument ferait déjà baisser les taux.
Existe-t-il de la littérature et des scénarios sur les effets d’un tel ajustement de 120 milliards mené sur deux à trois ans ? Dans un contexte de croissance atone comme aujourd’hui, un choc de cette ampleur ne risque-t-il pas d’aggraver la situation, de provoquer une récession et d’engendrer d’autres problèmes ? Saurait-on en maîtriser les conséquences ?
Anthony Morlet-Lavidalie : Très clairement, on va abîmer l’activité, il ne faut pas se mentir, et on passera sans doute par des phases récessives. Mais les dégâts de court terme d’un plan d’ajustement très fort sont infiniment moindres que ceux d’une absence totale d’effort, ou que ceux d’un ajustement qu’on prétend étaler sur longtemps mais qu’on ne tient jamais.
Le parallèle avec le Portugal est très parlant, ce pays connaît une récession en 2012 quand son PIB s’ajuste, puis un rebond timide en 2013-2014, suivi d’années de forte croissance jusqu’en 2019, au point de rejoindre la trajectoire française alors que la France n’a pas connu ce moment de récession. Il faut accepter de dire à la population qu’on va régler l’addition maintenant plutôt que de continuer à se construire un avenir de déclassement prolongé.
Un plan d’une telle ampleur provoquerait forcément un choc récessif, c’est incontournable. Vous qui avez travaillé sur l’impact de la réforme des retraites, pouvez-vous faire un parallèle sur ce que cela pourrait nous coûter en termes de croissance à court terme ?
Christian Saint-Étienne : C’est très complexe. Je multiplie les conférences dans toute la France, et même en Europe, depuis trente ans, mais particulièrement depuis début septembre, où j’en ai déjà fait cinq ou six. J’y rencontre des chefs d’entreprise un peu partout, et je constate que, depuis deux ans, ils ne font plus que des investissements de renouvellement de leurs machines : plus aucun investissement de développement. Tout est à l’arrêt, parce que la France apparaît comme un pays « zombie » aux yeux des investisseurs et de la BCE.
Le jour où l’on mettrait en œuvre le programme que j’évoque, il y aurait un léger effet récessif à l’instant T, c’est vrai, mais assez limité, puisqu’en reculant l’âge de départ à la retraite, on augmente en même temps la force de travail. Surtout, le simple fait d’avoir été capable de mener une telle réforme, ce qui suppose un gouvernement politiquement fort, redonnerait confiance à tous les acteurs : les fonds de pension japonais se diraient qu’ils peuvent réinvestir dans la dette française, les trois cent mille chefs d’entreprise qui réalisent 80% du PIB marchand retrouveraient l’espoir et recommenceraient à investir, et les investisseurs étrangers reviendraient en France.
Ce n’est donc même pas certain que l’effet sur l’activité serait très marqué, d’autant que je ne propose pas de hausse d’impôts mais des réformes de structure, qui ont un effet positif sur la quantité de travail, la force de travail et la motivation à investir. Cela dit, si la mise en œuvre de ce programme provoquait des grèves massives pendant plusieurs mois, ce que je ne crois pas, l’effet serait différent. Car je propose de coupler ces mesures drastiques à une hausse de la durée du travail, de 35 à 37 heures par semaine, payées 37 heures, ce qui représenterait une hausse du pouvoir d’achat de 5%.
Ce paquet prévoirait aussi une interdiction constitutionnelle du déficit de la Sécurité sociale, financée par deux points de hausse de la CSG sur ces cinq points de gain de pouvoir d’achat, afin d’équilibrer le budget de la Sécurité sociale au moment même où l’on voterait cette réforme. Avec un tel ensemble, on augmente le nombre d’années travaillées et le nombre d’heures travaillées dans la semaine, et malgré les deux points de CSG, on augmente tout de même le pouvoir d’achat des salariés de 3%. Pour moi, seul un paquet de réformes de cette nature, pris dans son ensemble, peut sortir le pays de la situation où il se trouve.
Ces éléments, qui devraient permettre aux chefs d’entreprise de retrouver espoir et ambition, auront forcément un impact sur les marchés, qui entendront ce message, et donc sur la BCE, qui devra bien entendre ce qui se passe en France.
Christian Saint-Étienne : C’est exactement ce que je vous disais à propos de l’instrument de politique monétaire évoqué plus tôt. Avec un tel paquet, nous passerions du statut de pays zombie attaqué à juste titre, à celui de pays extrêmement sérieux et crédible, qui, si la prime de risque ne baissait pas massivement malgré tout, serait alors considéré comme injustement attaqué.
Est-ce que la BCE nous permettrait alors de retrouver des marges de manœuvre pour accompagner cet ajustement ?
Christian Saint-Étienne : A priori, ce paquet réglerait le problème sans même l’intervention de la BCE, car les marchés financiers mondiaux verraient qu’il s’agit d’un programme considérable, totalement crédible et cohérent. L’investisseur japonais, allemand ou américain, qu’il s’agisse d’un fonds de pension ou de particuliers souhaitant investir en actions françaises, réagirait positivement : ce programme entraînerait, selon moi, une hausse d’environ 20% du CAC 40, une baisse des taux d’intérêt, et un retour de la confiance des employeurs et des investisseurs.
Le salarié de base travaillerait deux heures de plus par semaine pour contribuer à redresser son pays, mais en contrepartie, il bénéficierait de 3% de pouvoir d’achat en plus, dans un contexte où les taux baissent et où il pourrait plus facilement emprunter, par exemple pour un achat immobilier. Cela suppose bien sûr un pouvoir fort pour porter et expliquer une telle réforme. Mais pour répondre précisément à votre question : si, malgré ce paquet, la prime de risque ne baissait pas suffisamment pendant une période d’adaptation pour permettre le redéploiement de l’économie, alors oui, la BCE pourrait nous aider, car nous serions à ce moment-là considérés comme injustement attaqués, et elle pourrait acheter des titres français pour faire baisser les taux longs.
Le seul fait qu’elle annonce, dans le cadre d’un tel paquet, qu’elle pourrait recourir à cet instrument, ferait déjà baisser les taux. Il faut bien comprendre que, du point de vue de la finance mondiale, mais aussi des entrepreneurs français eux-mêmes, nous sommes devenus un pays zombie. Cette perception a évolué depuis six mois : les investisseurs pensaient que la France paierait indéfiniment, et ils commencent à comprendre qu’il s’agit d’un pays zombie. Mais on n’a pas encore mesuré que, depuis deux ans, les entrepreneurs eux-mêmes se comportent comme s’ils opéraient dans un pays zombie. Si l’on ne rompt pas cette dynamique par un programme extrêmement strict de réformes structurelles, qui n’ont pas d’effet négatif sur l’économie puisqu’elles augmentent à la fois le pouvoir d’achat et la durée du travail, l’effet récessif serait donc limité, très limité je pense, sauf si les gens descendaient massivement dans la rue. Si l’on explique clairement aux Français ce que l’on fait, et pourquoi, en leur expliquant que l’alternative est une crise massive, les Français ne sont pas dupes.
Il y aura des manifestations de la CGT, bien sûr, même la CFDT viendra. On les laisse défiler, et au bout de trois défilés, cela s’apaise, à condition d’avoir derrière soi une majorité forte à l’Assemblée nationale. Car les syndicats eux-mêmes s’adaptent : quand ils voient qu’un gouvernement dispose d’une majorité très forte à l’Assemblée, cela signifie que c’est le peuple qui lui a donné mandat, et eux aussi s’adaptent en conséquence.
Qui peut porter un tel projet ?
Christian Saint-Étienne : Je ne vois personne parmi ceux qui occupent aujourd’hui le devant de la scène. Ma prévision personnelle, que beaucoup de gens que je rencontre partagent, c’est qu’un consensus se dessine de plus en plus autour de l’idée que nous ne parviendrons pas à mener ces réformes, et que la situation va donc se dégrader fortement : l’écart de taux avec l’Allemagne pourrait grimper jusqu’à 200 points de base, on pourrait connaître une dérive absolument massive, et l’on pourrait se retrouver face à des émeutes bien plus violentes que les manifestations que provoquerait la mise en œuvre du paquet de réformes que je propose.
À ce moment-là, ce sera la débandade, et il faudra espérer que, dans cette débandade, la population prenne peur et se tourne vers quelqu’un qui est déjà là, comme De Gaulle l’était en 1938, mais que personne ne connaissait encore. C’est la débandade de mai 1940 qui a fait naître De Gaulle. Je pense que nous allons connaître une débandade financière du même ordre. Soit la France a encore de la chance et un De Gaulle sort de l’ombre, soit nous finirons comme la Grèce.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Laure Closier dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce mercredi 16 septembre 2026.
Ce mercredi 16 septembre, la demande de Sébastien Lecornu visant à réduire la contribution de la France au budget de l’Union européenne, les retraités qui sont dans le collimateur du budget 2027, ainsi que l’idée malavisée de la TVA sociale, ont été abordés par Dorothée Rouzet, cheffe économiste de la direction générale du Trésor, Bertrand Rambaud, président de Siparex, et Christian Saint-Étienne, économiste et auteur de « Trump et nous : comment sauver la France et l’Europe », dans l’émission Les Experts, présentée par Laure Closier sur BFM Business.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Laure Closier dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce mercredi 16 septembre 2026.
Ce mercredi 16 septembre, les éventuelles mesures prises par la Banque de France face à l’augmentation du taux français à 10 ans, son niveau d’écart avec le taux allemand ainsi que la politique monétaire de la BCE ont été abordés par Dorothée Rouzet, cheffe économiste de la direction générale du Trésor, Bertrand Rambaud, président de Siparex, Christian Saint-Étienne, économiste et auteur de « Trump et nous : comment sauver la France et l’Europe », dans l’émission Les Experts, présentée par Laure Closier sur BFM Business.
Les Echos – 31/08/2026
Sans réforme de sa colossale protection sociale, la France fera face à un mur de la dette qui l’empêchera d’investir dans sa défense. les candidats à l’élection présidentielle sont prévenus.
Dans un contexte de retour de la guerre en Europe et d’exacerbation des conflits en Méditerranée, la France doit renforcer ses capacités militaires au moment où la crise des finances publiques devient systémique. Les autorités politiques se révèlent incapables de reprendre le contrôle de la dépense publique (57,4 % du PIB en 2026) et surtout de la dépense sociale (34 % du PIB). Les charges d’intérêts sur la dette explosent.
Les dépenses militaires hors pensions sont passées de 32 milliards d’euros en 2017 à 50,5 milliards d’euros en 2025 et 57,1 milliards d’euros en 2026. Mais elles ne représentent que 1,7 % du PIB en 2025 et 1,87 % du PIB en 2026. En incluant les pensions et les dépenses dites du monde combattant, les dépenses complètes de défense – normes Otan – sont passées de 2,05 % du PIB en 2025 à 2,24 % en 2026. La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 a bénéficié cet été d’une hausse de son budget à 436 milliards d’euros.
À la suite des pressions américaines, les pays membres de l’Otan se sont engagés au sommet de La Haye en juin 2025 à porter leurs dépenses à 5 % du PIB d’ici à 2035 dont 3,5 % du PIB en dépenses militaires et 1,5 % du PIB en dépenses de sécurité et cybersécurité, et en infrastructures.
Avec la nouvelle LPM, l’effort de défense français devrait atteindre 2,5 % du PIB en 2030. Or la modernisation simultanée des deux composantes de la dissuasion française – d’une part, la mise en chantier des sous-marins SNLE 3G et le développement des missiles M51-3 pour la composante océanique et, d’autre part, la fabrication des missiles air-sol nucléaires de 4e génération hypersoniques (ASN4G) – devrait coûter 52 milliards d’euros sur la durée.
Le triple risque est celui d’un épuisement budgétaire par absence de réforme de la colossale protection sociale, d’un dérapage budgétaire sur le nécessaire effort de dissuasion nucléaire, et donc d’un sous-investissement dans les forces classiques. Pour éviter cet écueil, il faudrait effectivement porter les dépenses militaires à 3,5 % du PIB en 2035 au moment où les intérêts sur la dette publique pourraient être au même niveau ou plus encore. Le plus probable, en l’absence d’un changement complet de la politique économique et stratégique de la France dès 2027, est que la France soit à genoux avant 2035, surtout si les marchés financiers perdent confiance dans la capacité des autorités françaises à réformer.
Quelle politique économique et stratégique permettrait de financer simultanément la reconstruction de l’école publique et de nos capacités militaires, de renforcer réellement notre secteur productif et de restaurer la sécurité interne et externe du territoire pour conduire un effort massif d’innovation technologique et d’investissement productif ? Silence total des candidats à la présidentielle.
Si l’on intègre les subventions publiques aux régimes de retraite publics et privés, la situation budgétaire de la France se résume à un déficit public structurel de 5 % du PIB dont 3 % du PIB de subventions non financées au bénéfice des retraites. Explosion certaine !
La dépense publique actuelle de 57,4 % du PIB est supérieure de 8 points de PIB à celle de la dépense publique dans les vingt autres pays membres de la zone euro, dont 5 points de PIB pour la protection sociale et 2,75 % de PIB pour les retraites. Que proposent les deux candidats extrêmes ? Le retour à la retraite à 60 ou 62 ans, soit un excès de dépense pour les seules retraites par rapport à nos compétiteurs, qui portent leur âge de départ à la retraite à 67 ans.
Le niveau de désinformation nécessaire pour être élu sur la base de ces mensonges systémiques va être stratosphérique.
Les Echos – 25/06/2026
L’effondrement de l’industrie dans l’Hexagone, notamment automobile, et de la productivité, a des causes objectives. Il est temps de passer de l’obsession de la redistribution à celle de la production.
La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est plus basse en 2025 (10,0 %) qu’en 2023 (10,1 %). Quand on considère l’ensemble de l’industrie hors construction, la chute est plus marquée, passant de 13,2 % en 2023 à 12,0 % du PIB en 2025 en France contre, la même année en pourcentage du PIB, 20,7 % en Allemagne, 17,6 % en Italie, 17,0 % en zone euro et 14,2 % en Espagne. La France a donc un retard de 5 points de PIB de son industrie par rapport à la zone euro en 2025.
Cet écart s’est accru de 2023 à 2025 de 4,7 à 5 points de PIB, du fait de la dissolution catastrophique de juin 2024 qui a gelé depuis l’investissement des entreprises non financières dans le pays (Comptes de la Nation, 2026).
Notre secteur productif a enregistré une baisse de la productivité du travail depuis le choc du Covid. Selon une note de l’Insee, la baisse de la productivité apparente du travail en France, mesurée comme le rapport du PIB à l’emploi exprimé en personnes physiques et par rapport à la tendance d’avant-crise sanitaire, s’établit à 4,3 points en 2025 par rapport à 2019. Cette perte de productivité par rapport à la tendance est plus de deux fois plus marquée que dans le reste de la zone euro.
L’industrie étant plus productive que les autres secteurs économiques, l’affaiblissement du poids de notre industrie contribue à cette performance décevante de la productivité. Ajoutons que la hausse extrêmement rapide des indemnités journalières pour arrêt maladie depuis 2019, même corrigée des effets du vieillissement de la population active, a contribué à la baisse de la durée annuelle du travail des salariés à temps complet.
Pour ne pas s’effrayer, notons que la forte hausse des emplois d’alternants et de microentrepreneurs, dont la productivité est inférieure à celle des salariés à temps complet, a contribué à cette baisse de la productivité globale. Ces deux catégories ont contribué à 50 % de la hausse de l’emploi de 2019 à 2025, alors qu’elles ne représentaient que 12 % des emplois en 2019. Après correction de ce phénomène, la productivité des salariés des branches marchandes non agricole ne baisse que de 2,2 % par rapport à la tendance. La baisse est encore plus faible si l’on corrige également pour l’excès d’arrêts maladie par rapport à la tendance. Mais la productivité française a bien baissé quand elle progresse ailleurs avec l’industrie, l’intelligence artificielle et la robotisation.
On ne peut comprendre l’affaiblissement de l’industrie manufacturière en France que si l’on prend en compte la désertion des constructeurs automobiles depuis vingt ans. La France produisait 3.702.000 voitures et vans en 2002, et encore 2.270.000 en 2018 avant de s’effondrer à 1.477.000 en 2025, soit une baisse de 60 % de 2002 à 2025 et de 35 % de 2018 à 2025. C’est d’autant plus stupéfiant que l’Etat est partiellement actionnaire des deux grands constructeurs français.
Les délocalisations de production ont été massives vers l’Europe centrale, la Turquie et le Maroc, mais aussi vers l’Espagne. Ce dernier pays est devenu le deuxième constructeur de voitures en Europe, la France pointant à la cinquième place avec une production quatre fois inférieure à l’allemand et presque deux fois inférieure à l’espagnole.
L’Espagne a fait, au cours des vingt dernières années, ce que la France a oublié de faire : une politique de filière favorisant l’implantation des constructeurs européens sur son territoire en sorte que la filière automobile pèse aujourd’hui 10 % du PIB espagnol, 18 % des exportations et presque 2 millions d’emplois directs et indirects quand l’Île-de-France, autrefois berceau de la production automobile européenne, ferme ses dernières usines de production. Production : un mot célébré en Espagne et honnie en France où tout l’appareil politique et social est obsédé de redistribution de ce qui n’est plus produit. Les déficits publics et du commerce extérieur sont la conséquence de l’effondrement de la production.
Il faut évidemment rapprocher ces chiffres du poids des impôts de production qui se situent, en pourcentage du PIB, à 3,6 % en France contre 1,9 % en Espagne et 0,6 % en Allemagne. Les impôts de production sont six fois plus élevés en France qu’en Allemagne et presque au double de leur niveau en Espagne !
Réduire les impôts de production de 1,6 point de PIB pour les ramener à 2 % du PIB, redonnerait 48 milliards d’euros aux entreprises qui investissent en France. Pour ne pas être naïf, on pourrait conditionner la baisse des impôts de production sur deux ans à une hausse effective équivalente des investissements des entreprises – formation brute de capital fixe et hausse des dépenses numériques – sur le sol français afin de booster la productivité du travail, seule garantie de la compétitivité. L’effondrement productif français a des causes objectives. Il faut arrêter d’en disserter et agir.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Hedwige Chevrillon dans l’émission « 18/19 » sur BFM Business, ce mercredi 3 juin 2026.
Mercredi 3 juin, Hedwige Chevrillon a reçu Jean-Bernard Lévy, président du Conseil français de l’énergie, ancien président d’EDF et de Vivendi, Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l’OFCE, Christian Saint-Étienne, professeur au CNAM, ainsi que Ludovic Desautez, directeur délégué de la rédaction de La Tribune, dans l’émission La Grande Interview sur BFM Business.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Laurent Moisson des Forces Françaises de l’Industrie.
Christian Saint-Étienne donne les raisons du décrochage industriel et économique que connaît la France.
Peut-on préserver le pouvoir d’achat sans reconstruire une base productive solide ?
Comment parler de conquête sociale quand on néglige la productivité et la rentabilité des entreprises qui créent l’emploi, paient les cotisations ?
À l’écouter, on se pose une grave question : notre système politique est-il encore capable de comprendre notre situation et de répondre aux défis du XXIe siècle ?
Il revient sur les choix budgétaires des dernières décennies, la désindustrialisation, le poids de la dépense publique, la compétitivité face à l’Allemagne et aux États-Unis, et les blocages structurels qui freinent la croissance.
Entre pédagogie économique, constats chiffrés et propositions de réformes profondes, cet échange nous invite à repenser l’architecture même de notre système politique.
Un entretien essentiel pour comprendre les enjeux économiques et industriels de la France aujourd’hui.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Raphaël Legendre dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce vendredi 30 janvier 2026.
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Ce vendredi 30 janvier, Raphaël Legendre a reçu Christian Saint-Étienne, économiste, Olivier Redoulès, directeur des études de Rexecode, et Jean-Marc Vittori, éditorialiste aux Echos dans l’émission Les Experts sur BFM Business.
Les Echos – 27/01/2026
Les Français s’appauvrissent collectivement. Seule une planification stratégique pour reconstruire des filières de financement et de production sortira le pays de l’ornière.
L’économie française représentait 71 % de l’économie allemande et 20,7 % de celle de la zone euro en 2015. Elle ne représentait plus que 67 % de l’économie allemande et 19,2 % de l’économie de la zone euro en 2024. Le basculement du leadership européen de la France à l’Allemagne, intervenu il y a une dizaine d’années après trois décennies d’affaiblissement relatif, est lié à la désindustrialisation de la France, à l’effondrement de l’école, aux mesures contre l’effort et le travail, et aux errements de sa politique de finances publiques. C’est une erreur grave d’imaginer que la croissance française à crédit, sous l’effet du double déficit public et extérieur, est uniquement une question d’endettement. C’est d’abord et surtout un problème d’appauvrissement collectif qui explique l’insatisfaction de la population en termes de pouvoir d’achat et de perspectives d’amélioration de la condition des travailleurs et de leurs enfants.
Jamais les Français n’ont été aussi pessimistes sur le bien-être futur de leurs propres enfants depuis le début de la Ve République. Si les Français ont eux-mêmes élu ceux qui abaissent le pays depuis près d’un demi-siècle, à quelques exceptions près, on peut saluer leur lucidité sur les conséquences de leurs mauvais choix. Il faut cesser de geindre sur la nullité de la classe politique actuelle sans admettre qu’elle est élue par le peuple qui porte l’entière responsabilité de son malheur.
La France, redevenue la quatrième puissance économique mondiale en 1974, encore un phare de l’humanité en 1980 et se tenant à peu près debout en 1997, s’étiole depuis son entrée dans la zone euro en 1999. Les pseudo-élites nationales ont cru qu’il s’agissait d’un bouclier nous protégeant des effets de nos renoncements alors que l’euro est un accélérateur des divergences à l’intérieur de la zone : ceux qui ne travaillent pas sont progressivement « mangés » par ceux qui innovent, investissent et produisent. La rétraction de la France, en poids relatif dans le PIB et les exportations de la zone, est considérable depuis vingt ans.
Sans planification stratégique de reconstruction de filières de production intégrées qui assure que chaque producteur final de marchandises et de services dispose des sous-traitants sur son territoire de production afin d’organiser la souveraineté de chaque filière, le pays ne se relèvera pas. Les « entreprises sans usines » est un slogan imbécile.
La planification stratégique ne se fait pas entre fonctionnaires dans un commissariat de confort. Il faut une volonté et une vision qui organisent un travail construit avec les industriels, les ingénieurs, les financiers, les chercheurs et les logisticiens. Il faut reconstituer des filières de financement au service des filières de production construites sur l’innovation, la productivité et l’investissement dans des acteurs ayant la taille critique dans chaque activité de production. C’est ainsi que la Chine, les États-Unis, l’Allemagne, le Japon, la Corée du Sud travaillent dans la durée et dans un monde ouvert dans lequel les progressions se font sur des routes tracées par l’intelligence et l’effort.
Des centaines de milliards d’euros d’épargne dorment dans des livrets sans risque. Les mobiliser par des instruments bénéficiant d’une garantie, qui ne sera pas appelée si l’on travaille selon l’organisation présentée ici, permettrait de reconstruire une industrie verte compétitive, des biotechs et licornes numériques, spatiales et énergétiques, et des infrastructures numérisées et optimisées.
Au lieu de cette approche, nous privilégions le « sociétal dans l’endettement ». Comme pour l’alcoolisme, les trois premiers verres chaque jour sont réconfortants. Dans les deux cas, on finit dans l’abjection de la stagnation gavée de dettes. Nous y sommes.