Le Monde – 15/07/2015

BanqueIl faut distinguer la situation de la Grèce, pays empêtré dans ses contradictions que l’on doit sauver malgré lui, de celle de la zone euro qui est en crise indépendamment de la Grèce. La zone euro doit se réformer car son économie stagne globalement depuis sept ans, même si certains pays tirent mieux leur épingle du jeu que d’autres.

La Grèce s’est mise largement toute seule dans sa situation actuelle, car le pays a bénéficié de 200 milliards d’euros de fonds structurels depuis son entrée dans l’Union européenne et n’a pas su développer une économie compétitive. L’Etat est structurellement faible et l’évasion fiscale, considérable. Depuis la crise de 2009-2010, la Grèce a bénéficié d’une remise de dette de 105 milliards d’euros par les banques en 2012 et de réductions de sa charge d’intérêt qui porte l’aide accordée au pays à environ 175 milliards d’euros. Si on ajoute les 200 milliards de transferts structurels, la Grèce a déjà obtenu une aide de l’Union européenne de 375 milliards d’euros, supérieure au double de son PIB actuel !

Arrêtons de dire que le pays est écrasé par l’Europe alors que la Grèce ploie sous le poids de son régime oligarchique et du refus de payer l’impôt ! La dette actuelle du pays de 320 milliards d’euros serait de 495 milliards sans l’aide massive déjà obtenue. Le sujet clé se résume à la capacité ou non de la Grèce à se tenir debout en établissant une situation viable de son économie et de ses finances publiques. Ceci suppose des réformes structurelles réduisant le nombre de fonctionnaires (plus du tiers de l’emploi total contre moins de 20 % en moyenne dans les pays développés mais 22 % en France), et luttant contre les oligarques (armateurs, BTP ou télécoms) et le clientélisme.

La Grèce brûle aujourd’hui du cash au rythme de 20 à 25 milliards d’euros par an. Les banques, qui avaient rétabli leur situation fin 2014, sont à nouveau virtuellement en faillite. Elles devront être recapitalisées à hauteur de 30 milliards d’euros. Même si on réduit sa dette, la Grèce reviendra continuellement tendre la main sans un programme crédible de réformes structurelles. La restructuration des finances publiques doit précéder la restructuration de la dette, contrairement à ce qu’a dit Tsipras devant le Parlement européen le 8 juillet.

On estime aujourd’hui les besoins de financement à environ à 85 milliards d’euros d’ici à 2018. La Grèce est un puits sans fond. Son gouvernement a soumis un plan a priori crédible de mesures permettant à la Grèce de rétablir la viabilité de ses finances publiques. Les mesures présentées sont proches de celles proposées par les créanciers le 26 juin, avant l’imposition du contrôle des changes le 29 juin et le référendum du 5 juillet. Il s’agit notamment d’unifier et d’augmenter la TVA à 23 %, de reculer l’âge de départ à la retraite à 67 ans ou 62 ans avec 40 ans de cotisations, de porter le taux de l’impôt sur les sociétés à 28 %, d’opérer des coupes dans le budget de la défense, de déréglementer certaines professions et d’enclencher les privatisations.

En contrepartie, le gouvernement Tsipras demande un financement de 53,5 milliards d’euros pour faire face à ses obligations sur la dette dont il souhaite le reprofilage. Un « Grexit » coûterait plus cher qu’un nouveau plan d’aide. C’est d’autant plus important que l’on ne peut ignorer la dimension géostratégique du dossier. La Grèce est en face d’un Liban fragile et de la zone de guerre en Irak et en Syrie. Les Russes sont à l’affût pour obtenir des bases en Grèce tandis que la Chine investit déjà dans le pays. Si la dette actuelle n’est pas remboursée, la créance directe de la France de 42,5 milliards d’euros sera perdue ainsi que ses créances indirectes de 35 milliards d’euros par l’intermédiaire des créances de la Banque centrale européenne (BCE) sur la Grèce. Personne ne peut prétendre que la chute de la Grèce serait sans conséquences sur la France.

La zone euro, indépendamment de la situation grecque, est en crise car sa faible croissance depuis sept ans ne permet pas de réduire le chômage. La crise de l’euro est institutionnelle, la zone n’ayant pas été dotée des conditions de sa réussite en 1991 par le couple Mitterrand-Delors. Delors l’a reconnu dans de nombreuses interviews en 2010-2012 et a dit « qu’on espérait en 1991 que la volonté politique pour doter la zone euro des institutions nécessaires viendrait sous trois ans », ce qui ne fut pas le cas. L’intégration de pays différents dans une même zone monétaire provoque toujours une spécialisation économique de chaque pays car les forces de la spécialisation se conjuguent avec celles conduisant à la densification des territoires pour atteindre l’efficacité productive maximale.

Pour résister à ces forces et préserver les équilibres internes de la zone euro, il faut donc un gouvernement économique de la zone et un budget d’investissement dans les infrastructures structurantes. De plus, il faut mettre en place une coordination fiscale et sociale afin d’éviter une guerre fiscale et sociale interne à la zone. Par exemple, aux Etats-Unis, les principaux systèmes sociaux et fiscaux sont fédéraux. Notons qu’il n’y a jamais eu de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique depuis 35 siècles d’existence de la monnaie dans sa forme complète.

La France devrait jouer un rôle de leader dans la nécessaire évolution des institutions de la zone euro. Mais la faiblesse économique de la France et l’écrasement fiscal à l’œuvre depuis trois ans ne permettent pas au pays de prendre le leadership des transformations nécessaires. Il est urgent d’adopter une politique plus ambitieuse et d’amorcer le redressement de la France pour qu’elle puisse à nouveau jouer un rôle phare en Europe.

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