Atlantico – 25/10/2025
Le bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine sur le producteur de microprocesseurs Nexperia menace l’industrie européenne de disruptions majeures à très court terme.
Atlantico : Les Pays-Bas ont décidé de placer Nexperia, un producteur de semiconducteurs basé dans le pays mais propriété du groupe chinois Wingtech, sous contrôle direct de l’État.
L’objectif est d’éviter que l’Europe se retrouve à court de puces.
Quelle est la situation actuelle du bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine concernant la production de microprocesseurs avec l’entreprise Nexperia ?
Existe-t-il une menace pour l’industrie européenne, avec des disruptions majeures à court terme, liées aux enjeux de souveraineté industrielle sur les microprocesseurs ?
Christian Saint-Etienne : Il faut d’abord rappeler que l’Union européenne a raté la révolution de l’informatique et des microprocesseurs.
L’industrie des semi-conducteurs se divise en deux parties : la conception, largement dominée par les Anglo-Saxons, et la fabrication, dominée par les Asiatiques, puisque les Occidentaux avaient délégué la production à la Corée du Sud et à Taïwan au cours des cinquante dernières années.
Les Occidentaux pensaient que ce marché resterait totalement globalisé, sans fractures ni risques. Or, tous les acteurs du secteur découvrent aujourd’hui qu’il existe des risques de souveraineté, notamment en cas de guerre impliquant Taïwan, qui fabrique environ la moitié des microprocesseurs mondiaux, mais surtout 90 % des plus avancés, c’est-à-dire ceux dont la finesse de gravure est inférieure à sept nanomètres.
Ces micro-processeurs sont essentiels pour le développement de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, de l’espace et du secteur militaire. L’Occident s’est donc placé dans une position extrêmement dommageable. Les États-Unis ont commencé à réagir avec la loi favorisant la production de microprocesseurs, votée sous la présidence de Joe Biden en 2022.
L’Europe, quant à elle, a pris un énorme retard. En l’an 2000, l’Union européenne produisait 20 % des microprocesseurs mondiaux. Ce chiffre est depuis tombé à 8 %, et la majorité des microprocesseurs fabriqués aujourd’hui en Europe ne sont pas les plus avancés. Ils concernent essentiellement des secteurs classiques, comme l’automobile.
L’entreprise néerlandaise Nexperia, ex-filiale de Philips, possède une expertise significative dans la fabrication de certains types de microprocesseurs. Elle constitue, avec STMicroelectronics et Infineon, l’un des derniers producteurs européens.
Les autorités néerlandaises ont observé que les Chinois, lorsqu’ils rachètent une entreprise, ont tendance à transférer souvent les expertises les plus sensibles vers la Chine. Le gouvernement néerlandais, probablement encouragé par les États-Unis, a donc décidé de bloquer ce transfert de compétences et de savoir-faire.
Cette décision est une manifestation de la volonté de l’Europe de redevenir un peu plus souveraine, mais il s’agit aussi clairement d’un sous-produit de la compétition entre la Chine et les États-Unis pour la domination mondiale dans le domaine des microprocesseurs.
Atlantico : Quels sont les manquements industriels qui ont conduit l’Europe à une telle situation de dépendance dans le domaine des microprocesseurs ? Les leçons de la pandémie de Covid-19, sur la fragilité des chaînes de production mondiales en cas de choc, n’ont-elles pas été retenues ?
Christian Saint-Etienne : Au moment où les États-Unis, sous la présidence de Joe Biden, ont voté en 2022 la loi sur les microprocesseurs afin de rapatrier partiellement la production délocalisée en Asie, l’Europe, sous l’impulsion de Thierry Breton, avait imaginé une stratégie similaire pour stimuler la production sur son territoire.
Cependant, cette stratégie a été mise en œuvre avec pusillanimité et avec très peu de moyens. Après le départ de Thierry Breton, l’essentiel du projet a été abandonné. L’objectif initial était de faire passer la part de l’Europe dans la production mondiale de microprocesseurs de 8 % à 12 %. Mais récemment, le commissaire européen chargé de cette initiative a reconnu publiquement que, compte tenu de la faiblesse des investissements, l’Europe ne pourrait espérer atteindre que 8,5 % en 2030, sans jamais atteindre les 12 % visés.
L’échec européen s’explique par plusieurs facteurs. L’Europe a raté la révolution informatique et ses conséquences, tant sur la fabrication des microprocesseurs que sur le développement des logiciels, des micro-ordinateurs ou des téléphones. L’Europe s’est largement effondrée dans ce secteur.
L’économie en Europe reste centrée sur des produits traditionnels, comme l’automobile ou les machines-outils, tandis que l’Union européenne reste très faible dans l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies.
Il en résulte à la fois une offre très limitée de microprocesseurs produits par des acteurs européens, marginaux à l’échelle mondiale, et une demande faible des utilisateurs, car l’Europe est en retard dans la révolution informatique, technologique et numérique mondiale.
Atlantico : Y a-t-il eu des insuffisances au niveau européen avec le Chips Act, qui reste assez modeste face au plan américain ? Y a-t-il eu, d’un point de vue politique, un manque de stratégie en défendant les champions nationaux (l’Allemagne avec Infineon, la France avec STMicroelectronics ou les Pays-Bas avec ASML) sans logique collective européenne ?
Christian Saint-Etienne : Il faut comprendre que, par le traité de Rome, les deux grandes responsabilités spécifiques de la Commission européenne sont la politique de la concurrence et la politique commerciale — deux domaines dans lesquels elle s’est magistralement trompée, entraînant avec elle tous les Européens.
La doctrine de la Commission en matière de droit de la concurrence est très en retard par rapport à la doctrine américaine, ce qui a contribué à l’affaiblissement de l’Europe dans tous les secteurs technologiques.
Concernant la politique commerciale, le marché unique européen a été ouvert à tous les producteurs mondiaux, sans réciprocité. Ayant échoué dans ces deux domaines de prédilection, l’Union européenne a voulu intervenir dans d’autres, comme celui des microprocesseurs.
Mais ces initiatives sont également un échec : au lieu de passer de 8 % à 12 % de la production mondiale, l’Europe va stagner à 8 % ou un peu plus.
Cela représente aussi un échec dans la relance des technologies militaires, car les 27 sont très désunis sur leur vision stratégique de l’avenir et sur les alliances qu’ils souhaitent favoriser.
Ainsi, avec une Commission européenne inefficace, des pays divisés et un ensemble d’États — y compris l’Allemagne — ayant raté la révolution numérique, l’Union européenne se retrouve dans une situation de dépendance considérable, qui continuera de peser sur les capacités d’action souveraines de l’Europe dans les dix prochaines années.
Atlantico : Quel pourrait être l’impact pour la France de cette pénurie de microprocesseurs ? Cela souligne-t-il nos difficultés à nous préparer à ce genre de choc pour l’appareil productif et industriel ?
Christian Saint-Etienne : La France reste l’un des grands pays européens les plus désindustrialisés. Il y a actuellement un effort de relance. Il sera intéressant de voir la version finale du budget : une proposition d’augmenter le budget militaire de 6 milliards d’euros est en discussion au Parlement.
Cette relance de l’industrie militaire est importante comme levier de développement du numérique. Mais l’affaiblissement de l’économie française et de ses outils industriels fait que le seul acteur significatif que nous ayons est STMicroelectronics, lui-même en difficulté en raison de la faiblesse de la production automobile européenne.
Depuis quinze ans, les gouvernements français ont été incapables de favoriser le développement d’une filière complète dans ce domaine.
Alors que l’Allemagne a construit de nouvelles usines de fabrication de microprocesseurs au service de son industrie, la France a été incapable d’augmenter les capacités de ses usines de microélectronique à Crolles, où un projet de 4 milliards d’euros est à l’arrêt.
La France est donc dans une position de dépendance et de faiblesse dans ce domaine, comme dans d’autres. Cette situation est criante et dangereuse.
Atlantico : Ursula von der Leyen souhaite introduire des critères « made in Europe » pour les marchés publics dans certains secteurs stratégiques et a annoncé son intention de renforcer le soutien aux industries stratégiques, comme les voitures et les batteries. L’Europe peut-elle réellement redevenir maîtresse de sa destinée industrielle avant la prochaine crise ?
Christian Saint-Etienne : Ursula von der Leyen est la pire présidente de la Commission européenne que nous ayons eue depuis cinquante ans. Tous les projets et initiatives de la Commission sous Ursula von der Leyen, depuis six ans, ont été des échecs.
Elle avait lancé le Green Act sans réfléchir aux conséquences en matière de filières industrielles et de développement économique. Elle est aujourd’hui contrainte de revenir partiellement en arrière, avec des difficultés, car elle n’est pas suivie par le Parlement européen.
Elle a d’ailleurs essuyé une nouvelle défaite cette semaine sur ce sujet. Donc, Ursula von der Leyen peut bien promettre de nouveaux dispositifs, mais il ne se passera rien tant qu’elle restera en place.
Atlantico : Quelles mesures pourraient être prises pour relancer la filière des microprocesseurs ?
Christian Saint-Etienne : La seule chose raisonnable serait que la France prenne une initiative avec l’Italie et l’Espagne pour développer, à ce niveau, les entreprises européennes de ces trois pays dans la production de microprocesseurs.
Mais la prétention et l’arrogance françaises vis-à-vis de l’Italie et de l’Espagne font que nous sommes devenus un partenaire junior vis-à-vis de l’Allemagne, tout en étant incapables de nouer des partenariats significatifs et constructifs avec nos voisins du Sud.
La France est donc aujourd’hui totalement à l’arrêt — politiquement, industriellement et stratégiquement — et risque de le rester encore deux ans.
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