Europe

Christian Saint-Etienne était l’invité de Tiphaine de Rocquigny dans l’émission « La Bibliothèque idéale de l’Eco (Entendez-vous l’éco ?) » sur France Culture, lundi 31 août 2020.

Ecoutez le replay de l’émission en cliquant sur le lecteur ci-dessous.

FigaroVox – 22/07/2020

FIGAROVOX/TRIBUNE – En concluant un accord qui prévoit une mutualisation des dettes et une plus grande solidarité budgétaire, l’Europe paraît franchir un pas supplémentaire vers le fédéralisme, non sans rappeler la reprise des dettes des États par le gouvernement fédéral américain, mise en oeuvre par Alexander Hamilton en 1790. Mais l’Europe est trop facturée et n’a pas assez de vision stratégique pour prétendre à cette comparaison, juge l’économiste.

Face à la crise économique d’une ampleur inouïe causée par la pandémie du coronavirus Covid-19, l’Europe a été capable de mettre en œuvre des mesures d’urgence mais elle passe à côté de l’essentiel: les écartèlements nord-sud et est-ouest au sein de l’Union et l’érosion de plus en plus rapide de son poids dans le monde.

Les politiques économiques européennes ont pu impressionner par les montants annoncés et en répondant par des mesures considérables de chômage partiel et de prêts des banques garantis par les États.

Plusieurs programmes massifs ont été mis sur pied, en complément du «Quantitative Easing» (QE) ou rachat des obligations émises notamment par les États depuis mars 2015. Puis, à partir du 18 mars 2020, le Pandemic Emergency Purchase Program (PEPP) de 750 milliards d’euros est venue compléter le QE. Ce programme a été augmenté de 600 milliards d’euros le 4 juin à 1 350 milliards d’euros jusqu’à la fin juin 2021 au moins.

En termes de politique budgétaire, les 27 ministres de l’Économie et des Finances de l’Union européenne se sont mis d’accord le 9 avril 2020 pour un plan de 540 milliards d’euros en partant d’une base de 100 milliards d’euros pour un fonds de garantie du chômage partiel (SURE), de 200 milliards d’euros d’engagements progressivement mis en place par la Banque européenne d’investissement (BEI) pour prêter aux entreprises et de 240 milliards d’euros mobilisés par le MES (Mécanisme européen de stabilité). Ensuite, l’Union européenne a trouvé un accord le 21 juillet 2020 sur un plan de relance de 750 milliards d’euros composé de 390 milliards d’euros de dons et de 360 milliards d’euros de prêts pour aider les pays et les secteurs en difficultés.

On pourrait conclure de toutes ces initiatives que l’Europe vit ainsi un moment hamiltonien. Alexander Hamilton (1757-1804) fut le premier secrétaire du Trésor des États-Unis. Juriste constitutionnaliste et financier, disciple de Hobbes et de Montesquieu, il fut influent lors de la Convention constitutionnelle américaine de 1787. En 1790, à l’instigation d’Hamilton, le gouvernement fédéral a repris les dettes contractées par les États américains dont les finances publiques étaient alourdies par les dettes accumulées lors de la guerre d’indépendance (1775 – 1783).

Mais s’il ne faut pas négliger l’avancée des 27 conduisant à la première émission de dette européenne face à la pandémie de coronavirus, l’Europe ne vit pas un moment hamiltonien pour trois raisons:

Dans un premier temps, la zone euro est plus que jamais divisée entre le Nord qui a conservé une industrie puissante et accumule des excédents extérieurs et un Sud en voie de désindustrialisation dont la France est l’archétype. Le niveau de vie moyen des pays du Sud (France, Italie, Espagne et Portugal) a décroché de plus de 15% par rapport à l’Allemagne de 2010 à 2020. L’euro, qui fut annoncé comme instrument de convergence en Europe, s’est révélé être un levier de divergence des performances entre le nord et le sud de la zone en l’absence des trois conditions de réussite d’une monnaie commune dans une zone monétaire qui n’est pas optimale au sens de la théorie économique: un budget spécifique à la zone euro investissant massivement dans la R&D et les infrastructures physiques et numériques de la zone, une politique économique commune et une coordination des politiques fiscales et sociales.

Ensuite, l’Europe continue de prôner un modèle de souverainetés partagées au niveau mondial alors que l’on assiste partout au retour de politiques stratégiques nationalistes affirmées comme aux États-Unis, en Chine, en Russie, au Brésil, en Inde, au Royaume-Uni, etc. Six décennies de naïveté aggravée, voire militante, pour un résultat effroyable en termes de perte d’influence mondiale.

La troisième raison relève du fait que l’Union européenne n’a pas pris la mesure des transformations du monde résultant de la double mutation liée à la Nouvelle révolution industrielle (NRI) du numérique et au conflit pour la domination du monde entre les États-Unis et la Chine. L’Europe est en retard dans la révolution numérique face aux Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et aux BATHX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi). Et elle ne semble pas percevoir les accélérations dans la mutation du monde. Les États-Unis et la Chine sont entrés depuis le début des années 2010 dans un conflit de long terme pour la domination du monde. Ces deux pays s’affrontent dans les domaines économique, technologique et montent en puissance dans la défense. Tous les coups sont permis comme l’appropriation de la mer de Chine méridionale par la Chine ou les sanctions américaines contre Huawei pour affaiblir cette entreprise dans le développement de la 5G qui est au cœur de la NRI. En 2020, ces deux géants contribuent à 40 % du PIB mondial et 56 % des dépenses militaires de la planète. Les risques de dérapage à court terme sont nombreux, de la Corée du Nord à Hong Kong, Taiwan et la frontière entre la Chine et l’Inde.

L’Europe n’est donc pas un ensemble politique intégré ayant adopté une politique de puissance pour résister aux pressions extérieures. Elle ne peut être comparée aux États-Unis de 1790 qui venaient de créer la nation américaine et un État fédéral pour la servir. Au contraire, l’Europe est économiquement divisée entre le Nord et le Sud de la zone euro et politiquement divisée entre l’Ouest et l’Est de l’Union européenne. De plus, elle est affaiblie par le Brexit qui traduit le rejet de cette Union par une part croissante des peuples des nations européennes.

Non seulement l’Union européenne ne vit pas un moment hamiltonien, mais son inexistence politique et stratégique menace son indépendance et sa prospérité.

Crédit photo : Guillaume Périgois sur Unsplash

Causeur – 13 juin 2020

A-t-on eu tort de confiner tout le pays presque deux mois durant ? Le déconfinement a-t-il été trop tardif faute de préparation ? Le Covid-19 aura-t-il raison de la zone euro ? L’économiste Christian Saint-Etienne répond à toutes ces questions ainsi qu’à celles que vous ne vous posez pas. Entretien par Daoud Boughezala.

Daoud Boughezala. L’OCDE, la Commission européenne et le gouvernement français ont des prévisions de croissance très pessimistes pour 2020. En tant qu’économiste, qu’annoncez-vous ?

Christian Saint-Etienne. Le gouvernement prévoit -11% et l’OCDE entre -11 et -14% de « croissance » négative du PIB en 2020. Si le gouvernement ne commet pas d’erreur, on pourrait se limiter à -10%. En tout cas, le PIB va reculer de l’ordre d’un dixième. Un choc de cette ampleur correspond à une perte de l’ordre d’un million d’emplois structurels sur dix-huit mois. Tout l’enjeu est de savoir s’il se produira un rebond de l’économie qui permettra de créer des emplois.

Bien que vous en fustigiez les conséquences économiques, le confinement n’était-il pas inévitable ?

Je n’ai pas contesté la date de confinement mais sa sortie. Tous les pays du Nord sont sortis du confinement le 27 avril, pourquoi ne sommes-nous pas capables de faire de même ? Tout simplement parce que le gouvernement n’a pas massivement commandé des masques et des tests dans la première quinzaine de mars. C’est le retard du déconfinement qui nous a coûté massivement. On peut compter que chaque semaine de retard dans le déconfinement nous a coûté 1% de PIB.

Le gouvernement n’a pas conscience de ce coût. Il a fini par mettre en œuvre la bonne stratégie avec un mois de retard. Il a commis une terrible erreur en arrivant fin février sans masques et sans tests. C’est sa responsabilité ainsi que celle du directeur général de la Santé Jérôme Salomon. On s’est donc retrouvé dans une situation catastrophique, autant par la faute de la haute administration que du gouvernement. Fin février, alors que le Premier ministre et le président de la République ne se levaient pas la nuit pour se demander combien il y avait de masques en stock, la haute administration aurait dû taper du poing sur la table.

A partir du 1er mars, la situation commençait à exiger d’avoir les chiffres et de comprendre. Or, à la mi-mars, on a été contraint de confiner. Paniqué, le gouvernement a attendu fin mars pour véritablement commander des masques et mi-avril pour commander des tests. Pendant plus d’un mois, le gouvernement a tourné en girouette : il n’avait pas compris que la stratégie à adopter était « masquer, tester, isoler », stratégie gagnante mise en œuvre par Taiwan, la Corée du Sud ou le Japon.

Le monde entier voulant des masques et des tests, on a eu beaucoup de mal à s’en procurer. Il y a eu une désorganisation totale du système sanitaire puisque nos capacités de tests vétérinaires n’ont pu être exploités pour des questions d’organisation interne.

Maintenant que nous avons rattrapé notre retard initial, comment expliquez-vous la lenteur du déconfinement ?

Concrètement, le déconfinement est bloqué à cause des protocoles dans les écoles. Les écoles ne reçoivent que 20% des effectifs jusqu’à fin mai, ce qui empêche les parents de travailler. On se retrouve donc avec deux mois de confinement massif de fin mars à mi-mai et un semi-confinement qui continue jusqu’au 10 juin. Tout cela explique le recul de 10% du PIB, qui correspond à au moins une fois et demie le recul allemand.

Au fond, l’idéologie du principe de précaution s’est emparée de la France en 2004, avec la réforme constitutionnelle. Cela fait quinze ans qu’on suit un tel principe. Il sert très souvent de couverture à la lâcheté alors qu’un principe de responsabilité serait préférable. En l’occurrence, tout le monde se couvre et personne ne prend de décision.

Une seconde raison explique le retard du déconfinement : le gouvernement se sent fautif. Très peu de gens disent que la stratégie de mise en œuvre des tests n’a été prise qu’à mi-avril. Le gouvernement réalise avec un retard d’au moins six semaines qu’il a fait une erreur colossale. Pour se dédouaner de cette erreur, il est surprudent à la sortie, ce qui explique qu’on ait à la fois un retard à l’allumage et un retard à la sortie.

Si vous étiez aux responsabilités, seriez-vous partisan d’un déconfinement total, quitte à risquer une deuxième vague ou un rebond de l’épidémie ?

La stratégie « masquer, tester, isoler » reste toujours la bonne et on ne teste toujours pas suffisamment. Néanmoins, depuis début mai, on est en mesure de tester davantage, bien qu’on ne réalise que 250 000 tests par semaine alors qu’on nous en avait promis 500 000. Cela permet d’identifier les clusters et de les traiter immédiatement. Il faut amplifier cette dynamique pendant dix-huit mois.

D’autre part, il faut continuer d’appliquer les gestes barrières, notamment le point central que sont les mains, lesquelles transmettent 90% des maladies. Et durcir l’obligation du port du masque dans les transports.

Sous toutes ces réserves, je relâcherais très fortement les protocoles sanitaires dans les secteurs productifs et scolaires pour pouvoir accueillir au moins 80% des élèves au 15 juin. Je continuerais d’appliquer une politique de prudence, de contrôle, et de réaction très rapide au moindre cluster. Cela exigerait de redonner un rôle à la médecine de ville, qui a été effacée depuis le mois de mars, car le Covid va continuer à roder.

Pour affronter le coût de la crise sanitaire et économique, souhaitez-vous mutualiser les dettes européennes ?

Non. La bonne réponse consiste à prendre en compte que depuis une dizaine d’années, nous sommes entrés dans un monde dominé par un duopole sino-américain, avec une transformation de ce duopole en guerre froide il y a environ un an. Cette situation rappelle étrangement les années 1960-1970 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis. Dans ce contexte, l’Europe est le ventre mou du monde. Par la nature du traité de Rome de 1957, l’Union européenne ne peut pas être un outil de puissance mais un espace de coopération commerciale pour éviter les guerres. Ce qui était en vigueur en 1957 n’a plus de sens en 2010. Or, le traité de Rome n’évoluera pas. C’est pourquoi, comme je l’ai prôné en 2018 dans Osons l’Europe des nations, il faut l’émergence d’un noyau dur intergouvernemental autour d’une dizaine de pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Benelux). Ce groupe d’Etats aurait la capacité de mener une politique stratégique avec la gestion d’un budget de l’ordre d’1 à 2% du PIB pour investir massivement dans le numérique et les nouvelles technologies. Ceci se ferait en dehors de l’Union européenne.

Quels sont les obstacles à ce projet ?

Les Etats que j’appelle les cinq renégats empêchent l’émergence d’un système fiscal et social européen convergent : l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, Chypre et Malte. Ils regroupent 25 millions d’habitants, c’est-à-dire 5% de l’Union à 27.

Dans le traité de Maastricht, les Anglais avaient permis que les questions fiscales doivent être prises à l’unanimité, ce qui permet à ces cinq Etats de bloquer toutes les décisions.

Il ne s’agit pas de bâtir une fiscalité à la française, car c’est la pire du monde, avec dans tous les domaines les taux d’imposition les plus élevés. Mais cela ne serait pas scandaleux de dire que la fiscalité sur l’épargne, et de l’impôt sur les sociétés sur l’ensemble de l’Union doit atteindre au moins 20% du PIB.

Obsédés par la préservation de leurs privilèges, les Français ne se rendent pas compte que l’on a perdu toute crédibilité en Europe. Nous avons plus reculé que l’Allemagne en 2008. A chaque choc, nous reculons plus que les Allemands, et aujourd’hui, l’économie française est à 75% de celle du voisin allemand. Toute l’Europe s’inquiète donc du long effondrement français depuis une vingtaine d’années. Les Allemands ne comprennent pas pourquoi la France se désindustrialise, pourquoi on n’a pas eu de budget à l’équilibre depuis quarante-huit ans, et pourquoi on est en déficit permanent. Nous sommes en perte de crédibilité majeure. Dans ce contexte général, on met en place des outils d’endettement alors que ce n’est pas le sujet : il faut permettre à l’Europe de redevenir compétitrice à l’échelle mondiale.

Y a-t-il un risque d’explosion de la zone en cas de trop fortes divergences entre l’Allemagne et les pays du Club Med ?

Malheureusement, ce sujet beaucoup évoqué en 2009-2010 et disparu depuis, revient au goût du jour. En effet, il y a un écart qui se crée entre Allemagne et Pays-Bas d’un côté, la France et l’Italie de l’autre. Cela va remettre sur la table l’idée d’un éclatement, qui ne serait pas forcément généralisé. En cas de problème, ce ne sont pas les pays faibles qui sortiront mais les pays forts. Cela est dû à une raison technique : sous réserve qu’on ait vraiment l’intention de rembourser la dette, qui est en euros, et que l’on décide de réintroduire une monnaie faible, elle risque d’être dévaluée de 50% et d’ainsi doubler la dette. A un moment donné, si l’écartèlement est trop fort, les Allemands, avec les Néerlandais, les Autrichiens, et peut-être cinq ou six autres pays, sortiraient et l’on aurait deux Euros, un Euromark et un Euro authentique, France incluse, vu notre niveau de désindustrialisation. D’autres pays comme l’Italie ont une meilleure industrie que nous.

Crédit photo : Martin Sanchez sur Unsplash

Christian Saint-Etienne était l’invité de Bernard Poirette sur Europe 1 dans la matinale du dimanche 17 mai 2020.

Invité dimanche de la matinale d’Europe 1, Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers, a notamment estimé que le chômage devrait très vite repasser au-dessus de la barre des 10% après le violent arrêt que la crise du coronavirus a imposé à la quasi totalité des secteurs de l’économie française.

INTERVIEW

Si le début du déconfinement laisse espérer une amélioration de la situation sanitaire, en matière économique, après deux mois d’arrêt quasi total de la majeure partie des secteurs, le pire pourrait être encore à venir. « Je suis inquiète pour l’emploi. Cette crise n’est pas une parenthèse, elle va durer », alertait fin mars la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Car si l’économie est encore maintenue par le chômage partiel, la baisse de ce dispositif exceptionnel pourrait s’accompagner d’une vague de licenciements. « Ça va tanguer ! », abonde dans la matinale d’Europe 1 Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers.

Selon lui, le nombre de demandeurs d’emploi devrait repasser au-dessus la barre des 10% rapidement. « Au deuxième trimestre, on va avoir un bon extrêmement significatif, de l’ordre d’un point ou d’un point et demi », prévient-il. Le nombre de chômeurs de la catégorie A de Pôle Emploi, c’est-à-dire ceux sans aucune activité, pourrait ainsi passer de 3 millions à près de 4,5 millions, toujours selon les prévisions de Christian Saint-Etienne. Renouer avec la dynamique enregistrée en 2019 pourrait donc prendre plusieurs années tant le coup de frein a été brutal : « On ne devrait pas retrouver le niveau de 2019 avant 2023. »

« Si on part du principe que le PIB était à 100 en 2019, les économistes prévoient qu’il sera à 92 cette année, c’est-à-dire une chute de 8%, la plus importante depuis la Seconde guerre mondiale », souligne-t-il.

« Les secteurs qui repartent très forts vont entraîner les autres »

À ce stade, il est encore difficile toutefois de dresser un panorama de la relance. « Face à la situation dans laquelle nous sommes il faut être extrêmement mesuré, il va y avoir une reprise différentielle selon les secteurs. Dans les secteurs où la reprise est très forte, les salariés auront tout intérêt à faire des heures supplémentaires payées. Ils auront une rentrée de pouvoir d’achat, mais surtout les secteurs qui repartent très fort vont entraîner les autres », explique Christian Saint-Etienne.

« Il faut que les gens qui ont beaucoup d’activité y répondent, il ne faut surtout pas se bloquer, mais faire des heures supplémentaires, embaucher là où ça marche ce qui, progressivement, finira par tirer du trou des secteurs comme le tourisme ou la restauration qui emploie 10% de la population active, ce qui est absolument colossal », martèle encore ce spécialiste.

Sauver l’aérien

Concernant les pans de l’économie qui ne peuvent pas encore profiter du déconfinement, et restent dans la flou quant à un éventuel retour à la normal, Christian Saint-Etienne estime que les plus stratégiques doivent être impérativement maintenus sous perfusion, à commencer par l’aérien. « Nous avons cinq ou six secteurs d’excellence en France, dont l’aéronautique. Il faut absolument rester puissant dans ce domaine, c’est un secteur de souveraineté », face notamment aux Etats-Unis ou encore à la Chine qui investissent massivement dans ce domaine.

« Il faudrait faire des commandes d’avions militaires pour maintenir un niveau d’activité avant que l’aviation civile ne reprenne », avance Christian Saint-Etienne. « Il serait suicidaire sur le plan de la souveraineté nationale et européenne de laisser tomber ce secteur. »

L’Express – 7 mai 2020

L’épidémie de coronavirus a été l’occasion pour les Français de découvrir l’ampleur de leur dépendance à l’égard de la Chine – pour la production de médicaments, de masques et de nombreux équipements.

La crise a ainsi mis en lumière les faiblesses du modèle productif hexagonal, notamment sur ses chaînes d’approvisionnement.

Comment retrouver une souveraineté industrielle ? « En cessant d’être naïfs et lâches », s’agace Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers. Pour lui, cette pandémie montre surtout la faiblesse stratégique du Vieux Continent. « Contrairement à la Chine ou aux Etats-Unis, l’Europe a été le seul acteur mondial à ne pas être stratège, puisque dominé par la règle de la concurrence inscrite dans le Traité de Rome de mars 1957. » Sa proposition ? Que la France se dote d’une vraie politique industrielle, quitte à croiser le fer avec la Commission. Pour ce faire, il prend comme modèle les Etats-Unis : « Ils ont défini cinq secteurs souverains : la défense, la santé, l’agroalimentaire, la finance et l’énergie. » Afin de tourner la page de trente ans de désindustrialisation massive, Christian Saint-Etienne suggère de créer une agence de stratégie nationale – sorte de commissariat au Plan -, rattachée au ministère de la Défense. Indispensable aussi, la mise en place d’un ministère de l’Industrie digne de ce nom, afin de lancer des investissements sur plus de dix ans.

Mais, selon l’économiste, l’erreur serait de croire que la France peut agir seule : « Elle n’a pas la taille suffisante pour retrouver des capacités stratégiques fortes. » Sur tout, on aurait tort de chercher à s’allier à tout prix avec l’Allemagne, « qui nous regarde de haut ! » C’est plutôt avec les pays du Sud qu’il convient de nouer des partenariats. « L’Espagne est plus robotisée que la France ; l’Italie du Nord dispose d’un véritable tissu industriel ; le Portugal, d’une main-d’œuvre compétente… », assure-t-il. Seules ces alliances permettront à l’Hexagone de créer des filières d’avenir solides et modernes.

Crédit photo : trashhand sur Pexels

Le Figaro Magazine – 8 mai 2020

L’économie autant que la politique, l’histoire ou la géographie, nourrit la stratégie et les rapports de force entre nations. La preuve par le bras de fer entre Trump et Xi Jinping.

Christian Saint-Etienne s’est déjà fait un nom dans l’étude et l’enseignement de l’économie. Il est en train de s’en faire également un dans l’analyse géostratégique. L’examen de sa biographie montre qu’il est passé, aussi naturellement que certains historiens ou géographes, de sa discipline d’origine aux questions de stratégie et rapports de force entre nations. Le tout à travers un prisme : une lecture pessimiste des événements, qui rappelle parfois la vision « décliniste » de Nicolas Baverez, bien qu’il tienne un discours plus programmatique que l’auteur de La France qui tombe. Comme titulaire de la chaire d’économie industrielle au CNAM, Saint-Etienne ne cache pas ses inquiétudes concernant les fondamentaux de l’économie française ; en tant que président de l’Institut France-Stratégie, il ne dissimule par sa préoccupation quant aux faiblesses politiques de l’Union européenne.

Son ouvrage sur Donald Trump et Xi Jinping est de ces livres qui permettent au profane de saisir un certain nombre de subtilités d’ordinaire réservées aux spécialistes.
L’auteur est persuadé que les deux dirigeants sont engagés dans une course à domination planétaire néfaste pour l’humanité. Sa démonstration est impeccable ; elle est aussi très convaincante. « Trump démolit l’ordre du monde construit pendant un siècle par ses prédécesseurs : une architecture subtile ayant démontré sa stabilité, dit-il. Quant à Xi, après s’être fait passer pour un dictateur éclairé, il apparaît pour ce qu’il est : un autocrate absolu. Leur bras de fer peut à tout instant dégénérer. »

Conclusion de Saint-Etienne, qui tient de la déduction intellectuelle plus que d’un réel motif d’espoir : l’Europe a un rôle à jouer – pour peu qu’elle s’allie avec la Russie, plus inquiète de l’expansionnisme chinois que de sa rivalité avec les Etats-Unis. La stratégie, comme l’histoire, est une science de la tragédie…