Christian Saint-Etienne était l’invité de Thiphaine de Rocquigny dans l’émission « Entendez-vous l’éco » sur France Culture, ce vendredi 7 septembre 2018.
Loi Pacte, prélèvement à la source, réforme du système des arrêts maladie… Après dix-huit mois d’une lune de miel sans nuage entre l’exécutif et les milieux d’affaires, la rentrée 2018 s’annonce mouvementée pour le gouvernement.
Après notre série consacrée à l’étoffe et à l’industrie du textile, nous vous proposons comme chaque vendredi un zoom sur un grand sujet d’actualité éco. Aujourd’hui : la Macron-économie est-elle en panne ?
C’est le grand chantier économique du quinquennat : l’examen de loi Pacte a démarré cette semaine à l’Assemblée. Pacte pour Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises, tout un programme… Un projet de près de mille pages, véritable catalogue de mesures en tout genre, qui vise à relancer la croissance en berne et à simplifier la vie des entreprises. Après une année marquée par des mesures fiscales en faveur du capital et des plus aisés et une libéralisation du marché du travail, dont beaucoup attendent toujours le volet censé protéger les salariés, que faut-il attendre de ce nouveau projet de loi ? Va-t-il véritablement transformer l’entreprise et peut-il relancer la croissance ? Un an et demi après l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, la politique économique du gouvernement tient-elle ses promesses ?
Le Monde Économie – 9 mai 2017
Emmanuel Macron ne pourra répondre à la crise politique et sociale qu’en débloquant les leviers de la croissance économique, le capital et le travail.
TRIBUNE. La France subit un triple « plantage », politique, économique et social. Sur le plan politique, les électeurs favorables à une fermeture économique et/ou physique de l’espace national représentent la moitié de l’électorat, et l’élection d’Emmanuel Macron ne modifie pas ce partage.
Sur le plan économique, la croissance moyenne est de 1,1 % par an depuis quinze ans, et nous n’arrivons pas à nous arracher de cette stagnation relative alors que nous avons besoin d’une croissance durablement supérieure à 2 % par an pour commencer à réduire réellement le chômage.
Socialement, environ 60 % de la population se considèrent comme appauvris, sans espoir de rebond rapide, avec un sentiment d’abandon par les élites politiques et économiques qui semblent indifférentes à leur sort. Ces trois « plantages » sont intrinsèquement liés.
La question centrale relève de l’ingénierie politique et sociale : quel est le levier pour briser les contraintes qui empêchent le redéploiement de notre énergie intellectuelle et entrepreneuriale ?
Est-il politique ? En d’autres termes, suffit-il d’attendre un sauveur pour que les forces politiques se réalignent autour d’un projet commun ? Ce qui pouvait faire sens dans une société rurale et archaïque n’est plus qu’une farce. Dans un système complexe et globalisé, aucun individu ne peut, à lui seul, résoudre tous les problèmes. Seule une action collective sur la base d’un contrat politique transparent peut remobiliser nos forces. Or il n’y a même pas eu de tentatives d’écrire un tel contrat. Emmanuel Macron pourra-t-il œuvrer dans ce sens ?
Le levier est-il social ? En vérité, les forces centripètes, qui envoient les classes moyennes laborieuses dans les banlieues lointaines tout en concentrant les immigrés les plus récents et les moins qualifiés au cœur de nos villes, sont plus puissantes que jamais, notamment sous l’effet d’une idéologie qui privilégie tout ce qui est étranger sur tout ce qui est français. Seul un effort massif en faveur du logement intermédiaire au bénéfice des classes laborieuses pour les réinstaller au cœur des villes peut briser les forces centripètes les plus nocives. A-t-on lancé un tel mouvement de construction massive de logements intermédiaires au cœur des villes, à part quelques initiatives isolées ? La réponse est un gigantesque non.
La solution serait-elle économique ? Malheureusement oui. Seule une politique favorisant une relance massive de l’investissement productif et de la formation peut nous redonner les emplois et les espérances que le peuple appelle de ses vœux. « Malheureusement », parce que la phrase « seule une politique de relance massive de l’investissement productif et de la formation » est aujourd’hui au mieux incompréhensible, au pire « emmerde » tous les brillants marquis qui refusent de descendre dans la salle des machines pour accélérer la vitesse du bateau.
Pour rénover la machinerie de la croissance, il faut relancer l’investissement en capital et débloquer le marché du travail.
Pour accélérer l’accumulation de capital, la réforme fiscale clé consiste à ramener toute la fiscalité des revenus du capital (intérêts, dividendes et plus-values) à un prélèvement libératoire à la source de 28 % le 1er janvier 2018 avec une réduction programmée à 25 % en trois ans, au rythme d’un point par an (sans toucher au régime fiscal de l’assurance-vie qui finance la dette publique).
Une division par deux des taux de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) permettrait de réduire les effets nocifs de cet impôt sans subir un contrecoup politique trop violent de la part d’une opinion qui reste favorable, à plus de 70 %, au maintien de l’ISF. L’ISF ne serait supprimé qu’après la mise en œuvre du nécessaire programme de réformes structurelles. Le taux de l’impôt sur les sociétés (IS) suivrait le même chemin : 28 % en 2018 et baisse d’un point par an jusqu’à 25 %. Un taux d’IS à 15 % s’appliquerait aux premiers 50 000 euros de bénéfices.
La réforme du marché du travail passe par la multiplication des types de contrats de travail : CDI actuel, CDI à droits progressifs et CDD de dix-huit mois et trois ans renouvelables dès le 1er septembre 2017. En revanche, le contrat unique serait une grave erreur, car la France a un double parlement en matière sociale, la chambre sociale de la Cour de cassation réécrivant continuellement cette matière par sa jurisprudence qui créerait des dizaines de cas particuliers ingérables pour les entreprises.
Dans ce contexte, il faut donner un coup d’accélérateur en faveur du logement intermédiaire au cœur des villes en doublant le mouvement HLM par un mouvement « HLI » (habitat de logement intermédiaire), qui devrait construire de l’ordre de 80 000 logements par an dans un partenariat public-privé.
Il faut également sauver le monde rural en investissant massivement dans la production agro-industrielle afin qu’elle redevienne compétitive tout en gagnant en qualité. L’agriculture non viticole et l’industrie agroalimentaire ont sous-investi depuis vingt ans, leurs outils sont déclassés par rapport à la concurrence allemande et néerlandaise. Pour revenir à son niveau, il faut investir de l’ordre de 5 milliards d’euros dans les bâtiments agricoles et 10 milliards d’euros dans les process de transformation.
Qui est prêt à porter cette politique de renouveau dans le cadre d’un jeu collectif et contractualisé ? Ce sera la question centrale pour les élections législatives.

Le Figaro – 19/12/2016
En matière économique et fiscale, l’assurance de la stabilité est la première vertu qu’on attendra du prochain président, plaide l’universitaire.
La situation économique de la France, on le sait, est préoccupante. En dépit d’une punition fiscale de 70 milliards d’euros sur la période 2011-2014, le déficit public sera supérieur à 80 milliards d’euros en 2016. La demande de produits et services augmente, certes, mais ce sont les entreprises étrangères qui répondent à cette augmentation. La part des importations progresse fortement depuis quinze ans.
La croissance en 2017 ne sera pas forte: de l’ordre de 1,2 % si tout va bien. Hors réformes significatives visant à relancer notre système productif, la croissance sera de l’ordre de 1,25 % en rythme annuel au cours du prochain quinquennat… à condition qu’il n’y ait pas de nouvelle crise en Europe. Dans le cas contraire, la croissance pourrait tomber à 0,75 % en rythme annuel.
La remontée des taux d’intérêt nous frapperait d’autant plus que nous ne parviendrions pas à réduire le déficit public au-dessous de 1,5 % du PIB contre une situation réelle de 3,5 % du PIB en 2016. Cet effort représente environ 45 milliards d’euros sur 2017-2018 et ne peut être réalisé que par une baisse des dépenses publiques si l’on ne veut pas étouffer ceux qui produisent encore en France.
Quelles sont les priorités du redressement à mettre en œuvre dès l’été 2017? En premier lieu, nous sommes pris dans une grande transformation du système économique et politique mondial: la révolution fondamentale de l’informatique et la pluie numérique qui irrigue notre société transforment notre système économique par l’iconomie, cette économie de l’informatique, de l’intelligence et de l’Internet. L’iconomie a déjà modifié 40 % de notre économie et ce n’est qu’un début. Le capital est le carburant de cette révolution. En portant la fiscalité du capital à plus de 60 % à l’automne 2012, quand elle est comprise entre 20 et 30 % dans toutes les autres nations industrielles, François Hollande s’est condamné à l’échec. Quel général enverrait ses armées au combat en rationnant le carburant? Il faut donc remettre toute la fiscalité du capital et l’impôt sur les sociétés à 25 %.
En deuxième lieu, la loi El Khomri votée cette année n’a pas permis de déverrouiller le marché du travail. Modifions le contrat de travail, non pas en allant vers un contrat unique – une fausse bonne idée traduisant la méconnaissance du réel -, mais en doublant l’actuel CDI, qu’il ne faut pas toucher, par un CDI à droits progressifs qui redonne de la souplesse au marché du travail. Généralisons au privé les contrats courts en vigueur dans le service public (dix-huit mois et trois ans).
En troisième lieu, il faut voter dès juillet 2017 une réforme constitutionnelle ambitieuse qui garantisse la pérennité de ces changements. Interdisons le déficit de la Sécurité sociale. Changeons le principe de précaution en un principe de responsabilité. Instaurons une règle d’or sur l’investissement net des collectivités locales. Posons le principe que la fiscalité française ne doit pas s’éloigner de celle des pays européens comparables.
Nous devons par ailleurs créer des fondations productives ayant pour objet de détenir des actions de sociétés industrielles et commerciales apportées par des personnes physiques qui n’en auraient plus la libre disponibilité pour des périodes très longues (de huit à douze ans). Aussi longtemps que ces conditions seraient respectées, les actions et revenus ainsi capitalisés seraient isolés du patrimoine personnel des personnes physiques qui ont consenti cet effort. Ces fondations seraient le support d’un entrepreneuriat du long terme au service de la création de richesses et d’emplois sur notre territoire. Ces fondations seraient créées par un nouvel article de la Constitution. Ainsi, l’orientation de la politique économique en faveur de la production compétitive sur notre sol serait crédibilisée à moyen terme.
Ces trois priorités une fois mises en œuvre l’été prochain, on pourra s’attaquer aux nécessaires réformes de l’organisation des territoires, de la santé et de l’éducation dans l’année qui suivra. Un ministre de la réforme de l’action publique introduira une révolution managériale, jamais mise en œuvre depuis 1945, et mettra en place les outils d’une forte hausse de la productivité de l’action publique. Il faut rétablir un État puissant qui dépense moins, en bloquant la dépense publique nominale au niveau atteint en 2018 au cours des années suivantes. Si cet État réformateur, et non plus dispendieux et impuissant, ne réduisait l’emploi public que de 300 000 personnes au cours du prochain quinquennat, ce ne serait pas dramatique. L’essentiel est ailleurs: rien d’efficace ne sera mis en place qui n’apparaisse comme pérenne.