Interview au Journal du Dimanche – 29 mars 2026
DEFI – Pour relancer la croissance, l’économiste préconise de désindexer les prestations sociales pour flécher 50 milliards par an vers l’investissement productif.
DECRYPTAGE – Christian Saint-Etienne reproche aux gouvernements successifs une coûteuse absence de vision stratégique.
Le ministre de l’Économie Roland Lescure a évoqué cette semaine un « nouveau choc pétrolier » – avant de se raviser. Est-ce la bonne expression pour qualifier la situation ?
Si un accord avec l’Iran intervient avant la fin du mois d’avril, nous sommes face à ce que je qualifierais de « mini-choc pétrolier », dont nous ne subissons pas encore les effets. Le pétrole qui est actuellement livré a, la plupart du temps, été acheté avant le début des frappes. Les experts s’attendent – quand bien même le conflit s’arrêterait dans les jours qui viennent – à ce que le pic du choc intervienne dans trois ou quatre semaines. On devrait s’attendre à un cours du pétrole culminant à 120 dollars le baril fin avril, du fait de la reconstitution des stocks et dans l’attente de la remise en route des champs d’exploitation de pétrole et de gaz. Dans ce scénario d’un mini-choc « technique », le retour à la normale peut intervenir rapidement, avant l’été. Les Français repartiraient alors en vacances avec un baril retombé à 60 dollars, le cœur et le portefeuille légers. Si le conflit se prolonge en revanche sur plusieurs mois ou semaines, il y a un risque que le blocage des routes maritimes dans la région s’étende à la mer Rouge, sous la pression des alliés de l’Iran, en l’occurrence les Houthis au Yémen. Le choc pétrolier serait alors bien réel et d’une ampleur considérable. Cela pourrait inciter les États-Unis à réduire leurs exportations de pétrole et de gaz au bénéfice de leur marché domestique pour contenir la hausse des prix à la pompe, ce qui créerait des tensions supplémentaires sur l’approvisionnement. On parlerait alors de choc massif. Mais nous n’en sommes pas là.
Que doit faire l’État dans un contexte de hausse des prix à la pompe pour soulager les ménages et les professionnels ?
À ce stade, trois professions sont réellement touchées : les transporteurs, les agriculteurs et les pêcheurs. Il paraît nécessaire d’instaurer des aides immédiates sur le prix du fioul pour ces professions, d’autant que ces filières survivent avec de très faibles marges. Les transporteurs français en particulier, très fortement concurrencés par les pays de l’Est, ne convoient plus que 40 % des marchandises en France. Le risque de tomber à 10 % de l’activité est réel si l’on ne fait rien. Il faut de la même manière préserver les agriculteurs et les pêcheurs pour des raisons évidentes de souveraineté.
Vous préconisez une action de l’État ciblée et restreinte ?
Il y a dans cette crise une opportunité : provoquer un choc qui conduise à l’augmentation des ventes de véhicules électriques. La France est en excès de production d’électricité, elle est en mesure d’absorber une montée en charge de la part des voitures électriques. Deuxième enseignement : si l’Europe et la France sont de plus en plus souveraines en matière de production d’électricité, elles sont toujours extrêmement dépendantes des produits pétroliers. Le gaz et le pétrole représentent encore la moitié de l’énergie consommée en Europe, or nous avons péché par idéologie sur cette question en fixant des objectifs ambitieux de réduction des gaz à effet de serre, et donc d’abandon des énergies fossiles. En réalité, il faudra à peu près vingt-cinq ans pour en sortir. En attendant, la France a décidé d’interdire toute recherche de pétrole et de gaz en 2010. Par exemple au large de la Guyane, qui regorge vraisemblablement de réserves importantes de pétrole. Ou en Alsace, où la présence de gaz dans les mines est considérable. Autant de choix idéologiques, souvent pris au nom d’équilibres politiques partisans, qui nous conduisent in fine à nous prostituer pour aller chercher du gaz et du pétrole au Moyen-Orient, plutôt que d’en rechercher chez nous. Cette crise devrait nous faire réfléchir : notre incapacité de modifier nos analyses stratégiques et de prendre en compte les intérêts de souveraineté est inquiétante. Emmanuel Macron vient d’opérer un revirement sur le nucléaire, c’est un très bon exemple. La première centrale EPR entrera en fonction, si tout va bien, en 2038. Comment fait-on d’ici là ?
Certains partis politiques réclament une baisse des taxes sur les carburants pour jouer sur les prix. Est-ce une bonne mesure ?
Première remarque : certains accusent l’État d’être un profiteur de guerre, qui s’enrichit grâce aux taxes. C’est une imbécillité maligne, puisqu’en réalité, même si l’État reçoit un peu plus de recettes fiscales, le ralentissement de l’économie va coûter très cher en prestations sociales et en pertes de recettes fiscales. L’expérience des derniers chocs montre que l’État n’est pas gagnant sur la durée. Pour la réduction de la TVA, de 20 % à 5,5 %, cela relève d’une incompréhension totale de la situation économique du pays. Nous présentons 3 500 milliards d’euros de dette publique. En réduisant brutalement le taux de TVA, vous envoyez le message suivant aux marchés et à nos prêteurs : la France continue de sortir l’édredon face aux chocs mondiaux, en s’appuyant sur une croissance moyenne depuis vingt ans autour de 1 % et un niveau toujours plus haut d’endettement. La réponse sera immédiate : une hausse de taux conséquente, alors même qu’ils ont déjà augmenté d’environ 30 centimes pour la France et l’Allemagne depuis le début de la crise.
Doit-on redouter une répercussion à la hausse sur l’ensemble de la chaîne de valeur et l’entrée dans un cycle inflationniste durable ?
Dans l’hypothèse d’un mini-choc technique de courte durée, non. D’autant que les accords salariaux pour 2026 ont été signés et protègent dans une large mesure le pouvoir d’achat des salariés. Dans le deuxième scénario, en revanche, on peut redouter le retour de l’inflation et un recul de la production industrielle, voire une désindustrialisation, qui toucherait la France, l’Italie et leurs sous-traitants allemands. Au lieu d’avoir une croissance européenne au-dessus de 1 %, on risquerait la stagnation de l’activité économique et une croissance nulle.
Quel diagnostic économique faites-vous du « patient » France ?
Un bon tiers de la population est très insatisfait de son niveau de vie dû à la faible croissance de ces vingt dernières années. Lorsque la France se traîne à 1 % de croissance, l’essentiel des ressources va au maintien des infrastructures et du stock de capital. La marge restante pour distribuer des augmentations de pouvoir d’achat est très limitée et de surcroît inégale, au profit des activités économiques qui fonctionnent bien. Ce qui manque au pays, c’est une vision stratégique : nous dépensons 1 200 milliards d’euros pour la protection sociale. Or si l’on veut relancer l’industrie, le bâtiment – secteur à l’arrêt depuis trop longtemps – ou la conversion à l’électrique, il faut y consacrer a minima 50 milliards par an d’investissement public. La question est de savoir qui est capable de dire aux Français qu’il faut, pour le bien du pays et la préservation de sa croissance économique, renoncer aux indexations des prestations sociales sur plusieurs années pour dégager des milliards à investir sur l’avenir. C’est un mal bien français de toujours promettre de nouveaux droits, de nouvelles allocations, et ne jamais débattre de la relance de la production. Résultat : depuis la crise des subprimes en 2008, la France a abandonné toute vision stratégique, elle est à l’arrêt depuis vingt ans.
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