Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 7 janvier 2025.
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Ce mardi 7 janvier, Jean-Marc Daniel, éditorialiste BFM Business, Guillaume Richard, président du groupe de services à la personnes OuiCare, et Christian Saint-Etienne, professeur au CNAM, ont parlé de la désindustrialisation, de la gestion de la robotisation, et le PIB qui va vers un déficit autour de 6%, dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.
Les Echos – 30/01/2023
Christian Saint-Etienne montre que même si l’emploi va mieux, la réindustrialisation ne « prend » pas. Et explique ce qu’il faudrait faire pour inverser la tendance.
Comme j’aimerais, en ce début d’année, écrire que la France se réindustrialise ! Mais l’inverse est à l’oeuvre, en dépit de discours décalés du réel. Après l’épisode Hollande 1 (2012-2014), qui avait multiplié les discours et les mesures anti-riches, Hollande 2 (2015-2017) et Macron 1 (2017-2021) ont, eux, tenté de faciliter l’activité économique, notamment en réduisant les contraintes sur le marché du travail (lois El Khomri 2016, ordonnances sur le marché du travail 2017). En 2014, le CICE a été porté à 6 % de la masse salariale pour les rémunérations inférieures à 2,5 SMIC et remplacé par un allégement de cotisations sociales en 2019.
Cette politique a eu du succès en termes de créations nettes d’emplois. Mais en dépit de la baisse, en 2021, de 10 milliards d’euros desimpôts de production (qui demeurent trois fois plus élevés qu’en Allemagne ou en Suisse et 80 % plus élevés qu’en Italie en pourcentage du PIB), d’une baisse modérée du taux de l’IS à 25 % (qui reste supérieur de 5 points au taux d’IS moyen des pays européens compétitifs), les quelques mesures pro-entreprises depuis 2015 ont été noyées dans une politique pro-demande depuis la révolte des « gilets jaunes » et le choc Covid. Le déficit public a explosé et se maintiendra à 5 % du PIB cette année. La demande interne est financée par l’emprunt public, ce qui ne rassure pas les investisseurs industriels.
La valeur ajoutée manufacturière en France est tombée de 37 % en 2015 à 33 % en 2021 de la valeur ajoutée manufacturière allemande en euros et de 96 % à 84 % de la valeur ajoutée manufacturière en Italie sur la même période. Avec le même taux de change et les mêmes taux d’intérêt de Banque centrale, la France fait beaucoup moins bien que l’Allemagne, – nous sommes tombés au tiers de nos voisins – et que l’Italie aussi ! Notre performance est catastrophique et explique l’état pitoyable de notre commerce extérieur.
Notre production manufacturière est plus faible en 2021 en euros qu’en 2015 ! Sur la même période, elle a augmenté de 10 à 15 % chez nos voisins. En dépit du discours sur la start-up nation (mais les start-up importent plus de matériels et logiciels informatiques qu’elles n’exportent) et sur la production de Doliprane, rien n’est fait concernant les 300 médicaments en rupture qui conditionnent notre souveraineté de santé publique.
La réindustrialisation ne prend pas, et la comparaison France-Allemagne continuera de décevoir cette année compte tenu des investissements massifs de l’Allemagne dans l’énergie, l’automobile, les biotechs et les microprocesseurs.
Que faudrait-il faire ? Agir, tout simplement ! Réindustrialiser veut dire numériser, robotiser et électrifier l’ensemble du secteur productif, ce qui suppose de doubler la production électrique en deux décennies. Les annonces sur les EPR et le photovoltaïque (à base de panneaux importés de Chine…) ne permettront au mieux d’augmenter la production que d’un quart, d’ici vingt ans.
D’où viendra le reste ? Où est la filière nationale de photovoltaïque ? Quid des centrales pilotables au gaz décarboné ? Quid des investissements nécessaires dans l’hydroélectrique ?
Il faut créer un puissant ministère de la Réindustrialisation également responsable de la politique énergétique, de l’innovation et de la formation professionnelle. Il devrait être à l’oeuvre depuis cinq ans à la place des mesurettes qui ne visent à corriger qu’une fraction de nos handicaps. Faudra-t-il un mai 1940 industriel et militaire pour réveiller le pays ? Il se prépare : le commerce extérieur et l’endettement en sont les mèches.
L’Opinion – 26 juillet 2021
« Le résultat est une France désindustrialisée, aux finances publiques à la dérive, à l’école en déshérence dans les comparaisons internationales, sans politique énergétique, avec une immigration subie, qui échoue dans les compétitions même quand elle a une bonne équipe »
Il y a un mystère français : comment autant d’individualités brillantes peuvent-elles produire un collectif aussi faible ?
Et ce n’est pas un phénomène récent. Dans La guerre des Gaules, Jules César écrit que si les Gaulois avaient été organisés, ils auraient massacré ses légions. Dans la guerre de 1870, des généraux de Cour, qui n’ont pas étudié la guerre de Sécession, envoient des soldats magnifiques à l’abattoir car les Allemands se sont équipés massivement de mitrailleuses largement utilisées à la fin de la guerre civile américaine. En 1939, la Ligne Maginot était efficace, contrairement à la doxa véhiculée depuis, et les Allemands la contournent pour cette raison. Ils passent par les Ardennes car des généraux français avaient considéré que c’était impossible : cette partie du front était peu protégée – sans évoquer la position ambiguë de la Belgique.
Et le problème s’aggrave. Dans les années 1990, selon les mêmes phénomènes de Cour, des sociologues et des politiques néomarxistes ou négligents décrètent, à quelques-uns mais au cœur du système, que nous sommes entrés dans un monde post-industriel et post-travail qui exige le partage d’un nombre limité d’heures de travail. Cette idée est reprise par le Parti socialiste qui gagne les élections législatives de 1997 et impose la semaine de 35 heures à des syndicats réticents, avec plein effet pour les entreprises de plus de 20 salariés au 1er janvier 2000 et pour les autres au 1er janvier 2002. La droite, élue en 2002, ne modifie le dispositif qu’à la marge.
La désindustrialisation du pays est la principale cause de son affaiblissement, de la désertification des territoires qui a provoqué le phénomène des Gilets jaunes, et du déficit extérieur qui mine les équilibres financiers de la France
Dans tous les pays développés, l’industrie est l’activité la plus internationalisée, et infiniment plus que les services. La semaine de 35 heures, qui a augmenté fortement le coût du travail, désorganisé la production et démotivé les travailleurs, a joué le même rôle pour les PME industrielles françaises que les mitrailleuses allemandes en 1870. La production industrielle stagne aujourd’hui à son niveau de l’an 2000 et la France a perdu, depuis cette date, plus de 40 % de ses marchés à l’exportation. La désindustrialisation du pays est la principale cause de son affaiblissement, de la désertification des territoires qui a provoqué le phénomène des Gilets jaunes, et du déficit extérieur qui mine les équilibres financiers de la France.
Idées loufoques. Et ça continue. Didier Deschamps a considéré, à 24 minutes de la fin du match, que son équipe ne pouvait pas perdre, avec un score de 3-1, et a dégarni son attaque qui était vraisemblablement la meilleure du tournoi. La défense, qui est considérée comme moins noble par les Français, était désorganisée et peu motivée. Il n’y a pas une personne au monde qui peut penser que les équipes italienne, espagnole ou allemande de football auraient perdu dans les mêmes conditions.
Il faut donc s’interroger sur trois faiblesses nationales : 1- la mauvaise organisation qui semble le mode latent de fonctionnement français sauf événements ou chefs exceptionnels ; 2- l’absence de curiosité de ce qui se fait ailleurs, comme pendant la guerre de Sécession ou au moment des 35 heures ; 3- le phénomène de Cour dans un Etat centralisé qui permet de mettre en œuvre des idées loufoques sans analyse sérieuse et contradictoire, ni même prendre en compte le retour d’expérience, quand il se révèle désastreux, pour corriger le tir.
On sait que, loin du post-industriel, nous sommes entrés dans la Nouvelle révolution industrielle de l’informatique depuis les années 1980, la transformation à l’œuvre s’accélérant depuis l’an 2000 pour fabriquer une industrie robotisée, numérisée et totalement internationalisée. Ce système hyper-industriel est plus que jamais au cœur de l’économie servicielle créant des écosystèmes de biens et services liés, dont l’industrie est le cœur. L’évidence glaçante du phénomène n’a nullement perturbé l’intelligentsia politico-économico-médiatique, d’environ 300 personnes, qui gouverne le pays. La crise de la Covid ayant montré les dégâts de la désindustrialisation en 2020, quelques mesures ont été prises dans ce qui est, en réalité, une indifférence générale marquée de sympathie désapprobatrice. On est très loin d’un impératif de survie qui réorganiserait la nation pour la préparer au combat.
Lorsque la négation ne suffit pas à éliminer le sujet, on en parle longtemps et en faisant en sorte que les comparaisons internationales restent à la marge du débat qui devient rapidement « pour ou contre »
Et lorsque, par exception, on se pique de traiter d’un sujet, comme la TVA sociale, l’origine de l’effondrement des performances scolaires, la réindustrialisation, la réforme des retraites, la question énergétique, le débat public obéit aux trois temps de la valse d’impuissance française :
1- on nie l’importance du sujet : non le coût du travail ne joue pas sur l’emploi, l’industrie est sale et dangereuse, le classement PISA de performances scolaires n’est pas fiable, la seule caractéristique du nucléaire est sa dangerosité, etc.;
2- lorsque la négation ne suffit pas à éliminer le sujet, on en parle longtemps, pendant des années, et en faisant en sorte que les comparaisons internationales, dans les rares cas où l’on s’en préoccupe, restent à la marge du débat qui devient rapidement « pour ou contre » : pour ou contre la TVA sociale, la globalisation, la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture, le calcul mental à l’école, la vaccination, les robots, le nucléaire, l’immigration, etc. ;
3- et enfin, lorsque l’on a suffisamment ferraillé « pour ou contre », vient la paix des braves, c’est-à-dire le moment au cours duquel le sujet est décrété résolu pour en avoir assez parlé. Ainsi, on a parlé pendant quinze ans de la TVA sociale en France et les Allemands l’on fait en 2007, par le relèvement du taux principal de TVA de 16 % à 19 % avec, en parallèle, une baisse des cotisations patronales sur les salaires et, quelques semaines après, une baisse de l’impôt sur les sociétés qui mettaient l’Allemagne en bonne position pour encaisser la crise de 2008-2009 et rebondir ensuite. Le fait que les Allemands avaient mis en œuvre la mesure refermait définitivement le sujet en France, à la satisfaction générale.
Inconséquences. Le mécanisme des trois temps de la valse est suffisamment puissant pour « effacer », du moins on le croit, nos trois inconséquences : 1- la désorganisation latente de nos fonctionnements sans vision structurée et sans règles clairement énoncées et strictement mises en œuvre, 2- l’absence de curiosité sur ce qui se fait ailleurs, et même lorsque l’on veut bien ouvrir un œil, les solutions d’ailleurs ne sont jamais pertinentes ici, 3- le phénomène de Cour autour d’Ubu roi : plus c’est loufoque, mieux c’est. Et si c’est financé par la dépense publique, c’est magique.
Le résultat est une France désindustrialisée, aux finances publiques à la dérive, à l’école en déshérence dans les comparaisons internationales, sans politique énergétique, avec une immigration subie, qui échoue dans les compétitions même quand elle a une bonne équipe. Mais tout va bien, tant que le « méchant grand capital » est, en réalité, assez stupide pour financer notre indiscipline, notre refus d’ouvrir les yeux sur le monde, notre infini paresse intellectuelle et morale, et nos lâchetés qui sont toujours, naturellement, bienveillantes.
Crédit photo : Rafael Garcin