France

L’Opinion – 20/11/2020

Les faits : Valeurs, rôle de l’Etat, poids du secteur public, politiques sociales, libertés, fiscalité… L’Opinion publie la cinquième édition de son sondage exclusif sur les Français et le libéralisme. Des personnalités le commentent.

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«Dans le contexte de désindustrialisation et de croissance médiocre depuis vingt ans, les Français, pour faire simple, pensent à 65 % que les libertés d’entreprendre et d’expression et le droit de propriété sont assurés mais à seulement 40 % que c’est le cas pour la sécurité des biens et des données et l’égalité devant la loi»

On ne peut pas analyser les attentes profondes des Français sans préciser quelques concepts et rappeler quelques faits.

C’est la philosophie politique libérale des XVIIe et XVIIIe siècles qui a inventé l’Etat de droit protégeant les libertés fondamentales de l’individu de raison, responsable de ses actes, et notamment ses droits politiques et économiques. En dépit des déterminismes biologiques, économiques et culturels qui nous façonnent, le libre arbitre fonde la responsabilité de nos actes : nous sommes responsables de nos actes car nous pouvons choisir entre le bien ou le mal, le juste ou l’injuste, l’efficace ou le gaspillage. Le libéralisme du libre arbitre protège notre liberté fondée sur notre responsabilité. Cette responsabilité nous conduit à privilégier l’efficacité, car nous paierons toujours directement ou indirectement les conséquences d’une mauvaise allocation des ressources et des gaspillages par négligence, ainsi que l’activité car l’oisiveté est mère de toutes les glissades, personnelles, sociales mais aussi politiques.

L’Etat de droit doit être mis en œuvre par un Etat régalien qui assure l’ordre public, seule protection des faibles, et lutte contre les monopoles et oligopoles par le droit de la concurrence. Le marché, dont le fonctionnement est assuré par la mise en œuvre rapide de l’Etat de droit, favorise une bonne allocation des ressources s’il est régulé tout en offrant d’égales possibilités de développement et de financement à tous les acteurs y compris les nouveaux entrants. Deux modèles de société découlent de cette matrice.

Modèle 1 de société

Si la population est formée dès l’école, si son éducation est consolidée par des leaders politiques qui présentent les choix collectifs à opérer de façon non biaisée et si les médias renforcent la capacité de compréhension des citoyens par une information riche, vérifiée et éclairée par des analyses fouillées, alors le peuple attend de l’Etat une action efficace et impartiale qui favorise l’activité, l’égalité des chances, une insertion rapide sur le marché du travail et met en place une protection sociale dont les acteurs sont mis en concurrence pour une meilleure efficacité.

Cette protection optimisée permet à un peuple éduqué et en bonne santé d’assumer ses choix et sa prise de risque plus ou moins extensive selon les préférences individuelles. La mise en œuvre rapide des innovations permet aux entreprises d’investir dans les hommes et le capital productif, ce qui favorise une croissance rapide. La confiance entre acteurs économiques et sociaux favorise la prospérité.

Modèle 2 de société

Si la population est mal formée, si les choix politiques sont biaisés ou orientés par l’idéologie, si les marchés sont inefficaces ou mal régulés, alors les citoyens recherchent une sécurité « bas de gamme », considèrent que les libertés sont limitées par le mauvais fonctionnement de l’Etat de droit et des marchés, et pensent, en l’absence d’informations non biaisées, que les services publics seront moins mal assurés par le public que par le privé.

Au fond, dans la médiocrité générale, le public semble moins mauvais que le privé dont le fonctionnement est mal compris. La croissance est faible et les opportunités réduites. La méfiance entre acteurs domine dans une stagnation et une médiocrité qui exacerbent les tensions.

Pour les faits, avec une dépense publique à 56 % du PIB en 2019, dernière année avant la pandémie, dépassant de 9 points de PIB la moyenne du taux de dépense publique des dix-huit autres pays de la zone euro, la France est arrivée face à la Covid sans masque, sans test, avec une capacité de lits en réanimation deux fois moindre qu’en Allemagne, dont la dépense publique est 12 points de PIB inférieure à la nôtre. Le décrochage de l’économie française sera le double de l’allemand en 2020, comme le nombre de morts par million d’habitants. L’Etat français est obèse, inefficace, incapable d’anticiper et la dérive des finances publiques obère l’avenir.

C’est ici que l’on interroge les Français dans le sondage sur le libéralisme. Ils répondent, de manière apparemment stupéfiante compte tenu de ce qui a été rappelé, qu’ils veulent plus d’Etat en matière économique (plus de 50 % favorables, surtout les femmes, les catégories populaires et la gauche) et sociale (surtout les femmes, les moins de 35 ans et les moins éduqués), et pour assurer les services publics (santé, éducation, sécurité, transports en commun, ramassage des ordures ménagères) à plus de 80 % !

Tout ceci en dépit des mauvaises performances en matière d’éducation (classement PISA), de ce qui s’est passé en mars-avril sur la Covid, de l’insécurité croissante, des grèves à répétition dans les services publics, etc. Alors que la France devrait innover et investir pour accélérer la croissance et augmenter les opportunités d’insertion, les Français sont partagés 50-50 sur la mise en place d’un revenu universel pour tous sans condition de ressources plébiscité par les moins de 35 ans et la gauche.

Dans le contexte de désindustrialisation et de croissance médiocre depuis vingt ans, les Français, pour faire simple, pensent à 65 % que les libertés d’entreprendre et d’expression et le droit de propriété sont assurés mais à seulement 40 % que c’est le cas pour la sécurité des biens et des données et l’égalité devant la loi. Les Français restent lucides en pensant à 86 % que les dettes contractées pour faire face au Covid seront remboursées par des impôts. Au total, les Français apparaissent désabusés, ne font pas confiance au système et aux autres et, dans un régime général de médiocrité et de défiance, s’en remettent à des services publics chers et inefficaces.

Mais la vraie question qui ressort de ce sondage montrant une population défiante en recherche d’une protection « bas de gamme » est la suivante : est-ce le peuple qui doute à ce point de lui-même et de ses capacités ou cette neurasthénie est-elle le fruit du modèle 2 de société qui prévaut en France depuis les années quatre-vingt, favorisant le déterminisme déresponsabilisant contre le libre arbitre, l’émotion contre la raison, l’idéologie contre l’analyse objective ? Dans un élan de tendresse, on voudrait que les Français puissent goûter un jour au modèle de la liberté dans l’efficacité !

Sondage exclusif > cliquez ici pour accéder au sondage en ligne sur le site de l’Opinion.
Enquête Ifop réalisée par questionnaire auto-administré en ligne, du 13 au 14 octobre 2020, selon la méthode des quotas, auprès d’un échantillon de 1 032 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Les Echos – 18/11/2020

Les Etats-Unis et la Chine sont lancés dans un combat pour la domination mondiale depuis une dizaine d’années, un combat qui s’est durci depuis trois ans avec l’affirmation de la volonté chinoise de passer devant l’Amérique. Trump a lancé la contre-offensive avec la guerre commerciale sino-américaine qui a effectivement commencé le 6 juillet 2018. Aujourd’hui, l’essentiel de leur commerce est taxé.

Cette rivalité stratégique est doublée d’une rivalité dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et des plateformes numériques. Face aux Gafam s’imposent les BATHX : Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi. Les Chinois ont bloqué Google ou Facebook pour des raisons politiques, permettant l’essor de Baidu et de Tencent. Alibaba excelle face à Amazon tout en s’affirmant comme un acteur financier de rang mondial. Les Gafam et les BATHX s’affrontent dans le monde, en Asie et en Afrique, mais aussi et surtout en Europe.

C’est donc d’un double affrontement qu’il s’agit : stratégique et militaire, mais aussi économique et numérique. Ils s’exacerbent mutuellement. Quand les Etats-Unis cognent sur Huawei, quel que soit le prétexte, il s’agit de gêner cet acteur, gonflé aux subventions publiques, qui a l’audace de prendre de l’avance dans la 5G.

Dans ce double affrontement, l’Europe est deux fois absente. Stratégiquement d’abord, sans vision commune et sans politique solide face à ces deux géants. Les Allemands aiment obéir aux Américains, comme l’a rappelé récemment la ministre allemande de la Défense, tout en ménageant la Chine, un si gros marché. La France, désindustrialisée et percluse de dettes, papillonne. Economiquement ensuite : il n’y a pas plus de « Gafam allemands que français ». Et il n’y en a aucun en Europe.

« Protégée » par l’Amérique depuis soixante-quinze ans, l’Europe se pense à l’écart du choc sino-américain. Les Etats-Unis ont en réalité pris soin pendant ces trois quarts de siècle d’empêcher l’émergence de tout ce qui pourrait ressembler à des Etats-Unis d’Europe. Et la zone euro, qui devait être une zone de convergence des performances économiques, accumule les divergences péniblement cachées par l’heureuse action de la BCE.

Non seulement l’Europe n’est pas protégée mais elle est le lieu où les géants déploient leurs armées numériques et déroulent la soie de leurs routes où circulent leurs ambitions. La Grèce, mère de l’Europe, leur a livré son premier port. L’Europe centrale sourit à la Chine tout en se revendiquant américaine. Le Royaume-Uni prend le large dans une confusion suprême.

Penser, dans ce contexte, que Biden, s’il est confirmé, va renverser la table et centrer sa politique étrangère sur des déclarations d’amour à l’Europe est « amusant ». Certes, déclarations il y aura, mais platoniques et non suivies d’effet. L’Amérique continuera de faire son marché en Europe, notamment en Allemagne, avec laquelle la réconciliation sera spectaculaire et massivement mise en scène de part et d’autre. On célébrera Paris, dans une courte étape, vraisemblablement à vélo. C’est si romantique.

Après le départ anglais, l’Europe aurait pu enclencher une nouvelle phase de sa construction en jetant les bases d’une politique stratégique, scientifique et économique ambitieuse, en s’appuyant sur un noyau dur d’une dizaine de pays s’accordant sur une politique déterminée afin d’écarter doucement l’étau sino-américain. Mais les principales décisions, y compris le plan européen de relance, sont précautionneuses.

Biden ne sauvera pas l’Europe. Il lui fera plaisir en lui disant les mots qu’elle veut tant entendre.

Crédit photo : US federal government – domaine public

Le Figaro – 17 juin 2020

Selon les organisations internationales, nous allons connaître une crise économique 50 % plus grave que celle de l’Allemagne, argumente le professeur titulaire de la chaire d’économie au Conservatoire national des arts et métiers.

La France attend un rebond économique après la crise du Covid-19 comme on attend un miracle. Mais sans changement de cap, et même avec un retour à une activité économique « normale », le pays va continuer de dériver.

On ne peut pas comprendre ce qui nous attend sans une analyse du confinement. Non seulement l’État, qui a le niveau de dépense publique le plus élevé des pays développés, n’avait pas de masques et de tests pour tracer l’épidémie, mais il a procédé au confinement le 17 mars en mode panique sans stratégie affirmée effectivement mise en œuvre. Les commandes massives de masques n’interviennent qu’après le confinement et la stratégie visant à tracer, à masquer et à isoler n’est réellement mise en œuvre qu’à mi-avril. À mi-mai, on mène enfin la bonne approche pour identifier les foyers et les traiter immédiatement. Cette incapacité du gouvernement et de l’appareil d’État d’apprendre des pays qui réussissent à contrôler l’épidémie sans confinement, comme la Corée du Sud, Taïwan ou Singapour vient de loin. Certes, d’autres pays ont été en difficulté, comme l’Italie, mais on pouvait attendre de l’État français une réponse plus professionnelle. Or on découvre en mars-avril, que notre pays a trois à quatre fois moins de lits de réanimation que l’Allemagne alors que nous dépensons plus pour la santé (en pourcentage du PIB).

Les élites politiques françaises ont majoritairement une formation administrative et juridique qui ne les invite pas à l’ouverture internationale mais les conditionne à l’aveuglement dès qu’un changement majeur intervient. Lorsque l’État centralisé et aveugle se retrouve désemparé fin mars, incapable de commander massivement des masques alors que des régions, des villes ou le secteur privé y parviennent, il utilise la réquisition avec pour seul effet de casser toutes les filières d’approvisionnement au lieu de les coordonner.

Et ces mécanismes d’autoblocage, d’aveuglement et de réquisition autoritaire visant à cacher son impuissance, sont toujours à l’œuvre. Qui peut penser que cet État peut conduire un déconfinement rapide et ordonné, puis la nécessaire transformation de la nation ? D’autant que selon les organisations internationales nous allons connaître une crise moitié plus grave que celle de l’Allemagne. Le poids relatif de l’économie française par rapport à l’allemande va continuer de chuter, accélérant l’effritement à l’œuvre depuis quinze ans à cause de la désindustrialisation de notre pays.

Or le gouvernement a pris peur, début mai, à l’idée que l’on allait découvrir, qu’à l’impréparation catastrophique au début mars s’est ajoutée son incapacité à décider et à adopter la bonne stratégie. À partir de ce moment, consciemment ou inconsciemment, le gouvernement a ralenti le déconfinement pour justifier ses errements par la gravité supposée de la crise sanitaire alors que le nord de la zone euro déconfinait à partir du 27 avril, au point de provoquer une crise économique d’une ampleur inouïe. Nos dirigeants pensent que l’économie fonctionne comme un moteur qu’on rallume en appuyant sur un bouton. En réalité, plus on retarde le déconfinement et plus on aggrave la crise économique.

Certes, le gouvernement a pris quelques mesures techniques utiles comme le mécanisme du chômage partiel, néanmoins surcalibré, ou les prêts garantis par l’État (PGE) qui posent la question de la sortie en fonds propres pour que les entreprises puissent investir. Mais un nouveau risque stratégique apparaît. Le recul d’un dixième du PIB en 2020 ne se traduit pas par un recul de 10 % de l’activité de toutes les entreprises, mais par la faillite ou restructuration de 15 % des entreprises tandis que 30 % d’entre elles vont être en plein boom. L’entre-deux va surnager difficilement.

À supposer que l’économie rebondisse, ce n’est pas un rebond qui se prépare mais une mutation vers le numérique, l’écologie et les industries de souveraineté à condition d’agir avec détermination. Les fonds de capital-investissement veulent mobiliser 6 milliards d’euros avec les assureurs et l’aide de l’État pour accélérer ce mouvement tandis que Bercy travaille sur un fonds garanti par l’État de 10 milliards d’euros sous forme de prêts participatifs. Déjà des semaines de discussion et pas de décisions fortes.

Surtout, les Allemands ont mis 100 milliards d’euros sur la table en fonds propres pour accélérer la mutation de leur économie. Il faut que la France mobilise 75 milliards pour provoquer, accompagner et accélérer la mutation de notre économie. Ces fonds propres doivent permettre des prises de participation de 10 % à 30 % par augmentation de capital dans les 20 000 entreprises qui font l’économie française, avec des interventions de 5 à 500 millions d’euros selon les secteurs, les enjeux et la taille des entreprises.

Il n’y aura pas de miracle. Soit nous prenons la mutation à bras-le-corps, soit nous disparaissons comme puissance autonome. Où sont les de Gaulle ?

Crédit photo : Anthony Choren on Unsplash

Causeur – 13 juin 2020

A-t-on eu tort de confiner tout le pays presque deux mois durant ? Le déconfinement a-t-il été trop tardif faute de préparation ? Le Covid-19 aura-t-il raison de la zone euro ? L’économiste Christian Saint-Etienne répond à toutes ces questions ainsi qu’à celles que vous ne vous posez pas. Entretien par Daoud Boughezala.

Daoud Boughezala. L’OCDE, la Commission européenne et le gouvernement français ont des prévisions de croissance très pessimistes pour 2020. En tant qu’économiste, qu’annoncez-vous ?

Christian Saint-Etienne. Le gouvernement prévoit -11% et l’OCDE entre -11 et -14% de « croissance » négative du PIB en 2020. Si le gouvernement ne commet pas d’erreur, on pourrait se limiter à -10%. En tout cas, le PIB va reculer de l’ordre d’un dixième. Un choc de cette ampleur correspond à une perte de l’ordre d’un million d’emplois structurels sur dix-huit mois. Tout l’enjeu est de savoir s’il se produira un rebond de l’économie qui permettra de créer des emplois.

Bien que vous en fustigiez les conséquences économiques, le confinement n’était-il pas inévitable ?

Je n’ai pas contesté la date de confinement mais sa sortie. Tous les pays du Nord sont sortis du confinement le 27 avril, pourquoi ne sommes-nous pas capables de faire de même ? Tout simplement parce que le gouvernement n’a pas massivement commandé des masques et des tests dans la première quinzaine de mars. C’est le retard du déconfinement qui nous a coûté massivement. On peut compter que chaque semaine de retard dans le déconfinement nous a coûté 1% de PIB.

Le gouvernement n’a pas conscience de ce coût. Il a fini par mettre en œuvre la bonne stratégie avec un mois de retard. Il a commis une terrible erreur en arrivant fin février sans masques et sans tests. C’est sa responsabilité ainsi que celle du directeur général de la Santé Jérôme Salomon. On s’est donc retrouvé dans une situation catastrophique, autant par la faute de la haute administration que du gouvernement. Fin février, alors que le Premier ministre et le président de la République ne se levaient pas la nuit pour se demander combien il y avait de masques en stock, la haute administration aurait dû taper du poing sur la table.

A partir du 1er mars, la situation commençait à exiger d’avoir les chiffres et de comprendre. Or, à la mi-mars, on a été contraint de confiner. Paniqué, le gouvernement a attendu fin mars pour véritablement commander des masques et mi-avril pour commander des tests. Pendant plus d’un mois, le gouvernement a tourné en girouette : il n’avait pas compris que la stratégie à adopter était « masquer, tester, isoler », stratégie gagnante mise en œuvre par Taiwan, la Corée du Sud ou le Japon.

Le monde entier voulant des masques et des tests, on a eu beaucoup de mal à s’en procurer. Il y a eu une désorganisation totale du système sanitaire puisque nos capacités de tests vétérinaires n’ont pu être exploités pour des questions d’organisation interne.

Maintenant que nous avons rattrapé notre retard initial, comment expliquez-vous la lenteur du déconfinement ?

Concrètement, le déconfinement est bloqué à cause des protocoles dans les écoles. Les écoles ne reçoivent que 20% des effectifs jusqu’à fin mai, ce qui empêche les parents de travailler. On se retrouve donc avec deux mois de confinement massif de fin mars à mi-mai et un semi-confinement qui continue jusqu’au 10 juin. Tout cela explique le recul de 10% du PIB, qui correspond à au moins une fois et demie le recul allemand.

Au fond, l’idéologie du principe de précaution s’est emparée de la France en 2004, avec la réforme constitutionnelle. Cela fait quinze ans qu’on suit un tel principe. Il sert très souvent de couverture à la lâcheté alors qu’un principe de responsabilité serait préférable. En l’occurrence, tout le monde se couvre et personne ne prend de décision.

Une seconde raison explique le retard du déconfinement : le gouvernement se sent fautif. Très peu de gens disent que la stratégie de mise en œuvre des tests n’a été prise qu’à mi-avril. Le gouvernement réalise avec un retard d’au moins six semaines qu’il a fait une erreur colossale. Pour se dédouaner de cette erreur, il est surprudent à la sortie, ce qui explique qu’on ait à la fois un retard à l’allumage et un retard à la sortie.

Si vous étiez aux responsabilités, seriez-vous partisan d’un déconfinement total, quitte à risquer une deuxième vague ou un rebond de l’épidémie ?

La stratégie « masquer, tester, isoler » reste toujours la bonne et on ne teste toujours pas suffisamment. Néanmoins, depuis début mai, on est en mesure de tester davantage, bien qu’on ne réalise que 250 000 tests par semaine alors qu’on nous en avait promis 500 000. Cela permet d’identifier les clusters et de les traiter immédiatement. Il faut amplifier cette dynamique pendant dix-huit mois.

D’autre part, il faut continuer d’appliquer les gestes barrières, notamment le point central que sont les mains, lesquelles transmettent 90% des maladies. Et durcir l’obligation du port du masque dans les transports.

Sous toutes ces réserves, je relâcherais très fortement les protocoles sanitaires dans les secteurs productifs et scolaires pour pouvoir accueillir au moins 80% des élèves au 15 juin. Je continuerais d’appliquer une politique de prudence, de contrôle, et de réaction très rapide au moindre cluster. Cela exigerait de redonner un rôle à la médecine de ville, qui a été effacée depuis le mois de mars, car le Covid va continuer à roder.

Pour affronter le coût de la crise sanitaire et économique, souhaitez-vous mutualiser les dettes européennes ?

Non. La bonne réponse consiste à prendre en compte que depuis une dizaine d’années, nous sommes entrés dans un monde dominé par un duopole sino-américain, avec une transformation de ce duopole en guerre froide il y a environ un an. Cette situation rappelle étrangement les années 1960-1970 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis. Dans ce contexte, l’Europe est le ventre mou du monde. Par la nature du traité de Rome de 1957, l’Union européenne ne peut pas être un outil de puissance mais un espace de coopération commerciale pour éviter les guerres. Ce qui était en vigueur en 1957 n’a plus de sens en 2010. Or, le traité de Rome n’évoluera pas. C’est pourquoi, comme je l’ai prôné en 2018 dans Osons l’Europe des nations, il faut l’émergence d’un noyau dur intergouvernemental autour d’une dizaine de pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Benelux). Ce groupe d’Etats aurait la capacité de mener une politique stratégique avec la gestion d’un budget de l’ordre d’1 à 2% du PIB pour investir massivement dans le numérique et les nouvelles technologies. Ceci se ferait en dehors de l’Union européenne.

Quels sont les obstacles à ce projet ?

Les Etats que j’appelle les cinq renégats empêchent l’émergence d’un système fiscal et social européen convergent : l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, Chypre et Malte. Ils regroupent 25 millions d’habitants, c’est-à-dire 5% de l’Union à 27.

Dans le traité de Maastricht, les Anglais avaient permis que les questions fiscales doivent être prises à l’unanimité, ce qui permet à ces cinq Etats de bloquer toutes les décisions.

Il ne s’agit pas de bâtir une fiscalité à la française, car c’est la pire du monde, avec dans tous les domaines les taux d’imposition les plus élevés. Mais cela ne serait pas scandaleux de dire que la fiscalité sur l’épargne, et de l’impôt sur les sociétés sur l’ensemble de l’Union doit atteindre au moins 20% du PIB.

Obsédés par la préservation de leurs privilèges, les Français ne se rendent pas compte que l’on a perdu toute crédibilité en Europe. Nous avons plus reculé que l’Allemagne en 2008. A chaque choc, nous reculons plus que les Allemands, et aujourd’hui, l’économie française est à 75% de celle du voisin allemand. Toute l’Europe s’inquiète donc du long effondrement français depuis une vingtaine d’années. Les Allemands ne comprennent pas pourquoi la France se désindustrialise, pourquoi on n’a pas eu de budget à l’équilibre depuis quarante-huit ans, et pourquoi on est en déficit permanent. Nous sommes en perte de crédibilité majeure. Dans ce contexte général, on met en place des outils d’endettement alors que ce n’est pas le sujet : il faut permettre à l’Europe de redevenir compétitrice à l’échelle mondiale.

Y a-t-il un risque d’explosion de la zone en cas de trop fortes divergences entre l’Allemagne et les pays du Club Med ?

Malheureusement, ce sujet beaucoup évoqué en 2009-2010 et disparu depuis, revient au goût du jour. En effet, il y a un écart qui se crée entre Allemagne et Pays-Bas d’un côté, la France et l’Italie de l’autre. Cela va remettre sur la table l’idée d’un éclatement, qui ne serait pas forcément généralisé. En cas de problème, ce ne sont pas les pays faibles qui sortiront mais les pays forts. Cela est dû à une raison technique : sous réserve qu’on ait vraiment l’intention de rembourser la dette, qui est en euros, et que l’on décide de réintroduire une monnaie faible, elle risque d’être dévaluée de 50% et d’ainsi doubler la dette. A un moment donné, si l’écartèlement est trop fort, les Allemands, avec les Néerlandais, les Autrichiens, et peut-être cinq ou six autres pays, sortiraient et l’on aurait deux Euros, un Euromark et un Euro authentique, France incluse, vu notre niveau de désindustrialisation. D’autres pays comme l’Italie ont une meilleure industrie que nous.

Crédit photo : Martin Sanchez sur Unsplash

Christian Saint-Etienne était l’invité de Bernard Poirette sur Europe 1 dans la matinale du dimanche 17 mai 2020.

Invité dimanche de la matinale d’Europe 1, Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers, a notamment estimé que le chômage devrait très vite repasser au-dessus de la barre des 10% après le violent arrêt que la crise du coronavirus a imposé à la quasi totalité des secteurs de l’économie française.

INTERVIEW

Si le début du déconfinement laisse espérer une amélioration de la situation sanitaire, en matière économique, après deux mois d’arrêt quasi total de la majeure partie des secteurs, le pire pourrait être encore à venir. « Je suis inquiète pour l’emploi. Cette crise n’est pas une parenthèse, elle va durer », alertait fin mars la ministre du Travail Muriel Pénicaud. Car si l’économie est encore maintenue par le chômage partiel, la baisse de ce dispositif exceptionnel pourrait s’accompagner d’une vague de licenciements. « Ça va tanguer ! », abonde dans la matinale d’Europe 1 Christian Saint-Etienne, économiste au Conservatoire national des Arts et Métiers.

Selon lui, le nombre de demandeurs d’emploi devrait repasser au-dessus la barre des 10% rapidement. « Au deuxième trimestre, on va avoir un bon extrêmement significatif, de l’ordre d’un point ou d’un point et demi », prévient-il. Le nombre de chômeurs de la catégorie A de Pôle Emploi, c’est-à-dire ceux sans aucune activité, pourrait ainsi passer de 3 millions à près de 4,5 millions, toujours selon les prévisions de Christian Saint-Etienne. Renouer avec la dynamique enregistrée en 2019 pourrait donc prendre plusieurs années tant le coup de frein a été brutal : « On ne devrait pas retrouver le niveau de 2019 avant 2023. »

« Si on part du principe que le PIB était à 100 en 2019, les économistes prévoient qu’il sera à 92 cette année, c’est-à-dire une chute de 8%, la plus importante depuis la Seconde guerre mondiale », souligne-t-il.

« Les secteurs qui repartent très forts vont entraîner les autres »

À ce stade, il est encore difficile toutefois de dresser un panorama de la relance. « Face à la situation dans laquelle nous sommes il faut être extrêmement mesuré, il va y avoir une reprise différentielle selon les secteurs. Dans les secteurs où la reprise est très forte, les salariés auront tout intérêt à faire des heures supplémentaires payées. Ils auront une rentrée de pouvoir d’achat, mais surtout les secteurs qui repartent très fort vont entraîner les autres », explique Christian Saint-Etienne.

« Il faut que les gens qui ont beaucoup d’activité y répondent, il ne faut surtout pas se bloquer, mais faire des heures supplémentaires, embaucher là où ça marche ce qui, progressivement, finira par tirer du trou des secteurs comme le tourisme ou la restauration qui emploie 10% de la population active, ce qui est absolument colossal », martèle encore ce spécialiste.

Sauver l’aérien

Concernant les pans de l’économie qui ne peuvent pas encore profiter du déconfinement, et restent dans la flou quant à un éventuel retour à la normal, Christian Saint-Etienne estime que les plus stratégiques doivent être impérativement maintenus sous perfusion, à commencer par l’aérien. « Nous avons cinq ou six secteurs d’excellence en France, dont l’aéronautique. Il faut absolument rester puissant dans ce domaine, c’est un secteur de souveraineté », face notamment aux Etats-Unis ou encore à la Chine qui investissent massivement dans ce domaine.

« Il faudrait faire des commandes d’avions militaires pour maintenir un niveau d’activité avant que l’aviation civile ne reprenne », avance Christian Saint-Etienne. « Il serait suicidaire sur le plan de la souveraineté nationale et européenne de laisser tomber ce secteur. »