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Le Monde – 16 juin 2019

L’économiste Christian Saint-Etienne estime, dans une tribune au « Monde », que les monopoles des géants américains et chinois du numérique ne pourront être brisés qu’en séparant leurs différentes activités.

Les titans de la tech ont une influence croissante sur les chaînes de valeur mondiales. Faut-il tolérer ces oligopoles ou les casser ? Les Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et Bathx chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi) sont à la fois des acteurs prédateurs et des instruments de puissance pour les pays où ils ont leurs sièges. Ces titans sont des oligopoles sur leur territoire respectif (triade élargie, dont l’Europe, pour les Gafam ; Chine pour les Bathx), qui dominent les technologies de demain (intelligence artificielle, 5G, voiture autonome, etc.). Ils stockent, utilisent et revendent nos données sans payer d’impôts dans les pays où ils créent de la valeur économique.

La théorie économique moderne, notamment aux Etats-Unis, et même le droit de la concurrence américain, considèrent que les oligopoles ne sont pas nécessairement mauvais à deux conditions : qu’ils innovent en permanence ; qu’ils puissent être contestés par de nouveaux entrants sur les marchés sur lesquels ils opèrent. La question centrale à propos des titans de la tech, dans la mesure où ils continuent apparemment d’innover, est donc la suivante : de nouveaux entrants peuvent-ils contester leur puissance ?

Si la réponse est négative, deux approches sont alors possibles : soit « casser les titans » en séparant leurs activités, soit considérer que les données sont un bien commun et obliger les titans à partager leurs données avec des start-up qui pourront alors offrir des services alternatifs.

Séparation ou partage des activités ?

La première approche, celle de la séparation, obligerait par exemple Facebook à revendre WhatsApp et Instagram en donnant une action WhatsApp et une action Instagram à chaque propriétaire d’une action Facebook ; ou encore à séparer la distribution d’Amazon de son service sur le cloud – chaque actionnaire d’Amazon reçoit une action Distribution et une action Cloud – ; ou bien encore à séparer Google de Waze afin que Google ne collecte plus de données sur nos déplacements en plus de celles collectées sur nos recherches sur Internet.

La seconde, celle du partage (des données), peut concerner les données brutes, ou les « données signifiantes » – celles qui incluent les réseaux de relations des porteurs de données –, voire les « données déjà traitées par l’intelligence artificielle ». Ce partage peut intervenir à travers des interfaces, ce qui conduirait à parler de « réglementation par API » (« application programming interface ») : chacun aurait le droit à sa clé d’interface pour ses données.

Mais cette approche par le partage pose des questions quasi insolubles : qui définit les données et le niveau de transformation des données qui doivent être partagés ? Qui définit les règles qui imposent le partage à certains et pas à d’autres ? Qui indemnise les actionnaires après la baisse de la valeur des actions à la suite du partage ? Et combien d’internautes sont capables de se servir de leur API key ? Comme dans le cas du « consentement à l’usage des données » imposé par le Réglement général de protection des données (RGPD), les titans vont nous mettre face à l’alternative d’accéder à toutes leurs requêtes… ou de perdre leurs services.

Ils dévorent la concurrence

L’approche par la séparation semble la plus opérationnelle. Dans ce cas, l’actionnaire de Facebook n’est pas spolié mais reçoit trois actions : une action Facebook après séparation, une action WhatsApp et une action Instagram. Il est même possible que la valeur actionnariale augmente après la séparation. Mais il faut se dépêcher d’agir, car Facebook essaie d’accélérer son intégration pour rendre la séparation plus difficile !

De fait, les questions d’ouverture à la concurrence et de capacité d’innovation de ces oligopoles du numérique sont étroitement mêlées. Car à l’instar de Facebook, qui a avalé WhatsApp et Instagram dans un passé récent, les titans innovent essentiellement en mangeant leurs possibles concurrents quand ils sont encore au berceau. Les titans justifient leur monopole au nom de leurs innovations dans un marché qui pourrait être contesté par de nouveaux entrants, alors qu’en réalité ils innovent en dévorant ces nouveaux entrants innovants, tel Chronos, le roi des Titans de la mythologie grecque.

Si l’Europe veut résister aux titans de la tech, elle doit les réguler en privilégiant l’option de la séparation. Il y a urgence.

Crédit photo : panumas nikhomkhai

Les Echos – 22/02/2017

LE CERCLE DES ECONOMISTES – Les élites n’ont pas su protéger les populations face aux vagues d’internationalisation rapides.

Il est aujourd’hui commun dans l’ensemble des pays démocratiques d’analyser l’échec des élites comme la cause principale de l’essor du populisme et de l’aura soudaine des « démocratures », ce dernier terme désignant des pays où le processus électoral consacre le parcours d’un tyran plus ou moins doux.

Quel est cet échec central des élites ainsi désigné comme la cause de tous les maux ? Manque de courage ? Manque de capacité à expliciter les enjeux du changement dans un monde en mutation rapide ? Manque de fermeté face aux mouvements migratoires ? Tout cela est vrai, mais ce n’est pas la cause première du rejet actuel.

Drôle ou tragique ?

Cette cause est connue : la vague d’internationalisation rapide de l’économie mondiale depuis trente ans, grâce à l’informatisation de tous les systèmes de production, de distribution et de transport, a permis, d’un côté, l’essor des classes moyennes des pays dits émergents.

C’est-à-dire ces pays vers lesquels les multinationales ont délocalisé les productions venant des pays développés démocratiques, et, de l’autre, l’enrichissement du 1 % dominant des pays riches ayant commandé – et bénéficié de – ces transferts. Les élites politiques n’ont fait que couvrir ces transferts ordonnés par le « big business ».

Dans ce contexte, imaginer, comme le font certains, que des chefs d’entreprise issus du « big business » sont le seul espoir de rétablissement de la prospérité des classes moyennes est au mieux drôle et au pire infiniment tragique. Le rôle des chefs d’entreprise est éminent dans la production de biens et de services dans le monde marchand concurrentiel.

Aux Etats-Unis, l’échec d’une politique fiscale de redistribution

Le raisonnement s’applique à Donald Trump, autoproclamé sauveur de l’Amérique après l’échec d’Obama et la faillite des élites américaines. Cette faillite n’est pas absolument avérée au moment où le taux de chômage américain est très bas, même si le taux de participation de la population au marché du travail pourrait être plus élevé.

De plus, ce sont les entreprises et les universités américaines qui dominent la transformation de l’économie mondiale depuis trente ans avec, notamment, les Gafa surfant sur l’Internet mondialisé d’origine américaine.

Que le Top 1 % américain se soit enrichi au cours de ces trois décennies relève davantage d’une politique fiscale de redistribution que d’une remise en question systémique du modèle démocratique, même si ce dernier n’est que le moins imparfait de tous les modèles connus. Mais, là aussi, on passe rapidement de la drôlerie trumpienne au tragique quand Trump annule le TPP, qui se voulait un rempart normatif face à la Chine, et remet en question l’Obamacare, qui protégeait 20 millions d’Américains parmi les plus fragiles.

La France doit donner un coup de jeune à son système politique

En France, le problème vient surtout de l’échec des élites politiques à moderniser le pays depuis trente ans. Le problème central vient du recrutement de ces élites.

Passer d’une Assemblée nationale de gauche à une Assemblée nationale de droite en France depuis trente ans, et en caricaturant à peine, c’est passer d’une Assemblée dominée par le monde enseignant, des avocats et des énarques de gauche à une Assemblée dominée par des médecins, des avocats et des énarques de droite (et c’est pareil au sommet du Front national, sauf erreur). Où sont dans ces élites les penseurs des transformations en cours, les éclaireurs de l’avenir, les pédagogues du changement ?

Pour amorcer le changement, réduisons le nombre de députés à 300, le nombre de sénateurs à 100, tout en supprimant le Conseil social économique et environnemental et en faisant du Sénat la chambre des territoires et des métiers. Simultanément, limitons le nombre de mandats de parlementaire à deux successifs et obligeons les fonctionnaires à démissionner de la fonction publique lors de leur première élection au Parlement. Un Parlement renouvelé et un gouvernement resserré valent mieux qu’un « sauveur » qui peut se révéler très décevant.