Gouvernement

L’Express – 7 mai 2020

L’épidémie de coronavirus a été l’occasion pour les Français de découvrir l’ampleur de leur dépendance à l’égard de la Chine – pour la production de médicaments, de masques et de nombreux équipements.

La crise a ainsi mis en lumière les faiblesses du modèle productif hexagonal, notamment sur ses chaînes d’approvisionnement.

Comment retrouver une souveraineté industrielle ? « En cessant d’être naïfs et lâches », s’agace Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers. Pour lui, cette pandémie montre surtout la faiblesse stratégique du Vieux Continent. « Contrairement à la Chine ou aux Etats-Unis, l’Europe a été le seul acteur mondial à ne pas être stratège, puisque dominé par la règle de la concurrence inscrite dans le Traité de Rome de mars 1957. » Sa proposition ? Que la France se dote d’une vraie politique industrielle, quitte à croiser le fer avec la Commission. Pour ce faire, il prend comme modèle les Etats-Unis : « Ils ont défini cinq secteurs souverains : la défense, la santé, l’agroalimentaire, la finance et l’énergie. » Afin de tourner la page de trente ans de désindustrialisation massive, Christian Saint-Etienne suggère de créer une agence de stratégie nationale – sorte de commissariat au Plan -, rattachée au ministère de la Défense. Indispensable aussi, la mise en place d’un ministère de l’Industrie digne de ce nom, afin de lancer des investissements sur plus de dix ans.

Mais, selon l’économiste, l’erreur serait de croire que la France peut agir seule : « Elle n’a pas la taille suffisante pour retrouver des capacités stratégiques fortes. » Sur tout, on aurait tort de chercher à s’allier à tout prix avec l’Allemagne, « qui nous regarde de haut ! » C’est plutôt avec les pays du Sud qu’il convient de nouer des partenariats. « L’Espagne est plus robotisée que la France ; l’Italie du Nord dispose d’un véritable tissu industriel ; le Portugal, d’une main-d’œuvre compétente… », assure-t-il. Seules ces alliances permettront à l’Hexagone de créer des filières d’avenir solides et modernes.

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Le Parisien – 5/11/2019

La France instaurera des objectifs chiffrés en la matière à partir de 2021. Mais est-ce la bonne solution pour répondre aux besoins de main-d’œuvre des secteurs en tension ?

«Oui, la France manque de compétences dans certains domaines»

Pensez-vous que la France ait besoin de recourir aux quotas d’immigration économique ?

CHRISTIAN SAINT-ETIENNE. Tout à fait. La France manque de compétences dans certains domaines et notamment ceux de la révolution digitale. Nous avons besoin de très bons informaticiens, de spécialistes de la programmation numérique, de data miners… Cela représente entre 80 000 et 90 000 ingénieurs par an. Or, nous n’en formons que 60 000 chez nous, c’est-à-dire pas assez. D’autant que certains d’entre eux partent à l’étranger.

Identifiez-vous d’autres secteurs en tension ?

Oui. Les biotechnologies par exemple, mais aussi et surtout l’industrie. Dans ce dernier domaine, il reste 300 000 emplois non pourvus en France. Ce sont par exemple des postes de techniciens de production. Ce phénomène va s’intensifier dans les années à venir. Car avec les départs en retraite de toute une génération, j’estime qu’il faudra trouver environ 200 000 ouvriers spécialisés chaque année.

Ne peut-on pas les trouver parmi les nombreux demandeurs d’emploi en France ?

Si, c’est sûr. Mais cela prend du temps pour former des ingénieurs ou des ouvriers spécialisés. Nous avons besoin de sang neuf sans attendre !

De quels pays pourraient venir les travailleurs étrangers ?

Cela dépend des secteurs évidemment. Mais par exemple, concernant les métiers du digital, les ingénieurs du bassin méditerranéen sont excellents, comme les Iraniens, les Tunisiens et les Marocains. Nous pourrions les tester avant de leur proposer des contrats de trois, cinq ou sept ans, qui seraient renouvelables si leur intégration sur le territoire se passe bien.

Combien faudrait-il accueillir de migrants économiques chaque année ?

Je crois qu’en flux, il faudrait recruter entre 30 000 et 50 000 travailleurs économiques par an. Et même monter jusqu’à 80 000 si l’on inclut les effectifs de l’industrie.

Photo par Alex Kotliarskyi sur Unsplash