Xerfi Canal – 12 mai 2023
Le monde est en transformation rapide depuis les années 1980, sous l’effet de la Troisième ou Nouvelle Révolution industrielle, qui nous fait entrer dans l’iconomie entrepreneuriale.
Après trente et un siècles de stagnation du niveau de vie et de l’espérance de vie, du XIIIe siècle avant notre ère au XVIIIe siècle, il y a eu trois révolutions industrielles aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Les deux premières ont multiplié le niveau de vie par vingt et l’espérance de vie par trois au cours des XIXe et XXe siècles. La révolution des années 1780 était fondée sur le système vapeur, celle des années 1880 sur le système électrique et le moteur à explosion, et celle des années 1980 sur le système informatique. La notion de « système » renvoie à l’ensemble des évolutions scientifiques, techniques, managériales et organisationnelles qui permettent de transformer une innovation en une révolution des systèmes de production et de distribution des biens et services.
La Troisième Révolution industrielle repose sur la science et la technologie informatique qui utilisent des ordinateurs. Par la suite, le terme « numérique » recouvre une partie des applications de l’informatique, notamment les systèmes directement ouverts aux utilisateurs par l’intermédiaire de plateformes numériques. L’iconomie recouvre l’ensemble des transformations et applications résultant de la révolution informatique.
L’iconomie entrepreneuriale – avec un « i » comme intelligence, informatique, Internet, innovation, intégration –, est le fruit de trois nouvelles formes d’innovation, de production, de distribution et de consommation.
D’abord, l’économie de l’informatique, de l’Internet et des logiciels en réseau, qui s’appuie, depuis quatre décennies, sur les progrès foudroyants de la microélectronique et de l’intégration des systèmes. C’est une mutation scientifique et technologique.
Ensuite, l’économie entrepreneuriale de l’innovation qui est une mutation capitalistique et entrepreneuriale qui s’accélère depuis deux décennies.
Enfin, l’économie servicielle des effets utiles qui n’est elle-même concevable qu’en faisant appel aux nouvelles technologies informatiques et de communication permettant de créer des assemblages de biens et services gérés en temps réel par de puissants logiciels en interaction avec le client. C’est une mutation organisationnelle et comportementale traduisant une mutation des usages qui privilégie le cognitif sur le physique et qui est globalement dominante depuis une décennie.
Avec l’avènement de l’iconomie entrepreneuriale, nous passons du monde 2.0 de l’électricité et du moteur à explosion à un monde 3.0 de l’informatique et des plateformes numériques.
L’iconomie amplifie la globalisation des chaînes de valeur et favorise les rendements croissants contribuant à l’émergence d’oligopoles fondés sur la différenciation des produits qu’il est essentiel de réguler si l’on veut maintenir des marchés ouverts. Le passage d’une économie de masse à une économie du ciblage des besoins du consommateur final donne un pouvoir considérable aux entreprises qui maîtrisent la relation finale et rend la contestation des oligopoles par de nouveaux entrants très difficile. Le droit de la concurrence et l’ouverture des marchés, dans une vision dynamique, prennent une place centrale dans la régulation de cette iconomie.
En dépit de l’essor des start-ups depuis quinze ans en Europe, cette dernière a longtemps ignoré les conséquences de la révolution actuelle qui nous a fait entrer depuis trois décennies dans un monde hyper-industriel avec un système économique de plus en plus robotisé, numérisé et électrifié pour la production et la distribution des biens et services. L’intelligence artificielle générative accélère ces transformations. La Chine et les Etats-Unis détiennent 100% des grandes plateformes mondiales (Gafam et BATHX) et 80% des licornes mondiales en capitalisation. L’Europe et la France doivent se réveiller.
Les Echos – 3 mars 2023
La France n’a pas compris qu’un nouvel ordre stratégique mondial se mettait en place : la Chine et les Etats-Unis se battent pour être la puissance dominante dans une révolution « informatique » mondiale.
Le conflit stratégique entre la Chine et les Etats-Unis ne se limite pas à la destruction de ballons dans l’espace…Les deux pays se sont lancés dans une compétition entre une puissance dominante de l’ordre international qui veut le rester – les Etats-Unis – et une puissance montante qui veut prendre sa place – la Chine. C’est un conflit classique, depuis Athènes et Sparte. Depuis le XVe siècle, seize conflits de ce type ont été recensés dont douze se sont conclus par une guerre et quatre par le renoncement de l’un des deux ennemis. Les Etats-Unis sont prêts à tout pour rester le dominant ; la Chine également, comme l’a clairement exprimé Xi Jinping, pour les remplacer.
Le conflit entre les deux géants se décline en deux luttes complémentaires :
L’informatique, comme science et technologie, transforme le monde depuis quatre décennies, comme la vapeur à la fin du XVIIIe siècle et l’électricité à la fin du XIXe siècle. Le numérique désigne les applications de l’informatique dans ses interactions avec les consommateurs. L’informatique est la mutation scientifique, technique, industrielle, énergétique et logistique qui fait fonctionner la planète.
Si l’informatique s’arrête, tout s’arrête ! Plus de banque, d’assurance, de logistique et d’approvisionnement. Mais aussi plus d’eau, de pain (les fours sont électriques) ou d’électricité, de télécommunications ou d’hôpitaux. L’informatique qui fait fonctionner les systèmes électriques, fonctionne elle-même à l’électricité. Les prochaines guerres globales commenceront par la destruction des systèmes électriques : l’Ukraine à la puissance 100. La révolution informatique est hyperindustrielle et investir dans la production d’ordinateurs, de microprocesseurs, de robots et d’électricité est une question de survie.
Et depuis trois décennies, les élites françaises pensent qu’on est entré dans un monde postindustriel, post-travail, et posténergie. Réindustrialiser dans le monde hyperindsutriel informatisé supposerait de doubler la production électrique en vingt ans, ce que nos dirigeants ne conçoivent même pas.
Ces deux pays dominent tellement la planète et leur conflit est si intense, qu’ils produisent plus de 42% du PIB mondial, assurent près de 60% des dépenses militaires mondiales, contrôlent 80% des licornes mondiales en capitalisation et 100% des grandes plateformes mondiales avec les GAFAM américains et les BATHX chinois.
L’Europe est – et se pense – en marge de cette transformation totale alors qu’elle est une proie. L’Allemagne, qui n’a pas de GAFAM – ce qui montre qu’elle n’est pas intellectuellement invincible -, investit depuis deux ans dans quatre grandes usines de microprocesseurs quand la France s’est lancée dans un demi-projet d’extension d’une capacité existante.
Notre pays a préparé son suicide lent en sous-investissant dans la production électrique et informatique depuis quinze ans.
En France, le débat porte sur l’âge de départ à la retraite, qui sera encore un des plus bas du monde à 64 ans, les inconvénients à construire des usines propres et des centrales électriques même propres, le désagrément à réintroduire l’excellence, la discipline et les devoirs à l’école, et les formes légales que pourrait prendre le droit à la paresse.
Le tsunami économique et l’affaissement brutal de la protection sociale qui se profilent – de moins en l’absence d’un réveil stratégique -, vont sidérer les Français au-delà de ce qu’ils ont vécu aux pires moments de leur histoire. Nous pouvons encore réagir à condition de comprendre le nouvel ordre mondial.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Annie Lemoine dans l’émission « Inside Business » sur BFM Business, ce mercredi 7 novembre 2018.