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Les Echos – 31/08/2022

L’essor des ETI doit être la boussole de notre politique économique… d’autant plus que les mesures prises dans leur intérêt sont bonnes pour toutes les entreprises.

Les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ont entre 250 et 5.000 salariés et un chiffre d’affaires compris entre 50 millions d’euros et 1,5 milliard d’euros. Selon l’Insee, leur nombre est passé de 4.600 en 2009 à 5.400 en 2016 et 5.900 en 2019.

Pour replacer les ETI dans le secteur marchand, en 2019, il y avait 4,1 millions d’entreprises dans les secteurs marchands non agricoles et non financiers. Parmi ces dernières, près de 700.000 relèvent des secteurs de l’enseignement, de la santé et de l’action sociale et 100.000 entreprises sont des exploitations forestières, des auxiliaires de services financiers et d’assurance. Il en résulte que 3,3 millions d’entreprises composent les « secteurs principalement marchands non agricoles et non financiers ».

Il y a 5.500 ETI au sein des 3,3 millions d’entreprises « principalement marchandes non agricoles et non financières », sur les 5.900 ETI recensées en 2019. Elles emploient 3 millions de salariés (équivalents temps plein – ETP), réalisent 30 % du chiffre d’affaires, 27 % des investissements et 26 % de la valeur ajoutée de ces entreprises. En moyenne, elles emploient 550 salariés et comptent 10 unités légales. Parmi les 2,7 millions de salariés (en ETP) que compte l’industrie manufacturière, 37 % sont employés par des ETI.

Il est crucial de noter que les pays qui ont gardé une industrie exportatrice puissante ont beaucoup plus d’ETI que les pays désindustrialisés comme la France. L’Allemagne compte 12.500 ETI et l’Italie 8.000. Le poids de l’industrie manufacturière en pourcentage du PIB est de 20 % en Allemagne, 15,5 % en Italie et moins de 10 % en France. L’essor des ETI est donc excellent pour l’emploi et les exportations. Il doit être favorisé comme élément central du renouveau productif.

Afin de créer un choc de réindustrialisation et d’accélérer le développement de l’ensemble du secteur productif, il faut attirer les investissements internationaux tout en favorisant l’essor des ETI et des grosses PME par une baisse de l’impôt sur les sociétés prenant en compte les accords fiscaux internationaux conclus en 2021-2022. Le taux d’IS doit passer dès 2023 à 15 % jusqu’à 100.000 euros de résultat des entreprises, 18 % de 100.000 euros à 100 millions d’euros de résultat et 21 % au-delà.

Pour réindustrialiser, il faut également pouvoir accueillir les usines robotisées, numérisées et électrifiées qui sont au coeur de la transformation de notre système productif. Créons une agence publique mettant en oeuvre, avec les régions et les intercommunalités, une politique foncière stratégique par le développement rapide d’un millier de zones industrielles électrifiées de 300 à 500 hectares bénéficiant de toutes les autorisations techniques et environnementales préalables.

Et il faut définir, dans le cadre de la décarbonation, un programme de développement massif de la production électrique en investissant, outre le nucléaire, sur l’hydroélectrique, le photovoltaïque et l’éolien maritime. Notre potentiel électrique doit doubler en vingt-cinq ans. Tout en accélérant sur la biomasse et les pompes à chaleur. Il n’y a aucune stratégie publique forte, cohérente et lisible en la matière depuis quinze ans, sans parler des allers et retours sur le nucléaire.

Toutes les mesures prises pour aider les grosses PME et les ETI à grandir sont bonnes pour toutes les entreprises, pour chacun des territoires qui composent notre pays et pour l’emploi qualifié. La croissance des ETI doit être la boussole de notre politique économique.

 

Le Monde – 27/02/2020

Comment relancer la production dans les territoires ?, interroge le Professeur titulaire de la Chaire d’économie au Conservatoire national des Arts et Métiers dans une tribune au « Monde ».

La mutation vers l’économie numérique, qui s’accélère et va encore s’accélérer, est complétée par une mutation territoriale sur l’ensemble de la planète : la métropolisation de la croissance et, plus fondamentalement encore, la territorialisation de la croissance. Les innovations se produisent essentiellement dans des métropoles ou des territoires accueillants pour les entrepreneurs, les investisseurs et les chercheurs. Ces territoires, à condition d’être structurés par des pôles métropolitains en réseaux et que nous nommerons territoires métropolisés, facilitent la dissémination des innovations au sein de l’écosystème de production et d’innovation qu’ils créent par leurs politiques fiscales, sociales et environnementales.

La question centrale, en lien avec les territoires qui se sentent abandonnés, est claire : faut-il freiner la métropolisation pour sauver les territoires en difficulté ou les accrocher à des métropoles dynamiques ? Dans le premier cas, on cherche à bloquer les mouvements de l’océan, dans le second à surfer sur les grandes vagues. On peut, naturellement, souhaiter bloquer l’océan.

Pour surfer sur les grandes vagues, les territoires doivent travailler avec les métropoles modernes, villes multi-activités à forte densité maîtrisée de population qui visent à favoriser une innovation de conception dans un large spectre de domaines : nouvelles technologies numériques et biologiques, finance, défense, énergie ou cleantechs (technologies de l’environnement). En particulier, la métropole moderne ne rejette pas l’industrie car les services à forte valeur ajoutée s’appuient sur une industrie puissante. Ces métropoles doivent travailler avec leurs territoires sur des politiques de réindustrialisassions en s’appuyant sur la robotique, le numérique, le rapatriement des productions délocalisées, par exemple dans la pharmacie : est-il raisonnable que l’Europe dépende à plus de 60 %, pour la production des médicaments, de bases importées de Chine ou d’Inde ? Faut-il abandonner les décisions de délocalisation, dans les domaines engageant la survie des populations, aux entreprises ou édicter des règles publiques en la matière ?

Dans un rapport publié par l’OCDE (The Metropolitan Century, 2015), l’organisation analyse l’impact de la métropolisation de la croissance sur l’évolution internationale. La proportion d’urbains dans le monde va passer de 52 % en 2015 à 67 % en 2030 (contre 5 % en 1800). Le nombre de villes de plus de dix millions d’habitants va croître de 23 aujourd’hui à 37 d’ici dix ans. La population urbaine de la planète devrait passer de 1 milliard de personnes en 1950 à 6 milliards de personnes en 2050 et la moitié de la population de l’OCDE vit dans 300 villes comptant plus de 500 000 habitants. Les révolutions industrielles sont des révolutions urbaines, la causalité étant à double sens. Les métropoles sont des villes qui se dotent d’une stratégie de croissance et d’une gouvernance forte pour la mettre en œuvre.

Dans le développement des métropoles et des territoires, c’est l’offre de politique stratégique qui détermine la demande des investisseurs et entrepreneurs pour travailler et investir sur ce territoire. Et c’est la même démarche qui doit être adoptée par les territoires en difficulté qui, pour se lancer et disposer des moyens d’action nécessaires, doivent s’allier aux métropoles dynamiques les plus proches. L’Etat et les régions doivent œuvrer pour provoquer ces rapprochements et les rendre opérationnels.

Tout le travail de construction d’un projet territorial partagé ne vise qu’à créer les conditions de la croissance dans le développement durable. Pour passer des conditions de la croissance à la croissance, il faut l’engagement des entrepreneurs et des investisseurs, de toutes les forces économiques et sociales, et de toutes les forces scientifiques et culturelles.

Si la France compte une quinzaine de grandes villes s’organisant progressivement en métropole, le pays compte 1 200 bassins de vie. Un bassin de vie est défini comme un territoire sur lequel plus de 80 % de la population de ce territoire y vit, travaille, s’éduque, se soigne et passe ses loisirs. Il se trouve que ces bassins correspondent presque exactement aux 1 200 intercommunalités qui maillent la totalité du territoire. Il faut les transformer en communes métropolitaines travaillant avec les régions et l’Etat sur des projets territoriaux.

La commune métropolitaine, nouveau nom des intercommunalités à élection directe dont les communes deviennent les subdivisions, doit présenter tous les trois ans un plan stratégique glissant de six ans dont la cohérence territoriale est assurée par le département dans le cadre d’une stratégie régionale. Ce plan définit les investissements communaux dans les transports, la santé, l’éducation, le développement économique et le logement. Les 1 200 Exécutifs territoriaux ainsi créés, qui sont en pratique la transformation des conseils actuels des intercommunalités en Exécutifs élus directement, peuvent gérer en cohérence les sujets du développement économique et de l’emploi, de l’éducation, de la santé, des transports et des loisirs sur un bassin de vie. La commune métropolitaine devient le support de la réforme du système de santé qui organise la multiplication des maisons de santé afin de mailler à nouveau les territoires en services de santé et de développer la médecine préventive.

La mise en cohérence des plans stratégiques des métropoles et communes métropolitaines par les régions et l’Etat doit être le fondement de la nouvelle politique territoriale qui s’impose à notre pays.

Les Echos – 31/01/2018

Le gouvernement a annoncé sa volonté d’opérer des privatisations partielles, afin de dégager des recettes de 10 milliards d’euros qui seraient affectés à un fonds pour financer des initiatives dans l’innovation. Le ministre de l’Economie semble compter sur un flux annuel de l’ordre de 300 à 400 millions d’euros. Comment comprendre ces initiatives ?

Le monde est plongé depuis une trentaine d’années dans une nouvelle révolution industrielle, dont la technologie maîtresse, conduisant à la transformation accélérée des systèmes de production et distribution des biens et services, est l’informatique.

Comme pour les révolutions industrielles précédentes fondées sur la vapeur et l’électricité, la transformation de notre industrie s’annonce profonde : est désormais industriel tout ce qui fonctionne à base de processus normés et informatisés. La banque, l’assurance, la logistique ou la publicité sur Internet sont des activités industrielles. Pour suivre cette transformation à l’oeuvre, la France doit accélérer son effort d’innovation, notamment dans l’économie productive.
La BPI est déjà très active dans le financement des entreprises et des start-up qui essaient de s’adapter. Il s’agit d’aller plus loin dans
cette direction.

Trois ingrédients nécessaires

La question est de savoir si l’initiative annoncée par le gouvernement est majeure ou s’il s’agit d’une goutte d’eau supplémentaire dans une politique qui n’a pas la masse critique. Alors que l’Allemagne dégage des excédents extérieurs indécents, la France s’enfonce dans le déficit de ses échanges de produits manufacturés.
La lourde voiture française, lestée d’une dépense publique gigantesque (56 points de PIB de dépense publique, dont 33 % de PIB de protection sociale en 2017), a un petit moteur industriel qui peine à exporter. Il s’agit donc de développer massivement notre système productif en renforçant les entreprises actuelles et en doublant le nombre d’ETI, disons de 4.600 actuellement à plus de 9.000 en cinq à sept ans.

Nous avons pour cela besoin de trois ingrédients : 1. une épargne longue investie dans l’appareil de production ; 2. une révolution éducative augmentant rapidement les compétences de la jeunesse et de la force de travail actuelle ; 3. une très nette accélération de l’effort d’investissement et de robotisation de notre appareil de production.

Pour se concentrer sur la modernisation de notre appareil de production, il faut être capable de porter rapidement l’épargne longue investie annuellement dans l’appareil de production de 15-20 milliards d’euros à 45-50 milliards d’euros (2 % du PIB français). Ceci s’opère dans les pays
comparables par des fonds de pension recueillant chaque année environ 3 % du PIB de cotisations investies aux deux tiers à un horizon de quinze à vingt ans. En France, l’assurance-vie est investie à huit ans et le reste de notre épargne est essentiellement liquide.

Une goutte d’eau

La politique annoncée de cessions de participations publiques devrait dégager des flux de financement de l’ordre de 1 % de ce qui est nécessaire (400 millions au lieu de 40 milliards d’euros annuels). ça n’est donc qu’une goutte d’eau dans un lac de besoins de financement productifs qui reste asséché.

Cette politique doit s’inscrire dans une ambitieuse réforme des retraites, avec création de fonds de pension en urgence, pour ne pas risquer d’apparaître comme cyniquement décalée par rapport aux besoins réels. La réforme de nos systèmes de formation initiale et continue doit être massive. La robotisation de la production, le développement des plates-formes numériques et l’investissement dans l’intelligence artificielle sont des nécessités vitales face à la NRI2.

Bref, le président et le gouvernement parlent bien, mais ils sont tellement loin des mesures qu’il faudrait prendre que je me contenterai de conclure poliment : peut et doit mieux faire !