révolution

Les Echos – 7 avril 2025

Christian Saint-Etienne convoque les grands penseurs et l’histoire pour déplorer que, dans une France étouffant sous le poids de la fiscalité et de la centralisation, « la diatribe politicienne a remplacé la spéculation philosophique ».

Les fondements conceptuels, philosophiques et politiques de la démocratie libérale représentative s’élaborent aux XVIIe et XVIIIe siècles avec Hobbes, Locke et Montesquieu qui formalisent la philosophie politique libérale construite sur l’individu de raison responsable de ses actes. Dans la même période, Bacon, Descartes et Newton refondent la science moderne.

Alors que Descartes et Leibniz travaillaient en mode hypothéticodéductif à la recherche d’une théorie unifiée du tout, Bacon et Newton voulaient partir des faits, y trouver des régularités et les expliquer dans une approche inductive. Pour Bacon, le savoir doit être utile, notamment pour améliorer les conditions de vie de l’humanité qui, pour l’essentiel, n’avaient pas changé depuis les Grecs.

Syllogismes

Avant Bacon, Galilée et Newton, la notion de protocole expérimental pour résoudre une question pratique ou théorique est étrangère à la réflexion qui obéissait à la connaissance déductive à base de syllogismes, méthode venant des philosophes grecs. Après Bacon, la science expérimentale cesse de se donner pour but de confirmer ce que l’on savait déjà pour tenter d’expliquer ce que l’on ne sait pas encore. Bacon produisit, avec le « Novum Organum » (1620), une synthèse puissante qui installa la science expérimentale au cœur des réflexions des savants européens.

Si l’on a beaucoup opposé le « Novum Organum » et le « Discours de la méthode » (1637) dans leur démarche, avec des controverses marquées aux XVIIe et XVIIIe siècles, on peut aussi considérer que les œuvres de Bacon et Descartes se complètent pour engendrer la révolution scientifique qui permettra le déclenchement de la révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle.

Double révolution intellectuelle

La double révolution intellectuelle de la philosophie politique libérale centrée sur l’individu de raison et de la science expérimentale est une révolution européenne. Cette double révolution aurait pu intervenir en Chine, en Inde, dans le monde musulman ou les grands royaumes africains qui avaient plus de richesses que l’Europe aux XVIIe-XVIIIe siècles, mais dont les structures politiques et sociales interdisaient les innovations philosophiques et scientifiques introduites en Europe à cette époque.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les Français vont exceller dans la théorie, et les Anglais, dans la mise en oeuvre de techniques permettant d’augmenter la production de richesses. Par exemple, en s’appuyant sur des préoccupations techniciennes visant à améliorer le fonctionnement de la machine à vapeur, Nicolas Sadi Carnot pose en 1824 les bases d’une science nouvelle, la thermodynamique. C’est sur cette base que se développeront le moteur thermique et le moteur à réaction. Au même moment, les Anglais multiplient les machines à vapeur dans la production et augmentent leur productivité.

Là où Bacon, Locke et Newton contribuèrent à fonder une approche pragmatique du gouvernement qui joua un grand rôle dans la Révolution glorieuse de 1688-1689, la France cartésienne et centralisée vit son économie stagner. La noblesse anglaise s’intéressait aux techniques productives et investit dans l’agriculture et la petite industrie pour augmenter la productivité du travail quand la noblesse française s’intéressait à la spéculation philosophique et scientifique et aux jeux de Cour, tout en délaissant ses domaines agricoles à la productivité stagnante. La France paiera cher la sous-productivité de son économie dans ses affrontements directs avec l’Angleterre jusqu’en 1815.

Si l’on remplace Angleterre par Allemagne ou Etats-Unis, qu’est-ce qui a changé en France en 2025 ? La diatribe politicienne a remplacé la spéculation philosophique. Une centralisation hébétée étouffe la nation de sa fiscalité. L’industrie stagne et l’agriculture est en panne.

Les Echos – 3 mars 2023

La France n’a pas compris qu’un nouvel ordre stratégique mondial se mettait en place : la Chine et les Etats-Unis se battent pour être la puissance dominante dans une révolution « informatique » mondiale.

Le conflit stratégique entre la Chine et les Etats-Unis ne se limite pas à la destruction de ballons dans l’espace…Les deux pays se sont lancés dans une compétition entre une puissance dominante de l’ordre international qui veut le rester – les Etats-Unis – et une puissance montante qui veut prendre sa place – la Chine. C’est un conflit classique, depuis Athènes et Sparte. Depuis le XVe siècle, seize conflits de ce type ont été recensés dont douze se sont conclus par une guerre et quatre par le renoncement de l’un des deux ennemis. Les Etats-Unis sont prêts à tout pour rester le dominant ; la Chine également, comme l’a clairement exprimé Xi Jinping, pour les remplacer.

Le conflit entre les deux géants se décline en deux luttes complémentaires :

  1. pour être la puissance géostratégique et militaire dominante ;
  2. pour être le leader de la révolution informatique mondiale.

L’informatique, comme science et technologie, transforme le monde depuis quatre décennies, comme la vapeur à la fin du XVIIIe siècle et l’électricité à la fin du XIXe siècle. Le numérique désigne les applications de l’informatique dans ses interactions avec les consommateurs. L’informatique est la mutation scientifique, technique, industrielle, énergétique et logistique qui fait fonctionner la planète.

L’Ukraine à la puissance 100.

Si l’informatique s’arrête, tout s’arrête ! Plus de banque, d’assurance, de logistique et d’approvisionnement. Mais aussi plus d’eau, de pain (les fours sont électriques) ou d’électricité, de télécommunications ou d’hôpitaux. L’informatique qui fait fonctionner les systèmes électriques, fonctionne elle-même à l’électricité. Les prochaines guerres globales commenceront par la destruction des systèmes électriques : l’Ukraine à la puissance 100. La révolution informatique est hyperindustrielle et investir dans la production d’ordinateurs, de microprocesseurs, de robots et d’électricité est une question de survie.

Et depuis trois décennies, les élites françaises pensent qu’on est entré dans un monde postindustriel, post-travail, et posténergie. Réindustrialiser dans le monde hyperindsutriel informatisé supposerait de doubler la production électrique en vingt ans, ce que nos dirigeants ne conçoivent même pas.

La France prépare son suicide lent. »

Ces deux pays dominent tellement la planète et leur conflit est si intense, qu’ils produisent plus de 42% du PIB mondial, assurent près de 60% des dépenses militaires mondiales, contrôlent 80% des licornes mondiales en capitalisation et 100% des grandes plateformes mondiales avec les GAFAM américains et les BATHX chinois.

L’Europe est – et se pense – en marge de cette transformation totale alors qu’elle est une proie. L’Allemagne, qui n’a pas de GAFAM – ce qui montre qu’elle n’est pas intellectuellement invincible -, investit depuis deux ans dans quatre grandes usines de microprocesseurs quand la France s’est lancée dans un demi-projet d’extension d’une capacité existante.

Notre pays a préparé son suicide lent en sous-investissant dans la production électrique et informatique depuis quinze ans.

En France, le débat porte sur l’âge de départ à la retraite, qui sera encore un des plus bas du monde à 64 ans, les inconvénients à construire des usines propres et des centrales électriques même propres, le désagrément à réintroduire l’excellence, la discipline et les devoirs à l’école, et les formes légales que pourrait prendre le droit à la paresse.

Le tsunami économique et l’affaissement brutal de la protection sociale qui se profilent – de moins en l’absence d’un réveil stratégique -, vont sidérer les Français au-delà de ce qu’ils ont vécu aux pires moments de leur histoire. Nous pouvons encore réagir à condition de comprendre le nouvel ordre mondial.