Christian Saint-Etienne intervenait sur Xerfi Canal le 13 juin 2023.
Un point de stratégie et de méthode. Quand les deux grands acteurs de la Nouvelle Révolution industrielle les États-Unis et la Chine, privilégient des technologies, comme l’intelligence artificielle, les voitures autonomes ou les batteries électriques, ils associent toujours plusieurs entreprises nationales en compétition sur le développement de ces technologies et de leurs applications avec un environnement réglementaire adapté.
L’Europe, dans le même contexte, conçoit un environnement réglementaire ouvert aux Chinois et aux Américains, au moins autant qu’aux Européens. L’Union européenne a une vision réglementaire et « a-stratégique » du monde. L’approche réglementaire est utile en accompagnement d’une vision stratégique puissante, mais le réglementaire a-stratégique est un poison mortel.
Margrethe Vestager, vice-présidente de la Commission européenne en charge des questions de concurrence, a indiqué souhaiter une inflexion à la doctrine européenne de la concurrence dans une conférence du 9 décembre 2019 en évoquant la nécessité de modifier les notions clés de « marché pertinent » dans le cadre de la révolution numérique, de « champ de la concurrence » pour intégrer les produits et services numériques dans l’analyse des dossiers de fusion-acquisition et a appelé à durcir les exigences de réciprocité dans l’accès aux marchés publics face aux concurrents de l’Europe. La doctrine européenne sur la concurrence n’a pas été modifiée depuis 1997, ce qui la rend en partie obsolète compte tenu de l’accélération de la révolution iconomique et de l’essor de la Chine. Pourtant rien de significatif n’a changé sur ces questions depuis 2019.
La Commission européenne avait bien annoncé en avril 2018 une initiative en faveur de l’intelligence artificielle en soulignant l’urgence du sujet. Avec juste dix ans de retard sur les États-Unis et la Chine ! Mais les budgets européens sont trois fois moins importants qu’en Asie (Chine, Japon et Corée du Sud notamment), et quatre fois moins qu’aux États-Unis. En 2021-2023, le retard de l’Union européenne s’est aggravé dans ce domaine.
En revanche, l’Europe est en avance dans la préparation de chartes éthiques pour l’utilisation de l’intelligence artificielle. Elles seront en effet utiles pour réglementer les achats de systèmes à base d’intelligence artificielle que nous importerons de Chine ou des États-Unis…
L’aspect existentiel de la révolution iconomique n’est pas compris par les responsables politiques et médiatiques européens. Il ne s’agit pas seulement de prospérité mais de liberté. Non seulement la Révolution industrielle de l’iconomie va repositionner tous les pays sur l’échelle de valeur ajoutée et de prospérité au cours des dix prochaines années – les pays ou continents qui ratent cette révolution devenant relativement pauvres et impuissants par rapport aux gagnants –, mais les perdants de la guerre économique et technologique seront marginalisés sur les plans politique et culturel.
L’approche réglementaire a-stratégique de l’Union européenne dans la Troisième Révolution industrielle prépare l’asservissement des peuples européens. Même si le Commissaire européen Thierry Breton a largement contribué à l’évolution de la pensée économique de la Commission européenne et à la mise en œuvre du DSA-DMA, il n’a pas obtenu les moyens nécessaires à une vraie politique stratégique lors de la négociation sur le budget européen 2021-2027 de 1 074 milliards d’euros pour sept ans. L’Europe s’est marginalement réveillé sous l’effet de la crise du Covid et de la guerre en Ukraine, mais son approche des problèmes mondiaux demeure essentiellement a-stratégique.
L’Allemagne, qui assume le leadership de l’Europe depuis l’affaiblissement français, mène une politique mercantiliste défendant les seuls intérêts allemands, ce qui ne favorise l’émergence d’une Europe – puissance, acteur stratège de son devenir.
L’Opinion – 14 juin 2023
L’Union européenne s’est construite, de par le traité de Rome de 1957, sur le principe de concurrence en éradiquant toute notion de puissance pour éviter le retour de la guerre sur le continent européen. Mais cette dernière a frappé à nouveau en février 2022 une Europe qui se croyait à l’abri depuis plus de trois quarts de siècle sous la protection des Etats-Unis. Une protection illusoire contre l’absence de principes actifs de médicaments importés à 80% de Chine et d’Inde, de microprocesseurs importés à 80% de Corée du Sud et de Taïwan, de batteries importées de Chine.
Pour l’Union européenne de 1958 à 2020, tous les produits et services étaient indéfiniment disponibles à condition de payer. Depuis le Covid et la guerre en Ukraine, même l’Union européenne a compris que le libéralisme ne rime pas avec négligence, même s’il s’oppose au protectionnisme. Le protectionnisme consiste à favoriser des producteurs nationaux même lorsqu’ils sont inefficaces ou innovent peu. Le libéralisme naïf, celui de l’Union européenne pendant trop longtemps, n’exigeait pas de réciprocité dans le commerce, permettant aux Chinois de faire en Europe ce que les Européens ne peuvent toujours pas faire en Chine.
Six filières clés. La souveraineté par l’innovation consiste à s’assurer que la production des six filières clés de la souveraineté soit assurée à au moins 75% sur son territoire. Ceci suppose une programmation stratégique conduite avec les entreprises dans ces six filières : la défense pour disposer des armements nécessaires, la finance pour financer les conflits éventuels, l’agroalimentaire pour nourrir le peuple en toutes circonstances, l’industrie pharmaceutique pour soigner le peuple, l’énergie pour alimenter le système et le numérique pour le faire fonctionner. Ce sont les six domaines dans lesquels les Etats-Unis et la Chine sont en compétition frontale. L’Europe a largement négligé ces secteurs, acceptant ses dépendances dans chacun de ces domaines.
Mais c’est la France qui est la plus coupable, depuis un quart de siècle, d’avoir laissé filer la dépense publique plutôt que de concentrer son énergie sur la souveraineté par l’innovation. Alors que nous disposions d’une armée complète en 1995, de la première place dans la pharmacie et l’agroalimentaire en Europe au tournant du siècle, d’une large souveraineté énergétique en 2010, nous sommes devenus dépendants dans la plupart des domaines clés de la souveraineté. Ce n’est pas en fermant nos frontières que nous pouvons revenir au premier plan, mais en invitant les principaux acteurs d’excellence de ces secteurs à produire en France dans le cadre d’une programmation stratégique ambitieuse à 15 ans visant à favoriser l’innovation et la production de biens et services dans ces six secteurs.
Nous devons nous doter d’agences publiques favorisant la recherche et l’innovation, comme la Darpa et la Barda américaine, continuer de réduire les impôts de production, accélérer le développement des formations techniques et inviter les grands industriels américains, sud-coréens et taïwanais à venir s’installer chez nous avec de puissantes usines permettant de servir le marché national et l’exportation dans une ouverture d’esprit complète.
Christian Saint-Etienne intervenait sur Xerfi Canal dans une vidéo « Libre Propos » publiée le 2 juin 2023.
Si Biden avait renouvelé le soutien américain à l’OTAN au sommet de l’organisation en juin 2021, c’est après l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 que les Américains ont réveillé l’OTAN pour en faire un instrument de leur politique stratégique européenne. Joe Biden a donné son appui à l’OTAN le 24 mars 2022 lors d’un sommet à Bruxelles, puis à nouveau en juin 2022 lors d’un sommet à Madrid. Lors de ce sommet, Biden a déclaré que Poutine « voulait une “finlandisation” de l’Europe », mais qu’il obtiendrait au contraire une « “Otanisation” de l’Europe ». […]
Les Echos – 15/05/2023
En 2025, la Chine représentera 20% de la production mondiale de biens et de services et 25% de la consommation mondiale d’énergie. Des chiffres record qui se retrouvent dans les émissions de CO2.
La Chine a toujours été un géant politique et militaire, économique et technique avec une volonté affirmée de domination stratégique sur son environnement immédiat. SI la Chine devrait atteindre 20% du PIB mondial en 2025 – contre 23,5% pour les Etats-Unis – , son poids dans l’économie des biens, par opposition aux services, est en réalité bien plus élevé. En 2022, la Chine pesait déjà 24% de la consommation mondiale d’énergie primaire, 58% de la consommation mondiale de ciment, 56% de celle de nickel, 55% de celle de cuivre, 53% de celle d’acier, 49% de celle de zinc.
La Chine est donc un géant physique avec 1,4 milliards d’habitants, soit presque 18% de la population mondiale. Elle est le grand concurrent des Etats-Unis dans la révolution numérique, notamment dans l’intelligence artificielle et la conquête spatiale. Elle se veut l’égale des Etats-Unis en 2025 sur le plan militaire et diplomatique.
Il est encore un domaine où la Chine a pris le leadership mondial et creuse l’écart avec ses concurrents : les émissions de gaz à effet de serre liées à l’énergie. En 2021, la Chine a émis 10,52 milliards de tonnes de CO2 (31,1% du total mondial), devant les Etats-Unis et l’Inde, avec respectivement 4,70 milliards et 2,55 milliards de tonnes (respectivement 13,9% et 7,5% de la pollution mondiale). L’Union européenne à 27 a émis 2,73 milliards de tonnes (8,1%), la Russie 1,58 milliards de tonnes (4,7%) et le Japon 1,05 milliards de tonnes (3,1%).
En 2021, L’Allemagne a représenté 23,1% des émissions de CO2 de l’UE, l’Italie 11,4% et la France 10%. Les émissions du Royaume-Uni étaient supérieures de 23% à celles de la France à population équivalente.
De 2017 à 2021, l’UE a réduit ses émissions de CO2 de 11% et les Etats-Unis de 6% quand celles de la Chine augmentaient de 11%. L’UE se fixe des objectifs ambitieux de réductions des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 alors que la Chine se fixe pour seul objectif de réduire ses émissions par point de croissance économique supplémentaire. En se calant sur les variations de 2017 à 2021, chaque fois que l’UE baisse ses émissions de x milliards de tonnes, la Chine les augmente de 3x ! C’est pourtant en Europe que s’expriment les mouvements les plus violents contre les émissions de CO2.
En 2021, les émissions de la France ont atteint 0,8% des émissions mondiales, soit 2,3% fois moins que l’Allemagne et 4 fois moins que le poids de la France dans le PIB mondial. Une réalité pratiquement jamais mise en avant par nos dirigeants ou les médias.
En 2025, les émissions des CO2 de la Chine atteindront 35% du total mondial contre 23,5% pour la somme des émissions des Etats-Unis, de l’UE à 28 (UE27 + Royaume-Uni) et du Japon ! Même si la Chine prend le leadership dans la production mondiale de voitures électriques, ces dernières fonctionneront pour une part prédominante avec de l’électricité produite au charbon.
L’UE peut se contenter, pour projet stratégique, de réduire ses émissions de gaz à effet de serre, qui seront bientôt faibles à l’échelle mondiale, et investir trois fois moins que la Chine et neuf fois moins que les Etats-Unis dans l’intelligence artificielle. Et quatre fois moins que la Chine et cinq fois moins que les Etats-Unis dans l’espace. En dépit d’initiatives récentes, l’Europe n’est plus dans la course sino-américaine, sinon comme proie.
Christian Saint-Etienne s’exprime dans Libre Propos sur Xerfi Canal ce jeudi 4 mai 2023.
Le conflit stratégique entre la Chine et les Etats-Unis ne se limite pas à la destruction de ballons dans l’espace… Les deux pays sont lancés dans une compétition entre une puissance dominante de l’ordre international qui veut le rester – les Etats-Unis – et une puissance montante qui veut prendre sa place – la Chine -. C’est un conflit classique, depuis Athènes et Sparte. Depuis le XVe siècle, seize conflits de ce type ont été recensés dont douze se sont conclus par une guerre et quatre par le renoncement de l’un des deux ennemis. Les Etats-Unis sont prêts à tout pour rester le dominant ; la Chine également, comme l’a clairement exprimé Xi Jinping, pour les remplacer.
Le conflit entre les deux géants se décline en deux luttes complémentaires : 1/ pour être la puissance géostratégique et militaire dominante et 2/ pour être le leader dans la révolution informatique mondiale. L’informatique, comme science et technologie, transforme le monde depuis quatre décennies comme la vapeur à la fin du XVIIIe siècle et l’électricité à la fin du XIXe siècle. Le numérique désigne les applications de l’informatique dans ses interactions avec les consommateurs. L’informatique est la mutation scientifique, technique, industrielle, énergétique et logistique qui fait fonctionner la planète et qui nous a fait entrer dans l’iconomie entrepreneuriale. Si l’informatique s’arrête, tout s’arrête ! Plus de banque, d’assurance, de logistique et d’approvisionnement. Mais également plus d’eau, de pain (les fours sont électriques) ou d’électricité, de télécommunications ou d’hôpitaux. L’informatique, qui fait fonctionner les systèmes électriques, fonctionne elle-même à l’électricité. Les prochaines guerres globales commenceront par la destruction des systèmes électriques : l’Ukraine à la puissance 100. La révolution informatique est hyper-industrielle et investir dans la production d’ordinateurs, de microprocesseurs, de robots et d’électricité est une question de survie.
Et depuis trois décennies, les élites françaises pensent qu’on est entré dans un monde post-industriel, post-travail et post-énergie. Réindustrialiser dans le monde hyper-industriel informatisé supposerait de doubler la production électrique en vingt ans, ce que nos dirigeants ne conçoivent même pas.
Ces deux pays dominent tellement la planète et leur conflit est si intense, qu’ils produisent près de 43% du PIB mondial, assurent près de 60% des dépenses militaires mondiales, contrôlent 80% des licornes mondiales en capitalisation et 100% des grandes plateformes mondiales avec les Gafam américains et les BATHX chinois. L’Europe est et se pense en marge de cette transformation totale alors qu’elle est une proie. L’Allemagne, qui n’a pas de Gafam – ce qui montre qu’elle n’est pas intellectuellement invincible -, investit depuis deux ans dans quatre grandes usines de microprocesseurs quand la France s’est lancée dans un demi-projet d’extension d’une capacité existante. Notre pays a préparé son suicide lent en sous-investissant dans la production électrique et informatique depuis quinze ans.
En France, le débat porte sur l’âge de départ à la retraite, qui sera encore un des plus bas du monde en 2030 à 64 ans, les inconvénients à construire des usines propres et des centrales électriques même propres, le désagrément à réintroduire l’excellence, la discipline et les devoirs à l’école, et les formes légales que pourrait prendre le droit à la paresse. Le tsunami économique et l’affaissement brutal de la protection sociale qui se profilent – sans réveil stratégique -, vont sidérer les Français au-delà de ce qu’ils ont ressenti dans les pires moments de notre histoire. Nous pouvons encore réagir à condition de comprendre le Nouvel ordre mondial.
Boursorama / Cercle des économistes – 6 mars 2023
Pratiquement chaque semaine, les grands pays occidentaux annoncent des plans d’aide financière et en armement en faveur de l’Ukraine. Une fois dressé le bilan des moyens débloqués, Christian Saint-Etienne explique pourquoi, à ses yeux, les Etats-Unis seront les grands gagnants du conflit.
La Russie a envahi l’Ukraine le 24 février 2022, ce qui semblait inconcevable pour les Ukrainiens dont la moitié d’entre eux considéraient la Russie comme une mère nation dont la langue véhiculait une culture supérieure. Poutine pensait être accueilli en héros et conquérir sa cible en quelques jours. Il voulait éviter que l’Ukraine ne rejoigne l’Union européenne et l’OTAN, considérant que l’Ouest avait trahi la Russie, après 1991, en englobant les anciennes démocraties populaires dans l’UE et l’OTAN. L’absence de réaction après la capture de la Crimée lui a laissé penser que les démocraties ne réagiraient pas à son coup de force. Elles ont, au contraire, fortement réagi sous la conduite des Etats-Unis qui en ont profité pour remettre la main sur l’Europe, pour qu’elle ne tombe pas complètement sous la coupe de la Chine.
Ces deux pays sont en effet engagés dans un conflit pour la domination du monde, un conflit classique entre une puissance ascendante (la Chine) et une puissance dominante (les Etats-Unis). Les Etats-Unis sont les premiers contributeurs à l’effort de guerre ukrainien car ils veulent affaiblir la Russie mais au risque de la pousser toujours plus dans les bras de la Chine, ce qui ne sert pas leurs intérêts de long terme dans leur conflit géostratégique avec ce dernier pays.
Contrairement aux attentes de Poutine, l’invasion russe a poussé les Ukrainiens à se rebeller, créant ou confortant un sentiment national qui existait depuis les années 1930 mais qui apparaissait fragile. Aujourd’hui, l’ensemble des Ukrainiens rejette l’intervention russe, la langue russe n’étant plus perçue comme celle d’une culture supérieure mais comme celle de l’envahisseur.
Les Américains et les Anglais sont les principaux fournisseurs d’aide militaire à l’Ukraine, pour un total qui dépassait 30 milliards d’euros à fin décembre 2022, contre 5 milliards d’euros pour l’Union européenne. En revanche, les aides humanitaires et financières américaine et anglaise atteignaient à cette date environ 35 milliards d’euros, soit le même montant que celui engagé par l’Union européenne. Il apparaît que le coût pour l’Europe de cette guerre résulte surtout de la hausse des dépenses d’importations d’énergie en 2022 qui est de l’ordre de 400 milliards d’euros, dont environ 50 milliards au bénéfice des exportateurs américains.
Le PIB de l’Ukraine a vraisemblablement baissé de 35% en 2022, contre 2% pour le PIB de la Russie, tandis que les destructions d’infrastructures et de logements ukrainiens dépassent 150 milliards d’euros et pourraient atteindre le double ou le triple en 2023 selon le cours de la guerre. Le bilan global du conflit intègre le coût humain avec des pertes en morts et personnes gravement blessées qui dépassent vraisemblablement 150 000 soldats du côté russe, 120 000 soldats du côté ukrainien plus les pertes civiles dans ce dernier pays.
Les coûts directs et indirects du conflit sont donc colossaux pour les belligérants en pertes humaines, pour l’Ukraine et l’Union européenne en coûts économiques et financiers. Les Etats-Unis sont, à ce stade, les grands gagnants du conflit sur le double plan géostratégique et économique.
Crédit photo : Yehor Milohrodskyi sur Unsplash
Christian Saint-Etienne était l’invité de François Lenglet dans l’émission « Lenglet déchiffre » sur LCI ce dimanche 5 mars 2023.
Cliquez sur ce lien pour visionner le replay de l’émission.
Tous les dimanches à 17H00, François Lenglet propose Lenglet déchiffre. Une émission d’une heure pendant laquelle ses invités livreront une vision de haut vol sur l’actualité et les sujets économiques du moment.
Les Echos – 3 mars 2023
La France n’a pas compris qu’un nouvel ordre stratégique mondial se mettait en place : la Chine et les Etats-Unis se battent pour être la puissance dominante dans une révolution « informatique » mondiale.
Le conflit stratégique entre la Chine et les Etats-Unis ne se limite pas à la destruction de ballons dans l’espace…Les deux pays se sont lancés dans une compétition entre une puissance dominante de l’ordre international qui veut le rester – les Etats-Unis – et une puissance montante qui veut prendre sa place – la Chine. C’est un conflit classique, depuis Athènes et Sparte. Depuis le XVe siècle, seize conflits de ce type ont été recensés dont douze se sont conclus par une guerre et quatre par le renoncement de l’un des deux ennemis. Les Etats-Unis sont prêts à tout pour rester le dominant ; la Chine également, comme l’a clairement exprimé Xi Jinping, pour les remplacer.
Le conflit entre les deux géants se décline en deux luttes complémentaires :
L’informatique, comme science et technologie, transforme le monde depuis quatre décennies, comme la vapeur à la fin du XVIIIe siècle et l’électricité à la fin du XIXe siècle. Le numérique désigne les applications de l’informatique dans ses interactions avec les consommateurs. L’informatique est la mutation scientifique, technique, industrielle, énergétique et logistique qui fait fonctionner la planète.
Si l’informatique s’arrête, tout s’arrête ! Plus de banque, d’assurance, de logistique et d’approvisionnement. Mais aussi plus d’eau, de pain (les fours sont électriques) ou d’électricité, de télécommunications ou d’hôpitaux. L’informatique qui fait fonctionner les systèmes électriques, fonctionne elle-même à l’électricité. Les prochaines guerres globales commenceront par la destruction des systèmes électriques : l’Ukraine à la puissance 100. La révolution informatique est hyperindustrielle et investir dans la production d’ordinateurs, de microprocesseurs, de robots et d’électricité est une question de survie.
Et depuis trois décennies, les élites françaises pensent qu’on est entré dans un monde postindustriel, post-travail, et posténergie. Réindustrialiser dans le monde hyperindsutriel informatisé supposerait de doubler la production électrique en vingt ans, ce que nos dirigeants ne conçoivent même pas.
Ces deux pays dominent tellement la planète et leur conflit est si intense, qu’ils produisent plus de 42% du PIB mondial, assurent près de 60% des dépenses militaires mondiales, contrôlent 80% des licornes mondiales en capitalisation et 100% des grandes plateformes mondiales avec les GAFAM américains et les BATHX chinois.
L’Europe est – et se pense – en marge de cette transformation totale alors qu’elle est une proie. L’Allemagne, qui n’a pas de GAFAM – ce qui montre qu’elle n’est pas intellectuellement invincible -, investit depuis deux ans dans quatre grandes usines de microprocesseurs quand la France s’est lancée dans un demi-projet d’extension d’une capacité existante.
Notre pays a préparé son suicide lent en sous-investissant dans la production électrique et informatique depuis quinze ans.
En France, le débat porte sur l’âge de départ à la retraite, qui sera encore un des plus bas du monde à 64 ans, les inconvénients à construire des usines propres et des centrales électriques même propres, le désagrément à réintroduire l’excellence, la discipline et les devoirs à l’école, et les formes légales que pourrait prendre le droit à la paresse.
Le tsunami économique et l’affaissement brutal de la protection sociale qui se profilent – de moins en l’absence d’un réveil stratégique -, vont sidérer les Français au-delà de ce qu’ils ont vécu aux pires moments de leur histoire. Nous pouvons encore réagir à condition de comprendre le nouvel ordre mondial.
Christian Saint-Etienne a été interviewé par David Vives pour la chaine NTD ce 21 février 2023.
Cliquez sur ce lien pour visionner le replay du reportage dédié à la guerre en Ukraine.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Romain Desarbres dans la matinale de CNews le lundi 6 février 2023.
Lecture à partir de 1:19:00.