Chine

Les Echos – 23/01/2019

LA CHRONIQUE DU CERCLE DES ÉCONOMISTES. Le secteur de l’automobile subit deux transformations majeures. La mutation en cours est au cœur d’une géostratégie mondiale à laquelle l’Europe doit prendre part.

Contrairement à ce que l’on entend souvent dans le débat politique en France, l’automobile est un secteur d’avenir.  Alors qu’elle est chassée de Paris sans réflexion globale sur sa place dans les transports propres du futur, elle se développe dans le monde. Les ventes mondiales devraient passer de 70 millions en 2004 à 97 millions en 2020.

Il faut arrêter de penser pollution en prononçant automobile : les véhicules propres sont déjà en production. Mais il ne faut pas faire d’erreur stratégique : les voitures produites en France consommant trois litres aux 100 kilomètres, et dont les émissions sont quasiment intégralement filtrées, polluent moins sur le cycle de production que des véhicules électriques équipés de batteries venant de Chine, produites dans des usines fonctionnant à l’électricité au charbon, comme celle consommée par les véhicules.

Voiture autonome et véhicule électrique

Deux transformations majeures du secteur sont à l’œuvre : la voiture autonome et le véhicule électrique. Les voitures autonomes vont constituer à elles seules un écosystème massif avec les constructeurs de véhicules et leurs sous-traitants qui deviennent des acteurs clefs de l’économie numérique.

Les constructeurs, comme les sous-traitants, doivent acquérir les compétences scientifiques et techniques qui sont au cœur de l’économie numérique, notamment dans l’intelligence artificielle, la programmation et la calibration des capteurs, les radars, sonars, lidars (télédétection par laser) et toutes les caméras qui captent les informations nécessaires aux calculs de positionnement.

Le coût des composants électroniques actuellement embarqués dans des véhicules de gamme moyenne est de 1.500 euros et dépassera 8.000 euros pour les systèmes autonomes complets : ce sera une source massive de création de valeur au cours des dix prochaines années. C’est toute une industrie électronique nouvelle dans laquelle un pays développé doit s’imposer s’il ne veut pas régresser : dix millions d’emplois sont en jeu pour la seule Union européenne à l’horizon 2025.

Rivalité sino-américaine

La mutation en cours est au cœur de la géostratégie mondiale. La rivalité sino-américaine dans la mutation numérique se joue notamment dans trois domaines joints : l’intelligence artificielle, la 5G et la voiture autonome. Quand les Etats-Unis infligent  des sanctions contre Huawei et ZTE pour des raisons de sécurité, ils visent surtout à les affaiblir dans leurs activités futures de développement de la 5G qui accélère l’innovation technologique.

En effet, la 5G va permettre de faciliter le développement des voitures et camions autonomes et de tous les robots et cobots connectés, d’entrer dans le monde des centaines de milliards d’objets connectés qui rythmeront nos vies futures, et d’accentuer l’essor des techniques de réalité virtuelle. Toutes ces transformations vont ouvrir avant dix ans des marchés annuels plus importants que la somme des PIB de l’Allemagne et de la France.

La Chine pousse également le développement des voitures électriques et hybrides afin de préempter les innovations des constructeurs occidentaux en les obligeant à produire en Chine, et de lutter contre la pollution locale. La Chine a produit 27 millions de véhicules en 2017 contre 17 millions aux Etats-Unis et 15 millions en Europe, et continue d’investir massivement dans ce secteur.

Et l’Europe ?

Nous ne pouvons concevoir l’avenir de l’Europe comme seulement consommatrice de véhicules autonomes et électriques importés alors que nous fermerions des dizaines d’usines et supprimerions des centaines de milliers d’emplois stables fabriquant souverainement des véhicules peu polluants.

Les stratégies de long terme, seules à même de sauver simultanément nos conditions de vie et notre niveau de vie, sont naturellement loin des slogans et fausses promesses. Elles ne peuvent être conduites que par des peuples informés et matures. Un rêve fou ?

Crédit photo : Lucas Hobbs

Le Figaro – 06/12/2018

L’économiste plaide pour la constitution d’un noyau dur de pays européens afin de rattraper les retards accumulés dans des secteurs stratégiques.

Si les États-Unis et la Chine constituent les deux plus grandes puissances mondiales, leurs conceptions de l’homme ainsi que leurs visions économiques et stratégiques diffèrent, cette fois, totalement. Pour l’économiste libéral Christian Saint-Étienne, qui enseigne au Conservatoire national des arts et métiers et qui publie Trump et Xi Jinping, les apprentis sorciers (L’Observatoire, novembre 2018), le risque d’un conflit militaire direct pourrait atteindre son pic dans moins de cinq ans.

LE FIGARO. – La trêve commerciale conclue entre Donald Trump et Xi Jinping lors du récent G20 efface-elle la rivalité entre la Chine et les États-Unis ?

Christian SAINT-ÉTIENNE.- Le conflit commercial entre les deux puissances n’est qu’un élément de leurs rivalités stratégiques. L’Amérique réalise l’erreur qu’elle a commise en acceptant en 2001 l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’empire du ­Milieu n’a pas appliqué la réciprocité d’ouverture des marchés et s’est livré au pillage technologique de l’Occident. Parallèlement, il s’est doté d’une marine de guerre puissante, en forte croissance, afin de mieux contrôler la mer de Chine, notamment méridionale, qui concentre 20 % du commerce international et d’importantes réserves pétrolières. Dans cette course-poursuite pour la domination économique et stratégique mondiale, Donald Trump n’hésite pas à recourir au protectionnisme, à la remise en cause d’accords (libre-échange, climatique, militaire avec l’Otan). Quitte à jouer contre ses alliés traditionnels, comme l’Europe !

Alors qu’ils ont été relégitimés électoralement, Donald Trump et Xi Jinping mènent, selon vous, une politique suicidaire contre leurs propres peuples…

Au nom de la lutte contre la corruption, Xi Jinping met en place une dictature, déconstruisant ainsi le subtil équilibre des pouvoirs de l’un de ses prédécesseurs, Deng Xiaoping. Gare à lui si la croissance économique du pays, qui compte 1,4 milliard d’habitants, venait à ralentir. Quant à Donald Trump, sa politique de relance fiscale et de protectionnisme, efficace à court terme, est plus aléatoire à moyen terme. L’indispensable deuxième relance fiscale qu’il souhaite se heurtera au creusement, déjà visible, du déficit public et au vraisemblable veto de la nouvelle majorité démocrate à la Chambre des représentants. Les nouvelles taxes sur les importations d’acier et d’aluminium pèseront sur les prix, notamment des voitures, au plus grand dam des classes populaires. La question est de savoir si ces effets se feront sentir avant ou après l’échéance présidentielle de 2020.

La rivalité entre les États-Unis et la Chine passe par la maîtrise du numérique…

La Chine est en train de rattraper son retard par rapport à son rival américain, notamment dans l’intelligence artificielle. Ce domaine est hautement stratégique en raison de ses dimensions à la fois politique (reconnaissance faciale avec la déclinaison en Chine du système particulièrement liberticide du « crédit social », qui permet de noter les citoyens), économique (robotisation dans l’industrie, transactions financières par téléphone mobile), scientifique (médecine, bio et nanotechnologies), militaire (satellites, renseignements). L’« iconomie » (économie numérique), en elle-même, représente un enjeu important. La Chine et les États-Unis, qui contrôlent chacun 1 milliard de personnes connectées, entendent s’arracher, via la 5G, le troisième milliard de personnes issues de la classe moyenne mondiale. Dans l’acquisition d’entreprises numériques à travers le monde, la Chine joue finement. Alors que les Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) exportent leurs marques, les Bathx (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi) se développent incognito hors de Chine.

Dans ce maelstrom, quid de l’Europe ?

L’Union européenne, affaiblie et éclatée, accumule les retards dans la plupart des secteurs : économie, numérique, scientifique, militaire, spatial… Le traité de Rome a imaginé la construction européenne sur le principe de la concurrence, ce qui est vertueux sur les marchés des biens et services, mais nocif en matière fiscale et sociale. Comme on l’a vu lors des tweets peu amènes de Donald Trump à l’égard du président Macron, il est temps que l’Europe se ressaisisse. Pour cela, je préconise la constitution, dès les prochains mois, d’un noyau dur de pays (France, Allemagne, Autriche, Benelux, Italie, Espagne, Portugal) sensibles à la volonté des peuples de préserver l’identité et la souveraineté des nations. Ces pays se doteraient d’un budget qui atteindrait rapidement 2 à 3 % de leur PIB (9 000 milliards d’euros). De quoi rattraper le retard dans les infrastructures et les technologies décisives, comme la 5G, pour le futur proche. Ce noyau dur pourrait nouer une alliance militaire forte avec le Royaume-Uni issu du Brexit.

Dans cette perspective, le couple franco-allemand fonctionne-t-il ?

Au-delà de leur fragilité politique respective, Emmanuel Macron et Angela Merkel ne sont pas sur la même ligne. En juillet dernier, Peter Altmaier, le ministre allemand de l’Économie, a proposé de créer rapidement un acteur stratégique franco-allemand dans l’intelligence artificielle et la voiture autonome. Il n’y a pas eu de réponse française ! Une proposition qui se heurtait au souhait, avancé quelques mois plus tôt par Emmanuel Macron, de créer un budget de la zone euro dont le but n’était pas de permettre à l’Europe de rattraper son retard dans la nouvelle révolution industrielle mais seulement d’aider les pays qui n’équilibraient pas leurs comptes publics. Une offre inacceptable pour l’Allemagne comme pour les pays du Nord. Ce raté se décline également en France. Adepte de la start-up nation, Emmanuel Macron va consacrer, en cumulé sur la durée du quinquennat, 50 milliards d’euros à la suppression de la taxe d’habitation, sans compter l’actuel renoncement à la hausse des taxes écologiques. Une somme qui aurait été mieux investie dans la réindustrialisation et dans les territoires pour réduire la fracture sociale. Le gouvernement aurait pu alors éviter la violence du mouvement des « gilets jaunes ».

Les Echos – 14/06/2017

Par Jean Peyrelevade et Christian Saint-Etienne

Face à l’offensive de plus en plus marquée des capitalismes américain et chinois, nous devons redresser notre appareil productif. Il faut pour cela sortir de notre culture de lutte des classes et organiser la paix dans l’entreprise.

Trois formes différentes de capitalisme, entre lesquelles la compétition est engagée, se partagent la planète.

Le capitalisme de Wall Street ne se préoccupe que de l’enrichissement de ses actionnaires : le rendement du capital y est plus élevé que dans les autres pays développés, ce qui provoque un creusement des inégalités au détriment des salariés des classes moyennes. La puissance financière des sociétés, assise sur l’exploitation du plus grand marché du monde, y est considérable. Les dix plus grandes capitalisations boursières mondiales sont toutes américaines, dont la moitié (Apple, Google, Microsoft, Facebook et Amazon) spécialisées dans les nouvelles technologies. Leur capitalisation cumulée (3.700 milliards de dollars) est égale à deux fois celle de la place de Paris tout entière et à six fois celle des dix premières sociétés françaises. Capital first ! Donald Trump, en abaissant le montant de l’impôt sur les sociétés, va encore renforcer le mouvement. America first ! L’alliance de Wall Street et du pouvoir politique mettra les Etats-Unis dans la position de pouvoir racheter, partout dans le monde, tous les actifs industriels ou commerciaux qu’ils peuvent souhaiter.

De l’autre côté du monde, la Chine a réinventé le capitalisme étatique. La stratégie industrielle du pays consiste à utiliser de plus en plus ses excédents structurels d’épargne et de balance commerciale pour financer des acquisitions de sociétés étrangères, à un rythme désormais supérieur à une centaine de milliards d’euros par an. Ainsi, les deux premières puissances économiques du monde sont-elles toutes deux à l’achat. La position nette externe en actions des Etats-Unis (actions étrangères détenues moins actions américaines entre les mains de non-résidents) représente 10 % de leur PIB, soit près de 2.000 milliards de dollars. La Chine va suivre, encore à distance pour l’instant.

Nous ne pouvons pas laisser nos entreprises les plus brillantes, nos pépites technologiques les plus enviées, nos centres de décision les plus importants être achetés sans coup férir soit par Wall Street, soit par une émanation de l’empire du Milieu. Crainte exagérée ?

La tentative avortée d’OPA de Kraft-Heinz sur Unilever d’un côté, de l’autre les rachats récents des pneus Pirelli, des machines-outils KraussMaffei, celui en cours de la société agrochimique suisse Syngenta, tous déclenchés par la même entreprise publique ChemChina, dirigée par un membre éminent du Parti communiste, montrent que le danger est bien là.

Face à cette double menace, nous devons à la fois protéger et renforcer notre système productif :

Protéger tout d’abord. Il est urgent que l’Europe mette en place une instance d’agrément et de contrôle des investissements étrangers, à l’image de ce qui existe aux Etats-Unis. Le libre-échange de biens et services à travers les frontières, si chacun respecte les règles du jeu, est un facteur d’enrichissement pour tous les participants. En revanche, rien, absolument rien ne permet de dire que la liberté des mouvements de capitaux, appliquée aux acquisitions et cessions d’entreprises, aurait les mêmes avantages. Le transfert de propriété est d’une autre nature que l’échange commercial, car il détermine la localisation des centres de décision et d’innovation et celle des usines mères dans lesquelles on développe les savoir-faire techniques des entreprises. Donc, ne soyons pas naïfs.

Consolider ensuite. Le capitalisme français est fragile par rapport à son homologue allemand ou à ses voisins du nord de l’Europe, aux Pays-Bas et en Scandinavie. Là, les entreprises font partie d’un écosystème où actionnaires et salariés savent qu’ils partagent un intérêt commun. Chez nous, l’idée de la lutte des classes est toujours prégnante, qui veut que les patrons soient des adversaires, que les salariés soient protégés par l’Etat d’une exploitation abusive et que les revenus du capital, prélèvements sans justification au profit d’un capital inutile, soient surtaxés.

Nous ne redresserons pas notre appareil productif tant que nous ne supprimerons pas cette fracture délétère. Il est temps, décidément, de prendre conscience que l’entreprise est un objet d’intérêt général, dont la bonne santé commande la croissance et l’emploi. Il nous faut faire notre révolution culturelle et adopter enfin les meilleures pratiques du capitalisme rhénan, sauf à nous voir peu à peu rachetés par d’autres et perdre nos centres de décision : Usinor, Pechiney, Lafarge, Alcatel, Alstom, la liste est déjà longue des champions disparus.

Deux réformes fondamentales doivent être menées à terme, la première sur la répartition des profits ; la seconde sur celle des pouvoirs :

Il faut tout d’abord que l’ensemble des salariés soient plus directement intéressés à la prospérité de l’entreprise, par exemple par le versement en leur faveur d’une part significative des profits distribués. Dans le même esprit, il faut renforcer les mécanismes de participation et de constitution d’un véritable actionnariat salarié.

Mais l’argent ne suffit pas. Il faut aussi aller, dans toutes les entreprises dont la taille le justifie, vers une cogestion à l’allemande où la moitié des administrateurs sont directement élus par l’ensemble du personnel. Partager raisonnablement les profits, discuter de bonne foi avec les principaux intéressés les décisions stratégiques de l’entreprise tout en gardant le pouvoir de décision ultime, telles sont les contreparties nécessaires pour que la collectivité reconnaisse l’entreprise et admette enfin que la diminution de ses charges sociales et fiscales n’est pas un cadeau fait aux patrons. Et surtout pour que soit revue la fiscalité sur les revenus du capital qui est en France deux fois plus lourde que chez nos voisins et constitue la première cause d’un investissement insuffisant, d’une croissance faible et donc d’un chômage irréductible.

Allons, messieurs du patronat, ayez de l’audace politique et sociale, sortez de votre conservatisme, proposez et nous aurons une chance de gagner tous ensemble.

Jean Peyrelevade et Christian Saint-Etienne