Etats Unis

Christian Saint-Etienne était l’invité d’Emmanuel Cugny dans l’émission « Les débats de l’éco » sur France info ce dimanche 14 mars 2021.

1/ Nucléaire : quel avenir pour EDF ?

La France espère conclure un accord avec la Commission européenne dans les toutes prochaines semaines sur une réforme de la régulation du secteur nucléaire français. Il s’agit de réorganiser EDF pour améliorer ses perspectives . En fond de décor : une nouvelle régulation du parc nucléaire d’EDF qui passerait par une hausse des prix de sa production… quant à la refonte du groupe, elle lui permettrait notamment d’investir davantage dans les énergies renouvelables.

Cette réforme s’impose-t-elle ?

En divisant EDF en trois entités (EDF Bleu, EDF Vert, etc.), va-t-on vers un démantèlement de l’énergéticien ?

Quel est l’objectif poursuivi par Bruxelles ?

Bruno Le Maire veut conserver un groupe intégré. « Nous avons la possibilité de dire Non », dit le ministre. Quid ?

Quelles conséquences pour la filière nucléaire française ?

Quid du positionnement d’EDF dans la concurrence énergétique internationale, notamment chinoise ?

 

2 / L’Europe doit-elle copier le stimulus Biden ?

Avec une injection de 1.900 milliards de dollars, le plan de relance de l’économie américaine, dont le texte de loi a été signé jeudi par Joe Biden depuis le Bureau ovale, va avoir des retombées positives sur le reste de l’économie mondiale. Ce plan de sauvetage va rayonner bien au-delà des frontières des Etats-Unis mais le risque d’inflation et d’une remontée des taux d’intérêt ne sont pas exclus.

Le plan est-il à la hauteur de la situation ?

Budget équilibré mais à forte connotation sociale, destiné aux plus pauvres…

L’Europe en général et la France en particulier, doivent-ils s’en inspirer et l’imiter ?

Les Echos – 18/11/2020

Les Etats-Unis et la Chine sont lancés dans un combat pour la domination mondiale depuis une dizaine d’années, un combat qui s’est durci depuis trois ans avec l’affirmation de la volonté chinoise de passer devant l’Amérique. Trump a lancé la contre-offensive avec la guerre commerciale sino-américaine qui a effectivement commencé le 6 juillet 2018. Aujourd’hui, l’essentiel de leur commerce est taxé.

Cette rivalité stratégique est doublée d’une rivalité dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et des plateformes numériques. Face aux Gafam s’imposent les BATHX : Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi. Les Chinois ont bloqué Google ou Facebook pour des raisons politiques, permettant l’essor de Baidu et de Tencent. Alibaba excelle face à Amazon tout en s’affirmant comme un acteur financier de rang mondial. Les Gafam et les BATHX s’affrontent dans le monde, en Asie et en Afrique, mais aussi et surtout en Europe.

C’est donc d’un double affrontement qu’il s’agit : stratégique et militaire, mais aussi économique et numérique. Ils s’exacerbent mutuellement. Quand les Etats-Unis cognent sur Huawei, quel que soit le prétexte, il s’agit de gêner cet acteur, gonflé aux subventions publiques, qui a l’audace de prendre de l’avance dans la 5G.

Dans ce double affrontement, l’Europe est deux fois absente. Stratégiquement d’abord, sans vision commune et sans politique solide face à ces deux géants. Les Allemands aiment obéir aux Américains, comme l’a rappelé récemment la ministre allemande de la Défense, tout en ménageant la Chine, un si gros marché. La France, désindustrialisée et percluse de dettes, papillonne. Economiquement ensuite : il n’y a pas plus de « Gafam allemands que français ». Et il n’y en a aucun en Europe.

« Protégée » par l’Amérique depuis soixante-quinze ans, l’Europe se pense à l’écart du choc sino-américain. Les Etats-Unis ont en réalité pris soin pendant ces trois quarts de siècle d’empêcher l’émergence de tout ce qui pourrait ressembler à des Etats-Unis d’Europe. Et la zone euro, qui devait être une zone de convergence des performances économiques, accumule les divergences péniblement cachées par l’heureuse action de la BCE.

Non seulement l’Europe n’est pas protégée mais elle est le lieu où les géants déploient leurs armées numériques et déroulent la soie de leurs routes où circulent leurs ambitions. La Grèce, mère de l’Europe, leur a livré son premier port. L’Europe centrale sourit à la Chine tout en se revendiquant américaine. Le Royaume-Uni prend le large dans une confusion suprême.

Penser, dans ce contexte, que Biden, s’il est confirmé, va renverser la table et centrer sa politique étrangère sur des déclarations d’amour à l’Europe est « amusant ». Certes, déclarations il y aura, mais platoniques et non suivies d’effet. L’Amérique continuera de faire son marché en Europe, notamment en Allemagne, avec laquelle la réconciliation sera spectaculaire et massivement mise en scène de part et d’autre. On célébrera Paris, dans une courte étape, vraisemblablement à vélo. C’est si romantique.

Après le départ anglais, l’Europe aurait pu enclencher une nouvelle phase de sa construction en jetant les bases d’une politique stratégique, scientifique et économique ambitieuse, en s’appuyant sur un noyau dur d’une dizaine de pays s’accordant sur une politique déterminée afin d’écarter doucement l’étau sino-américain. Mais les principales décisions, y compris le plan européen de relance, sont précautionneuses.

Biden ne sauvera pas l’Europe. Il lui fera plaisir en lui disant les mots qu’elle veut tant entendre.

Crédit photo : US federal government – domaine public

FigaroVox – 22/07/2020

FIGAROVOX/TRIBUNE – En concluant un accord qui prévoit une mutualisation des dettes et une plus grande solidarité budgétaire, l’Europe paraît franchir un pas supplémentaire vers le fédéralisme, non sans rappeler la reprise des dettes des États par le gouvernement fédéral américain, mise en oeuvre par Alexander Hamilton en 1790. Mais l’Europe est trop facturée et n’a pas assez de vision stratégique pour prétendre à cette comparaison, juge l’économiste.

Face à la crise économique d’une ampleur inouïe causée par la pandémie du coronavirus Covid-19, l’Europe a été capable de mettre en œuvre des mesures d’urgence mais elle passe à côté de l’essentiel: les écartèlements nord-sud et est-ouest au sein de l’Union et l’érosion de plus en plus rapide de son poids dans le monde.

Les politiques économiques européennes ont pu impressionner par les montants annoncés et en répondant par des mesures considérables de chômage partiel et de prêts des banques garantis par les États.

Plusieurs programmes massifs ont été mis sur pied, en complément du «Quantitative Easing» (QE) ou rachat des obligations émises notamment par les États depuis mars 2015. Puis, à partir du 18 mars 2020, le Pandemic Emergency Purchase Program (PEPP) de 750 milliards d’euros est venue compléter le QE. Ce programme a été augmenté de 600 milliards d’euros le 4 juin à 1 350 milliards d’euros jusqu’à la fin juin 2021 au moins.

En termes de politique budgétaire, les 27 ministres de l’Économie et des Finances de l’Union européenne se sont mis d’accord le 9 avril 2020 pour un plan de 540 milliards d’euros en partant d’une base de 100 milliards d’euros pour un fonds de garantie du chômage partiel (SURE), de 200 milliards d’euros d’engagements progressivement mis en place par la Banque européenne d’investissement (BEI) pour prêter aux entreprises et de 240 milliards d’euros mobilisés par le MES (Mécanisme européen de stabilité). Ensuite, l’Union européenne a trouvé un accord le 21 juillet 2020 sur un plan de relance de 750 milliards d’euros composé de 390 milliards d’euros de dons et de 360 milliards d’euros de prêts pour aider les pays et les secteurs en difficultés.

On pourrait conclure de toutes ces initiatives que l’Europe vit ainsi un moment hamiltonien. Alexander Hamilton (1757-1804) fut le premier secrétaire du Trésor des États-Unis. Juriste constitutionnaliste et financier, disciple de Hobbes et de Montesquieu, il fut influent lors de la Convention constitutionnelle américaine de 1787. En 1790, à l’instigation d’Hamilton, le gouvernement fédéral a repris les dettes contractées par les États américains dont les finances publiques étaient alourdies par les dettes accumulées lors de la guerre d’indépendance (1775 – 1783).

Mais s’il ne faut pas négliger l’avancée des 27 conduisant à la première émission de dette européenne face à la pandémie de coronavirus, l’Europe ne vit pas un moment hamiltonien pour trois raisons:

Dans un premier temps, la zone euro est plus que jamais divisée entre le Nord qui a conservé une industrie puissante et accumule des excédents extérieurs et un Sud en voie de désindustrialisation dont la France est l’archétype. Le niveau de vie moyen des pays du Sud (France, Italie, Espagne et Portugal) a décroché de plus de 15% par rapport à l’Allemagne de 2010 à 2020. L’euro, qui fut annoncé comme instrument de convergence en Europe, s’est révélé être un levier de divergence des performances entre le nord et le sud de la zone en l’absence des trois conditions de réussite d’une monnaie commune dans une zone monétaire qui n’est pas optimale au sens de la théorie économique: un budget spécifique à la zone euro investissant massivement dans la R&D et les infrastructures physiques et numériques de la zone, une politique économique commune et une coordination des politiques fiscales et sociales.

Ensuite, l’Europe continue de prôner un modèle de souverainetés partagées au niveau mondial alors que l’on assiste partout au retour de politiques stratégiques nationalistes affirmées comme aux États-Unis, en Chine, en Russie, au Brésil, en Inde, au Royaume-Uni, etc. Six décennies de naïveté aggravée, voire militante, pour un résultat effroyable en termes de perte d’influence mondiale.

La troisième raison relève du fait que l’Union européenne n’a pas pris la mesure des transformations du monde résultant de la double mutation liée à la Nouvelle révolution industrielle (NRI) du numérique et au conflit pour la domination du monde entre les États-Unis et la Chine. L’Europe est en retard dans la révolution numérique face aux Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et aux BATHX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi). Et elle ne semble pas percevoir les accélérations dans la mutation du monde. Les États-Unis et la Chine sont entrés depuis le début des années 2010 dans un conflit de long terme pour la domination du monde. Ces deux pays s’affrontent dans les domaines économique, technologique et montent en puissance dans la défense. Tous les coups sont permis comme l’appropriation de la mer de Chine méridionale par la Chine ou les sanctions américaines contre Huawei pour affaiblir cette entreprise dans le développement de la 5G qui est au cœur de la NRI. En 2020, ces deux géants contribuent à 40 % du PIB mondial et 56 % des dépenses militaires de la planète. Les risques de dérapage à court terme sont nombreux, de la Corée du Nord à Hong Kong, Taiwan et la frontière entre la Chine et l’Inde.

L’Europe n’est donc pas un ensemble politique intégré ayant adopté une politique de puissance pour résister aux pressions extérieures. Elle ne peut être comparée aux États-Unis de 1790 qui venaient de créer la nation américaine et un État fédéral pour la servir. Au contraire, l’Europe est économiquement divisée entre le Nord et le Sud de la zone euro et politiquement divisée entre l’Ouest et l’Est de l’Union européenne. De plus, elle est affaiblie par le Brexit qui traduit le rejet de cette Union par une part croissante des peuples des nations européennes.

Non seulement l’Union européenne ne vit pas un moment hamiltonien, mais son inexistence politique et stratégique menace son indépendance et sa prospérité.

Crédit photo : Guillaume Périgois sur Unsplash

Le Figaro Magazine – 8 mai 2020

L’économie autant que la politique, l’histoire ou la géographie, nourrit la stratégie et les rapports de force entre nations. La preuve par le bras de fer entre Trump et Xi Jinping.

Christian Saint-Etienne s’est déjà fait un nom dans l’étude et l’enseignement de l’économie. Il est en train de s’en faire également un dans l’analyse géostratégique. L’examen de sa biographie montre qu’il est passé, aussi naturellement que certains historiens ou géographes, de sa discipline d’origine aux questions de stratégie et rapports de force entre nations. Le tout à travers un prisme : une lecture pessimiste des événements, qui rappelle parfois la vision « décliniste » de Nicolas Baverez, bien qu’il tienne un discours plus programmatique que l’auteur de La France qui tombe. Comme titulaire de la chaire d’économie industrielle au CNAM, Saint-Etienne ne cache pas ses inquiétudes concernant les fondamentaux de l’économie française ; en tant que président de l’Institut France-Stratégie, il ne dissimule par sa préoccupation quant aux faiblesses politiques de l’Union européenne.

Son ouvrage sur Donald Trump et Xi Jinping est de ces livres qui permettent au profane de saisir un certain nombre de subtilités d’ordinaire réservées aux spécialistes.
L’auteur est persuadé que les deux dirigeants sont engagés dans une course à domination planétaire néfaste pour l’humanité. Sa démonstration est impeccable ; elle est aussi très convaincante. « Trump démolit l’ordre du monde construit pendant un siècle par ses prédécesseurs : une architecture subtile ayant démontré sa stabilité, dit-il. Quant à Xi, après s’être fait passer pour un dictateur éclairé, il apparaît pour ce qu’il est : un autocrate absolu. Leur bras de fer peut à tout instant dégénérer. »

Conclusion de Saint-Etienne, qui tient de la déduction intellectuelle plus que d’un réel motif d’espoir : l’Europe a un rôle à jouer – pour peu qu’elle s’allie avec la Russie, plus inquiète de l’expansionnisme chinois que de sa rivalité avec les Etats-Unis. La stratégie, comme l’histoire, est une science de la tragédie…

Les Echos – 17 avril 2020

La crise sanitaire liée au Covid-19 frappe le genre humain avec une violence inouïe. Les gouvernements des pays développés ont été surpris par la crise, car la Chine a menti sur le point de départ de la pandémie et sur sa létalité.

La Chine a déclaré un peu plus de 3.000 morts du Covid-19, mais des sources indépendantes placent le chiffre exact entre 40.000 et 90.000. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a prononcé l’état d’urgence de santé publique de portée internationale le 30 janvier et l’état de pandémie le 11 mars, mais l’appréciation de la létalité du Covid-19 reste fondée sur les faux chiffres chinois.

Les gouvernements occidentaux n’étaient pas préparés. Lorsque la pandémie les frappe de plein fouet en mars, ils manquent de masques, de tests, de lits de réanimation et de respirateurs. Mais la France reste un cas d’école. Alors que ses dépenses de santé en pourcentage du PIB et par habitant sont respectivement supérieures à celles de l’Allemagne et très supérieures à la moyenne des pays de l’Union européenne, la France aborde la crise avec 5.000 lits de réanimation, contre 28.000 en Allemagne. Elle a détruit l’essentiel de ses stocks de masques entre 2013 et 2017 et, sous l’effet d’une désindustrialisation massive depuis vingt ans, ne parvient pas à produire des masques, des tests et des respirateurs en nombre suffisant.

Le système hospitalier français est lourd, suradministré et sous-équipé et ne fait face difficilement à la pandémie que grâce à l’héroïsme de ses soignants.

En partie pour créer l’illusion que l’Etat prend soin du pays, les plus hautes autorités de santé conseillent de prolonger longtemps le confinement au 11 mai. En réalité, pour en sortir, il faut quatre instruments : des tests PCR pour voir qui est malade (les tests sérologiques n’étant utiles qu’après pour connaître la proportion de personnes ayant eu la maladie), des masques et des gestes barrières, 25.000 lits de réa et des chambres d’hôtel pour isoler les porteurs sains du reste de la population.

Le risque aujourd’hui est que les autorités civiles ne perçoivent pas que la crise économique et politique qui se prépare est infiniment plus grave que la crise sanitaire. Avec un déconfinement repoussé au 11 mai, le PIB va baisser d’au moins 8 % cette année, le déficit public sera supérieur à 9 % du PIB et le chômage va augmenter de plus d’un million en réel. Même avec un rebond de 4 % de l’activité, la dette sera proche de 120 % du PIB et le taux de chômage réel supérieur à 12 %. Les conséquences politiques au printemps 2022 seront sans limite.

Pour les moins de 65 ans n’ayant pas de pathologie invalidante, il faut entamer le déconfinement avant fin avril tout en maintenant l’interdiction des rassemblements de plus de 20 personnes en dehors des lieux de travail jusqu’à fin mai et peut-être plus. Les lieux culturels, les parcs et jardins et les loisirs devront probablement rester fermés plus longtemps encore. Les écoles doivent rouvrir début mai. Les restaurants pourront rouvrir avec mesures barrières dures. Il faut masquer les travailleurs dans les transports et passer en urgence à 100.000 tests PCR par jour tout en réservant 200.000 chambres d’hôtel pour isoler les testés positifs en quarantaine s’ils ne vivent pas seul.

Le risque de prolonger le confinement jusqu’au 11 mai, ou au-delà comme semble vouloir nous y préparer le ministre de l’Intérieur, n’est pas pris en compte en termes de dynamique économique et sociale. Je mesure les risques sanitaires, ma famille ayant été mortellement touchée par le Covid-19. Mais je connais les effets d’une crise économique et sociale grave : Allemagne des années 1920 et Etats-Unis et France des années 1930. Une crise franche des finances publiques peut nous conduire à baisser les salaires des fonctionnaires de 10 % et les retraites de 20 %.

L’arbitrage entre crise sanitaire et crise économique et sociétale est difficile. L’excès de pusillanimité peut être pire que le terrifiant Covid-19.

Crédit photo : Victor He

Le Figaro – 18 mars 2020

Les conséquences politiques, économiques et sociales du Covid-19 vont être immenses. Les systèmes politiques français et européens sont tenus de se transformer pour éviter une implosion continentale à moyen terme. Dans un premier temps, le gouvernement a annoncé des mesures importantes de confinement à partir du mardi 17 mars, des restrictions fortes de déplacement et des incitations au télétravail tout en laissant ouverts tous les services essentiels. Un fonds public de garantie des nouveaux prêts aux entreprises de 300 milliards d’euros va être mis à en place. Outre les aides au chômage technique jusqu’à 4,5 Smic qui conduiront à verser 84% du salaire net aux salariés (100% au niveau du Smic), le paiement des charges sociales et fiscales des PME est reporté, mais pas le paiement de la TVA puisqu’il correspond par nature à des ventes effectives. Pour les petits commerçants, le paiement des loyers mais aussi des factures d’eau, de gaz et d’électricité est suspendu. Les commerçants et artisans ayant dû arrêter leur activité devraient recevoir une allocation mensuelle de 1500 euros. Ces mesures s’inscrivent dans un plan de soutien de 45 milliards d’euros présenté par le ministre de l’Economie. En outre, Emmanuel Macron a annoncé la suspension des réformes des retraites et de l’assurance-chômage.

L’objectif central de ces mesures indispensables, qui sont prises dans tous les pays développés, est d’éviter des chaînes de faillites qui rendraient impossible le redémarrage de l’économie. Le confinement devrait durer de deux à quatre semaines pour permettre au système sanitaire de pendre en charge les malades du Covid-19. Mais il faut déjà anticiper la suite : quel sera le coût probable de la crise et les dégâts seront-ils transitoires ou permanents ?

Tout va dépendre de la durée de la crise. Si la crise dure moins de six semaines, avec une économie qui reprend assez vite en mai, on évitera le chômage de masse et une crise systémique des finances publiques qui pourrait résulter de la perte de confiance des marchés dans la capacité des autorités françaises à contrôler la situation. Le produit intérieur brut (PIB) baisserait alors de 1% à 2% en 2020, mais ce serait la moyenne d’un net recul au premier semestre et d’un fort rebond au second semestre qui rendrait envisageable une croissance de 1 à 2% en 2021. Le chômage pourrait être contenu autour de 9% au second semestre de 2020. Le déficit public pourrait être de 4 à 5% du PIB en 2020 mais revenir en dessous des 3% en 2021. La dette publique pourrait atteindre 105 à 106% du PIB à fin 2020 avant de se stabiliser en 2021.

Si la crise devait durer plusieurs mois, à la suite d’une reprise de la pandémie après la période de confinement, en revanche, on peut s’attendre à un effondrement de dizaine de milliers de PME et à une remontée rapide du chômage autour de 12%, voire plus. Le déficit public se creuserait de plusieurs points de PIB, jusqu’à 7 ou 8% du PIB tandis que le PIB pourrait baisser en 2020 de 5 à 7% sous l’effet d’un confinement allant de six semaines à trois mois. Dans ce contexte, la dette publique pourrait monter jusqu’à 115% du PIB à la fin de 2020, avant une reprise aléatoire de l’économie en 2021 qui réduirait peu le déficit et verrait la dette publique continuer de s’envoler.

L’enjeu de la réussite du confinement est donc colossal. Au risque sanitaire, s’ajoute le risque économique et social, et donc politique. Selon sa durée, cette crise va mettre à nu la situation structurelle de nos finances publiques. Depuis quarante ans, nous ne voulons pas prendre les mesures permettant d’équilibrer nos finances publiques dans les moments de croissance ce qui nous place en position délicate au début de la crise actuelle avec une dette publique de 100% du PIB. Et nous nous permettons encore des cadeaux irresponsables comme la suppression de la taxe d’habitation alors que c’est une taxe directement justifiée par les services rendus : routes goudronnées, écoles communales entretenues, etc. Il ne faut pas que la crise sanitaire soit le prétexte à ne pas rouvrir les dossiers délicats lorsqu’elle sera passée. Lorsque des analystes appellent en temps normal aux réformes de structures, ce n’est pas parce qu’ils sont atrabilaires et vicieux mais parce qu’ils veulent que le pays soit aussi fort que possible pour faire face aux défis et surmonter les crises comme celle du coronavirus que nous affrontons aujourd’hui.

Si la crise sanitaire est courte, les dérives antérieures reprendront vraisemblablement : affaiblissement continue de notre industrie après la désindustrialisation massive des vingt dernières années, montée de la dette publique dans l’indifférence générale, troubles sociaux permanents qui font plier des gouvernements intrinsèquement faibles depuis plusieurs quinquennats, Etat régalien sous-financé, absence de fonds d’épargne à long terme pour rabâtir notre industrie et nos infrastructures, etc. Au niveau européen, l’Union européenne est le champ clos de la compétition entre les Etats-Unis et la Chine pour la domination mondiale. Les entreprises de ces pays font ce qu’elles veulent en Europe quand l’inverse est strictement contrôlé. La politique commerciale commune de l’Union européenne envisage avec d’infinies précautions, après vingt ans de débats, d’instiller un peu de réciprocité dans les échanges. La question des mesures compensatrices pour les entreprises, notamment chinoises, qui vendent librement en Europe en étant massivement subventionnées dans leur pays d’origine vient d’être renvoyée à 2021 sur injonction de l’Allemagne.

La bouteille à l’encre de la conjecture politique et économique sera brisée dans les prochaines semaines. On verra alors si la France veut se ressaisir quel qu’en soit le prix ou si l’alanguissement dans la médiocrité, qui avilit notre pays depuis un quart de siècle, continue dans l’indifférence générale, quand il n’est pas théorisé comme un horizon sociétal. On observera si l’Europe veut enfin adopter une politique de puissance ou si elle continue de se coucher devant la Chine, les Etats-Unis ou la Russie.

Historiquement, aucun pays ne s’est jamais redressé sans leaders courageux, opérant sur le fondement d’un diagnostic clair, et capables d’expliquer au peuple les mesures prises. L’heure de vérité approche. Nous allons devoir payer le prix d’un quart de siècle de lâchetés en France et en Europe. Les analystes pensaient depuis quinze ans que le choc de vérité serait économique ou politique. Il s’appelle Covid-19.

 

Crédit photo : Fusion Medical Animation

Les Echos – 26 février 2020

Alstom-Bombardier peut-il résister à la concurrence chinoise ? Il faut d’abord qu’il puisse naître. Alstom a fait une offre de rachat de Bombardier qui devrait aboutir au premier semestre de 2021 si tous les avis nécessaires des autorités de la concurrence sont favorables. Ensemble, les deux groupes ont un chiffre d’affaires de 15 milliards d’euros et ont réalisé des prises de commande de 20,8 milliards d’euros en 2019, pour un résultat net d’un peu plus de 800 millions d’euros.

Marché chinois fermé

Le nouveau groupe deviendrait le deuxième acteur mondial du rail derrière le chinois CRCC, dont le chiffre d’affaires est de 28 milliards d’euros, et devant Siemens, avec un chiffre d’affaires de 8 milliards d’euros. Le marché mondial du ferroviaire théoriquement accessible est de 110 milliards de dollars par an, même si, en réalité, seul le marché européen de 40 milliards de dollars par an est réellement accessible à tous les acteurs. Le marché chinois est quasiment fermé. Alstom-Bombardier continuerait d’avoir ainsi un handicap stratégique, comme Siemens, dans la mesure où les subventions des Etats sont interdites en Europe et un instrument majeur de politique industrielle en Chine.

Cette fusion potentielle permettrait à Alstom de compléter son offre mondiale, de réduire ses coûts et ses dépenses de R&D pour développer les trains hybrides ou à hydrogène que la nouvelle Commission européenne appelle de ses voeux et de se renforcer dans la signalisation, mais pas suffisamment pour risquer de se faire couper les ailes par une des autorités de la concurrence concernées. On se souvient que l’autorité de la concurrence européenne a cassé la fusion Alstom-Siemens pour excès de puissance et d’excellence technologique dans la signalisation, qui est aujourd’hui l’art suprême de l’excellence ferroviaire.

Marque d’insolence

Notons toutefois que les recouvrements d’activité entre les deux groupes sont limités , sauf en France, où ils sont en position forte sachant que le marché est totalement ouvert. Une situation qui tétanise néanmoins la Chine, les Etats-Unis, la Russie et peut-être aussi l’Inde, ce qui obligera vraisemblablement la direction de la concurrence de la Commission européenne (DCCE) à une attitude sévère pour rétablir des équilibres géostratégiques mondiaux menacés. Appréciation apparemment excessive, mais c’est la conclusion à laquelle pourraient parvenir les économistes de la DCCE.

La Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) deviendra le premier actionnaire du groupe avec 18 % du capital, devant Bouygues avec 10 %. L’Etat français ne sera pas présent au capital, ce que la DCCE pourrait considérer comme une marque d’insolence dans la mesure où cela supprime un argument pour casser le deal. Il est d’ailleurs clé que l’Etat français ne se réjouisse pas, n’intervienne pas, se désole des rationalisations qui pourraient s’ensuivre et même propose à la DCCE de l’aider à contrer le deal. Une attitude qui pourrait faciliter une issue heureuse du dossier .

Le groupe Bombardier est fragilisé tandis qu’Alstom est tout ce qu’il reste du grand groupe Alcatel-Alsthom (avec un h), un géant dans les commutateurs téléphoniques numériques, les câbles de transmission sous-marines, les réseaux intelligents et les réseaux optiques, qui brillerait aujourd’hui s’il n’avait pas été assassiné par l’idéologie imbécile de « l’entreprise sans usines » qui s’affirmait en France en 2000-2001. Souhaitons désormais que la DCCE ne rêve pas d’une « Europe sans usines ».

Crédit photo : Hugh Llewelyn (CC BY-SA 2.0)