Christian Saint-Etienne était l’invité de David Dauba dans le Grand Journal sur BFM Business, ce jeudi 16 juillet 2015.
L’auteur, professeur titulaire de la chaire d’économie du Conservatoire des arts et métiers, avance les quatre raisons qui ont rendu très difficile une sortie de la Grèce de la zone euro.
Pourquoi tant d’énergie dépensée pour éviter la sortie de la Grèce de la zone euro ? Ce pays a maquillé ses comptes pour entrer dans la zone euro, a dilapidé 200 milliards de fonds structurels reçus depuis son entrée dans l’Union européenne en recrutements massifs de fonctionnaires inefficaces, et a été incapable ne serait-ce que d’élaborer un cadastre pour taxer les richesses immobilières des Grecs. De plus, en organisant un référendum le 5 juillet avec une question populiste sur le thème : « Acceptez-vous les conditions posées part l’Eurogroupe pour obtenir les prêts dont nous avons besoin ? » et en appelant à voter non, le gouvernement Tsipras a brisé la confiance entre la Grèce et l’Europe du Nord.
Malgré cela, tout est mis en œuvre pour éviter un Grexit qui peut sembler la meilleure solution pour boucher le puits sans fond qu’est devenue la Grèce. Car l’accord du 13 juillet sur la Grèce n’est pas le dernier. Il y en aura d’autres au cours des quinze prochaines années !
Pourquoi lutter contre un Grexit ?
La dette de la Grèce atteint 320 milliards d’euros et ce pays aura besoin d’environ 85 milliards d’euros de nouveaux financements d’ici à fin 2018, ces fonds servant notamment à rembourser une partie de sa dette actuelle.
S’opposer à la sortie de la Grèce de la zone euro est donc une décision lourde de conséquences qui peut s’expliquer par quatre raisons :
1 – Ne pas aider la Grèce actuellement peut coûter encore plus cher que de l’aider. Une sortie immédiate rendrait improbable le remboursement de la dette actuelle largement détenue par les Européens. La France seule perdrait sa créance directe de 42,5 milliards d’euros et l’essentiel de ses créances indirectes via la Banque centrale européenne (BCE) de 35 milliards d’euros.
2 – L’effondrement de la Grèce entraînerait une aide de l’Union européenne qui pourrait atteindre les 150 milliards d’euros d’ici à 2020, ne serait-ce que pour éviter que la Grèce n’ouvre ses portes à une immigration de millions de Syriens, d’Irakiens ou d’Erythréens vers l’Europe.
3 – La dimension géostratégique du dossier ne peut être ignorée. La Grèce est en face d’un Liban submergé par les déplacés syriens et de la zone de guerre en Irak et en Syrie. Ses bases sont utilisées par les Américains dans les conflits en cours.
4 – Un Grexit pourrait attirer l’attention sur les difficultés du Portugal et de l’Italie et éventuellement sur celles de la France…
La zone euro souffre de faiblesse. Les Etats-Unis comptent cinquante Etats dont certains sont proches de l’Allemagne, de l’Italie, de la France ou de la Grèce en termes de caractéristiques économiques. Pourquoi ces Etats américains ne connaissent-ils pas les difficultés de la Grèce ou de l’Italie ?
Pour réussir une union monétaire entre Etats ayant des caractéristiques différentes, il faut assembler trois conditions de succès :
1 – Un gouvernement économique de la zone qui vise à optimiser la politique monétaire, la politique budgétaire et la politique de change pour atteindre la croissance non inflationniste la plus forte possible.
2 – Un budget d’investissements dans les infrastructures structurantes pour contrer les effets de la spécialisation économique de chaque pays de la zone dans les activités ayant des productivités différentes. Il s’agit de contribuer, par des transferts budgétaires renforçant la compétitivité économique, à une égalisation des niveaux de vies.
3 – Une coordination fiscale et sociale afin d’éviter une guerre fiscale et sociale interne à la zone.
Les Etats-Unis ont naturellement mis en œuvre ces conditions de réussite en créant un Etat fédéral. Sans fédéralisation économique, au sens des trois conditions précédentes, la zone euro ne sera pas pérenne. Si tous les pays de la zone ne veulent pas de ces conditions, ceux qui les souhaitent peuvent créer un noyau dur fédéral.
De plus, si un Etat faible ne peut pas quitter la zone car sa nouvelle monnaie se dévaluerait et sa dette toujours libellée en euros serait encore plus lourde à porter (par rapport à un PIB dévalué car exprimé dans la nouvelle monnaie), un noyau dur fédéral autour de la France et de l’Allemagne pourrait quitter l’euro et créer un euro fédéral qui se réévaluerait par rapport à l’euro. Si les pays faibles ne peuvent pas quitter l’euro, les forts peuvent le quitter à tout moment pour cesser de garantir les dettes des faibles ! Le Grexit pourrait se transformer en sortie de l’Allemagne et d’autres pays de l’Europe du Nord ou en sortie d’un noyau dur fédéral ! Le tabou de l’euro a une source tragique : seuls les pays vertueux ont un billet de sortie…
Quoiqu’il arrive dans les semaines à venir, la crise de la Grèce et celle de l’euro ne sont pas terminées.
Le Monde – 15/07/2015
Il faut distinguer la situation de la Grèce, pays empêtré dans ses contradictions que l’on doit sauver malgré lui, de celle de la zone euro qui est en crise indépendamment de la Grèce. La zone euro doit se réformer car son économie stagne globalement depuis sept ans, même si certains pays tirent mieux leur épingle du jeu que d’autres.
La Grèce s’est mise largement toute seule dans sa situation actuelle, car le pays a bénéficié de 200 milliards d’euros de fonds structurels depuis son entrée dans l’Union européenne et n’a pas su développer une économie compétitive. L’Etat est structurellement faible et l’évasion fiscale, considérable. Depuis la crise de 2009-2010, la Grèce a bénéficié d’une remise de dette de 105 milliards d’euros par les banques en 2012 et de réductions de sa charge d’intérêt qui porte l’aide accordée au pays à environ 175 milliards d’euros. Si on ajoute les 200 milliards de transferts structurels, la Grèce a déjà obtenu une aide de l’Union européenne de 375 milliards d’euros, supérieure au double de son PIB actuel !
Arrêtons de dire que le pays est écrasé par l’Europe alors que la Grèce ploie sous le poids de son régime oligarchique et du refus de payer l’impôt ! La dette actuelle du pays de 320 milliards d’euros serait de 495 milliards sans l’aide massive déjà obtenue. Le sujet clé se résume à la capacité ou non de la Grèce à se tenir debout en établissant une situation viable de son économie et de ses finances publiques. Ceci suppose des réformes structurelles réduisant le nombre de fonctionnaires (plus du tiers de l’emploi total contre moins de 20 % en moyenne dans les pays développés mais 22 % en France), et luttant contre les oligarques (armateurs, BTP ou télécoms) et le clientélisme.
La Grèce brûle aujourd’hui du cash au rythme de 20 à 25 milliards d’euros par an. Les banques, qui avaient rétabli leur situation fin 2014, sont à nouveau virtuellement en faillite. Elles devront être recapitalisées à hauteur de 30 milliards d’euros. Même si on réduit sa dette, la Grèce reviendra continuellement tendre la main sans un programme crédible de réformes structurelles. La restructuration des finances publiques doit précéder la restructuration de la dette, contrairement à ce qu’a dit Tsipras devant le Parlement européen le 8 juillet.
On estime aujourd’hui les besoins de financement à environ à 85 milliards d’euros d’ici à 2018. La Grèce est un puits sans fond. Son gouvernement a soumis un plan a priori crédible de mesures permettant à la Grèce de rétablir la viabilité de ses finances publiques. Les mesures présentées sont proches de celles proposées par les créanciers le 26 juin, avant l’imposition du contrôle des changes le 29 juin et le référendum du 5 juillet. Il s’agit notamment d’unifier et d’augmenter la TVA à 23 %, de reculer l’âge de départ à la retraite à 67 ans ou 62 ans avec 40 ans de cotisations, de porter le taux de l’impôt sur les sociétés à 28 %, d’opérer des coupes dans le budget de la défense, de déréglementer certaines professions et d’enclencher les privatisations.
En contrepartie, le gouvernement Tsipras demande un financement de 53,5 milliards d’euros pour faire face à ses obligations sur la dette dont il souhaite le reprofilage. Un « Grexit » coûterait plus cher qu’un nouveau plan d’aide. C’est d’autant plus important que l’on ne peut ignorer la dimension géostratégique du dossier. La Grèce est en face d’un Liban fragile et de la zone de guerre en Irak et en Syrie. Les Russes sont à l’affût pour obtenir des bases en Grèce tandis que la Chine investit déjà dans le pays. Si la dette actuelle n’est pas remboursée, la créance directe de la France de 42,5 milliards d’euros sera perdue ainsi que ses créances indirectes de 35 milliards d’euros par l’intermédiaire des créances de la Banque centrale européenne (BCE) sur la Grèce. Personne ne peut prétendre que la chute de la Grèce serait sans conséquences sur la France.
La zone euro, indépendamment de la situation grecque, est en crise car sa faible croissance depuis sept ans ne permet pas de réduire le chômage. La crise de l’euro est institutionnelle, la zone n’ayant pas été dotée des conditions de sa réussite en 1991 par le couple Mitterrand-Delors. Delors l’a reconnu dans de nombreuses interviews en 2010-2012 et a dit « qu’on espérait en 1991 que la volonté politique pour doter la zone euro des institutions nécessaires viendrait sous trois ans », ce qui ne fut pas le cas. L’intégration de pays différents dans une même zone monétaire provoque toujours une spécialisation économique de chaque pays car les forces de la spécialisation se conjuguent avec celles conduisant à la densification des territoires pour atteindre l’efficacité productive maximale.
Pour résister à ces forces et préserver les équilibres internes de la zone euro, il faut donc un gouvernement économique de la zone et un budget d’investissement dans les infrastructures structurantes. De plus, il faut mettre en place une coordination fiscale et sociale afin d’éviter une guerre fiscale et sociale interne à la zone. Par exemple, aux Etats-Unis, les principaux systèmes sociaux et fiscaux sont fédéraux. Notons qu’il n’y a jamais eu de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique depuis 35 siècles d’existence de la monnaie dans sa forme complète.
La France devrait jouer un rôle de leader dans la nécessaire évolution des institutions de la zone euro. Mais la faiblesse économique de la France et l’écrasement fiscal à l’œuvre depuis trois ans ne permettent pas au pays de prendre le leadership des transformations nécessaires. Il est urgent d’adopter une politique plus ambitieuse et d’amorcer le redressement de la France pour qu’elle puisse à nouveau jouer un rôle phare en Europe.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Stéphane Soumier sur BFM Business dans une Edition Spéciale dédiée aux suites au NON grec.
Christian Saint-Etienne, économiste, a analysé les enjeux de la sortie de la Grèce de la zone euro et les leçons que la France peut tirer de cette crise. – Edition spéciale, du 7 juillet, présenté par Stéphane Soumier, sur BFM Business.
Christian Saint-Etienne était l’invité de LCI pour réagir sur le sujet de la crise grecque, ce mardi 30 juin 2015.
A quelques heures de la possible cessation de paiement de la Grèce, malgré d’ultimes négociations qui se tiennent en urgence à Bruxelles, l’économiste Christian Saint-Etienne a évoqué le début de la fin pour l’Euro. Il a expliqué qu’une des solutions reposerait sur la fédéralisation de l’espace européen.
Christian Saint-Etienne était l’invité de LCI pour réagir sur le sujet de la crise grecque, ce mardi 30 juin 2015.
Invité de LCI, pour évoquer les dernières négociations entre la Grèce et ses créanciers mardi à Bruxelles, l’économiste Christian Saint-Etienne a estimé qu’il fallait « arrêter de dire que l’UE n’a rien fait » dans ce dossier. Il a d’ailleurs indiqué que la dette avait été réduite.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Isabelle Gounin sur LCI dans l’émission « L’invité de l’éco », ce mardi 23 juin 2015.
A la veille d’un nouvel Eurogroupe et de la réunion d’un nouveau Conseil Européen cette semaine, Christian Saint-Etienne réagit sur la possibilité d’un accord pour une sortie de crise de la Grèce.