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Le JDD – 22/12/2025

Le JDD : Faut-il voir dans la position américaine vis-à-vis de l’Europe un signe d’hostilité, ou au contraire une marque d’amitié teintée d’inquiétude quant au sort du Vieux Continent ?

Christian Saint-Etienne : Il faut revenir aux fondements du trumpisme pour comprendre cette position. Depuis sa première élection, Trump considère que le déficit extérieur des États-Unis relève d’un « vol » de la part de ses partenaires européens — les droits de douane exorbitants qu’il a imposés sont d’ailleurs censés compenser ce vol supposé. Donald Trump essaye par ailleurs de réaffirmer la puissance des États-Unis en transformant son rôle dans le monde. L’ordre international — en grande partie fondé par les États-Unis avec les accords de Bretton Woods en 1944 [établissant un système monétaire international centré sur le dollar américain, NDLR] et la création de l’ONU l’année suivante – est désormais perçu par le président américain comme une « charge » inutile n’offrant plus le moindre avantage. Donald Trump a opéré un basculement majeur à l’échelle de l’histoire. On voit désormais apparaître trois grands empires : les Etats-Unis, la Chine et la Russie. L’Union européenne s’étant constituée comme une entité « herbivore », il est logique qu’elle soit peu à peu dévorée par ces trois grandes puissances « carnivores ». Aux yeux de Trump, l’Europe reste malgré tout un enjeu de sa guerre commerciale contre la Chine. De ce point de vue-là, on peut déceler une forme d’inquiétude dans ses attaques : si l’UE s’effondre, cela pourrait se faire au bénéfice du grand rival chinois, ce que redoute bien sûr le président américain. La « sollicitude » – si l’on peut dire – des États-Unis à l’égard de l’Europe n’a donc rien de désintéressé.

Comment qualifier la doctrine américaine en matière de relations internationales ? Faut-il parler d’isolationnisme, de retour de la doctrine Monroe, voire de « corollaire Trump » à la doctrine Monroe ?

Une chose est sûre : Donald Trump a accéléré le grand retour des impérialismes et les Américains ne seront plus jamais les garants de l’ordre mondial comme par le passé. L’objectif affiché par Trump est de définir pour les États-Unis une nouvelle zone d’influence extraterritoriale, ainsi qu’il a tenté de le faire avec le Groenland, le Canada, le canal de Panama ou, plus récemment, avec le Venezuela. Dans cette vision du monde, chaque pays a droit à sa zone impériale : aux yeux de Trump, l’Ukraine appartient ainsi plus ou moins à la Russie, et il est vraisemblable qu’il cédera Taïwan à la Chine d’ici quelques années pour cette même raison. Mais je ne suis pas certain que ce grand bouleversement de l’ordre international, qui servait massivement les intérêts américains depuis plus de quatre-vingts ans, soit profitable à l’Amérique sur le long terme.

Les Américains semblent désormais considérer l’Europe comme une puissance vassalisée. Sont-ils encore nos alliés ?

Les Américains sont nos alliés, mais ils n’ont jamais été nos amis. Les principales offensives menées contre la France au cours des cinquante dernières années ne proviennent ni de la Chine ni de la Russie, mais des États-Unis : isolement diplomatique après le refus de participer à la guerre en Irak, espionnage industriel, amendes exorbitantes des grandes banques françaises, rachat d’Alstom, affaires des sous-marins australiens, pour ne citer que quelques exemples. Trump agit en réalité comme toutes les administrations américaines récentes, mais il le fait à découvert, contrairement à Biden ou à Obama. Si nos gouvernants ne comprennent pas que les Américains ne sont pas nos amis, leur stupidité est illimitée.

Le déclin de l’Europe est-il selon vous irréversible ? Peut-elle encore retrouver le chemin de la puissance ? Si oui, à quelles conditions ?

Elle le peut, mais à condition d’opérer une double révolution. Il faut commencer par réformer le traité de Rome de mars 1957 [l’un des textes fondateurs de la construction européenne instituant notamment le marché commun, la politique agricole commune et la libre circulation des marchandises, personnes, capitaux et services]. Les négociateurs de ce traité n’avaient qu’une obsession : faire en sorte qu’il n’y ait plus jamais de puissance européenne. Si l’on veut faire évoluer l’UE, il faudrait déjà commencer par transformer la Commission européenne en secrétariat politique du Conseil européen. Il est urgent de changer les relations entre la Commission européenne et le Conseil européen, en abolissant notamment la règle de l’unanimité qui prévaut pour la remplacer par des décisions à la triple majorité. Il faudrait un choc terrible pour que les 27 s’accordent sur ce premier point, mais ce choc est peut-être moins éloigné qu’on ne le croit. Le second volet, c’est la création d’un noyau dur d’une dizaine de pays européens susceptibles de mener une vraie politique de puissance face à la Chine, aux États-Unis, à la Russie et à l’Inde. Cette politique s’articulerait sur les grands enjeux militaires, financiers, agroalimentaires et énergétiques afin de rendre possible une reconstruction des capacités industrielles de l’Europe. Or, l’organisation actuelle des 27 avec la règle de l’unanimité fait qu’on ne peut pas s’engager sur ces questions cruciales.

N’y a-t-il pas une forme d’asymétrie totale dans la guerre commerciale qui oppose l’UE aux États-Unis ?

Les États-Unis ont imposé cette asymétrie à une Europe qui pouvait la refuser, puisque l’UE est encore aujourd’hui la première puissance commerciale au monde. Le problème, c’est que nous sommes devenus en quelques années une colonie monétaire et numérique des États-Unis. De ce point de vue-là, ce qu’il s’est passé le 27 juillet dernier en Écosse [signature de l’accord commercial entre l’UE et les États-Unis par Ursula von der Leyen et Donald Trump prévoyant des droits de douane de 15 % sur les exportations européennes] est une honte absolue, c’est l’équivalent d’un nouveau Munich. Il faut bien comprendre que la France a perdu le leadership européen du fait de sa désindustrialisation et de l’aggravation de son déficit public. Depuis le début des années 2010, les affaires européennes sont conduites selon les intérêts exclusivement mercantilistes de l’Allemagne. Au fond, von der Leyen n’a fait que défendre les positions allemandes face à Trump, qui s’en frotte encore les mains.

La dépendance structurelle de l’Allemagne aux marchés américains et chinois et son absence d’autonomie énergétique ne constituent-elles pas une faiblesse stratégique ? N’offrent-elles pas un boulevard à la France en matière de leadership européen ?

Sur le papier, très certainement. Il y aurait un boulevard si la France tenait encore debout sur le plan intérieur. Or, tous les grands journaux et commentateurs européens s’accordent à dire qu’Emmanuel Macron n’a plus aucune légitimité depuis la dissolution manquée de juin 2024. Si nous avions un pouvoir fort et légitime à la de Gaulle, ce serait un moment historique pour peser sur les grands choix européens qui détermineront notre avenir. Hélas, ce n’est pas le cas.

Le Journal du Dimanche – 10/12/2023

La Banque centrale européenne (BCE a augmenté ses taux le 14 septembre 2023, portant le taux de refinancement à 4,5%, après que ce taux a été maintenu à moins de 1,5% de 2011 à mars 2016, date à laquelle il passait à 0% jusqu’en juillet 2022. Depuis juillet 2022, la BCE a procédé à dix hausses de son taux principal de refinancement en faisant l’hypothèse, y compris lors de la dernière hausse en septembre 2023, que l’inflation se maintiendrait à un niveau élevé sur l’ensemble de l’année 2023 et résisterait en 2024.

Or quelques semaines après cette dernière décision, l’inflation baisse d’autant plus vite que l’activité économique dans la zone euro est atone et devrait rester décevante en 2024. L’inflation (IPCH – indice des prix à la consommation harmonisé) est tombée à 2,4% en novembre 2023 dans la zone euro et à 3,8% en France (3,4% pour l’indice classique à la consommation pour la France). Les prix des actifs immobiliers, notamment commerciaux, dégringolent depuis un an. L’Allemagne est entrée en stagnation et la France est en difficulté avec un double déficit (public et balance commerciale) qui apparaît de plus en plus ingérable.

C’est dans ce contexte dégressif que la présidente de la BCE vient d’annoncer une accélération de la contraction du bilan de la Banque centrale. La BCE peut-elle davantage être à contre-temps, alors qu’elle le fut déjà lors de la crise de 2008, qu’il a fallu la décision de Mario Draghi de juillet 2012 pour éviter la catastrophe – explosion de la zone – et que la BCE a trop tardé à relever doucement ses taux en 2021-2022 ? J’ai fait partie des rares personnes qui ont appelé la BCE à remonter son taux de refinancement à 0,5% puis progressivement 1% en 2021. Mais ce taux est resté nul pendant cette période avant de prendre brutalement l’ascenseur à l’automne 2022.

Une réduction trop rapide du bilan de la Banque centrale pourrait provoquer une crise du financement du sud de la zone euro qui conduirait la BCE à rouvrir en urgence les vannes du crédit, brisant ainsi la confiance des marchés financiers dans la conduite de la politique financière de l’Europe. Car la politique monétaire de la zone euro doit être analysée conjointement avec la politique budgétaire conduite par les vingt Etats membres de la zone, des Etats qui n’évoluent pas de la même façon au même moment.

Faut-il donc souhaiter une baisse rapide des taux d’intervention de la Banque centrale, tout en réduisant rapidement le bilan de la BCE, ou réduire modérément les taux et très progressivement le bilan de la banque ? Une réduction trop rapide des taux porterait en germe une reprise de l’inflation des prix à la consommation, mais surtout une accélération de l’inflation salariale conduisant à une boucle de prix-salaire rapidement ingérable.

Comme le marché des prêts immobiliers en volume s’est stabilisé en octobre-novembre 2023, du moins en France, et que les demandes de hausse salariale restent élevées, il convient de privilégier une approche progressive de baisse modérée des taux conjointement à une baisse très contrôlée des encours de la Banque centrale. On pourrait imaginer de ramener le taux de refinancement par quatre baisses de 0,25%, de 4,5% actuellement à 3,5% en juillet 2024, avec une baisse mensuelle modérée de l’encours de crédits de la Banque centrale. Sauf si l’activité dans la zone euro devait plonger en 2024 sous l’effet d’une aggravation de la guerre en Ukraine, d’une nouvelle crise énergétique ou pandémique, le taux de refinancement à condition que l’inflation recule en 2024, pourrait être ramené à 3% à la fin de 2024.

Il ne faut jamais oublier que la conduite du policy mix dans la zone euro, qui recouvre la conduite simultanée des politiques monétaires, budgétaire et de change, est compliquée en raison, d’une part, de la dépendance énergétique de l’Europe aux pétrole et gaz importés, d’autres part, de la fêlure entre le nord et le sud de la zone euro. Cette opposition ne résorbe pas, avec des pays du nord ayant gardé une industrie puissante, une dette publique faible et une position financière extérieure nette fortement positive, et des pays du sud très endettés et qui, pour certains, cumulent double déficit et position financière extérieure nette fortement dégradée, comme la France.