Atlantico – 19/11/2025
Alors que la dette publique poursuit sa dérive, une question clé ressurgit à l’ouverture du Congrès des maires : quelle part de la responsabilité incombe réellement à l’État, et quelle part revient aux collectivités locales, dont les dépenses et les effectifs ont explosé depuis quarante ans ?
Atlantico : La dérive des finances publiques françaises est très largement documentée. La dette française s’aggrave (+2,9 points de PIB sur les derniers mois, selon les données de l’INSEE et s’établit à 3 416,3 Mds d’euros. Dans ce contexte spécifique, une question persiste : à l’aune de l’ouverture du Congrès de maires, que sait-on de la part qui incombe à l’Etat et de celle qui incombe, à l’inverse, aux collectivités territoriales ?
Christian Saint-Etienne : Pour répondre à cette question, il faut considérer deux horizons temporels. Le plus problématique est évidemment celui du très long terme, issu des lois de décentralisation votées au début des années 1980. Ces lois ont transféré des responsabilités majeures aux collectivités locales… mais sans règle de gestion. Ce qu’il aurait fallu — et ce qui reste à faire, c’est absolument nécessaire — c’est accompagner ces transferts d’une règle d’or fixant une limite aux déficits que les collectivités peuvent provoquer. Ne nous y trompons pas : les collectivités ont beau affirmer être soumises à une règle d’équilibre, cela n’a rien de tout à fait exact. Cet équilibre ne concerne en effet que le budget de fonctionnement. Or, quantité de travaux sur les budgets locaux montrent que 60 % des dépenses d’investissement proviennent de l’amortissement et du renouvellement des réseaux : eau, routes, infrastructures diverses. Par conséquent, si l’on veut sauver les finances publiques, il faut instaurer deux règles d’or. L’une interdisant le déficit de la Sécurité sociale, d’abord, et l’autre obligeant les collectivités à couvrir non seulement leurs dépenses de fonctionnement, mais aussi 60 % de leurs dépenses d’investissement liées aux réseaux par des recettes courantes. Si l’on envisage une application concrète, pour l’exemple, on pourrait se tourner du côté de Paris. Ces dernières années, les recettes courantes de Paris ne couvrent que 30 % de son budget d’investissement, parfois même 20 %. Si la règle d’or avait existé, Paris n’aurait pas une dette qui approche aujourd’hui les 10 milliards d’euros.
Le fait est que, ces dernières années, l’Etat a plutôt maîtrisé ses dépenses, notamment en matière d’effectifs. Entre 2013 et 2023, comme le soulignait la DGFiP, les dépenses de fonctionnement de l’Etat (hors Sécurité sociale) sont estimées entre +6 et +12% environ (selon que l’on compte ou non en euro constant). C’est une progression de +27,5 milliards d’euros dans l’absolu. Du côté des collectivités territoriales, la situation change de façon conséquente : les dépenses ont considérablement augmenté sur la même période (+27%, soit une hausse de 46 milliards d’euros dans l’absolu. Force est de constater que, depuis 1982, nous sommes confrontés à un problème majeur : la montée en puissance des intercommunalités. On y a créé énormément d’emplois… sans réduire ceux des communes. Résultat : en net, sur 25 ans, les collectivités locales ont créé environ 800 000 emplois (790 000 agents supplémentaires dans les collectivités territoriales entre 2000 et 2022 selon l’Insee, contre – 3 200 agents pour l’Etat entre 2017 et 2022 selon la DGAFP). Et depuis cinq ans, une nouvelle dérive s’est ajoutée, avec des créations de postes encore plus importantes. On est aujourd’hui au-delà du raisonnable. La gestion des personnels est extrêmement déficiente — que ce soit dans les communes, les intercommunalités, les départements, et c’est peut-être pire encore dans les régions.
Je pense donc que la « fonctionnarisation » des employés locaux, mise en œuvre sous Mitterrand, a été une erreur majeure. Depuis longtemps, je propose la création d’un CDI adapté au secteur public — un CDI-P, un CDI public — garantissant une certaine sécurité, mais permettant de se séparer des agents qui ne travaillent pas. Nous faisons face, reconnaissons-le, à un absentéisme record, qui peut monter jusqu’à 11 ou 13% dans certaines collectivités. C’est un scandale absolu quand on parle de plus de deux millions d’employés. Cela veut dire que 200 000 à 250 000 agents contournent les règles et profitent de l’absence de management. Certes, certains sont réellement malades, mais il y a sans doute 50 000 à 100 000 agents qui optimisent les règles à leur profit. Il faut réformer cela.
L’un des arguments régulièrement avancé par les collectivités territoriales et leurs représentants consiste à condamner le “centralisme budgétaire assassin”. Que faut-il en penser ?
Christian Saint-Etienne : Il faut le dire clairement : historiquement, l’État s’est toujours déshabillé pour habiller les collectivités locales. Si leur déficit est faible, c’est parce que, malgré toutes les critiques, l’État a largement compensé les mesures qui réduisaient leurs recettes. Une partie de la « bonne gestion » locale vient simplement de ce que l’État a absorbé leurs déficits. En 2023, le déficit supporté par l’Etat est estimé à -173 milliards de dollars tandis que celui des collectivités fiscales est maintenu artificiellement bas, aux alentours de 4 à 5 milliards de dollars. La Cour des comptes estime d’ailleurs que si les compensations n’existaient pas, le déficit local serait probablement multiplié par 3, sinon par 4. Elle souligne d’ailleurs un déficit de compensation estimé entre 3 et 5 milliards par an (autrement dit, la quasi-totalité de l’équilibre local dépend du budget de l’État — même lorsque celui-ci sous-compense). Le montant exact de ces compensations est estimé entre 30 et 35 milliards d’euros à l’année.
Cela étant dit, il serait naïf de penser que le blâme ne tombe que sur les collectivités nationales. L’Etat porte d’ailleurs une responsabilité colossale de la dépendance de celle-ci à son endroit, particulièrement depuis le quinquennat d’Emmanuel Macron. Je parle, bien sûr, de la suppression de la taxe d’habitation. C’était la seule taxe qui reliait directement décisions communales (permis de construire, développement urbain) et recettes. Sans elle, un maire n’a quasiment plus intérêt à accueillir de nouveaux habitants : cela oblige à construire des écoles, des équipements… alors que la taxe d’habitation finançait précisément cela. On peut donc légitimement dire que oui, l’Etat a été généreux malgré les critiques… et que la suppression de la taxe d’habitation constitue, dans le même temps, une décision catastrophique/ Elle a brisé toute forme de lien entre élus et électeurs au niveau local.
Ne perdons pas de vue que la suppression de la taxe d’habitation implique à elle seule quelques 15,6 milliards d’euros compensés chaque année — et l’Etat compense également la disparition ou la réduction d’autres impôts locaux (CVAE, gel des bases et exonérations obligatoires, etc). Au total, les dotations et transferts représentent environ 36% des recettes locales selon la Cour des comptes.
Ce n’est pourtant, à mon sens, ni une affaire de centralisme ni de décentralisation. La seule solution est de responsabiliser les décideurs, en leur appliquant des règles d’or que nous évoquions précédemment. Il faut arriver à construire un état d’esprit spécifique, qui consisterait sommairement à dire que si un maire souhaite dépenser davantage, il doit pouvoir créer une contribution citoyenne… À condition de savoir convaincre ses habitants.
A quel point la part des recettes fiscales propres des collectivités territoriales s’est-elle effondrée au juste ?
Christian Saint-Etienne : D’une façon générale, la part des recettes fiscales propres des collectivités est passée de 55% à 38%. Cela confirme ce que je viens de dire. Au-delà de la taxe d’habitation, plusieurs décisions ont renforcé la dépendance financière des collectivités. Certaines sont même en perfusion complète de l’État — ce qui est malsain. La plupart des experts s’accordent à dire qu’il faudra rétablir un équivalent de la taxe d’habitation, pourquoi pas sous l’intitulé de « contribution citoyenne ». Ce serait la seule manière de recréer le lien indispensable entre contribuables et élus locaux. Un élu qui mène des politiques ambitieuses doit pouvoir expliquer à ses habitants pourquoi ils doivent contribuer. Sinon, il mendie auprès de l’État, ce qui est malsain politiquement et économiquement.
Les chiffres officiels témoignent clairement d’un poids conséquent des collectivités territoriales, sur le volet budgétaire. Comment se sortir d’un tel marasme ?
Christian Saint-Etienne : Il est vrai, nous l’avons dit tout au long de cet entretien, que les collectivités contribuent largement à la dérive. Et dans un plan d’économies — il faudra réduire la dépense publique d’environ 4 points de PIB sur cinq ans — il faudra absolument trouver 1 point de PIB dans le budget du bloc communal (communes + intercommunalités). D’une façon générale, l’État prend en charge énormément de dépenses. Et il y a eu trop de dérives au niveau local. Quand on crée 700 000 emplois en vingt ans, on ne peut pas ensuite aller pleurer. À un moment, il faut corriger soi-même les dérives.
Idéalement, il faut recréer une contribution citoyenne, réduire à due concurrence les transferts de l’État, et mettre en œuvre une règle d’or stricte. Le problème aujourd’hui, c’est que personne n’est responsable de rien. Tant qu’il n’y aura pas de contrainte claire, on n’arrivera à rien. Une fois la règle d’or posée, si des maires sont ambitieux et parviennent à convaincre leurs électeurs, très bien. Mais l’idée qu’ils puissent faire n’importe quoi puis aller taper à la porte de l’État pour être financés : ce n’est plus possible. J’insiste ! Tant qu’on ne recrée pas un lien direct entre ambitions locales et financement local, on stagne. L’État ne doit ni bloquer les initiatives ni financer les ambitions des élus locaux qui doivent être financées par leurs propres électeurs, pas par l’État.
Atlantico – 25/10/2025
Le bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine sur le producteur de microprocesseurs Nexperia menace l’industrie européenne de disruptions majeures à très court terme.
Atlantico : Les Pays-Bas ont décidé de placer Nexperia, un producteur de semiconducteurs basé dans le pays mais propriété du groupe chinois Wingtech, sous contrôle direct de l’État.
L’objectif est d’éviter que l’Europe se retrouve à court de puces.
Quelle est la situation actuelle du bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine concernant la production de microprocesseurs avec l’entreprise Nexperia ?
Existe-t-il une menace pour l’industrie européenne, avec des disruptions majeures à court terme, liées aux enjeux de souveraineté industrielle sur les microprocesseurs ?
Christian Saint-Etienne : Il faut d’abord rappeler que l’Union européenne a raté la révolution de l’informatique et des microprocesseurs.
L’industrie des semi-conducteurs se divise en deux parties : la conception, largement dominée par les Anglo-Saxons, et la fabrication, dominée par les Asiatiques, puisque les Occidentaux avaient délégué la production à la Corée du Sud et à Taïwan au cours des cinquante dernières années.
Les Occidentaux pensaient que ce marché resterait totalement globalisé, sans fractures ni risques. Or, tous les acteurs du secteur découvrent aujourd’hui qu’il existe des risques de souveraineté, notamment en cas de guerre impliquant Taïwan, qui fabrique environ la moitié des microprocesseurs mondiaux, mais surtout 90 % des plus avancés, c’est-à-dire ceux dont la finesse de gravure est inférieure à sept nanomètres.
Ces micro-processeurs sont essentiels pour le développement de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, de l’espace et du secteur militaire. L’Occident s’est donc placé dans une position extrêmement dommageable. Les États-Unis ont commencé à réagir avec la loi favorisant la production de microprocesseurs, votée sous la présidence de Joe Biden en 2022.
L’Europe, quant à elle, a pris un énorme retard. En l’an 2000, l’Union européenne produisait 20 % des microprocesseurs mondiaux. Ce chiffre est depuis tombé à 8 %, et la majorité des microprocesseurs fabriqués aujourd’hui en Europe ne sont pas les plus avancés. Ils concernent essentiellement des secteurs classiques, comme l’automobile.
L’entreprise néerlandaise Nexperia, ex-filiale de Philips, possède une expertise significative dans la fabrication de certains types de microprocesseurs. Elle constitue, avec STMicroelectronics et Infineon, l’un des derniers producteurs européens.
Les autorités néerlandaises ont observé que les Chinois, lorsqu’ils rachètent une entreprise, ont tendance à transférer souvent les expertises les plus sensibles vers la Chine. Le gouvernement néerlandais, probablement encouragé par les États-Unis, a donc décidé de bloquer ce transfert de compétences et de savoir-faire.
Cette décision est une manifestation de la volonté de l’Europe de redevenir un peu plus souveraine, mais il s’agit aussi clairement d’un sous-produit de la compétition entre la Chine et les États-Unis pour la domination mondiale dans le domaine des microprocesseurs.
Atlantico : Quels sont les manquements industriels qui ont conduit l’Europe à une telle situation de dépendance dans le domaine des microprocesseurs ? Les leçons de la pandémie de Covid-19, sur la fragilité des chaînes de production mondiales en cas de choc, n’ont-elles pas été retenues ?
Christian Saint-Etienne : Au moment où les États-Unis, sous la présidence de Joe Biden, ont voté en 2022 la loi sur les microprocesseurs afin de rapatrier partiellement la production délocalisée en Asie, l’Europe, sous l’impulsion de Thierry Breton, avait imaginé une stratégie similaire pour stimuler la production sur son territoire.
Cependant, cette stratégie a été mise en œuvre avec pusillanimité et avec très peu de moyens. Après le départ de Thierry Breton, l’essentiel du projet a été abandonné. L’objectif initial était de faire passer la part de l’Europe dans la production mondiale de microprocesseurs de 8 % à 12 %. Mais récemment, le commissaire européen chargé de cette initiative a reconnu publiquement que, compte tenu de la faiblesse des investissements, l’Europe ne pourrait espérer atteindre que 8,5 % en 2030, sans jamais atteindre les 12 % visés.
L’échec européen s’explique par plusieurs facteurs. L’Europe a raté la révolution informatique et ses conséquences, tant sur la fabrication des microprocesseurs que sur le développement des logiciels, des micro-ordinateurs ou des téléphones. L’Europe s’est largement effondrée dans ce secteur.
L’économie en Europe reste centrée sur des produits traditionnels, comme l’automobile ou les machines-outils, tandis que l’Union européenne reste très faible dans l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies.
Il en résulte à la fois une offre très limitée de microprocesseurs produits par des acteurs européens, marginaux à l’échelle mondiale, et une demande faible des utilisateurs, car l’Europe est en retard dans la révolution informatique, technologique et numérique mondiale.
Atlantico : Y a-t-il eu des insuffisances au niveau européen avec le Chips Act, qui reste assez modeste face au plan américain ? Y a-t-il eu, d’un point de vue politique, un manque de stratégie en défendant les champions nationaux (l’Allemagne avec Infineon, la France avec STMicroelectronics ou les Pays-Bas avec ASML) sans logique collective européenne ?
Christian Saint-Etienne : Il faut comprendre que, par le traité de Rome, les deux grandes responsabilités spécifiques de la Commission européenne sont la politique de la concurrence et la politique commerciale — deux domaines dans lesquels elle s’est magistralement trompée, entraînant avec elle tous les Européens.
La doctrine de la Commission en matière de droit de la concurrence est très en retard par rapport à la doctrine américaine, ce qui a contribué à l’affaiblissement de l’Europe dans tous les secteurs technologiques.
Concernant la politique commerciale, le marché unique européen a été ouvert à tous les producteurs mondiaux, sans réciprocité. Ayant échoué dans ces deux domaines de prédilection, l’Union européenne a voulu intervenir dans d’autres, comme celui des microprocesseurs.
Mais ces initiatives sont également un échec : au lieu de passer de 8 % à 12 % de la production mondiale, l’Europe va stagner à 8 % ou un peu plus.
Cela représente aussi un échec dans la relance des technologies militaires, car les 27 sont très désunis sur leur vision stratégique de l’avenir et sur les alliances qu’ils souhaitent favoriser.
Ainsi, avec une Commission européenne inefficace, des pays divisés et un ensemble d’États — y compris l’Allemagne — ayant raté la révolution numérique, l’Union européenne se retrouve dans une situation de dépendance considérable, qui continuera de peser sur les capacités d’action souveraines de l’Europe dans les dix prochaines années.
Atlantico : Quel pourrait être l’impact pour la France de cette pénurie de microprocesseurs ? Cela souligne-t-il nos difficultés à nous préparer à ce genre de choc pour l’appareil productif et industriel ?
Christian Saint-Etienne : La France reste l’un des grands pays européens les plus désindustrialisés. Il y a actuellement un effort de relance. Il sera intéressant de voir la version finale du budget : une proposition d’augmenter le budget militaire de 6 milliards d’euros est en discussion au Parlement.
Cette relance de l’industrie militaire est importante comme levier de développement du numérique. Mais l’affaiblissement de l’économie française et de ses outils industriels fait que le seul acteur significatif que nous ayons est STMicroelectronics, lui-même en difficulté en raison de la faiblesse de la production automobile européenne.
Depuis quinze ans, les gouvernements français ont été incapables de favoriser le développement d’une filière complète dans ce domaine.
Alors que l’Allemagne a construit de nouvelles usines de fabrication de microprocesseurs au service de son industrie, la France a été incapable d’augmenter les capacités de ses usines de microélectronique à Crolles, où un projet de 4 milliards d’euros est à l’arrêt.
La France est donc dans une position de dépendance et de faiblesse dans ce domaine, comme dans d’autres. Cette situation est criante et dangereuse.
Atlantico : Ursula von der Leyen souhaite introduire des critères « made in Europe » pour les marchés publics dans certains secteurs stratégiques et a annoncé son intention de renforcer le soutien aux industries stratégiques, comme les voitures et les batteries. L’Europe peut-elle réellement redevenir maîtresse de sa destinée industrielle avant la prochaine crise ?
Christian Saint-Etienne : Ursula von der Leyen est la pire présidente de la Commission européenne que nous ayons eue depuis cinquante ans. Tous les projets et initiatives de la Commission sous Ursula von der Leyen, depuis six ans, ont été des échecs.
Elle avait lancé le Green Act sans réfléchir aux conséquences en matière de filières industrielles et de développement économique. Elle est aujourd’hui contrainte de revenir partiellement en arrière, avec des difficultés, car elle n’est pas suivie par le Parlement européen.
Elle a d’ailleurs essuyé une nouvelle défaite cette semaine sur ce sujet. Donc, Ursula von der Leyen peut bien promettre de nouveaux dispositifs, mais il ne se passera rien tant qu’elle restera en place.
Atlantico : Quelles mesures pourraient être prises pour relancer la filière des microprocesseurs ?
Christian Saint-Etienne : La seule chose raisonnable serait que la France prenne une initiative avec l’Italie et l’Espagne pour développer, à ce niveau, les entreprises européennes de ces trois pays dans la production de microprocesseurs.
Mais la prétention et l’arrogance françaises vis-à-vis de l’Italie et de l’Espagne font que nous sommes devenus un partenaire junior vis-à-vis de l’Allemagne, tout en étant incapables de nouer des partenariats significatifs et constructifs avec nos voisins du Sud.
La France est donc aujourd’hui totalement à l’arrêt — politiquement, industriellement et stratégiquement — et risque de le rester encore deux ans.
Atlantico – 10/01/2025
L’instabilité politique a un coût qui rend financièrement rationnelles les concessions sur les objectifs de réduction du déficit budgétaire. Mais jusqu’où ?
Atlantico : François Bayrou, nouveau locataire de Matignon, sera bientôt amené à se présenter devant les parlementaires pour la traditionnelle déclaration de politique générale. Depuis leur arrivée au gouvernement, Éric Lombard, ministre de l’Économie, et Amélie de Montchalin, ministre chargée des Comptes publics, tentent de négocier un pacte de non-censure sur le budget 2025 que l’exécutif devra présenter. D’aucuns évoquent d’ores et déjà la suspension de la réforme des retraites. Que sait-on, pour commencer, du coût financier réel de l’instabilité politique ?
Christian Saint-Étienne : Naturellement, c’est une question qu’il est difficile de traiter avant le discours de politique générale du Premier ministre, qu’il doit donner mardi 14 janvier 2025. Nous ne savons pas encore précisément ce qu’il va annoncer. Le ministre des Finances a fait savoir qu’il était question de réduire le déficit français de 50 milliards plutôt que de 60 milliards, comme cela était initialement prévu. On ne sait précisément sur quels outils le gouvernement entend s’appuyer pour s’en sortir. Ce que l’on sait, c’est que certaines mesures (et l’on parle ici d’une annulation complète de la réforme des retraites, déjà évoquée par certains partis politiques, par exemple) pourraient conduire à un véritable tsunami. Tout le monde connaît la métaphore de la grenouille que l’on ébouillante progressivement en la plaçant dans une casserole d’eau qui chauffe peu à peu. Dans ce scénario, l’eau se met soudainement à bouillir, et la grenouille brûle vive en un instant. La hausse du différentiel de taux avec l’Allemagne mesure la hausse de la température. La suspension de la réforme des retraites fera bouillir la casserole.
D’une façon générale, pour répondre à la question de fond qui est ici posée, il est nécessaire de distinguer l’instabilité politique de l’absence de vision comme de stratégie politique. En l’occurrence, et c’est là que la situation française se fait particulièrement inquiétante, nous devons composer avec un double manque en Hexagone. Depuis le début du second mandat d’Emmanuel Macron, au moins, la France avance sans la moindre stratégie de moyen ou de long terme. D’aucuns pourraient arguer que c’était même déjà vrai pendant son premier mandat, et nous pourrions, en vérité, remonter davantage encore. Cogner les riches, comme le souhaitait François Hollande, ne constitue pas une stratégie de moyen terme à proprement parler. Travailler plus pour gagner plus non plus, de même que favoriser le développement des start-ups n’est rien de plus qu’un gimmick, un élément qui doit s’inscrire dans une stratégie de long terme, une vision qui dénote le positionnement souhaité de la France dans la répartition de la richesse mondiale. Quels efforts sommes-nous prêts à engager pour demeurer une grande puissance ? Les Français sont-ils prêts à travailler davantage, à investir plus dans la recherche, dans l’innovation, à mettre en place des investissements productifs permettant la réindustrialisation du pays ? Il ne s’agit évidemment pas de se contenter d’un discours, il faut aussi regarder la réalité ensuite. Dans quelle mesure se contente-t-on seulement d’annoncer un effort collectif de développement économique, pour une croissance durable et environnementalement propre ? Met-on réellement et physiquement le pays au travail ? Compte tenu de tous ces éléments, on pourrait légitimement avancer que le dernier discours de politique générale qui ressemblait à un discours courageux de méthode comme d’objectif, c’est celui d’Alain Juppé, en 1995. Autrement dit, cela fait maintenant 30 ans que la France n’a plus de vision. Or, la somme d’une absence de vision et d’une instabilité politique est catastrophique pour le pays. Elle se traduit par ce que l’on observe depuis maintenant 25 ans : une croissance faible, de 1 % par an au mieux.
Notez que l’on peut quantifier et mesurer la combinaison de ces facteurs négatifs. Le premier élément de mesure dont on dispose n’est autre que la chute de la croissance attendue sur l’année en cours. Au printemps 2024, nous anticipions une croissance estimée à 1,3 % ou 1,4 %. Ces estimations s’appuyaient sur des événements macroéconomiques favorables à l’économie française, tels que la baisse des taux d’intérêts, des taux de change, des prix de l’énergie, la stabilisation des prix alimentaires… En bref, il y avait matière à espérer que les choses s’arrangent. Après la dissolution décidée par Emmanuel Macron, la croissance est désormais estimée entre 0,5 % et 0,8 % sur l’année 2025. Autrement dit, l’instabilité politique nous a déjà coûté 0,5 à 0,7 points de croissance sur un an. Si on ajoute à cela l’absence de stratégie française (comme européenne d’ailleurs) face à des politiques chinoises et américaines potentiellement plus agressives, il y a de quoi gonfler le manque à gagner d’un demi-point de croissance supplémentaire. Cependant, cette partie s’avère plus difficile à mesurer, puisqu’il faut de facto prendre en compte l’ensemble des politiques économiques concernées. Dans un cas comme dans l’autre, le coût total est faramineux : aux alentours d’une vingtaine de milliards d’euros de créations de richesses perdues sur les deux années 2024-2025. C’est un acquis que l’on ne pourra d’ailleurs pas rattraper.
De l’instabilité politique à l’absence d’ambition en matière de réduction des déficits, quel est le mal le plus dangereux pour l’État ? Faut-il penser que François Bayrou, s’il accepte effectivement d’annuler la réforme des retraites pour assurer la longévité de son gouvernement, fait le bon calcul ?
La question doit d’abord et avant tout de réfléchir au niveau supérieur. Il est essentiel d’identifier la cause première de l’instabilité politique à laquelle nous faisons aujourd’hui face. Sans rien avoir contre la personne ou contre ses mérites éventuels, force est de constater que le seul responsable de cette situation est Emmanuel Macron. C’est lui qui a décidé de la dissolution et qui l’a menée totalement à contretemps. Dès lors, il faut aussi affirmer que disserter sur les questions d’opportunité de réduction du déficit peut apparaître secondaire compte tenu du contexte politique que nous connaissons. L’important, pourrait-on avancer, c’est qu’Emmanuel Macron tire les conséquences de cet état de fait. Sans quoi, il faudra en effet composer avec une croissance extraordinairement médiocre et une instabilité pérenne.
Nous ne pouvons pas espérer, en raison de la double absence de stabilité et de vision stratégique, une solution à court terme avant la prochaine élection présidentielle. Celle-ci pourrait possiblement donner lieu à de nouvelles orientations plus favorables à l’économie ainsi qu’au volet social… sans oublier la recherche et le développement. Enfin, pour répondre de façon plus précise encore, il est important de prendre en compte la différence entre une instabilité à extrêmement court terme, c’est-à-dire à horizon de Pâques (ou même avant) et une instabilité à horizon 2027, par exemple. Dans le premier cas de figure, il peut s’avérer pertinent d’envisager quelques concessions permettant le vote d’un budget pour 2025, sous réserve que celles-ci ne soient pas de nature à provoquer une crise financière majeure, susceptible de coûter trois, cinq ou même dix fois le coût de l’abandon des mesures sur les retraites. Tenter de gagner un an peut faire sens. Cela supposerait, néanmoins, un certain nombre de réformes après Pâques, visant à redonner confiance dans la possibilité française de croissance.
On peut douter que le gouvernement ait la capacité d’impulser une vision positive sur le moyen terme… particulièrement dans une situation où il sera peut-être amené à des concessions trop lourdes sur le très court terme. Il faudra malheureusement attendre le détail de la loi de finances 2025 que présentera François Bayrou pour en avoir le cœur net.
Dans quelle mesure peut-on dire que la logique de longévité du gouvernement, au prix de concessions parfois importantes, a pu permettre la validation d’un budget français par Bruxelles qui n’a finalement pas vu le jour ? Que faut-il penser de cette logique ?
Bruxelles a effectivement validé le budget Barnier, qui était pour partie dur et sévère, mais qui comprenait aussi trop de hausses d’impôts. Ce que l’on peut tout de même dire, c’est qu’il faisait montre d’une certaine cohérence. Pour le reste, il est encore difficile de commenter ce que fera ou non François Bayrou. Sans doute annoncera-t-il quelques mesures sur les retraites, déclarant qu’il va négocier entre février et avril avant de présenter un projet de loi entre juin et juillet. En contrepartie, il attendra sans doute de la gauche qu’elle vote immédiatement le budget. S’il y parvient effectivement, il pourra procéder à une réduction du déficit de 50 milliards d’euros (plutôt que les 60 milliards initialement attendus), ce qui signifie que le déficit français atteindra 5,5 points de PIB. Le gouvernement sera libre d’affirmer que son action aura permis d’éviter le pire…
Interview à Atlantico – 20 02 2023
L’intelligence artificielle aura-t-elle les mêmes conséquences pour les emplois de services que celles de la mondialisation vis-à-vis de l’industrie ? Après que Mark Zuckerberg ait annoncé que Meta allait remplacer le middle management par de l’intelligence artificielle, le cours de l’entreprise a bondi de plus de 20%, sa plus forte hausse en 10 ans.
Christian Saint-Etienne : La mondialisation n’a pas eu les mêmes effets sur les emplois dans l’industrie à l’échelle des différents pays de la planète. Pour les nations qui avaient une stratégie nationale afin de conserver une industrie puissante, la mondialisation n’a pas eu les mêmes effets que dans un pays comme la France où les élites avaient décidé il y a trente ans que l’industrie appartenait au passé. Cela sera la même chose pour l’intelligence artificielle concernant les emplois de service. Cela va dépendre des stratégies nationales et des approches spécifiques des entreprises. Il n’est pas possible de considérer qu’il y a un effet soit de la mondialisation, soit de l’intelligence artificielle sur l’industrie qui est totalement indépendante des réponses stratégiques des Etats et des entreprises.
Laurent Alexandre : La mondialisation a créé énormément d’emplois à l’échelle planétaire. Il y a beaucoup plus d’emplois aujourd’hui qu’il n’y en avait en 1960. Il y a eu des destructions dans certains secteurs, dans les pays non-compétitifs, dans les branches qui ne sont pas modernisées. Mais à l’échelle mondiale, il n’y a pas eu de destructions d’emplois massives suite à la mondialisation.
En ce qui concerne l’intelligence artificielle, nous sommes face à une certaine inconnue. L’arrivée de ChatGPT dans sa version 3.5 est une grande surprise. Un aussi gros progrès semblait jusqu’alors impossible. Il n’y a pas encore eu de réflexions structurées sur l’impact de ces nouveaux réseaux de neurones, dits LLM, sur l’économie et sur l’emploi. Ce saut technologique est très récent. Il n’a pas encore été digéré par les experts en économie. Nous sommes dans une phase de progrès rapide dans ce domaine. Un plafond de verre sera-t-il rapidement atteint ? Ou est-ce que les réseaux de neurones LLM vont continuer à progresser pendant de nombreuses années ? S’ils plafonnent à moyen terme ou bien alors s’ils progressent continuellement sur dix ans, l’impact sur le monde du travail et sur la société sera radicalement différent d’une situation à l’autre. A la fin de l’année 2023, une meilleure vision de la vitesse de progrès des LLM se dessinera. Il sera alors possible d’établir des scénarios macroéconomiques sur l’impact de ces nouvelles formes d’intelligence artificielle.
Laurent Alexandre : L’un des plus grands spécialistes de l’intelligence artificielle en France, Serge Abiteboul, a déclaré dans les colonnes du Monde qu’il fallait bien comprendre que les nouveaux métiers, comme les data scientists, nécessitent beaucoup de neurones. Ces emplois requièrent des profils innovants, adaptables et très intelligents. La difficulté qui va se poser est que les métiers qui vont être supprimés suite à l’évolution technologique vont être remplacés par des métiers très conceptuels et très compliqués. Il n’est pas évident que tous les travailleurs puissent se reconvertir.
Un autre grand spécialiste international de l’intelligence artificielle, l’un des trois inventeurs des réseaux de neurones, Yoshua Bengio, disait que faire croire que l’on va pouvoir transformer un chauffeur routier en spécialiste de l’informatique est un mensonge.
Il y aura donc des difficultés. Les nouveaux métiers qui vont se créer vont souvent être des métiers très complexes, très intellectuels et très conceptuels. Dans le monde du travail, tout le monde ne peut pas être innovant, conceptuel et brillant. Il y a donc un risque si l’on ne réforme pas radicalement l’école et la formation professionnelle. Les nouveaux emplois de demain pourraient ne pas être bien adaptés aux personnes qui vont perdre leur emploi à cause de ces nouveaux outils. Une vraie réflexion de fond doit être menée pour éviter de se retrouver dans la situation décrite par Yuval Noah Harari dans son livre « Homo deus », le monde du futur avec des « dieux » qui maîtrisent bien l’intelligence artificielle et des « inutiles » qui n’arrivent pas à trouver un emploi dans ce nouveau monde ultra complexe.
Christian Saint-Etienne : Depuis deux siècles, des questions se posent sur les conséquences des nouvelles technologies sur l’emploi. Les économies ont la capacité de s’adapter, de se transformer et de créer de nouveaux emplois suite aux évolutions technologiques et grâce à l’essor des progrès techniques. Toutes les études à l’horizon 2030 – 2035 montrent que, quelles que soient les évolutions technologiques, il y aura un essor considérable des emplois qualifiés. Il faudra développer des programmes d’intelligence artificielle. Il sera nécessaire de produire des micro-processeurs et des ordinateurs.
La question centrale est donc de savoir si une stratégie va être mise en place dans l’Union européenne afin de développer massivement l’intelligence artificielle, les logiciels et les microprocesseurs ou s’il va falloir importer toutes ces technologies ? Les stratégies vont donc déterminer l’impact réel.
Il faut bien distinguer les emplois de service à la personne des emplois dans le domaine technologique. Les emplois de service à la personne vont perdurer. L’intelligence artificielle aura du mal à s’occuper des enfants, des personnes âgées ou des malades avec la même empathie qu’un être humain. Il y aura donc une croissance des emplois qualifiés qui représentent 30 % de l’emploi. Des études de McKinsey laissent présager que cela pourrait augmenter encore de 20 %. Pour les emplois peu qualifiés, l’augmentation va aussi se poursuivre. Dans les restaurants, l’utilisation des robots n’est pas encore optimale. En Europe, aux Etats-Unis et en Asie, nous assistons à un fort développement des emplois de service à la personne ou dans les services directs. 40 % de l’emploi devraient continuer de progresser. Cela fait donc 70 % de l’emploi en tout.
La question se pose en revanche sur les 30 % restants. En menant une stratégie très offensive de production de micro-processeurs, des travailleurs dans les usines sont nécessaires. Si l’on souhaite robotiser, il faut construire des robots.
L’intelligence artificielle fera des dégâts s’il n’y a aucune prise de conscience et de réactions. Il est vital de mener des stratégies offensives afin de transformer l’intelligence artificielle en un instrument de modernisation.
En l’absence de stratégie, l’intelligence artificielle va devenir notre maître. Avec une stratégie puissante, conduite par les Etats européens et l’Union européenne dans son ensemble, la stratégie et la volonté collective peuvent transformer l’IA en instrument utile et décisif. Il est vital de décider de ce que nous allons faire de l’intelligence artificielle et comment nous devrons l’exploiter à bon escient.
Christian Saint-Etienne : La situation récente aux Etats-Unis montre que les Américains sont prêts à relever le défi grâce à des lois puissantes et avec des moyens financiers considérables. Les Etats-Unis retrouvent leur souveraineté technologique et donc sur l’intelligence artificielle.
La grande question en revanche concerne la situation européenne. L’Europe n’a jamais mené de stratégie offensive dans le moindre domaine. Le Traité de Rome de la communauté européenne a été bâti sur un principe de concurrence et avait pour objectif de faire en sorte que l’Europe ne mène plus jamais de politique de puissance pour éviter la répétition des guerres. Le problème central est que l’Union européenne n’est pas un instrument de puissance. Elle ne parvient pas à imposer la réciprocité dans le commerce. Avant d’être capable de mettre en place des stratégies de maîtrise de l’intelligence artificielle au niveau européen, il sera trop tard.
Les Etats-Unis mettent en place des stratégies offensives avec des moyens adaptés à la différence de l’Union européenne.
Au niveau des Etats, en substitution de l’absence de capacité au niveau européen, des stratégies nationales se déploient. Les Allemands procèdent ainsi. L’Allemagne vient de lancer sa quatrième usine de semi-conducteurs. La France, ces deux dernières années, a tout juste réussi à décider d’une extension d’une usine de STMicroelectronics dans le bassin grenoblois. Les Allemands relèvent le défi à leur niveau. Les Français sont en retard. Cela est lié à la désindustrialisation massive que nous avons subie. L’industrie reste l’élément central de la maîtrise de l’intelligence artificielle. Lorsque vous êtes désindustrialisés, vous êtes démunis. La France doit donc se réveiller en contrôlant ses dépenses de fonctionnement et en augmentant massivement ses investissements dans l’industrie, la recherche, l’innovation, la production de micro-processeurs et l’intelligence artificielle.
Laurent Alexandre : Les effets positifs seront considérables. DeepMind, une filiale de Google, a mis au point une intelligence artificielle qui est capable de prévoir la forme des protéines à partir de la séquence de l’ARN (l’acide ribonucléique). En quelques semaines, en 2022, DeepMind a déterminé la forme en 3D de 200 millions de protéines, la quasi-totalité des protéines qui existent sur Terre. Ce travail aurait mis des siècles à être réalisé par la main de l’homme. Plusieurs mois sont nécessaires à une équipe entière de scientifiques pour déterminer la forme d’une protéine. Avec un oeil malthusien et pessimiste, il est possible de considérer que Google a retiré 1.000 ans de travail aux biochimistes. Mais avec un regard positif, il est possible de considérer que grâce à la détermination de toutes les formes des protéines existantes, la cancérologie va progresser, la lutte contre le vieillissement va avancer et des équipes entières de recherche vont pouvoir travailler plus efficacement sur de nombreux sujets biotechnologiques et agricoles dans les décennies qui viennent suite à cette découverte.
L’intelligence artificielle va créer beaucoup plus d’emplois que cela en a, en apparence, détruit.
Laurent Alexandre : La réflexion des politiques sur ce domaine est embryonnaire. Elle n’a pas véritablement commencé. Elle n’a pas débuté également au sein de l’école, à l’hôpital, chez les avocats, dans l’appareil d’Etat et dans les entreprises. Ce choc technologique de l’intelligence artificielle n’a pas été anticipé. Il est très récent.
Un certain délai est nécessaire afin que l’appareil d’Etat et les entreprises prennent la mesure du choc.
Les professions, les corporations et l’Etat ne vont pas se moderniser et intégrer ce bond technologique en l’espace de quelques semaines seulement.
L’impact des LLM sur l’école est considérable par exemple. Avec un LLM, un élève va en savoir plus et faire mieux, dans 100% des cas, que ce que fait son professeur. Aucun enseignant ne peut rivaliser en termes de connaissances et de synthèse avec ce que fait un LLM. La crédibilité des professeurs pourrait être remise en cause. Les enseignants vont devoir se réinventer.
Des interrogations demeurent sur la manière dont les enfants sont autorisés à se servir des LLM. Certaines écoles ou institutions comme Sciences Po ont interdit l’utilisation de ChatGPT. En revanche, l’Université de Wharton aux Etats-Unis a adopté une position intelligente. Le recours à ChatGPT n’est pas interdit à Wharton mais l’étudiant doit indiquer dans sa copie quel a été son usage précis de ChatGPT. Le niveau d’exigence aussi sera plus élevé pour cet élève par rapport à un étudiant qui n’aura pas utilisé ChatGPT dans sa copie.
Les enfants de 2040 se serviront de ce type d’outils. Interdire cela à l’université ne les prépare pas à la façon effective dont ils vont travailler dans le futur.
Laurent Alexandre : En France, le budget de l’INRIA (l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique) est de 300 millions par an. Dans le même temps, le budget du département de recherche d’Amazon approche les 40 milliards par an. L’investissement que fait la France en recherche et développement pour l’intelligence artificielle est absolument insignifiant. Il y a donc un effort très important à mener dans ce domaine. Le rapport Villani, publié il y a cinq ans, n’a pas pris la mesure du choc qu’était l’intelligence artificielle et l’a complètement sous-estimé.
Une analyse de fond devrait être menée afin d’évaluer les impacts prévisibles de ces réseaux de neurones. Cela permettrait de proposer des mesures rapides pour que la France ne soit pas définitivement distancée et perdue pour les technologies du futur.
La France est très affaiblie en intelligence artificielle. Elle n’est pas du tout à la hauteur des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) qui investissent des dizaines de milliards en intelligence artificielle.
Pour que la France soit à la hauteur, il est nécessaire de redéfinir les priorités et d’investir plus d’argent dans l’intelligence artificielle. L’Etat doit faire un effort de compréhension de ces sujets-là.
Le gouvernement doit aussi transformer cette cause en un enjeu majeur. En France, l’intelligence artificielle a le « droit » à seulement un Secrétariat d’Etat. Il n’y a même pas de ministre du Numérique. L’intelligence artificielle est pourtant l’enjeu le plus important pour la France d’ici 2050. Elle ne peut pas se contenter simplement d’un Secrétaire d’Etat au Numérique. Cela est absolument suicidaire. Il est nécessaire d’avoir un réel ministre d’Etat en charge du développement de l’intelligence artificielle. Il disposera de pouvoirs étendus et sera directement rattaché au Premier ministre pour avoir plus d’impact.
Le ministère de l’Education nationale va aussi devoir évoluer. Il devra être rattaché au ministère de l’Intelligence artificielle. L’éducation de demain ne va être qu’une partie de la gestion et du développement de l’intelligence artificielle.
Il faut revoir la façon dont l’Etat gère l’intelligence artificielle.
Il est également urgent de revoir la grille salariale des spécialistes de l’intelligence artificielle en France dans l’appareil d’Etat et dans les instituts de recherche comme le CNRS ou l’Inria. Les bons spécialistes des LLM aujourd’hui gagnent entre 1 et 5 millions d’euros par an dans les grandes entreprises alors qu’un chercheur au CNRS ou à l’Inria gagne 100 fois moins. Cette situation est pathétique et intenable.
L’Etat ne peut pas payer 100 fois moins les spécialistes en intelligence artificielle que Google ou Microsoft. Cela est suicidaire et doit changer rapidement.
Christian Saint-Etienne : La France a des atouts mais elle ne les utilise pas par manque de compréhension des enjeux. La révolution de l’informatique est à l’oeuvre depuis quatre décennies. Elle entraîne une hyper industrialisation et ré-industrialisation de la planète par la robotisation, par la numérisation du système productif. La France, pendant ces 25 dernières années, s’est laissée massivement désindustrialiser par idéologie.
Au milieu des années 1990, les élites françaises se sont convaincues que nous entrions dans un monde post-industriel, post-travail. Cela correspond à un monde post-informatique, post-intelligence artificielle, post-électricité. Toute notre politique énergétique a été cassée ces quinze dernières années.
Le problème français est un problème de compréhension du monde par les élites. Même des personnes intelligentes comme Emmanuel Macron ne comprennent pas la mutation que nous évoquons. Si ces personnes le comprenaient, nous serions aussi en train d’ouvrir des usines de micro-processeurs comme les Allemands. Nous mènerions une politique de réduction beaucoup plus franche du déficit public par la réduction des dépenses de fonctionnement et l’augmentation très forte des investissements dans l’informatique, la robotique et l’électrification du système productif.
Lorsque nous annonçons le lancement de nouveaux EPR, les premiers vont arriver d’ici 15 ans. La réindustrialisation dans le monde de l’informatique et de l’intelligence artificielle s’opère sous nos yeux et elle va transformer le monde dans les quinze prochaines années.
La réindustrialisation dans la nouvelle révolution industrielle exige la robotisation et l’électrification du système productif. La France agit par des mini-mesures mais il n’y a aucune stratégie forte pour robotiser ou numériser tout le système productif, pas seulement l’industrie.
La France est parmi les pays développés celui qui a le moins de robots par millier de travailleurs. Nous avons encore les moyens d’agir. Nous ne les aurons plus dans dix ans. Nous avons encore des atouts. Les patrons de la recherche en intelligence artificielle chez les deux leaders mondiaux, Meta et Google, sont des Français. Mais paradoxalement, la France avait décidé de réduire l’enseignement des mathématiques, alors qu’elles sont au coeur de la révolution informatique et de l’intelligence artificielle. La France n’aura plus les moyens d’agir dans dix ans.
Depuis deux décennies, la France pêche par un manque de compréhension de la mutation du monde. Nos élites continuent de diriger la France comme si nous étions encore dans les années 1980. Elles n’ont pas compris la mutation du monde qui s’est opérée depuis trois décennies avec la révolution de l’informatique, dont l’intelligence artificielle est un sous-produit.
Nous sommes confrontés aujourd’hui à la troisième génération d’intelligence artificielle. Tout le monde s’extasie sur ChatGPT mais le système a été construit en partie par des petites mains en Inde qui ont intégré des milliards de données au sein de ce logiciel.
Dans l’intelligence artificielle, il y a deux niveaux. Il y a l’IA dans la main de l’homme. Les logiciels sont conçus par l’homme. Le niveau supérieur est l’intelligence artificielle autonome qui s’autodéveloppe. La puissance informatique permet ce développement.
L’intelligence artificielle auto-générative soulève de nombreuses questions et pose des problèmes éthiques et cybernétiques, surtout si cette intelligence artificielle tombait aux mains de cybercriminels.
L’intelligence artificielle n’est donc pas que de la technologie. Cela repose en grande partie sur une vision et de la stratégie afin de savoir si nous sommes en capacité de maîtriser cette révolution de l’intelligence artificielle. Il y a un volet éthique et de résistance à la cybercriminalité qui n’est pas suffisamment pris en compte. Si on met en oeuvre une stratégie puissante au niveau français pour rebondir et éliminer le déficit extérieur, qui va nous tuer si on ne bouge pas, il va falloir intégrer dans une stratégie déterminée tous ces éléments liés à la cybercriminalité et aux questions éthiques sinon la révolution de l’intelligence artificielle pourrait très mal se terminer.
Crédit photo : Possessed Photography sur Unsplash
Atlantico.fr – 26 avril 2020
La crise sanitaire a pu montrer les limites et souligner les failles de l’Etat français. Comment doit-il être restructuré pour être plus efficace ?
Christian Saint-Etienne : Prenons l’année 2019 comme référence, avant la crise du Covid-19. En pourcentage du PIB national, la dépense publique atteignait 55,6% du PIB en France contre 45,3% en Allemagne, 45,8% dans la zone euro hors France et 46% dans l’Union européenne à 27 (UE 27) hors France. Le taux de dépense publique (en % du PIB) était donc supérieur de plus de 10 points de pourcentage par rapport au taux de dépense de l’Allemagne et de presque dix points par rapport aux taux de dépense moyen de la zone euro hors France et de l’Union européenne hors France.
Non seulement le taux de dépense publique français est supérieur de 10 points de pourcentage au taux de dépense de ses compétiteurs européens, mais il est le plus élevé des pays développés et de loin, le deuxième se situant à 50,5% au Danemark et le troisième à 49,8% en Suède. Les taux de dépense publique étaient en 2019 de 41% du PIB au Royaume-Uni, 39% au Japon et 38% aux Etats-Unis.
A périmètre comparable, l’action publique coûte dix points de PIB de plus en France que dans les pays démocratiques ayant une protection sociale comparable et des taux de chômage moindres.
Or ce taux de dépense est sans rapport avec les services rendus ! La France a un taux de chômage double de celui de l’Europe du Nord, et notamment de l’Allemagne, une dette publique plus élevée en pourcentage du PIB, et un taux d’activité de la population très inférieur à celui de l’Europe du Nord. L’insécurité est élevée et 12% d’une classe d’âge sort sans formation et sans diplôme de l’école. Pour ce qui est du seul secteur de la santé, la France dépense plus en pourcentage du PIB que l’Allemagne mais n’a commencé le confinement de la population au moment de la crise du Covid-19 qu’avec 5 000 lits en réanimation contre 28 000 en Allemagne. De plus, 35% des personnels hospitaliers sont des administratifs en France contre 24% en Allemagne. Avec le taux allemand, et à effectif constant, nous aurions 100 000 soignants de plus en France !
A fin mars 2020, la France était le 4e pays dans le monde en nombre de morts et le 52e en nombre de tests du Covid-19 !
L’Etat français est donc lourd et surtout inefficace en termes de services rendus à la population par rapport au poids colossal des prélèvements en France en comparaison des autres pays.
Il faut repartir de la base. Il se trouve que nos 35 000 communes sont toutes rattachées à une intercommunalité. En 2019, nous avions 1 258 intercos, dont 21 métropoles, 13 communautés urbaines, 223 communautés d’agglomération et 1 001 communautés de communes. Renommons les intercos en-dehors des métropoles : communes métropolitaines. Nous aurions 21 métropoles et 1 237 communes métropolitaines. Les 35 000 communes appartiendraient à ces 1 260 (pour arrondir) communautés d’action. Les élections auraient lieu directement au niveau de ces communautés d’action dont les communes seraient des subdivisions. Comme à Paris avec les arrondissements.
Or il se trouve également que ces communautés d’action ont un périmètre géographique qui correspond presque parfaitement aux 1 260 bassins de vie de la population, chaque bassin étant le territoire sur lequel plus de 80% des résidents y vivent, travaillent, se soignent, s’éduquent ou se cultivent et se divertissent.
Il faut donc faire des métropoles et communes métropolitaines l’unité de base de l’action politique et territoriale. Chaque métropole et commune métropolitaine doit produire tous les trois ans un plan glissant de six ans qui planifie le logement, les transports et le développement économique, éducatif, sanitaire et culturel.
Ces plans stratégiques sont coordonnés par les départements dont le nombre est divisé par deux. Et les régions doivent être le lieu de l’action stratégique de long terme dans le développement économique et industriel, les infrastructures lourdes, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique et appliquée. Les conseillers départementaux et régionaux, dont le nombre est divisé par deux, sont les mêmes personnes afin d’assurer une unité de commandement pour les régions et départements.
L’Etat doit décentraliser toutes les actions publiques en matière de santé, d’éducation, de transports et de développement économique aux métropoles et communes métropolitaines dont les plans stratégiques sont coordonnés par les départements pour les communes métropolitaines et par les régions pour les métropoles.
L’Etat doit devenir un Etat stratège et coordinateur, qui fixe les normes de dépense et s’assure de la cohérence globale des plans de développement et d’investissement des régions et départements pour éviter les doublons inutiles et concentrer les forces là où c’est nécessaire. L’Etat garde sa fonction d’Etat régalien qui doit être renforcée et coordonne les investissements territoriaux par une Agence nationale d’investissement au Conseil d’administration de laquelle il n’a que 40% des 20 administrateurs, les 12 autres étant élus par les régions, départements et métropoles (4 pour chaque groupe). L’Agence nationale d’investissement fixe les priorités de l’investissement civil national dans le cadre d’un plan stratégique à 15 ans mis à jour tous les cinq ans.
Ainsi, il n’y a plus de face-à-face entre un président de la République impuissant et des territoires oubliés.
L’Etat n’a rien vu venir, non seulement en 2018-2019 lorsqu’il n’a pas reconstitué les réserves sanitaires de masques et tests détruites sous le quinquennat précédent, mais même au cœur de la crise. On sait, grâce à l’expérience de Taiwan, de la Corée du Sud ou de l’Allemagne, qu’il faut tester, masquer et isoler les malades et porteurs sains du Covid-19 pour juguler l’épidémie tout en maintenant les frontières fermées.
L’Etat a maintenu les frontières ouvertes jusqu’au confinement, n’a pas stocké les masques en quantités suffisantes et a même menti sur leur utilité au mois de mars 2020. Il teste toujours trop peu au 25 avril (il faut multiplier le rythme journalier par trois ou quatre). La politique d’isolement des malades ne vivant pas seul dans des chambres d’hôtel n’a pas encore vraiment commencé.
Défaut d’anticipation, lourdeur de réaction, confusion dans les objectifs, l’Etat français, en mars-avril 2020 a cumulé toutes les tares de l’action publique. La situation n’est restée sous contrôle que grâce à l’héroïsme des soignants.
Il faut restructurer en urgence cet Etat obèse et impuissant.
Crédit photo : Anthony Choren on Unsplash