Christian Saint-Etienne était l’invité d’Emmanuel Cugny dans l’émission « Les débats de l’éco » sur FranceInfo ce samedi 18 juin 2022.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce mardi 26 avril 2022.
Christian Saint-Etienne était l’invité d’Emmanuel Cugny dans l’émission « Les débats de l’éco » sur France Info samedi 9 avril 2022.
Au programme : Climat : avons-nous les moyens de nos ambitions ? L’alliance Russie-Chine, prochaine bataille pour l’Europe ?
La Tribune – 19 mars 2022
OPINION. Vouloir créer un métavers européen, comme l’a annoncé le président et candidat Emmanuel Macron, n’est-il pas le même vœu pieux que de créer un cloud souverain qui, avec le projet Gaïa-X, a révélé un retard irrattrapable de dix ans ?
Par Vincent Lorphelin, entrepreneur et co-Président de l’Institut de l’Iconomie et Christian Saint-Etienne, professeur titulaire de la chaire d’économie au CNAM et coprésident de l’Institut de l’Iconomie.
Emmanuel Macron veut protéger les créateurs du métavers. Il annonce vouloir « bâtir un métavers européen » et, à cette fin, « défendre les droits d’auteur et droits voisins ». Ceci devrait permettre aux créateurs « de ne pas dépendre d’acteurs et d’agrégateurs anglo-saxons ou chinois ». Il ajoute que ceux-ci peuvent en effet « totalement contourner les règles de respect du droit d’auteur ».
Le métavers regroupe des jeux d’avatars, des applications de monde virtuel permanent, de jumeau numérique ou d’expérience immersive qui engagent en effet un nombre croissant de créateurs comme les fabricants d’objets virtuels, les architectes, décorateurs, designers, conseils en stratégie ou organisateurs d’évènements virtuels.
Cette intention louable soulève pourtant des questions de faisabilité. Vouloir créer un métavers européen n’est-il pas le même vœu pieux que de créer un cloud souverain qui, avec le projet Gaïa-X, a révélé un retard irrattrapable de dix ans ? Détourner demain les créateurs des Fortnite ou Roblox vers un métavers européen ne sera-t-il pas aussi impossible que de détourner aujourd’hui les utilisateurs de TikTok ou Instagram vers un autre réseau social ? Comment le droit européen pourrait-il s’appliquer à des développeurs domiciliés aux Caïmans, à des transactions effectuées dans des blockchains, à des intelligences artificielles non auditables et à des utilisateurs anonymes ?
Les enjeux du métavers sont en revanche considérables. Le rappeur Travis Scott a récolté 20 millions de dollars grâce à un concert virtuel. La vente d’objets virtuels, armes ou vêtements, représente quelques milliards d’euros. Les plateformes de discussion instantanée, de visiophonie ou de collaboration en ligne se valorisent en dizaines de milliards, et les marchés futurs sont évalués en milliers de milliards. Le métavers a vocation à s’étendre, au-delà du monde purement virtuel, dans la conception, la production et le commerce des objets physiques. Si l’Europe n’avait seulement qu’une petite chance, il faudrait y investir massivement.
Mais les Européens, pour une fois, ne sont pas à la traîne, à commencer par les Français qui ont créé de nombreux leaders mondiaux, depuis les applications de NFT sportifs jusqu’aux métavers décentralisés, en passant par les lunettes portatives pour la réalité à la fois virtuelle et augmentée. De plus, l’histoire des technologies a montré que chaque grande vague d’innovations recouvre les précédentes. Alta Vista, Nokia et Palm, champions des années 2000, se sont fait submerger par les innovations des années 2010. Il en sera de même pour les années 2020. La puissance financière des GAFA ne leur permettra pas toujours de remporter la mise à la fin. C’est ce dont s’est convaincu Wall Street, qui doute sérieusement que Meta (Facebook) devienne le leader du métavers. Enfin, après les occasions ratées du Web, du commerce électronique, des réseaux sociaux et de l’ubérisation, c’est la première des vagues que nous anticipons avant qu’elle ne déferle.
L’économie du métavers se fonde sur plusieurs ruptures fondamentales. Premièrement, le virtuel n’est pas déconnecté, c’est une représentation du réel, comme une carte représente un territoire et en enrichit la compréhension. Deuxièmement, le virtuel n’est pas gratuit. Il est l’œuvre de créateurs qui en revendiquent la co-propriété. Troisièmement, on peut créer des richesses en jouant ou en développant une activité sociale. « Faire société » est la première pierre de tout édifice économique. Quatrièmement, l’immersion crée un sentiment de vécu plutôt que de spectacle. Un avatar n’est pas une marionnette, c’est une personne déguisée. Cinquièmement, la propriété d’un objet virtuel est une propriété réelle.
On peut imaginer les conséquences de ces ruptures, qui seront d’une ampleur supérieure à la somme de toutes les vagues précédentes d’Internet. Mais notre imagination risque de se laisser imprimer par la Silicon Valley. On a vu comment une vision dominante peut entraîner la pensée collective, même avec les meilleures intentions.
La France a accueilli chaleureusement l’idée généreuse mais biaisée de l’économie du partage, alimentée par les thèses séduisantes mais fausses de la fin du capitalisme, tout en se laissant dépouiller de ses data et de sa propriété intellectuelle au bénéfice des GAFA. Sa pensée s’est faite l’instrument de sa colonisation numérique. On a vu comment le débat sur les plateformes a consacré le schisme entre socialisation des risques et privatisation des profits. Comment celui de l’intelligence artificielle a conduit aux solutionnisme et transhumanisme. Bloquée dans ces oppositions, la pensée ressasse les craintes du chômage, de fuite des cerveaux, d’impossibilité de régulation et de perte de souveraineté. Elle sécrète alors un poison anxiogène qui intoxique toute réflexion nationale et gêne la progression des entrepreneurs, jusqu’à faire échouer les plans les plus prometteurs.
Pourtant notre histoire a déjà été confrontée à ce type de situation. Pour faire émerger une nouvelle intelligence du monde, le philosophe René Descartes établissait au XVIIème siècle la prééminence du raisonnement. Isaac Newton lui opposait celle de l’observation. Il constatait en effet qu’une pomme est attirée par la Terre comme les planètes par le Soleil, sans raison. Cette querelle de deux sciences incomplètes, envenimée par les préjugés des théologiens, a alimenté de longs débats fiévreux et vains. Il a fallu attendre les Lumières pour inventer la synthèse du raisonnement et de l’observation par la science moderne. Alors seulement celle-ci a pu se développer pour résoudre les grands problèmes de son temps – la misère, les grandes épidémies et la mortalité infantile.
Le grand problème de notre temps est celui de l’économie durable, et le métavers a le potentiel de réinventer l’économie. Pour orienter le second comme possible solution du premier, le gouvernement devra organiser le débat public pour identifier les oppositions que génèrent les ruptures fondamentales du métavers et trouver la synthèse de ces oppositions. Créer le GIEC de l’économie nativement durable, créer une marque inspirée de la French Tech pour fédérer les acteurs et créer l’Airbus du métavers. Créer un fond d’investissement dédié, lancer des appels d’offres pour soutenir les infrastructures (blockchains, wallets, identifiants, fond de brevets), les normes (interopérabilité, portabilité, labels de sécurité de périmètre, d’algorithme ou de régulation) et les applications (réalité augmentée, virtuelle, contenus éducatifs et formations). Créer dans les métavers des zones sous droit européen dans lesquelles les identités, algorithmes et transactions seront vérifiables. Clarifier et stabiliser l’environnement administratif et fiscal, encourager la création et l’achat de crypto-actifs par le public, et créer un token pour dynamiser cet écosystème.
C’est avec cette méthode, et une volonté beaucoup plus ambitieuse que la seule protection des droits d’auteur, que nous pourrons bâtir un métavers européen.
Crédit photo : Donny Jiang
L’invasion de l’Ukraine par la Russie inquiète les marchés, les banques centrales mais aussi le FMI. Sa présidente Kristalina Georgieva redoute « un important risque économique » pour le monde. Alors que les troupes Russes prennent pour cible la capitale ukrainienne, faut-il envisager des scénarios de ralentissement de la croissance ? Décryptage avec l’économiste Christian Saint-Etienne. Ecorama du 25 février 2022, présenté par David Jacquot sur Boursorama.com
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mercredi 23 février 2022.
Cliquez ici pour visionner l’émission sur le site de BFM Business.
Cliquez ici pour visionner la deuxième partie de l’émission.
L’Opinion – 22/02/2022
La consommation finale à usage d’énergie doit passer de 1 600 équivalents TWh en 2021 à moins de 900 TWh en 2050 dans la PPE et 1 000 TWh dans la nouvelle version présidentielle, ce qui suppose une baisse de la production économique et un appauvrissement considérable de la population.
Notre politique énergétique est soumise depuis dix ans au seul objectif environnemental, en ignorant les autres objectifs du pays comme la réindustrialisation et la baisse du chômage et de la pauvreté. Elle est mise en œuvre par la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La PPE de la période 2019-2028, se substituant à celle de 2016-2023, a été adoptée en avril 2020.
L’objectif central de la PPE est de réduire massivement la consommation d’énergie en augmentant la part de l’électricité. Réseau de Transport d’électricité (RTE) a publié en octobre 2021 des scénarios de mix énergétique fondés sur un objectif, fixé par la loi relative à la transition écologique pour la croissance verte (TECV) de 2015, de diminution de 50 % de la consommation énergétique finale française entre 2012 et 2050 avec un point de passage de – 30 % en 2030.
Bien que le président de la République a indiqué un nouvel objectif de baisse de 40 % à l’horizon 2050 dans son discours du 10 février 2022, c’est toujours la PPE d’avril 2020 qui est la loi de la République. De plus, avec une baisse de 40% – au lieu de 50% – de la consommation totale d’énergie, l’objectif de réindustrialisation, avec électrification souhaitable de l’économie, reste inatteignable.
La Programmation pluriannuelle de l’énergie française s’inscrit clairement dans un mouvement de décroissance économique forte, qui n’est jamais explicité
Appauvrissement. La consommation finale à usage d’énergie, toutes énergies confondues, doit passer de 1 600 équivalents TWh en 2021 à moins de 900 TWh en 2050 dans la PPE et 1 000 TWh dans la nouvelle version présidentielle, ce qui suppose une baisse de la production économique et un appauvrissement considérable de la population qui ne sont ni pris en compte, ni même mentionnés.
La PPE française, même modifiée selon la nouvelle orientation donnée par Emmanuel Macron à la fin de son mandat, s’inscrit donc clairement dans un mouvement de décroissance économique forte, qui n’est jamais explicité. Cette politique suppose une augmentation significative du prix relatif de l’énergie dans la durée qu’il faut expliquer tout en aidant les 2 millions de ménages pauvres. EDF étant le principal producteur d’électricité en Europe, on s’attendrait à ce que la politique publique en fasse le fer de lance de l’électrification de la production d’énergie.
Or, aux premières hausses des prix de l’énergie, le gouvernement a mis en place un chèque énergie à l’automne 2021 et décidé en janvier 2022 de saigner EDF en lui enjoignant de fournir 20 Twh d’énergie nucléaire supplémentaire à ses concurrents au prix de 46,5 euros le Mwh alors que l’entreprise va devoir les racheter sur le marché au-dessus de 100 euros le Mwh.
Par ailleurs, le gouvernement a décidé, à la veille de l’élection présidentielle, de réduire la taxe intérieure sur la consommation finale d’électricité (TICFE) de 22,5 euros à 0,5 euro le Mwh pour un coût de 8 milliards d’euros pour les finances publiques. Au total, ces différentes mesures, visant à éviter une forte hausse des factures d’électricité en février et mars 2022, vont coûter entre 18 et 20 milliards d’euros à l’Etat et à EDF, cette dernière devant être recapitalisée à hauteur de 2,5 milliards d’euros. EDF reste affaiblie par une dette de 43 milliards d’euros et la faible disponibilité de son parc nucléaire.
Ainsi, la politique énergétique est conduite en silo. D’un côté, la PPE proclame qu’il faut réduire la consommation d’énergie au prix d’une hausse de son prix tout en renforçant EDF comme acteur clé de la transition énergétique, tandis que, de l’autre côté, l’action du gouvernement bloque le prix de l’énergie, pour des raisons d’intérêt électoral immédiat, et casse le principal outil de cette transition énergétique.
La clé du rebond énergétique et économique de la France, pendant les trois décennies de transition vers des logements et des transports propres, est fournie par la taxonomie européenne qui élève le gaz au rang d’énergie de transition, à la demande de l’Allemagne
Rénovation. Toutefois, la nouvelle orientation fixée par Emmanuel Macron avec rénovation du parc nucléaire, si elle est mise en œuvre, rendrait crédible l’électrification décarbonée de l’économie à condition de se fixer un objectif de production d’électricité qui ne soit pas ridicule. La demande électrique retenue officiellement pour 2050 est de 645 TWh, soit une hausse de 35 % par rapport à la consommation actuelle, sachant que la consommation d’énergie fossile doit disparaître. L’Académie des technologies a fixé un objectif souhaitable de 840 TWh.
Mais si l’on veut réindustrialiser le pays en respectant les objectifs fixés par le GIECqui nous oblige à électrifier l’économie, il faut une production électrique de 1 000 TWh en 2050, ce qui ne peut être atteint même en relançant le nucléaire par une commande 6 + 8 EPR2. Il faut donc, d’une part, relancer l’électricité hydraulique dont le potentiel est sous-estimé d’environ un quart à condition d’investir, et d’autre part renforcer le photovoltaïque par une politique d’innovation déterminée et une multiplication de 10 à 100 GW de la capacité de production, comme le prône Emmanuel Macron, voire 150 GW à l’horizon 2050. Le Président a, à juste titre, indiqué que l’éolien terrestre n’est pas une solution dans un pays qui veut renforcer son attractivité touristique.
Dans ce contexte, comment amplifier le renouveau du pays ? S’il faut effectivement verdir et électrifier la croissance, cette dernière doit être forte pour donner le pouvoir d’achat réclamé par la population tout en réindustrialisant le pays afin de faire disparaître le déficit commercial extérieur. Il faut mener une politique déterminée d’isolation des logements au rythme d’un demi-million par an, ce que n’ont jamais tenté de faire les ministres écologistes lorsqu’ils étaient ou sont au pouvoir.
Verdissement. Le verdissement de la croissance passe donc par une hausse régulière du prix de l’énergie pour optimiser sa consommation, sous l’effet d’une taxe carbone mise en œuvre dans l’ensemble de l’Union européenne, voire dans le cadre d’un partenariat transatlantique incluant d’un côté, les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, et de l’autre, l’Union européenne, la Suisse, la Norvège et le Royaume-Uni.
Mais la clé du rebond énergétique et économique de la France, pendant les trois décennies de transition vers des logements et des transports propres, est fournie parla taxonomie européenne qui élève le gaz au rang d’énergie de transition, à la demande de l’Allemagne. Il est urgent de construire une vingtaine de centrales électriques au gaz tout en poussant massivement l’hydraulique, le photovoltaïque et l’éolien maritime. Et il faut rénover le parc nucléaire en faisant d’EDF l’instrument de modernisation de notre économie.
Crédit photo : Matthew Henry
Les Echos – 05/01/2022
La France assure la présidence tournante de l’Union européenne au premier semestre 2022 alors que la transition numérique et écologique s’accélère. Les crises ont montré que les pays de l’Union devaient augmenter leurs investissements dans la numérisation et la robotisation de leur système productif et dans les services numérisés à forte valeur ajoutée. Or le développement d’une production numérisée suppose une industrie européenne puissante dans les logiciels et les microprocesseurs.
Mais il faut aussi contrôler le développement des grandes plateformes numériques et s’assurer que les contenus sur Internet ne laissent pas le champ libre à la haine, au terrorisme ou à la pornographie. Afin de favoriser l’essor de l’UE, il faut donc passer aux travaux pratiques sur tous ces sujets. Dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe, la Commission européenne a proposé le 14 juillet 2021 un « paquet climat » visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 55 % par rapport aux niveaux de 1990 d’ici à 2030. Dans ce projet, figurent notamment la taxe carbone aux frontières de l’Union, le renforcement du marché européen du carbone ou encore la fin de la vente des voitures thermiques pour 2035.
Dans un contexte où les émissions mondiales de carbone viendront aux deux tiers d’Asie en 2035, il faut évidemment éviter d’importer des biens et services produits avec de l’électricité au charbon en Chine ou en Inde. Il est donc souhaitable d’avancer le plus vite possible sur la taxe carbone aux frontières et le renforcement des règles sur le marché européen du carbone, mais il faut avoir une approche stratégique du marché de l’automobile en réservant les aides aux seules voitures électriques dont les batteries sont produites dans l’Union européenne et dont le recyclage pourra intervenir sur le territoire de l’Union.
Le Digital Markets Act (DMA) veut mieux encadrer les activités des grandes plateformes qualifiées par la Commission européenne, à juste titre, de « contrôleurs d’accès » en ce sens qu’elles sont des passages obligés pour bénéficier des services sur Internet. Elles se conduisent en oligopole rendant les entreprises et les consommateurs dépendant de leurs services tout en bloquant ou rachetant les concurrents potentiels. Il est donc essentiel de limiter leur pouvoir de marché. Les plateformes de grande taille qualifiées de « contrôleurs d’accès » feront l’objet d’un contrôle en temps réel de leurs pratiques afin qu’elles n’abusent pas de leur position dominante en favorisant leurs propres services et qu’elles n’exploitent pas les données des entreprises utilisatrices de leurs services pour les concurrencer.
Le Digital Services Act (DSA) concerne toutes les entreprises et vise à freiner la diffusion de contenus illicites et la vente de produits illicites en responsabilisant les acteurs et en traçant les activités illicites avec une capacité d’enquête au niveau européen et des sanctions extrêmement significatives.
Ces deux textes proposés par la Commission européenne le 15 décembre 2020, ont été approuvés avec quelques modifications par le Conseil européen le 25 novembre 2021, notamment pour améliorer les critères de désignation des contrôleurs d’accès ou faciliter le désabonnement des utilisateurs des services offerts par les plateformes. Le Parlement européen a voté le DMA en première lecture le 15 décembre 2021 tandis que le DSA a passé le stade du vote en Commission. La France doit donc faire aboutir le DMA et le DSA en trouvant un compromis entre les positions de la Commission, du Conseil et du Parlement. Il est souhaitable que ce travail soit achevé en mars 2022. Les textes sur la taxe carbone et le marché européen du carbone doivent être adoptés en juin 2022.
Crédit photo : Alexandre Lallemand
Christian Saint-Etienne était l’invité de Stéphane Soumier sur la chaîne BE SMART ce mercredi 15 décembre 2021.
Quelle politique industrielle pour la France ?
La réindustrialisation s’impose comme l’un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle. Avec la loi Finance 2021, le gouvernement d’Emmanuel Macron s’est déjà emparé de ce sujet en votant la baisse des impôts de production pour attirer les entreprises et accroître leur compétitivité.
L’Opinion – 14/12/2021
Pour l’universitaire, « trois contrats doivent être explicités pendant la campagne présidentielle : productif, social et civilisationnel.
La France va mal, alors qu’elle a tous les atouts pour redevenir une puissance qui compte, dans une Europe qui doit changer de nature pour affirmer sa souveraineté stratégique. Le rebond de croissance ramène le PIB de 100 en 2019 et 92 en 2020 à 98 en 2021. Il n’y a pas de miracle.
Au moment où la campagne présidentielle s’accélère, le pays est nerveux et insatisfait. Après vingt-cinq ans de mise en œuvre de l’idéologie de la fin du travail, avec la loi Robien de 1996 et les lois Aubry sur les 35 heures, et du délire de l’entreprise sans usines théorisée par Serge Tchuruk en l’an 2000, la France est éviscérée :la désindustrialisation du pays est la plus forte de tous les pays développés, et le désir du travail bien fait s’est évaporé dans un laisser-aller symbolisé par l’état pitoyable de la ville de Paris.
Or ce laisser-aller et cette saleté symbolique indisposent les Français. Une France qui s’est sublimée dans la recherche de l’excellence au cours du Grand Siècle, dans l’art et la fabrique au XVIIIe siècle, la science et l’industrie jusqu’à la Première Guerre mondiale et les années 1920, et la Reconstruction pendant les Trente glorieuses, s’abîme dans la facilité depuis les années 1980.
Excellence. Le peuple français est malheureux lorsqu’il n’est pas appelé à l’excellence qui transcende ses savoir-faire dans l’aviation, la chimie et la pharmacie, le luxe ou la navigation, la littérature ou la fabrication de bons ingénieurs trop longtemps détournés vers la finance. Seul un coup de reins peut permettre au pays de se redresser. Trois contrats doivent être explicités pendant la campagne présidentielle : productif, social et civilisationnel. Une réorientation de la construction européenne s’impose.
La réindustrialisation par l’innovation, la numérisation et la robotisation du système productif est une nécessité impérieuse. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14 % à 10 % de 2000 à 2019. A cette dernière date, cette part est de 20 % en Allemagne. Sur les vingt dernières années, la part de l’industrie manufacturière française a baissé de 20 % dans les exportations de la zone euro, de 30 % dans le PIB de la France et notre part dans les exportations mondiales de biens et services a baissé de 40 %. C’est un effondrement historique, sans équivalent en temps de paix depuis le début de l’industrie il y a deux siècles et demi.
La transformation des minima sociaux en accompagnement de la reprise d’une activité remet 1 million de personnes au travail sur la même durée, ce qui améliore les finances publiques de 15 milliards d’euros (baisse des prestations et hausse des cotisations). Au bout de six ans, l’amélioration est de 40 milliards d’euros par an.
Le gouvernement a annoncé un plan France 2030, doté de 30 milliards d’euros déployés sur 5 ans pour atteindre 10 objectifs d’ici 2030, qui est davantage un outil de communication qu’une stratégie de réindustrialisation. Cette dernière passe par la création d’un ministère de l’Industrie, de l’Energie et de l’Innovation ayant la main sur la politique de recherche et développement, de formation scientifique et technique, et d’incitation massive à la numérisation et robotisation de l’agriculture, de l’industrie et des services afin de doubler l’augmentation de la productivité nationale pour permettre au pays de retrouver rapidement une croissance de 2 % l’an. Le budget alloué doit être rapidement de 30 milliards d’euros par an, à comparer au budget de protection sociale de 850 milliards d’euros en 2022.
L’effort national de R&D doit tendre vers 3 % du PIB. Il faut une vingtaine de collèges universitaires, de 10 000 étudiants chacun, de formation au numérique dont le codage et les services informatiques de conception et de production. La politique de réindustrialisation s’appuie sur une dizaine de filières d’excellence (défense, informatique et robotique, chimie, pharmacie, appareillages médicaux, énergie, agroalimentaire, transport, espace, finance de fonds propres).
A ce contrat productif répond un contrat social de mobilisation du pays.La réforme des retraites (64 ans d’âge de départ et 44 années de cotisation) permet d’économiser 25 milliards d’euros par rapport à la tendance actuelle au bout de six ans. La transformation des minima sociaux en accompagnement de la reprise d’une activité remet 1 million de personnes au travail sur la même durée, ce qui améliore les finances publiques de 15 milliards d’euros (baisse des prestations et hausse des cotisations). Au bout de six ans, l’amélioration est de 40 milliards d’euros par an (25 + 15).
Compétences. La réforme de l’école, prenant en compte les acquis de la science depuis vingt ans, permet de s’assurer que tous les élèves maîtrisent les trois compétences – lecture, écriture, calcul – à la fin du CE1. Des évaluations des compétences acquises permettent d’orienter les enfants à la fin de l’école Primaire. L’entrée en apprentissage, couplée à un enseignement exigeant, peut intervenir à la fin de la 5e. Le brevet vérifie à nouveau l’aptitude à suivre l’enseignement du lycée. Un effort considérable de formation des maîtres du Primaire et une rénovation des enseignements techniques sont financés par des compléments budgétaires atteignant 10 milliards d’euros au bout de 6 ans.
Ces deux contrats autofinancés rendent possible un contrat de civilisation par lequel la vocation à l’excellence de la France et à l’universalisme de la république est réaffirmée. L’enseignement de l’histoire est rénové avec une insistance sur les grands faits de civilisation et les dates et périodes clés permettant aux élèves de se situer dans le temps. L’enseignement de la géographie est revalorisé afin de permettre aux élèves de se situer dans l’espace français et européen.
Une France en voie de réindustrialisation, ayant repris le contrôle de ses finances publiques, menant une politique d’innovations dans les domaines civil et militaire, peut à nouveau affirmer sa vision du monde, ses valeurs et défendre ses intérêts dans le cadre d’une Europe souveraine
La mise en œuvre de ces trois contrats permet de redonner à la France la capacité d’impulser une évolution cruciale vers une Europe plus souveraine, ce qui suppose une réforme institutionnelle de l’organisation de l’Union européenne. Cette dernière, obéissant aux intérêts des Etats-Unis, n’est pas capable de conclure des accords avec la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie permettant de stabiliser les équilibres géostratégiques de l’Ecosse à Vladivostok. Sa position de faiblesse en Méditerranée permet aux démocratures de mener des politiques dangereuses. L’incapacité de contrôler les frontières ridiculise toute proclamation politique. Sur le plan commercial, l’absence de réciprocité permet aux Chinois et aux Américains de se servir du marché unique sans un accès équivalent en Chine et aux Etats-Unis.
Il faut recentrer l’UE sur le marché unique, une politique commerciale fondée sur la réciprocité et une politique de la concurrence qui considère le marché mondial comme marché pertinent sauf exceptions. En dehors de ces trois domaines, seuls soumis à la Commission européenne et à la Cour de justice européenne, toutes les autres fonctions de l’UE sont transférées à une nouvelle organisation intergouvernementale, sous le nom de Coopérative des Etats libres, qui prendra les décisions à la majorité qualifiée des nations composantes. L’UE doit évoluer vers des noyaux de pays menant des politiques fortes en matière de recherche, de défense, d’industrie, etc.
Une France en voie de réindustrialisation, ayant repris le contrôle de ses finances publiques, menant une politique d’innovations dans les domaines civil et militaire, peut à nouveau affirmer sa vision du monde, ses valeurs et défendre ses intérêts dans le cadre d’une Europe souveraine. Il n’y aura pas de miracle sans effort. Si l’on ne met pas rapidement en œuvre les trois contrats – production, social, civilisationnel –, la descente aux enfers du pays va s’accélérer.
Crédit photo : Yuedongzi CHAI