guerre

Boursorama / Cercle des économistes – 6 mars 2023

Pratiquement chaque semaine, les grands pays occidentaux annoncent des plans d’aide financière et en armement en faveur de l’Ukraine. Une fois dressé le bilan des moyens débloqués, Christian Saint-Etienne explique pourquoi, à ses yeux, les Etats-Unis seront les grands gagnants du conflit.

La Russie a envahi l’Ukraine le 24 février 2022, ce qui semblait inconcevable pour les Ukrainiens dont la moitié d’entre eux considéraient la Russie comme une mère nation dont la langue véhiculait une culture supérieure. Poutine pensait être accueilli en héros et conquérir sa cible en quelques jours. Il voulait éviter que l’Ukraine ne rejoigne l’Union européenne et l’OTAN, considérant que l’Ouest avait trahi la Russie, après 1991, en englobant les anciennes démocraties populaires dans l’UE et l’OTAN. L’absence de réaction après la capture de la Crimée lui a laissé penser que les démocraties ne réagiraient pas à son coup de force. Elles ont, au contraire, fortement réagi sous la conduite des Etats-Unis qui en ont profité pour remettre la main sur l’Europe, pour qu’elle ne tombe pas complètement sous la coupe de la Chine.

Ces deux pays sont en effet engagés dans un conflit pour la domination du monde, un conflit classique entre une puissance ascendante (la Chine) et une puissance dominante (les Etats-Unis). Les Etats-Unis sont les premiers contributeurs à l’effort de guerre ukrainien car ils veulent affaiblir la Russie mais au risque de la pousser toujours plus dans les bras de la Chine, ce qui ne sert pas leurs intérêts de long terme dans leur conflit géostratégique avec ce dernier pays.

Contrairement aux attentes de Poutine, l’invasion russe a poussé les Ukrainiens à se rebeller, créant ou confortant un sentiment national qui existait depuis les années 1930 mais qui apparaissait fragile. Aujourd’hui, l’ensemble des Ukrainiens rejette l’intervention russe, la langue russe n’étant plus perçue comme celle d’une culture supérieure mais comme celle de l’envahisseur.

Les Américains et les Anglais sont les principaux fournisseurs d’aide militaire à l’Ukraine, pour un total qui dépassait 30 milliards d’euros à fin décembre 2022, contre 5 milliards d’euros pour l’Union européenne. En revanche, les aides humanitaires et financières américaine et anglaise atteignaient à cette date environ 35 milliards d’euros, soit le même montant que celui engagé par l’Union européenne. Il apparaît que le coût pour l’Europe de cette guerre résulte surtout de la hausse des dépenses d’importations d’énergie en 2022 qui est de l’ordre de 400 milliards d’euros, dont environ 50 milliards au bénéfice des exportateurs américains.

Le PIB de l’Ukraine a vraisemblablement baissé de 35% en 2022, contre 2% pour le PIB de la Russie, tandis que les destructions d’infrastructures et de logements ukrainiens dépassent 150 milliards d’euros et pourraient atteindre le double ou le triple en 2023 selon le cours de la guerre. Le bilan global du conflit intègre le coût humain avec des pertes en morts et personnes gravement blessées qui dépassent vraisemblablement 150 000 soldats du côté russe, 120 000 soldats du côté ukrainien plus les pertes civiles dans ce dernier pays.

Les coûts directs et indirects du conflit sont donc colossaux pour les belligérants en pertes humaines, pour l’Ukraine et l’Union européenne en coûts économiques et financiers. Les Etats-Unis sont, à ce stade, les grands gagnants du conflit sur le double plan géostratégique et économique.

Crédit photo : Yehor Milohrodskyi sur Unsplash

Les Echos – 13/12/2022

Les scénarios sont sombres à court et moyen terme. Sauf si la guerre en Ukraine se terminait… Un conte de Noël.

Les prévisionnistes sont pessimistes ! Le conflit entre la Chine et les Etats-Unis pour la domination mondiale s’aggrave en dépit des déclarations de bonnes intentions des présidents de ces deux pays. La guerre de la Russie en Ukraine prend un tour de plus en plus violent avec des bombardements de civils pour essayer de cacher des insuccès militaires. L’Allemagne s’affirme comme la première puissance européenne, y compris sur le plan militaire, tout en étant incapable de mener une politique favorable à l’Europe : c’est le mercantilisme allemand au bénéfice de la seule Allemagne qui emporte tout.

La France est à la dérive, avec des finances publiques enfoncées dans le rouge. Dès 2023, selon le FMI, et plus encore dans les années suivantes, la France devrait avoir les déficits publics les plus élevés d’Europe parmi les grands pays de l’Union. L’Italie cumule des excédents de son commerce extérieur avec des déficits publics qui seront bientôt en dessous de ceux de la France. La crise énergétique s’aggrave.

Avant la guerre, l’avenir était riant

Bref, l’Allemagne domine une Europe en crise à l’Ouest et en guerre à l’Est. Le monde se réarme. Et la France plonge dans le double déficit sous la conduite d’un président qui apparaît totalement dépassé face à la désindustrialisation qui continue. Est-ce le dernier Noël des temps heureux ?

Tel est le futur annoncé. Est-il certain ?

La guerre en Ukraine a beaucoup fait pour noircir des perspectives qui étaient riantes au début février 2022 lorsque le rebond de l’activité en Europe semblait solide et inarrêtable. Les prix de l’énergie et des matières premières ont explosé. Mais avec la hausse des prix de l’énergie et l’accélération de la transition vers un monde bas carbone, la consommation d’énergie a commencé à reculer tandis que le blé ukrainien a pu s’exporter en partie. Surtout, le coût de la guerre pour la Russie, en morts et fuite des compétences, devient tel que le peuple russe commence à ouvrir les yeux sur la nature de l’agression contre l’Ukraine, un pays frère martyrisé par l’oligarchie russe.

Alors que la récession semble programmée pour 2023, on ne peut exclure que les Américains finissent par se lasser d’aider l’Ukraine sans perspective de paix tout en alimentant une guerre qui jette un peu plus la Russie dans les bras de son réel ennemi stratégique, la Chine.

On sait que Poutine a accumulé les décisions désastreuses sur un substrat inflammable : contrairement à ce que souhaitait Henry Kissinger, les Etats-Unis et l’Union européenne ont été incapables de donner une place à la Russie dans un nouvel ordre européen qu’il aurait fallu construire entre 1991 et 2021. Et si Biden, qui n’a pas perdu les élections américaines de mi-mandat, s’entendait avec l’Allemagne et la France pour proposer les contours d’un nouvel ordre européen en contrepartie d’un arrêt immédiat du conflit en Ukraine ? La Russie garderait la Crimée tandis que le Donbass deviendrait autonome au sein de l’Ukraine libérée.

Dans ce scénario, qui semble relever du miracle à ce stade, et en cas d’accord, toutes les sanctions sur la Russie seraient levées. La baisse rapide des prix de l’énergie et des matières premières enclencherait un ralentissement massif de l’inflation. De nouvelles perspectives d’exportation s’ouvriraient pour les entreprises européennes. La confiance pourrait retrouver rapidement un niveau historiquement élevé.

Un conte de Noël ? Agissons pour qu’il se réalise.

Photo de Cristian Escobar sur Unsplash