Le Monde

Le Monde – 12 juillet 2025

Monument de bureaucratie, la Commision européenne a freiné la croissance au sein de l’UE, juge, dans une tribune au « Monde », l’économiste Christian Saint-Etienne.

 

La croissance de la zone euro est la plus faible de tous les grands ensembles économiques mondiaux depuis vingt ans. La croissance annuelle mondiale s’est établie à un peu plus de 3,3 % sur la période 2006-2025 et devrait se maintenir autour de 3 % sur les dix prochaines années, hors cataclysme. Aux Etats-Unis, elle a été un peu inférieure à 1,9 % annuel depuis 2006 et devrait légèrement dépasser 2 % au cours de la prochaine décennie. En Chine, elle devrait croître entre 3 % et 4 % par an et être autour de 6 % annuels en Inde jusqu’en 2035. Dans la zone euro, elle a été de 1 % par an depuis 2006 et pourrait se maintenir à ce niveau jusqu’en 2035, sauf nouvelle crise.

La croissance annuelle anticipée à moyen terme est donc, par rapport à la zone euro, deux fois plus forte aux Etats-Unis, au moins trois fois plus importante en Chine et six fois plus rapide en Inde. Depuis trente ans, comme l’a montré le rapport Draghi, l’Union européenne (UE) voit son poids économique, scientifique et technologique se marginaliser dans le monde.

L’Union se retrouve passagère d’un véhicule politique et militaire occidental au volant duquel le conducteur américain multiplie les embardées, selon son humeur. La construction européenne est donc un semi-échec, politique, économique et stratégique. Telle est la réalité taboue que toutes les institutions communautaires nient pour aveugler l’opinion européenne.

Je suis un pro-européen qui ne se satisfait ni de cette situation ni de l’affaiblissement de la France dans une Europe stagnante. Quel est donc le nœud du problème ?

En 1957, le traité de Rome, qui fonde la Communauté économique européenne, est négocié pour éradiquer tout risque de nouvelle guerre en Europe. S’opposant à toute notion de puissance, il institue le principe de concurrence comme colonne vertébrale de la construction européenne. Les Etats ne peuvent subventionner leurs entreprises (car cela fausse le fonctionnement des marchés), et l’application du droit de la concurrence est confiée à la Commission européenne, qui s’est servie de cet instrument de puissance pour asseoir son ascendant sur les Etats membres. Puis les traités de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2007) « constitutionnalisent » le seul objectif de l’UE : faire de l’Union une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre« .

Ce qui pouvait se comprendre dans les années 1950, quand le monde se divisait en trois blocs – américain, communiste et tiers-monde – n’a plus de sens quand les Etats-Unis et la Chine se battent pour la domination mondiale à coups de subventions et d’incitations fiscales pour accélérer l’essor de leurs plateformes scientifiques et technologiques et s’affirmer comme des puissances globales. Surtout, l’application du droit de la concurrence est statique en Europe, car elle ne tient pas compte des avancées technologiques, alors qu’aux Etats-Unis, elle est dynamique. Pour la Commission, toute entreprise atteignant une certaine ampleur est présumée coupable d’abus de position dominante, du seul fait de sa taille.

Echec terrifiant

Aux Etats-Unis et en Chine, personne ne songerait à freiner la progression d’une entreprise qui gagne en importance grâce à des innovations technologiques permettant de rendre un service supérieur aux consommateurs, à un prix inférieurs aux produits de la concurrence (à condition que cette entreprise n’entrave pas le développement des autres). Mais, en Europe, l’essor des grands groupes de télécoms a été cassé depuis trois décennies. Aujourd’hui, il y en a donc 180 dans l’Union, alors qu’une dizaine suffirait. En revanche, les Etats-Unis et la Chine en comptent seulement trois ou quatre chacun. Le même malthusianisme s’est appliqué aux autres secteurs depuis un demi-siècle, pourtant marqué par la nouvelle révolution de l’informatique qui a transformé le système économique et technologique mondial. Dans le numérique, les biotechs, l’espace, le militaire, etc. l’UE est aujourd’hui dépassée.

L’application statique du droit de la concurrence est le symptôme d’un système institutionnel européen qui s’est ossifié en bureaucratie. Selon la théorie économique, les bureaucraties sont des organisations qui fonctionnent sur des règles maniées comme des instruments de pouvoir. Dans le cas européen, ces règles sont « constitutionnalisées » à travers de simples traités. Or, la bureaucratie européenne est lente, même dans ses deux domaines de pouvoir absolu – droit de la concurrence et politique commerciale internationale. Obsédée pour l’extension indéfinie de ses domaines d’intervention, elle cache son échec terrifiant dans ses domaines de pouvoir absolu.

Même si, depuis les élections européennes de 2024, la Commission européenne reconnaît des échecs (notamment à travers le rapport Draghi), elle ne corrige que partiellement les errements, depuis la création d’un marché unique ouvert à tous les vents, du triptyque Commission-Parlement-Cour de justice. Elle opère en édictant de nouvelles règles, conformément à la nature des institutions européennes. Or, dans un monde en fusion avec la multiplication des conflits, une Europe bureaucratique est prise à revers par les pays opérant à coups de décisions politiques et stratégiques rapides.

Il est essentiel de modifier le fonctionnement des institutions européennes en faisant de la Commission européenne le secrétariat politique du Conseil européen, en édictant une nouvelle doctrine du droit de la concurrence, en modifiant les fondements de la politique commerciale de l’UE et en redonnant du poids au travail intergouvernemental de nations souhaitant accélérer leur essor technologique, industriel et militaire.

Le Monde – 27/02/2020

Comment relancer la production dans les territoires ?, interroge le Professeur titulaire de la Chaire d’économie au Conservatoire national des Arts et Métiers dans une tribune au « Monde ».

La mutation vers l’économie numérique, qui s’accélère et va encore s’accélérer, est complétée par une mutation territoriale sur l’ensemble de la planète : la métropolisation de la croissance et, plus fondamentalement encore, la territorialisation de la croissance. Les innovations se produisent essentiellement dans des métropoles ou des territoires accueillants pour les entrepreneurs, les investisseurs et les chercheurs. Ces territoires, à condition d’être structurés par des pôles métropolitains en réseaux et que nous nommerons territoires métropolisés, facilitent la dissémination des innovations au sein de l’écosystème de production et d’innovation qu’ils créent par leurs politiques fiscales, sociales et environnementales.

La question centrale, en lien avec les territoires qui se sentent abandonnés, est claire : faut-il freiner la métropolisation pour sauver les territoires en difficulté ou les accrocher à des métropoles dynamiques ? Dans le premier cas, on cherche à bloquer les mouvements de l’océan, dans le second à surfer sur les grandes vagues. On peut, naturellement, souhaiter bloquer l’océan.

Pour surfer sur les grandes vagues, les territoires doivent travailler avec les métropoles modernes, villes multi-activités à forte densité maîtrisée de population qui visent à favoriser une innovation de conception dans un large spectre de domaines : nouvelles technologies numériques et biologiques, finance, défense, énergie ou cleantechs (technologies de l’environnement). En particulier, la métropole moderne ne rejette pas l’industrie car les services à forte valeur ajoutée s’appuient sur une industrie puissante. Ces métropoles doivent travailler avec leurs territoires sur des politiques de réindustrialisassions en s’appuyant sur la robotique, le numérique, le rapatriement des productions délocalisées, par exemple dans la pharmacie : est-il raisonnable que l’Europe dépende à plus de 60 %, pour la production des médicaments, de bases importées de Chine ou d’Inde ? Faut-il abandonner les décisions de délocalisation, dans les domaines engageant la survie des populations, aux entreprises ou édicter des règles publiques en la matière ?

Dans un rapport publié par l’OCDE (The Metropolitan Century, 2015), l’organisation analyse l’impact de la métropolisation de la croissance sur l’évolution internationale. La proportion d’urbains dans le monde va passer de 52 % en 2015 à 67 % en 2030 (contre 5 % en 1800). Le nombre de villes de plus de dix millions d’habitants va croître de 23 aujourd’hui à 37 d’ici dix ans. La population urbaine de la planète devrait passer de 1 milliard de personnes en 1950 à 6 milliards de personnes en 2050 et la moitié de la population de l’OCDE vit dans 300 villes comptant plus de 500 000 habitants. Les révolutions industrielles sont des révolutions urbaines, la causalité étant à double sens. Les métropoles sont des villes qui se dotent d’une stratégie de croissance et d’une gouvernance forte pour la mettre en œuvre.

Dans le développement des métropoles et des territoires, c’est l’offre de politique stratégique qui détermine la demande des investisseurs et entrepreneurs pour travailler et investir sur ce territoire. Et c’est la même démarche qui doit être adoptée par les territoires en difficulté qui, pour se lancer et disposer des moyens d’action nécessaires, doivent s’allier aux métropoles dynamiques les plus proches. L’Etat et les régions doivent œuvrer pour provoquer ces rapprochements et les rendre opérationnels.

Tout le travail de construction d’un projet territorial partagé ne vise qu’à créer les conditions de la croissance dans le développement durable. Pour passer des conditions de la croissance à la croissance, il faut l’engagement des entrepreneurs et des investisseurs, de toutes les forces économiques et sociales, et de toutes les forces scientifiques et culturelles.

Si la France compte une quinzaine de grandes villes s’organisant progressivement en métropole, le pays compte 1 200 bassins de vie. Un bassin de vie est défini comme un territoire sur lequel plus de 80 % de la population de ce territoire y vit, travaille, s’éduque, se soigne et passe ses loisirs. Il se trouve que ces bassins correspondent presque exactement aux 1 200 intercommunalités qui maillent la totalité du territoire. Il faut les transformer en communes métropolitaines travaillant avec les régions et l’Etat sur des projets territoriaux.

La commune métropolitaine, nouveau nom des intercommunalités à élection directe dont les communes deviennent les subdivisions, doit présenter tous les trois ans un plan stratégique glissant de six ans dont la cohérence territoriale est assurée par le département dans le cadre d’une stratégie régionale. Ce plan définit les investissements communaux dans les transports, la santé, l’éducation, le développement économique et le logement. Les 1 200 Exécutifs territoriaux ainsi créés, qui sont en pratique la transformation des conseils actuels des intercommunalités en Exécutifs élus directement, peuvent gérer en cohérence les sujets du développement économique et de l’emploi, de l’éducation, de la santé, des transports et des loisirs sur un bassin de vie. La commune métropolitaine devient le support de la réforme du système de santé qui organise la multiplication des maisons de santé afin de mailler à nouveau les territoires en services de santé et de développer la médecine préventive.

La mise en cohérence des plans stratégiques des métropoles et communes métropolitaines par les régions et l’Etat doit être le fondement de la nouvelle politique territoriale qui s’impose à notre pays.

Le Monde – 16 juin 2019

L’économiste Christian Saint-Etienne estime, dans une tribune au « Monde », que les monopoles des géants américains et chinois du numérique ne pourront être brisés qu’en séparant leurs différentes activités.

Les titans de la tech ont une influence croissante sur les chaînes de valeur mondiales. Faut-il tolérer ces oligopoles ou les casser ? Les Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et Bathx chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi) sont à la fois des acteurs prédateurs et des instruments de puissance pour les pays où ils ont leurs sièges. Ces titans sont des oligopoles sur leur territoire respectif (triade élargie, dont l’Europe, pour les Gafam ; Chine pour les Bathx), qui dominent les technologies de demain (intelligence artificielle, 5G, voiture autonome, etc.). Ils stockent, utilisent et revendent nos données sans payer d’impôts dans les pays où ils créent de la valeur économique.

La théorie économique moderne, notamment aux Etats-Unis, et même le droit de la concurrence américain, considèrent que les oligopoles ne sont pas nécessairement mauvais à deux conditions : qu’ils innovent en permanence ; qu’ils puissent être contestés par de nouveaux entrants sur les marchés sur lesquels ils opèrent. La question centrale à propos des titans de la tech, dans la mesure où ils continuent apparemment d’innover, est donc la suivante : de nouveaux entrants peuvent-ils contester leur puissance ?

Si la réponse est négative, deux approches sont alors possibles : soit « casser les titans » en séparant leurs activités, soit considérer que les données sont un bien commun et obliger les titans à partager leurs données avec des start-up qui pourront alors offrir des services alternatifs.

Séparation ou partage des activités ?

La première approche, celle de la séparation, obligerait par exemple Facebook à revendre WhatsApp et Instagram en donnant une action WhatsApp et une action Instagram à chaque propriétaire d’une action Facebook ; ou encore à séparer la distribution d’Amazon de son service sur le cloud – chaque actionnaire d’Amazon reçoit une action Distribution et une action Cloud – ; ou bien encore à séparer Google de Waze afin que Google ne collecte plus de données sur nos déplacements en plus de celles collectées sur nos recherches sur Internet.

La seconde, celle du partage (des données), peut concerner les données brutes, ou les « données signifiantes » – celles qui incluent les réseaux de relations des porteurs de données –, voire les « données déjà traitées par l’intelligence artificielle ». Ce partage peut intervenir à travers des interfaces, ce qui conduirait à parler de « réglementation par API » (« application programming interface ») : chacun aurait le droit à sa clé d’interface pour ses données.

Mais cette approche par le partage pose des questions quasi insolubles : qui définit les données et le niveau de transformation des données qui doivent être partagés ? Qui définit les règles qui imposent le partage à certains et pas à d’autres ? Qui indemnise les actionnaires après la baisse de la valeur des actions à la suite du partage ? Et combien d’internautes sont capables de se servir de leur API key ? Comme dans le cas du « consentement à l’usage des données » imposé par le Réglement général de protection des données (RGPD), les titans vont nous mettre face à l’alternative d’accéder à toutes leurs requêtes… ou de perdre leurs services.

Ils dévorent la concurrence

L’approche par la séparation semble la plus opérationnelle. Dans ce cas, l’actionnaire de Facebook n’est pas spolié mais reçoit trois actions : une action Facebook après séparation, une action WhatsApp et une action Instagram. Il est même possible que la valeur actionnariale augmente après la séparation. Mais il faut se dépêcher d’agir, car Facebook essaie d’accélérer son intégration pour rendre la séparation plus difficile !

De fait, les questions d’ouverture à la concurrence et de capacité d’innovation de ces oligopoles du numérique sont étroitement mêlées. Car à l’instar de Facebook, qui a avalé WhatsApp et Instagram dans un passé récent, les titans innovent essentiellement en mangeant leurs possibles concurrents quand ils sont encore au berceau. Les titans justifient leur monopole au nom de leurs innovations dans un marché qui pourrait être contesté par de nouveaux entrants, alors qu’en réalité ils innovent en dévorant ces nouveaux entrants innovants, tel Chronos, le roi des Titans de la mythologie grecque.

Si l’Europe veut résister aux titans de la tech, elle doit les réguler en privilégiant l’option de la séparation. Il y a urgence.

Crédit photo : panumas nikhomkhai

Le Monde – 16 mars 2018

Dans une tribune au « Monde », l’économiste Christian Saint-Etienne estime qu’on ne peut viser à la fois l’objectif d’un marché unique ouvert à la mondialisation et celui de faire de l’Europe une économie qui compte.

Le nouveau gouvernement allemand fait profession de foi européenne. Mais est-ce celle d’Emmanuel Macron, ou celle de Mark Rutte, premier ministre des Pays-Bas, qui s’est opposé, dans un discours à Berlin, le 2 mars, à l’idée d’un budget et d’un ministre des finances spécifiques à la zone euro ? Pour lui, l’urgence est de réduire les déficits et la dette des pays membre de la zone ainsi que le budget 2021-2027 de l’Union à 27 à la suite du départ du Royaume-Uni ; et il est hors de question que le Nord de la zone euro prenne en charge les dettes du Sud. Cette position est partagée à mi-voix par l’Allemagne, et par d’autres pays nord-européens. Pour les tenants de cette Europe minimale, la reprise économique semble régler les problèmes et il n’y aurait pas besoin de réformes systémiques.

Les populistes, mais aussi beaucoup de pro-européens, rejettent l’Europe sans frontières et l’ouverture au commerce international sans réciprocité.

Or, il y a deux failles gravissimes dans le raisonnement de M. Rutte. La première est que, avec la consolidation de l’AFD en Allemagne en septembre 2017 et la poussée de la Ligue du Nord et du Mouvement cinq étoiles en Italie en mars 2018, la vague populiste n’a en réalité pas diminué. Les populistes, mais aussi beaucoup de pro-européens, rejettent l’Europe sans frontières et l’ouverture au commerce international sans réciprocité, notamment vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine. Ils attendent une politique crédible face à l’immigration débridée et au chômage élevé, notamment chez les jeunes dans les pays du Sud.

La deuxième faille est, qu’en dépit des excédents extérieurs mirobolants de l’Allemagne et des Pays-Bas, l’Europe s’effondre face à la Chine et aux Etats-Unis dans la guerre numérique. Il n’y a pas de grandes plates-formes numériques en Europe, y compris en Allemagne et aux Pays-Bas, face aux Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et aux BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).

Un marché unique ouvert à tous les vents

Une double clarification s’impose si l’on veut progresser dans la réforme de l’Europe. L’Europe privilégie un marché unique ouvert à tous les vents au détriment de politiques de puissance, et favorise l’intégration par le traité de Rome – qui ignore les différences de choix stratégiques et politiques des pays membres – au détriment de politiques intergouvernementales resserrées sur un noyau dur de pays partageant les mêmes objectifs stratégiques.

On ne peut pas atteindre deux objectifs également souhaitables mais mutuellement contradictoires avec un seul instrument institutionnel

La théorie politique et le bon sens montrent que l’on ne peut pas atteindre deux objectifs également souhaitables mais mutuellement contradictoires avec un seul instrument institutionnel. Il faut donc spécialiser l’Union européenne sur le marché unique, modifié pour y inclure des règles de réciprocité, mais en la vidant de toutes les politiques monétaires, militaires et industrielles.

L’Union doit se concentrer sur trois dimensions de son action : d’abord construire un marché intégré avec réciprocité d’ouverture avec nos partenaires commerciaux, et donc de fermeture s’ils se ferment ; ensuite faire appliquer les trois règles de la démocratie libérale (primat de l’Etat de droit, séparation des pouvoirs, élection libre des gouvernants) ou exclure les pays qui ne les appliquent pas (au moins suspendre leur droit de vote dans les instances européennes) ; enfin favoriser une croissance durable au service d’une prospérité partagée dans un environnement préservé.

Parallèlement, il faut créer un instrument de puissance industrielle et militaire qui ne peut être qu’un noyau dur de pays prêts à mener ensemble une politique ambitieuse de recherche et d’innovation, de développement de technologies militaires de pointe, d’émergence d’une vingtaine de grandes universités compétitives parmi les cent premières mondiales, et de construction d’infrastructures physiques et numériques ultra-puissantes. Pour cela, le noyau dur a besoin, dans un cadre d’action intergouvernementale, d’un budget spécifique de 2 % à 3 % du PIB réservé à la construction de ces politiques de puissance.

Un noyau dur de dix à douze pays

Il doit être clair que ce budget ne peut en aucun cas servir à rembourser les dettes des Etats membres qui doivent être soumis par ailleurs à des règles strictes d’équilibre budgétaire. Il n’y aura pas de résolution durable des conflits latents en Europe sans distinction entre une Union européenne recentrée sur les trois objectifs permettant de développer le marché unique consolidé, et un noyau dur intergouvernemental conduisant à ses frais une politique de puissance.

Tant que la France ne sera pas plus claire sur les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, il n’y aura pas de sortie de la crise latente de l’Europe

Naturellement, cette approche est vécue comme « diabolique » par la bureaucratie européenne qui verrait se dissoudre son rêve de destruction des Etats-nations constitutifs de l’Europe. La définition du noyau dur doit être ouverte sur la base de critères prédéfinis et strictement mis en œuvre : appartenir à la zone euro, accepter des règles budgétaires strictes et les trois conditions de réussite de l’euro (un mini-budget de la zone, un gouvernement économique et la mise en place de minima fiscaux et sociaux – par exemple un taux d’impôt sur les sociétés d’au moins 20 %). Dans ce schéma, aucun pays n’est exclu par avance. Tous ceux qui respectent ces conditions peuvent entrer.

Gageons que le noyau dur contiendrait dix à douze pays au départ car les pays qui refuseraient de se plier à ces conditions s’excluraient d’eux-mêmes. Si ce noyau dur comprenait l’Allemagne, l’Autriche, le Benelux, la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, il serait instantanément la troisième puissance économique mondiale avec un poids comparable à celui de la Chine. Tant que la France ne sera pas plus claire sur les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, tout en excluant la prise en charge des dettes du Sud par le Nord, il n’y aura pas de sortie de la crise latente de l’Europe, si ce n’est son explosion à la prochaine crise grave.

 

Le Monde – 13/12/2017

Le pays doit lancer en urgence un plan  » Made in  France 2025  » de rééquipement robotique de son industrie afin de relancer les exportations et de combler le déficit du commerce extérieur.

Selon les dernières prévisions de la Commission européenne, la croissance cumulée au cours des cinq années 2014-2018 sera proche de 11  % pour les 18  partenaires de la France dans la zone euro, mais de seulement 6,7  % en France. Soit un gros tiers de moins ! Pourtant, à la fin de 2018, Emmanuel Macron et l’optimisme qu’il provoque auront gouverné depuis plus de dix-huit mois ! Et les années 2014-2016 ont été celles du virage  » pro-business  » de François Hollande.

Pourquoi la croissance française est-elle si faible ? Ce n’est clairement pas dû à une consolidation budgétaire qui n’a pas eu lieu : la dépense publique n’aura baissé que de 1 point de PIB (de 57  % du PIB en 2014 à 56  % en 2018), quand elle devrait se réduire de 2,5 points de PIB dans les 18 autres pays de la zone euro sur cette période. Le déficit public n’aura baissé que de 1 point de PIB en France contre presque 2 points dans les autres pays de la zone. Ce n’est pas non plus l’effet de taux d’intérêt historiquement bas, ni de prix de l’énergie qui l’ont été également depuis trois ans, jusqu’à décembre 2017 : ils sont les mêmes dans toute la zone euro.

L’explication est ailleurs. La France perd massivement des parts de marché à l’exportation depuis 1999, dernier point haut de notre position dans le commerce mondial, et le déficit du commerce extérieur se creuse depuis 2004. Les compétences de la population active s’affaiblissent par rapport à nos concurrents. La production française ne répond plus à la -demande intérieure alors que cette dernière reste vigoureuse : celle de biens manufacturés a été comparable en 2017 à celle de 1997, alors que les ventes de ces biens ont augmenté de plus de moitié sur le territoire pendant ces deux décennies. Cela signifie que les entreprises ne produisent plus ce que les Français souhaitent consommer. L’économie n’a pas un problème de demande, mais un problème d’offre, qui s’aggrave depuis une quinzaine d’années et qui est -désormais le problème économique numéro un du pays.

La France perd progressivement le contrôle de ses grands groupes (Pechiney, Arcelor, Lafarge, Technip, Alcatel, Alstom, etc.) du fait de l’absence de fonds de pension en mesure d’apporter des financements à long terme en fonds propres. Ceux qui restent français investissent de moins en moins dans le pays.

Un problème de profitabilité

Nos coûts de production sont nettement plus élevés que ceux de l’Italie et de l’Espagne, alors que nos productions, en dehors de l’aéronautique et du luxe, se situent dans les mêmes gammes. Nous avons l’industrie la moins robotisée des pays développés. Pour 10 000 salariés dans le secteur manufacturier, nous avons 126 robots, contre 160 en Italie et en Espagne, 270 en Allemagne et au Japon, et 550 en Corée. Les investissements dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont deux fois plus faibles en France que dans la zone euro et trois fois plus faibles qu’aux Etats-Unis.

Que faire ? Les entreprises françaises souffrent d’une profitabilité durablement plus faible que leurs concurrentes. Sur une longue période, leur taux de marge varie autour de 32  %, quand celui de l’ensemble des entreprises de la zone euro hors France est de 43  %, soit un tiers de plus. Le gouvernement a bien annoncé une baisse du taux de l’impôt sur les sociétés à 25  %, mais pour 2022. Il n’y a pas d’annonce sur la baisse des impôts à la production (contribution économique territoriale, taxes foncières, taxes sur les salaires, etc.), qui sont plus élevés que chez nos voisins (3  % du PIB en France contre 0,3  % du PIB en Allemagne, par exemple). Il faut donc changer de braquet.

Une stratégie volontariste visant à organiser une montée en puissance rapide de nos industries robotique, informatique et d’édition de logiciels et à favoriser le rééquipement de notre système productif en robots industriels modernes et en imprimantes 3D doit être mise en place afin d’améliorer simultanément notre compétitivité-coût et notre capacité d’innovation de produits. Les sommes nécessaires pour accélérer la modernisation et le redéploiement de notre économie dans ce domaine sont relativement réduites, de l’ordre de 3 milliards d’euros par an pour une initiative robotique et logicielle fortement centrée sur l’intelligence artificielle, avec un volet d’impression 3D. Soit un tiers du coût de la suppression de la taxe d’habitation, qui va surtout alimenter les importations ! Les pays les plus robotisés sont ceux qui ont les taux de chômage les plus faibles, à l’inverse de tout ce que l’on raconte en France.

La Chine, qui s’affirme chaque jour davantage comme l’autre géant stratégique et industriel mondial avec les Etats-Unis, a parfaitement compris l’impact de la robotisation des processus industriels pour améliorer la productivité de ses travailleurs. Les ventes de robots en Chine ont représenté près de 30  % des 294 000 unités vendues dans le monde en 2016. Le pays s’est lancé en 2015 dans un plan de numérisation de son industrie intitulé  » Made in China 2025 « , avec pour objectif de porter la part de robots produits localement à plus de 50  %, contre 30  % actuellement.

La France doit lancer en urgence un plan  » Made in France 2025  » de rééquipement de toutes ses branches industrielles et agroalimentaires, afin de monter en gamme et en qualité pour redevenir une machine à exporter et à créer les emplois qualifiés qui généreront des emplois de services et réduiront sensiblement le chômage structurel qui mine notre tissu social. Le temps des discours et des effets d’annonce est terminé. Il faut bouger maintenant.