Les Echos – 25/06/2026
L’effondrement de l’industrie dans l’Hexagone, notamment automobile, et de la productivité, a des causes objectives. Il est temps de passer de l’obsession de la redistribution à celle de la production.
La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est plus basse en 2025 (10,0 %) qu’en 2023 (10,1 %). Quand on considère l’ensemble de l’industrie hors construction, la chute est plus marquée, passant de 13,2 % en 2023 à 12,0 % du PIB en 2025 en France contre, la même année en pourcentage du PIB, 20,7 % en Allemagne, 17,6 % en Italie, 17,0 % en zone euro et 14,2 % en Espagne. La France a donc un retard de 5 points de PIB de son industrie par rapport à la zone euro en 2025.
Cet écart s’est accru de 2023 à 2025 de 4,7 à 5 points de PIB, du fait de la dissolution catastrophique de juin 2024 qui a gelé depuis l’investissement des entreprises non financières dans le pays (Comptes de la Nation, 2026).
Notre secteur productif a enregistré une baisse de la productivité du travail depuis le choc du Covid. Selon une note de l’Insee, la baisse de la productivité apparente du travail en France, mesurée comme le rapport du PIB à l’emploi exprimé en personnes physiques et par rapport à la tendance d’avant-crise sanitaire, s’établit à 4,3 points en 2025 par rapport à 2019. Cette perte de productivité par rapport à la tendance est plus de deux fois plus marquée que dans le reste de la zone euro.
L’industrie étant plus productive que les autres secteurs économiques, l’affaiblissement du poids de notre industrie contribue à cette performance décevante de la productivité. Ajoutons que la hausse extrêmement rapide des indemnités journalières pour arrêt maladie depuis 2019, même corrigée des effets du vieillissement de la population active, a contribué à la baisse de la durée annuelle du travail des salariés à temps complet.
Pour ne pas s’effrayer, notons que la forte hausse des emplois d’alternants et de microentrepreneurs, dont la productivité est inférieure à celle des salariés à temps complet, a contribué à cette baisse de la productivité globale. Ces deux catégories ont contribué à 50 % de la hausse de l’emploi de 2019 à 2025, alors qu’elles ne représentaient que 12 % des emplois en 2019. Après correction de ce phénomène, la productivité des salariés des branches marchandes non agricole ne baisse que de 2,2 % par rapport à la tendance. La baisse est encore plus faible si l’on corrige également pour l’excès d’arrêts maladie par rapport à la tendance. Mais la productivité française a bien baissé quand elle progresse ailleurs avec l’industrie, l’intelligence artificielle et la robotisation.
On ne peut comprendre l’affaiblissement de l’industrie manufacturière en France que si l’on prend en compte la désertion des constructeurs automobiles depuis vingt ans. La France produisait 3.702.000 voitures et vans en 2002, et encore 2.270.000 en 2018 avant de s’effondrer à 1.477.000 en 2025, soit une baisse de 60 % de 2002 à 2025 et de 35 % de 2018 à 2025. C’est d’autant plus stupéfiant que l’Etat est partiellement actionnaire des deux grands constructeurs français.
Les délocalisations de production ont été massives vers l’Europe centrale, la Turquie et le Maroc, mais aussi vers l’Espagne. Ce dernier pays est devenu le deuxième constructeur de voitures en Europe, la France pointant à la cinquième place avec une production quatre fois inférieure à l’allemand et presque deux fois inférieure à l’espagnole.
L’Espagne a fait, au cours des vingt dernières années, ce que la France a oublié de faire : une politique de filière favorisant l’implantation des constructeurs européens sur son territoire en sorte que la filière automobile pèse aujourd’hui 10 % du PIB espagnol, 18 % des exportations et presque 2 millions d’emplois directs et indirects quand l’Île-de-France, autrefois berceau de la production automobile européenne, ferme ses dernières usines de production. Production : un mot célébré en Espagne et honnie en France où tout l’appareil politique et social est obsédé de redistribution de ce qui n’est plus produit. Les déficits publics et du commerce extérieur sont la conséquence de l’effondrement de la production.
Il faut évidemment rapprocher ces chiffres du poids des impôts de production qui se situent, en pourcentage du PIB, à 3,6 % en France contre 1,9 % en Espagne et 0,6 % en Allemagne. Les impôts de production sont six fois plus élevés en France qu’en Allemagne et presque au double de leur niveau en Espagne !
Réduire les impôts de production de 1,6 point de PIB pour les ramener à 2 % du PIB, redonnerait 48 milliards d’euros aux entreprises qui investissent en France. Pour ne pas être naïf, on pourrait conditionner la baisse des impôts de production sur deux ans à une hausse effective équivalente des investissements des entreprises – formation brute de capital fixe et hausse des dépenses numériques – sur le sol français afin de booster la productivité du travail, seule garantie de la compétitivité. L’effondrement productif français a des causes objectives. Il faut arrêter d’en disserter et agir.
Christian Saint-Etienne, économiste et professeur au Conservatoire national des arts et métiers, était l’invité de l’émission Ecorama du 8 janvier 2025, présentée par David Jacquot sur Boursorama.com. Il a notamment donné son point de vue sur la retraite par capitalisation, sur la réindustrialisation de la France et sur le projet de budget 2025.
Les Echos – 26/11/2024
La désindustrialisation de l’Hexagone, parmi les plus fortes en Europe, est appelée à se poursuive, selon Christian Saint-Etienne. La démonstration par la politique de réserves foncière et les impôts de production.
Alors qu’un petit courant de réindustrialisation semblait se manifester en France en 2022-2023 et au premier semestre de 2024, la dissolution et le débat budgétaire transformé en foire aux hausses d’impôts ont cassé l’élan. Les annonces de fermeture d’usines se multiplient depuis l’élection de Donald Trump, qui veut augmenter les droits de douane de 10 % à 20 % sur les importations de l’ensemble du monde hors Chine et de 60 % sur la Chine. La Chine accentuera son déversement de produits subventionnés sur l’Europe.
Alors que les impôts de production avaient été réduits de 3,4 % du PIB en 2019 à 3,1 % du PIB en 2023, notamment sous l’effet de la baisse de la CVAE (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises) de 15 milliards à 4,3 milliards d’euros, le mouvement de baisse est stoppé par le gouvernement dans le cadre de la préparation du budget pour 2025. Il faut d’ailleurs relativiser la réduction des impôts de production puisque ces derniers se situent encore au double du niveau de la zone euro et à plus de quatre fois le niveau allemand.
De plus, la loi ZAN (zéro artificialisation nette) est en train de détruire les zones d’activité qui étaient programmées pour l’activité économique et que les communes réduisent, parfois de moitié d’un trait de plume, pour faire des logements ou du « retour à la nature » en vue de respecter leurs autres obligations environnementales.
Nous n’avons plus la lucidité, ni la volonté pour mener une politique ambitieuse de réserves foncières productives régionales coordonnées par l’Etat. La surface nécessaire pour réindustrialiser est de 50.000 hectares, dont 20.000 hectares de friches restaurées, qui doivent être comptées hors ZAN. Si ça vous semble beaucoup c’est que vous ne savez rien. Nous étions prêts, dans le cadre du Green deal européen et sans étude d’impact, à geler 4 % de la surface agricole utile, soit 1,2 million d’hectares ! On peut geler 1,2 million d’hectares d’un trait de plume mais on ne peut pas préserver 50.000 hectares pour se tenir debout dans la compétition internationale.
En analysant les ratios de production manufacturière en pourcentage du PIB, il apparaît que, de 2019 à 2023, ils ont baissé pour tous les pays (ou ensemble de pays) en difficulté et augmenté dans les pays dont l’activité économique performe. Précisément, ces ratios ont baissé de 14,9 % à 14,7 % du PIB pour l’Union européenne à 27, de 14,7 % à 14,5 % du PIB pour la zone euro, de 19,4 % à 18,5 % du PIB en Allemagne, et de 9,9 % à 9,7 % du PIB en France.
Ces mêmes ratios ont augmenté de 10,7 % à 10,9 % du PIB en Espagne, de 10,4 % à 10,8 % aux Pays-Bas, et de manière encore plus spectaculaire de 14,8 % à 15,4 % du PIB en Italie qui est devenue le quatrième exportateur mondial en 2023. Selon les dernières prévisions économiques de la Commission européenne, l’Italie aura une croissance supérieure (!) à celle de la France en 2025, grâce à ses 27.000 entreprises industrielles internationalisées. Surtout, les Pays-Bas vont croître deux fois plus vite que la France et l’Espagne trois fois plus vite. Les industries italienne et espagnole sont désormais plus robotisées que les françaises.
La France continue d’être le pays le plus désindustrialisé avec l’industrie la moins robotisée des grands pays européens, ce qui se traduit par un déficit commercial abyssal alors que l’Italie accumule les excédents de son commerce extérieur. Seule une révolution politique totale pourrait nous redonner la lucidité et la volonté pour agir.
Les Echos – 9/11/2023
En dépit du changement de discours depuis deux ans sur la nécessité de réindustrialiser la France, après deux décennies de désindustrialisation suicidaire, le poids de l’industrie manufacturière dans le PIB a continué de baisser pour s’établir à 9,5% en 2022, contre 14,8% dans la zone euro et 18,4% en Allemagne. Nous avons 5 points de PIB de retard sur nos compétiteurs européens et non pas 0,5 point de PIB si l’on voulait simplement revenir à 10% du PIB.
Le gouvernement, à la suite de l’adoption de la loi industrie verte en octobre 2023 a annoncé un objectif de création de 50 « sites clés en main » pour accueillir de nouvelles usines. Ces 50 sites nécessitent 2.000 hectares de terrain bien desservis par les transports connectés au réseau énergétiques et dépollués. Selon Bercy, c’est une dixième du foncier nécessaire à la réindustrialisation du pays.
Mais peut-on être plus précis ? Différentes études disponibles en 2023 permettent d’établir qu’il faut 10.000 hectares par point de PIB supplémentaire de l’industrie dans le PIB total, dont 60% par création de nouvelles zones industrielles vertes (ZIV) et 40% par traitement des friches et densification des zones existantes. Si l’on veut remonter la part de l’industrie dans le PIB de 5 points, il faut donc 50.000 hectares de « sites clés en main » dont 30.000 hectares de terrains nouveaux et 20.000 hectares retraités. On peut estimer le nombre de sites nouveaux nécessaires autour de 500 à 700, avec des surfaces de 50 à 2.000 hectares selon les configurations.
Ces 500 à 700 ZIV feront travailler un million de personnes qualifiées (ingénieurs, techniciens, ouvriers qualifiés…) qui voudront s’installer près des 262 métropoles, communautés urbaines et communautés d’agglomérations regroupant exactement les deux tiers de la population française – arrondissons à 300 grands regroupements de communes (GRC) – afin de disposer d’emplois pour les conjoints d’équipements scolaires, de santé et de loisir.
Or c’est dans ces GRC que l’on manque de logements de qualité et à énergie positive. Il faudrait ainsi probablement un peu plus de 600.000 logements collectifs dans des immeubles de trois à cinq étages, soit précisément une hausse de 2% du stock actuel de résidences principales.
Réindustrialiser sérieusement le pays suppose donc de créer 2 à 3 ZIV par GRC, pour un total de 50.000 hectares dont 60% de nouveaux terrains d’ici à 2035. La construction de 600.000 logements de qualité, pour un coût de 300.000 euros par unité, nécessiterait d’investir 180 milliards d’euros au total, soit 15 milliards par an sur douze ans. La création des 500 à 700 ZIV et des infrastructures de réseaux afférentes, notamment les centrales électriques, devrait représenter un montant équivalent et contribuer massivement à la transition verte.
Réindustrialiser véritablement ne pose pas de problème de financement. Cela suppose surtout une vision forte et une politique volontariste en lien avec les 300 GRC sans lesquels rien ne peut arriver. Le financement, une trentaine de milliards d’euros par an pendant douze ans, est une goutte d’eau par comparaison aux 3.000 milliards d’euros d’épargne plus ou moins dormante ou aux 30 milliards d’euros de recettes annuelles de la taxe d’habitation supprimée à tort.
La seule question réelle, pour refaire de la France une grande nation prospère, est de s’interroger sur notre capacité collective à vraiment vouloir s’arracher à la stagnation, c’est-à-dire au 1,2% de croissance annuelle de 2001 à 2024. Ce qui n’exige qu’une politique volontariste parfaitement réfléchie pendant une douzaine d’années, mais sans nécessité d’un grand chef ou d’un miracle. Sommes-nous encore capables de volonté et de politique collective réfléchie sur la durée ?
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mercredi 10 mai 2023.
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Ce mercredi 10 mai, Gilles Raveaud, maître de conférence l’Institut d’études européennes de Paris-8 Saint-Denis, Christian Saint-Étienne, professeur au CNAM, membre du Cercle des économistes, et Xavier Timbeau, directeur principal de l’OFCE, se sont penchés sur l’attractivité de la France au niveau des industries et des investissements directs étrangers dans un contexte où l’exécutif vise la réindustrialisation dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.
Le sujet de la réindustrialisation s’installe au cœur de la campagne électorale. C’est une composante essentielle de la restauration de notre souveraineté, du redressement de nos comptes extérieurs, de la croissance de l’emploi et de la baisse du chômage, de l’intégration des jeunes qui se présentent sur le marché du travail, et plus globalement d’une augmentation de la croissance, dont le Medef rappelle qu’elle est la clé d’une augmentation réelle du pouvoir d’achat.
Cette visioconférence sera présentée par Christian SAINT-ÉTIENNE, Consultant en stratégie, Professeur émérite d’Economie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers, Denis KLEIBER et Régis de LAROULLIÈRE, Co-organisateurs des Forums Mac Mahon et Éric GAILLAT, Président de CALAO FINANCE et Président du Club du Haut de Bilan
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mercredi 23 février 2022.
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Les Echos – 03/02/2022
Notre économie est servicielle, mais nos exportations sont manufacturières. Redresser le déficit extérieur passe par des mesures en faveur de l’industrie.
Après trente ans de désindustrialisation massive ayant réduit la part de l’industrie manufacturière à 10 % du PIB contre 15 % en moyenne dans les pays développés et 20 % en Allemagne, la France a pris conscience du désastre avec la montée du déficit extérieur. Mais le lien entre désindustrialisation et déficit extérieur est rarement perçu. Le chaînon manquant réside dans ce que je nomme le paradoxe des deux fois 80 %. Dans les 36 pays développés démocratiques (Union européenne, Suisse, Norvège, Royaume-Uni, Etats-Unis, Canada, Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande), le poids de l’industrie manufacturière est de l’ordre de 15 % du PIB, tandis que les services se situent entre 75 % et 80 % du PIB (le solde étant constitué par le BTP, l’énergie et l’agriculture).
Mais les produits manufacturés, qui représentent 15 % du PIB, atteignent environ 80 % des exportations mondiales hors énergie et matières premières. Donc le paradoxe statistique est que les économies des pays développés sont servicielles mais leurs exportations sont manufacturières. Ce paradoxe est d’autant plus ignoré que, dans un pays comme la France qui est dirigé par une élite administrative, contrairement à la Chine avec 6 ingénieurs sur les 7 membres du bureau politique, ou à l’Allemagne avec le poids du patronat industriel sur les décisions politiques, l’influence politique de l’industrie est marginale. De plus, son image dans l’opinion est dégradée après vingt ans de fermetures d’usines et un imaginaire à la Zola perpétué par l’école et une majorité du corps politique et médiatique.
La solution serait une fuite en avant dans un monde postindustriel d’innovation dans les start-up. Ces dernières jouent un rôle clé dans la modernisation du pays mais contribuent au mieux à 300.000 emplois sur les près de 30 millions de personnes que compte la population active, soit environ 1 %. Sur les 26 licornes françaises, une seule est industrielle et nos start-up contribuent à hauteur d’environ 1 pour 1.000 à nos exportations. De plus, environ 80 % de la R&D privée sont portés par l’industrie. En résumant à grands traits, pas d’industrie veut dire pas d’exports et pas de R&D. Prétendre être une grande nation politique et militaire sans industrie est une farce.
Pour réindustrialiser, il faut comprendre et faire savoir qu’il ne s’agit pas de mettre des aciéries sur la place de la Concorde ou la promenade des Anglais, mais de numériser et robotiser l’ensemble du système productif, de la distribution des biens et services et des industries agroalimentaires.
Trois mesures clés serviront de signal d’une volonté réelle de réindustrialisation. D’abord, la création d’un ministère plein de l’Industrie, de l’Energie, de l’Innovation et de la Formation professionnelle, car il n’y aura pas de retour de l’industrie sans un investissement massif dans l’innovation et la formation des travailleurs. Puis un effort de 30 milliards d’euros par an (à comparer à une dépense publique de 1.450 milliards d’euros en 2022), avec une baisse de 20 milliards d’euros des impôts de production en trois ans (2023-2025), une accélération de l’amortissement des investissements en machines et équipements pour 5 milliards d’euros dès 2023 et des investissements directs massifs dans l’innovation, notamment dans le numérique, la robotique, les biotechs et l’espace, en commençant par tripler le budget de R&D du ministère des Armées dès 2023. Enfin, une politique énergétique ambitieuse visant un doublement de la production d’électricité en dix ans par le nucléaire, l’hydraulique dont le potentiel est très sous-exploité en France, les centrales à gaz autorisées par la taxonomie européenne et les énergies renouvelables passant par un effort d’innovation déterminé sur le photovoltaïque.
Crédit photo : Just a Couple Photos
Christian Saint-Etienne était l’invité de l’économie de François Geffrier sur Radio Classique ce mercredi 12 janvier 2022.
Les décideurs du CAC 40, les grands patrons et les dirigeants d’entreprises ont la parole et répondent aux questions de François Geffrier.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Stéphane Pedrazzi dans l’édition spéciale de l’émission « Inside » sur BFM Business, ce mercredi 1er avril 2020.