Russie

Christian Saint-Etienne était l’invité d’Emmanuel Cugny dans l’émission « Les débats de l’éco » sur France Info samedi 9 avril 2022.

Au programme : Climat : avons-nous les moyens de nos ambitions ? L’alliance Russie-Chine, prochaine bataille pour l’Europe ?

L’Opinion – 25/02/2022

Auteur de Trump et Xi Jinping, les apprentis sorciers aux Editions de l’Observatoire en 2020, l’économiste estime que «l’Union européenne a raté l’opportunité d’arrimer la Russie à l’Europe au cours des années 2000»

L’invasion monstrueuse de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 nous ramène aux heures noires du XIXe siècle. Une guerre néanmoins prévisible dans la mesure où la Russie ne voulait pas que l’Ukraine entre dans l’OTAN. Il fallait accepter qu’une Ukraine dénucléarisée n’entre pas dans l’Organisation atlantique mais qu’elle bénéficie d’un accord d’association très étroite avec l’Union européenne. Pour avoir entretenu l’idée que l’Ukraine pouvait devenir une province américaine, les Etats-Unis et l’OTAN ont fourni le prétexte dont Poutine rêvait pour dépecer l’Ukraine.

Henry Kissinger appelait à construire un Nouvel Ordre Géostratégique Européen (NOGE) incluant la Russie dès les années 1990, ce que les Occidentaux n’ont pas su ou pu mettre en œuvre au XXIe siècle. Probablement du fait de l’ambiguïté américaine exposée par Zbigniew Brzezinski, dans Le Grand Echiquier dès 1997, selon lequel « l’Eurasie reste l’échiquier sur lequel se déroule la lutte pour la primauté mondiale ». Pour rester la puissance mondiale dominante, les Etats-Unis doivent se servir de l’Union européenne et de l’OTAN pour asseoir leur hégémonie en Europe. Selon Brzezinski, la séparation de l’Ukraine du reste de la Russie est essentielle pour affaiblir cette dernière et ouvrir le marché ukrainien aux entreprises américaines.

Mais Kissinger et Brzezinski savaient qu’il fallait réussir cette opération sans pousser la Russie à sortir ses griffes, ce qui supposait d’exclure l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN tout en favorisant une association étroite de l’Ukraine à l’Union européenne dans le cadre du NOGE à construire. Or l’Ukraine était un des 11 Etats ayant le statut de membre associé de l’OTAN leur permettant de participer aux délibérations de l’Organisation. Depuis 2020, l’Ukraine participait de plus en plus aux exercices conjoints de l’OTAN, ce qui était vécu comme une provocation par Moscou.

Poutine est bien un dictateur de plus en plus isolé de son propre peuple, mais pour vouloir répondre à un problème géostratégique par la morale, on obtient le dépeçage de l’Ukraine plutôt que sa libération

En l’absence de NOGE, on assène souvent qu’il fallait résister aux demandes de Poutine «le dictateur» car elles sont immorales. Poutine est bien un dictateur de plus en plus isolé de son propre peuple, mais pour vouloir répondre à un problème géostratégique par la morale, on obtient le dépeçage de l’Ukraine plutôt que sa libération. De plus, qu’auraient fait les Américains si le Canada avait voulu adhérer au Pacte de Varsovie en 1980. Ils auraient envahi le Canada immédiatement.

Parapluie stratégique. Le fait que, sous Trump, les Etats-Unis aient perdu le tiers des 200 plus hauts dirigeants du State Department par démissions ou mises à l’écart, n’a pas aidé l’Administration américaine à se souvenir que la Russie est née en Ukraine lorsque Oleg le Sage a fondé au IXe siècle un Etat qui couvrait le Nord de l’Ukraine actuelle, la Biélorussie et l’Ouest de la Russie. Un Etat qui s’appelait Rous’ ou Rus’ avec Kiev pour capitale. La Rus’ de Kiev était le plus grand Etat européen au XIe siècle. Dans ce contexte, on ne pouvait assurer l’indépendance d’une Ukraine dénucléarisée, mais gardant une capacité militaire, et liée à l’Union européenne que dans le cadre d’un NOGE promu par l’Europe. Mais c’était impossible avec le transfert du leadership en Europe de la France à l’Allemagne, au cours des années 2000, du fait de l’affaiblissement économique et stratégique de la France.

Au-delà de la tragédie ukrainienne, il faut s’interroger sur l’incapacité de l’Europe à peser sur les évènements depuis un an lorsqu’il est devenu clair que Poutine voulait une solution rapide à ce dossier. Le fait que les Américains aient prétendu garantir la viabilité de l’Ukraine n’a pas aidé le pouvoir ukrainien à faire une analyse lucide de la situation. Surtout pour que le président Biden déclare en 2022 qu’il n’interviendrait pas en Ukraine, avant d’ordonner l’évacuation des personnels américains, ce qui revenait à laisser Poutine intervenir dans ce pays.

L’impuissance européenne, qui s’accroche à un parapluie stratégique américain de plus en plus troué, sur l’insistance d’une Allemagne affairiste obsédée par son commerce extérieur qui bloque depuis vingt ans toutes les tentatives réelles d’obliger la Chine à obéir aux règles de l’OMC pour préserver ses exportations vers ce pays, s’explique par le refus d’une Europe puissance. Un tel projet n’est soutenu que par une France, éviscérée par sa désindustrialisation massive, qui est le seul grand pays européen à avoir un double déficit public et extérieur considérable, ce qui lui enlève toute crédibilité, du point de vue des autres pays européens, à traiter des dossiers stratégiques.

A long terme, la Chine constitue le principal risque stratégique pour la Russie – compte tenu des prétentions chinoises sur la Sibérie

Contre nature. A force de se conduire comme le serviteur d’intérêts stratégiques américains qui diffèrent des siens, l’Union européenne a raté l’opportunité d’arrimer la Russie à l’Europe au cours des années 2000, ce qui a conduit à l’émergence d’un partenariat russo-chinois contre nature étant donné que, à long terme, la Chine constitue le principal risque stratégique pour la Russie – compte tenu des prétentions chinoises sur la Sibérie -. De plus, les sanctions infligées à la Russie à la demande des Américains se retournent contre l’Union européenne dans la mesure où la Russie développe sa production des biens qu’elle ne peut plus importer de l’Union.

L’attitude schizophrénique de l’Amérique dans les affaires géostratégiques de la planète devient un sérieux problème. Sous prétexte d’un pivot de l’Europe vers le Pacifique sous Obama, renforcé par une opposition frontale à la Chine sous Trump, les Etats-Unis ont abandonné l’Afghanistan qui se tourne désormais vers la Chine, abandonné le Kurdistan syrien, le Rojava, aux intérêts d’une Turquie qui se conduit comme un potentat en Méditerranée, avant de pousser la Russie vers la Chine par des sanctions inopérantes. Les nouvelles sanctions décidées par les Etats-Unis auront le même effet.

L’incapacité de l’Union européenne à se doter des instruments de la puissance va continuer de produire des effets désastreux dans les années qui viennent. Et si l’on ne porte pas remède avec détermination aux faiblesses françaises par une réindustrialisation délibérée et une remise en ordre des finances publiques permettant d’augmenter nos capacités militaires, le déclassement français va s’aggraver.

Crédit photo : eberhard grossgasteiger

L’Opinion – 22/02/2022

La consommation finale à usage d’énergie doit passer de 1 600 équivalents TWh en 2021 à moins de 900 TWh en 2050 dans la PPE et 1 000 TWh dans la nouvelle version présidentielle, ce qui suppose une baisse de la production économique et un appauvrissement considérable de la population.

Notre politique énergétique est soumise depuis dix ans au seul objectif environnemental, en ignorant les autres objectifs du pays comme la réindustrialisation et la baisse du chômage et de la pauvreté. Elle est mise en œuvre par la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La PPE de la période 2019-2028, se substituant à celle de 2016-2023, a été adoptée en avril 2020.

L’objectif central de la PPE est de réduire massivement la consommation d’énergie en augmentant la part de l’électricité. Réseau de Transport d’électricité (RTE) a publié en octobre 2021 des scénarios de mix énergétique fondés sur un objectif, fixé par la loi relative à la transition écologique pour la croissance verte (TECV) de 2015, de diminution de 50 % de la consommation énergétique finale française entre 2012 et 2050 avec un point de passage de – 30 % en 2030.

Bien que le président de la République a indiqué un nouvel objectif de baisse de 40 % à l’horizon 2050 dans son discours du 10 février 2022, c’est toujours la PPE d’avril 2020 qui est la loi de la République. De plus, avec une baisse de 40% – au lieu de 50% – de la consommation totale d’énergie, l’objectif de réindustrialisation, avec électrification souhaitable de l’économie, reste inatteignable.

La Programmation pluriannuelle de l’énergie française s’inscrit clairement dans un mouvement de décroissance économique forte, qui n’est jamais explicité

Appauvrissement. La consommation finale à usage d’énergie, toutes énergies confondues, doit passer de 1 600 équivalents TWh en 2021 à moins de 900 TWh en 2050 dans la PPE et 1 000 TWh dans la nouvelle version présidentielle, ce qui suppose une baisse de la production économique et un appauvrissement considérable de la population qui ne sont ni pris en compte, ni même mentionnés.

La PPE française, même modifiée selon la nouvelle orientation donnée par Emmanuel Macron à la fin de son mandat, s’inscrit donc clairement dans un mouvement de décroissance économique forte, qui n’est jamais explicité. Cette politique suppose une augmentation significative du prix relatif de l’énergie dans la durée qu’il faut expliquer tout en aidant les 2 millions de ménages pauvres. EDF étant le principal producteur d’électricité en Europe, on s’attendrait à ce que la politique publique en fasse le fer de lance de l’électrification de la production d’énergie.

Or, aux premières hausses des prix de l’énergie, le gouvernement a mis en place un chèque énergie à l’automne 2021 et décidé en janvier 2022 de saigner EDF en lui enjoignant de fournir 20 Twh d’énergie nucléaire supplémentaire à ses concurrents au prix de 46,5 euros le Mwh alors que l’entreprise va devoir les racheter sur le marché au-dessus de 100 euros le Mwh.

Par ailleurs, le gouvernement a décidé, à la veille de l’élection présidentielle, de réduire la taxe intérieure sur la consommation finale d’électricité (TICFE) de 22,5 euros à 0,5 euro le Mwh pour un coût de 8 milliards d’euros pour les finances publiques. Au total, ces différentes mesures, visant à éviter une forte hausse des factures d’électricité en février et mars 2022, vont coûter entre 18 et 20 milliards d’euros à l’Etat et à EDF, cette dernière devant être recapitalisée à hauteur de 2,5 milliards d’euros. EDF reste affaiblie par une dette de 43 milliards d’euros et la faible disponibilité de son parc nucléaire.

Ainsi, la politique énergétique est conduite en silo. D’un côté, la PPE proclame qu’il faut réduire la consommation d’énergie au prix d’une hausse de son prix tout en renforçant EDF comme acteur clé de la transition énergétique, tandis que, de l’autre côté, l’action du gouvernement bloque le prix de l’énergie, pour des raisons d’intérêt électoral immédiat, et casse le principal outil de cette transition énergétique.

La clé du rebond énergétique et économique de la France, pendant les trois décennies de transition vers des logements et des transports propres, est fournie par la taxonomie européenne qui élève le gaz au rang d’énergie de transition, à la demande de l’Allemagne

Rénovation. Toutefois, la nouvelle orientation fixée par Emmanuel Macron avec rénovation du parc nucléaire, si elle est mise en œuvre, rendrait crédible l’électrification décarbonée de l’économie à condition de se fixer un objectif de production d’électricité qui ne soit pas ridicule. La demande électrique retenue officiellement pour 2050 est de 645 TWh, soit une hausse de 35 % par rapport à la consommation actuelle, sachant que la consommation d’énergie fossile doit disparaître. L’Académie des technologies a fixé un objectif souhaitable de 840 TWh.

Mais si l’on veut réindustrialiser le pays en respectant les objectifs fixés par le GIECqui nous oblige à électrifier l’économie, il faut une production électrique de 1 000 TWh en 2050, ce qui ne peut être atteint même en relançant le nucléaire par une commande 6 + 8 EPR2. Il faut donc, d’une part, relancer l’électricité hydraulique dont le potentiel est sous-estimé d’environ un quart à condition d’investir, et d’autre part renforcer le photovoltaïque par une politique d’innovation déterminée et une multiplication de 10 à 100 GW de la capacité de production, comme le prône Emmanuel Macron, voire 150 GW à l’horizon 2050. Le Président a, à juste titre, indiqué que l’éolien terrestre n’est pas une solution dans un pays qui veut renforcer son attractivité touristique.

Dans ce contexte, comment amplifier le renouveau du pays ? S’il faut effectivement verdir et électrifier la croissance, cette dernière doit être forte pour donner le pouvoir d’achat réclamé par la population tout en réindustrialisant le pays afin de faire disparaître le déficit commercial extérieur. Il faut mener une politique déterminée d’isolation des logements au rythme d’un demi-million par an, ce que n’ont jamais tenté de faire les ministres écologistes lorsqu’ils étaient ou sont au pouvoir.

Verdissement. Le verdissement de la croissance passe donc par une hausse régulière du prix de l’énergie pour optimiser sa consommation, sous l’effet d’une taxe carbone mise en œuvre dans l’ensemble de l’Union européenne, voire dans le cadre d’un partenariat transatlantique incluant d’un côté, les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, et de l’autre, l’Union européenne, la Suisse, la Norvège et le Royaume-Uni.

Mais la clé du rebond énergétique et économique de la France, pendant les trois décennies de transition vers des logements et des transports propres, est fournie parla taxonomie européenne qui élève le gaz au rang d’énergie de transition, à la demande de l’Allemagne. Il est urgent de construire une vingtaine de centrales électriques au gaz tout en poussant massivement l’hydraulique, le photovoltaïque et l’éolien maritime. Et il faut rénover le parc nucléaire en faisant d’EDF l’instrument de modernisation de notre économie.

Crédit photo : Matthew Henry

FigaroVox – 22/07/2020

FIGAROVOX/TRIBUNE – En concluant un accord qui prévoit une mutualisation des dettes et une plus grande solidarité budgétaire, l’Europe paraît franchir un pas supplémentaire vers le fédéralisme, non sans rappeler la reprise des dettes des États par le gouvernement fédéral américain, mise en oeuvre par Alexander Hamilton en 1790. Mais l’Europe est trop facturée et n’a pas assez de vision stratégique pour prétendre à cette comparaison, juge l’économiste.

Face à la crise économique d’une ampleur inouïe causée par la pandémie du coronavirus Covid-19, l’Europe a été capable de mettre en œuvre des mesures d’urgence mais elle passe à côté de l’essentiel: les écartèlements nord-sud et est-ouest au sein de l’Union et l’érosion de plus en plus rapide de son poids dans le monde.

Les politiques économiques européennes ont pu impressionner par les montants annoncés et en répondant par des mesures considérables de chômage partiel et de prêts des banques garantis par les États.

Plusieurs programmes massifs ont été mis sur pied, en complément du «Quantitative Easing» (QE) ou rachat des obligations émises notamment par les États depuis mars 2015. Puis, à partir du 18 mars 2020, le Pandemic Emergency Purchase Program (PEPP) de 750 milliards d’euros est venue compléter le QE. Ce programme a été augmenté de 600 milliards d’euros le 4 juin à 1 350 milliards d’euros jusqu’à la fin juin 2021 au moins.

En termes de politique budgétaire, les 27 ministres de l’Économie et des Finances de l’Union européenne se sont mis d’accord le 9 avril 2020 pour un plan de 540 milliards d’euros en partant d’une base de 100 milliards d’euros pour un fonds de garantie du chômage partiel (SURE), de 200 milliards d’euros d’engagements progressivement mis en place par la Banque européenne d’investissement (BEI) pour prêter aux entreprises et de 240 milliards d’euros mobilisés par le MES (Mécanisme européen de stabilité). Ensuite, l’Union européenne a trouvé un accord le 21 juillet 2020 sur un plan de relance de 750 milliards d’euros composé de 390 milliards d’euros de dons et de 360 milliards d’euros de prêts pour aider les pays et les secteurs en difficultés.

On pourrait conclure de toutes ces initiatives que l’Europe vit ainsi un moment hamiltonien. Alexander Hamilton (1757-1804) fut le premier secrétaire du Trésor des États-Unis. Juriste constitutionnaliste et financier, disciple de Hobbes et de Montesquieu, il fut influent lors de la Convention constitutionnelle américaine de 1787. En 1790, à l’instigation d’Hamilton, le gouvernement fédéral a repris les dettes contractées par les États américains dont les finances publiques étaient alourdies par les dettes accumulées lors de la guerre d’indépendance (1775 – 1783).

Mais s’il ne faut pas négliger l’avancée des 27 conduisant à la première émission de dette européenne face à la pandémie de coronavirus, l’Europe ne vit pas un moment hamiltonien pour trois raisons:

Dans un premier temps, la zone euro est plus que jamais divisée entre le Nord qui a conservé une industrie puissante et accumule des excédents extérieurs et un Sud en voie de désindustrialisation dont la France est l’archétype. Le niveau de vie moyen des pays du Sud (France, Italie, Espagne et Portugal) a décroché de plus de 15% par rapport à l’Allemagne de 2010 à 2020. L’euro, qui fut annoncé comme instrument de convergence en Europe, s’est révélé être un levier de divergence des performances entre le nord et le sud de la zone en l’absence des trois conditions de réussite d’une monnaie commune dans une zone monétaire qui n’est pas optimale au sens de la théorie économique: un budget spécifique à la zone euro investissant massivement dans la R&D et les infrastructures physiques et numériques de la zone, une politique économique commune et une coordination des politiques fiscales et sociales.

Ensuite, l’Europe continue de prôner un modèle de souverainetés partagées au niveau mondial alors que l’on assiste partout au retour de politiques stratégiques nationalistes affirmées comme aux États-Unis, en Chine, en Russie, au Brésil, en Inde, au Royaume-Uni, etc. Six décennies de naïveté aggravée, voire militante, pour un résultat effroyable en termes de perte d’influence mondiale.

La troisième raison relève du fait que l’Union européenne n’a pas pris la mesure des transformations du monde résultant de la double mutation liée à la Nouvelle révolution industrielle (NRI) du numérique et au conflit pour la domination du monde entre les États-Unis et la Chine. L’Europe est en retard dans la révolution numérique face aux Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et aux BATHX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi). Et elle ne semble pas percevoir les accélérations dans la mutation du monde. Les États-Unis et la Chine sont entrés depuis le début des années 2010 dans un conflit de long terme pour la domination du monde. Ces deux pays s’affrontent dans les domaines économique, technologique et montent en puissance dans la défense. Tous les coups sont permis comme l’appropriation de la mer de Chine méridionale par la Chine ou les sanctions américaines contre Huawei pour affaiblir cette entreprise dans le développement de la 5G qui est au cœur de la NRI. En 2020, ces deux géants contribuent à 40 % du PIB mondial et 56 % des dépenses militaires de la planète. Les risques de dérapage à court terme sont nombreux, de la Corée du Nord à Hong Kong, Taiwan et la frontière entre la Chine et l’Inde.

L’Europe n’est donc pas un ensemble politique intégré ayant adopté une politique de puissance pour résister aux pressions extérieures. Elle ne peut être comparée aux États-Unis de 1790 qui venaient de créer la nation américaine et un État fédéral pour la servir. Au contraire, l’Europe est économiquement divisée entre le Nord et le Sud de la zone euro et politiquement divisée entre l’Ouest et l’Est de l’Union européenne. De plus, elle est affaiblie par le Brexit qui traduit le rejet de cette Union par une part croissante des peuples des nations européennes.

Non seulement l’Union européenne ne vit pas un moment hamiltonien, mais son inexistence politique et stratégique menace son indépendance et sa prospérité.

Crédit photo : Guillaume Périgois sur Unsplash

Le Figaro Magazine – 8 mai 2020

L’économie autant que la politique, l’histoire ou la géographie, nourrit la stratégie et les rapports de force entre nations. La preuve par le bras de fer entre Trump et Xi Jinping.

Christian Saint-Etienne s’est déjà fait un nom dans l’étude et l’enseignement de l’économie. Il est en train de s’en faire également un dans l’analyse géostratégique. L’examen de sa biographie montre qu’il est passé, aussi naturellement que certains historiens ou géographes, de sa discipline d’origine aux questions de stratégie et rapports de force entre nations. Le tout à travers un prisme : une lecture pessimiste des événements, qui rappelle parfois la vision « décliniste » de Nicolas Baverez, bien qu’il tienne un discours plus programmatique que l’auteur de La France qui tombe. Comme titulaire de la chaire d’économie industrielle au CNAM, Saint-Etienne ne cache pas ses inquiétudes concernant les fondamentaux de l’économie française ; en tant que président de l’Institut France-Stratégie, il ne dissimule par sa préoccupation quant aux faiblesses politiques de l’Union européenne.

Son ouvrage sur Donald Trump et Xi Jinping est de ces livres qui permettent au profane de saisir un certain nombre de subtilités d’ordinaire réservées aux spécialistes.
L’auteur est persuadé que les deux dirigeants sont engagés dans une course à domination planétaire néfaste pour l’humanité. Sa démonstration est impeccable ; elle est aussi très convaincante. « Trump démolit l’ordre du monde construit pendant un siècle par ses prédécesseurs : une architecture subtile ayant démontré sa stabilité, dit-il. Quant à Xi, après s’être fait passer pour un dictateur éclairé, il apparaît pour ce qu’il est : un autocrate absolu. Leur bras de fer peut à tout instant dégénérer. »

Conclusion de Saint-Etienne, qui tient de la déduction intellectuelle plus que d’un réel motif d’espoir : l’Europe a un rôle à jouer – pour peu qu’elle s’allie avec la Russie, plus inquiète de l’expansionnisme chinois que de sa rivalité avec les Etats-Unis. La stratégie, comme l’histoire, est une science de la tragédie…

Christian Saint-Etienne était l’invité d’Emile Malet dans l’émission « Ces idées qui nous gouvernent » sur LCP, dimanche 24 mars.

L’actualité dévoile chaque jour un monde qui s’agite, se déchire, s’attire, se confronte… Loin de l’enchevêtrement de ces images en continu, Emile Malet invite à regarder l’actualité autrement… avec le concours d´esprits éclectiques, sans ornières idéologiques pour mieux appréhender ces idées qui gouvernent le monde.

Cliquez ICI pour visionner le replay de l’émission.