Les Echos – 2/04/2026
On connaît la distinction entre la politique politicienne, celle des professionnels de la politique obsédés de leur intérêt propre, et la politique aristotélicienne, qui vise à construire des sociétés fortes, dynamiques et solidaires.
La France est aujourd’hui dominée par la politique politicienne. Depuis 45 ans, l’obsession de la classe politique est de distribuer des prébendes, pour attirer des électeurs, sous forme d’avantages sociaux non financés, ou de réduction de la durée du travail sans réduction des revenus quand le reste du monde accélère dans les technologies, la conquête des marchés et la recherche de souveraineté réelle. L’adaptation au vieillissement rapide de la population comme au changement climatique est un anathème : s’adapter, évoluer et planifier l’avenir ? Quelle horreur !
Le résultat est aujourd’hui visible : appauvrissement général du pays, cassure de l’ascenseur social, perte massive de souveraineté, effondrement de l’éducation et des mœurs.
La Chine vient d’adopter son quinzième plan et investit massivement dans les nouvelles technologies, l’adaptation au vieillissement par la socio-technologie et la souveraineté réelle. Les Etats-Unis font de même avec une organisation différente. Même en Europe et au milieu des difficultés, l’Allemagne et l’Italie mettent l’accent sur la production compétitive. Il ne s’agit pas d’être chinois ou américain mais de s’adapter en affrontant le réel.
Et l’amour ? Cet impensé du discours scientifique et politique se décline symboliquement en éros, philia et agapé selon la tripartition de Platon, Aristote et la tradition chrétienne primitive. Eros est l’expression du désir lié à un manque, pulsion de vie possessive que Freud oppose à thanatos, pulsion de mort. Philia est l’amour-amitié, fondement de la vie heureuse et éthique appuyé sur le respect, la bienveillance et la durée. Pour être direct, éros c’est mon ego, et philia c’est la dignité de l’autre. En France, aujourd’hui, Eros-Thanatos domine la politique.
Agapé, amour don et charité, des parents aux enfants, des soignants aux malades, est au cœur de la responsabilité infinie envers l’autre.
La politique politicienne, c’est éros dominateur et exterminateur au seul service de soi-même. Je bloque la réforme des retraites pour obtenir des voix aux élections et je multiplie les chèques inconditionnels à des citoyens transformés en assistés pour les enfermer dans la pauvreté tout en proclamant « ma » générosité avec l’argent des autres ponctionné par l’impôt.
La politique de l’adaptation, du développement et de la compétitivité dans l’éducation, la production et les services publics, cette politique créatrice du long terme qui distribue des cannes à pêche plutôt que des poissons, est fondée sur l’alliance de philia et agapé au service du peuple et des intérêts fondamentaux de la nation.
Dans la politique française, et notamment depuis 1997, éros gavé-de-soi a tué philia et agapé tout en se vantant de « sa générosité ». On proclame l’extermination de la nation et l’asservissement du peuple au nom de son médiocre génie, sur tout le spectre.
Que faire ? Une révolution politique. Sans transition, quelques éléments de transformation du pays : Tout d’abord, une réforme institutionnelle : 300 députés et 100 sénateurs avec un Office parlementaire d’évaluation des conséquences à long terme des projets de loi, 50 départements rapprochés des anciennes provinces pour l’identité, un millier de communes stratèges rassemblant les métropoles et les territoires dans une vision partagée de l’avenir. Ensuite, une réforme constitutionnelle interdisant le déficit de la protection sociale et retour de la planification stratégique pour organiser le rebond de la production compétitive. Enfin, le retour de l’exigence et de la science dans l’éducation.
Je sais. C’est un rêve d’amour.
Atlantico – 25/10/2025
Le bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine sur le producteur de microprocesseurs Nexperia menace l’industrie européenne de disruptions majeures à très court terme.
Atlantico : Les Pays-Bas ont décidé de placer Nexperia, un producteur de semiconducteurs basé dans le pays mais propriété du groupe chinois Wingtech, sous contrôle direct de l’État.
L’objectif est d’éviter que l’Europe se retrouve à court de puces.
Quelle est la situation actuelle du bras de fer entre les Pays-Bas et la Chine concernant la production de microprocesseurs avec l’entreprise Nexperia ?
Existe-t-il une menace pour l’industrie européenne, avec des disruptions majeures à court terme, liées aux enjeux de souveraineté industrielle sur les microprocesseurs ?
Christian Saint-Etienne : Il faut d’abord rappeler que l’Union européenne a raté la révolution de l’informatique et des microprocesseurs.
L’industrie des semi-conducteurs se divise en deux parties : la conception, largement dominée par les Anglo-Saxons, et la fabrication, dominée par les Asiatiques, puisque les Occidentaux avaient délégué la production à la Corée du Sud et à Taïwan au cours des cinquante dernières années.
Les Occidentaux pensaient que ce marché resterait totalement globalisé, sans fractures ni risques. Or, tous les acteurs du secteur découvrent aujourd’hui qu’il existe des risques de souveraineté, notamment en cas de guerre impliquant Taïwan, qui fabrique environ la moitié des microprocesseurs mondiaux, mais surtout 90 % des plus avancés, c’est-à-dire ceux dont la finesse de gravure est inférieure à sept nanomètres.
Ces micro-processeurs sont essentiels pour le développement de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, de l’espace et du secteur militaire. L’Occident s’est donc placé dans une position extrêmement dommageable. Les États-Unis ont commencé à réagir avec la loi favorisant la production de microprocesseurs, votée sous la présidence de Joe Biden en 2022.
L’Europe, quant à elle, a pris un énorme retard. En l’an 2000, l’Union européenne produisait 20 % des microprocesseurs mondiaux. Ce chiffre est depuis tombé à 8 %, et la majorité des microprocesseurs fabriqués aujourd’hui en Europe ne sont pas les plus avancés. Ils concernent essentiellement des secteurs classiques, comme l’automobile.
L’entreprise néerlandaise Nexperia, ex-filiale de Philips, possède une expertise significative dans la fabrication de certains types de microprocesseurs. Elle constitue, avec STMicroelectronics et Infineon, l’un des derniers producteurs européens.
Les autorités néerlandaises ont observé que les Chinois, lorsqu’ils rachètent une entreprise, ont tendance à transférer souvent les expertises les plus sensibles vers la Chine. Le gouvernement néerlandais, probablement encouragé par les États-Unis, a donc décidé de bloquer ce transfert de compétences et de savoir-faire.
Cette décision est une manifestation de la volonté de l’Europe de redevenir un peu plus souveraine, mais il s’agit aussi clairement d’un sous-produit de la compétition entre la Chine et les États-Unis pour la domination mondiale dans le domaine des microprocesseurs.
Atlantico : Quels sont les manquements industriels qui ont conduit l’Europe à une telle situation de dépendance dans le domaine des microprocesseurs ? Les leçons de la pandémie de Covid-19, sur la fragilité des chaînes de production mondiales en cas de choc, n’ont-elles pas été retenues ?
Christian Saint-Etienne : Au moment où les États-Unis, sous la présidence de Joe Biden, ont voté en 2022 la loi sur les microprocesseurs afin de rapatrier partiellement la production délocalisée en Asie, l’Europe, sous l’impulsion de Thierry Breton, avait imaginé une stratégie similaire pour stimuler la production sur son territoire.
Cependant, cette stratégie a été mise en œuvre avec pusillanimité et avec très peu de moyens. Après le départ de Thierry Breton, l’essentiel du projet a été abandonné. L’objectif initial était de faire passer la part de l’Europe dans la production mondiale de microprocesseurs de 8 % à 12 %. Mais récemment, le commissaire européen chargé de cette initiative a reconnu publiquement que, compte tenu de la faiblesse des investissements, l’Europe ne pourrait espérer atteindre que 8,5 % en 2030, sans jamais atteindre les 12 % visés.
L’échec européen s’explique par plusieurs facteurs. L’Europe a raté la révolution informatique et ses conséquences, tant sur la fabrication des microprocesseurs que sur le développement des logiciels, des micro-ordinateurs ou des téléphones. L’Europe s’est largement effondrée dans ce secteur.
L’économie en Europe reste centrée sur des produits traditionnels, comme l’automobile ou les machines-outils, tandis que l’Union européenne reste très faible dans l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies.
Il en résulte à la fois une offre très limitée de microprocesseurs produits par des acteurs européens, marginaux à l’échelle mondiale, et une demande faible des utilisateurs, car l’Europe est en retard dans la révolution informatique, technologique et numérique mondiale.
Atlantico : Y a-t-il eu des insuffisances au niveau européen avec le Chips Act, qui reste assez modeste face au plan américain ? Y a-t-il eu, d’un point de vue politique, un manque de stratégie en défendant les champions nationaux (l’Allemagne avec Infineon, la France avec STMicroelectronics ou les Pays-Bas avec ASML) sans logique collective européenne ?
Christian Saint-Etienne : Il faut comprendre que, par le traité de Rome, les deux grandes responsabilités spécifiques de la Commission européenne sont la politique de la concurrence et la politique commerciale — deux domaines dans lesquels elle s’est magistralement trompée, entraînant avec elle tous les Européens.
La doctrine de la Commission en matière de droit de la concurrence est très en retard par rapport à la doctrine américaine, ce qui a contribué à l’affaiblissement de l’Europe dans tous les secteurs technologiques.
Concernant la politique commerciale, le marché unique européen a été ouvert à tous les producteurs mondiaux, sans réciprocité. Ayant échoué dans ces deux domaines de prédilection, l’Union européenne a voulu intervenir dans d’autres, comme celui des microprocesseurs.
Mais ces initiatives sont également un échec : au lieu de passer de 8 % à 12 % de la production mondiale, l’Europe va stagner à 8 % ou un peu plus.
Cela représente aussi un échec dans la relance des technologies militaires, car les 27 sont très désunis sur leur vision stratégique de l’avenir et sur les alliances qu’ils souhaitent favoriser.
Ainsi, avec une Commission européenne inefficace, des pays divisés et un ensemble d’États — y compris l’Allemagne — ayant raté la révolution numérique, l’Union européenne se retrouve dans une situation de dépendance considérable, qui continuera de peser sur les capacités d’action souveraines de l’Europe dans les dix prochaines années.
Atlantico : Quel pourrait être l’impact pour la France de cette pénurie de microprocesseurs ? Cela souligne-t-il nos difficultés à nous préparer à ce genre de choc pour l’appareil productif et industriel ?
Christian Saint-Etienne : La France reste l’un des grands pays européens les plus désindustrialisés. Il y a actuellement un effort de relance. Il sera intéressant de voir la version finale du budget : une proposition d’augmenter le budget militaire de 6 milliards d’euros est en discussion au Parlement.
Cette relance de l’industrie militaire est importante comme levier de développement du numérique. Mais l’affaiblissement de l’économie française et de ses outils industriels fait que le seul acteur significatif que nous ayons est STMicroelectronics, lui-même en difficulté en raison de la faiblesse de la production automobile européenne.
Depuis quinze ans, les gouvernements français ont été incapables de favoriser le développement d’une filière complète dans ce domaine.
Alors que l’Allemagne a construit de nouvelles usines de fabrication de microprocesseurs au service de son industrie, la France a été incapable d’augmenter les capacités de ses usines de microélectronique à Crolles, où un projet de 4 milliards d’euros est à l’arrêt.
La France est donc dans une position de dépendance et de faiblesse dans ce domaine, comme dans d’autres. Cette situation est criante et dangereuse.
Atlantico : Ursula von der Leyen souhaite introduire des critères « made in Europe » pour les marchés publics dans certains secteurs stratégiques et a annoncé son intention de renforcer le soutien aux industries stratégiques, comme les voitures et les batteries. L’Europe peut-elle réellement redevenir maîtresse de sa destinée industrielle avant la prochaine crise ?
Christian Saint-Etienne : Ursula von der Leyen est la pire présidente de la Commission européenne que nous ayons eue depuis cinquante ans. Tous les projets et initiatives de la Commission sous Ursula von der Leyen, depuis six ans, ont été des échecs.
Elle avait lancé le Green Act sans réfléchir aux conséquences en matière de filières industrielles et de développement économique. Elle est aujourd’hui contrainte de revenir partiellement en arrière, avec des difficultés, car elle n’est pas suivie par le Parlement européen.
Elle a d’ailleurs essuyé une nouvelle défaite cette semaine sur ce sujet. Donc, Ursula von der Leyen peut bien promettre de nouveaux dispositifs, mais il ne se passera rien tant qu’elle restera en place.
Atlantico : Quelles mesures pourraient être prises pour relancer la filière des microprocesseurs ?
Christian Saint-Etienne : La seule chose raisonnable serait que la France prenne une initiative avec l’Italie et l’Espagne pour développer, à ce niveau, les entreprises européennes de ces trois pays dans la production de microprocesseurs.
Mais la prétention et l’arrogance françaises vis-à-vis de l’Italie et de l’Espagne font que nous sommes devenus un partenaire junior vis-à-vis de l’Allemagne, tout en étant incapables de nouer des partenariats significatifs et constructifs avec nos voisins du Sud.
La France est donc aujourd’hui totalement à l’arrêt — politiquement, industriellement et stratégiquement — et risque de le rester encore deux ans.
L’Opinion – 27 octobre 2023
Les dernières nations démocratiques libres et indépendantes font face au double défi de la destruction par les cours de justice mondialisées et de la constitution du Grand Sud.
Un débat fondamental se développe, finalement depuis peu avec l’ampleur requise, sur la création de droits dits universels des hommes à être admis dans n’importe quelle nation démocratique (qui n’existent pas dans les dictatures et démocratures qui enserrent aujourd’hui 85% de la population mondiale), au nom du droit d’asile. Et ce, même lorsqu’il s’agit essentiellement d’un droit fondé sur l’opportunité économique de profiter de la prospérité du pays dans lequel on s’impose.
Ce droit d’asile extensif englobe la lutte contre les discriminations, recevant une extension quasi illimitée, et est sous-tendu par l’idée fondamentale de la négation de l’existence de la nation comme entité sensible, car exprimant une identité politique et culturelle et une envie de vivre ensemble fondée sur des valeurs communément acceptées. Ce droit d’asile extensif porté par les cours de justice que l’on peut qualifier de mondialisées au sens où elles nient la supériorité des Constitutions sur les traités et lois nationales alors que cette supériorité de normes est un principe constitutif de la démocratie libérale.
Non seulement la nation n’a plus d’existence philosophique et politique fondamentale, mais elle est instituée en ennemi de l’Empire des droits universels proclamés par les cours mondialisées. Le premier paradoxe de cette lutte est que celles-ci ne s’attaquent qu’aux démocraties libérales, qui accueillent moins de 15% de la population mondiale, car les dictatures et démocratures sont hors de lors portée. Le deuxième paradoxe est que seules les démocraties sont interdites de « nation » alors que les dictatures affirment sans limites les droits de leur nation totalitaire au service d’un parti unique ou d’un chef tout-puissant.
Affrontement.
Or la nation démocratique est bien le seul réceptacle de la volonté de vivre ensemble librement, avec une langue et une culture communes, une sécurité sociale qui lie les individus par une solidarité effective et permanente, une police qui fait respecter la loi et une armée qui défend la communauté nationale. Les droits que garantit la nation lorsque son Etat est efficace, droits de justice et de sécurité, d’éducation et de santé, et de développement intellectuel et moral, sont les vrais droits réels du citoyen d’une nation démocratique. Les nations démocratiques ont un droit absolu de définir le type de société auquel elles aspirent, de déterminer les comportements individuels conformes à leurs valeurs et de s’opposer de façon radicale aux comportements individuels qui les menacent comme aux oukases de l’Empire des cours mondialisées.
Ce n’est pas la première fois que la nation et l’empire s’affrontent.
Deux grandes étapes ont marqué la préparation de la modernité rationnelle laïque après l’effondrement de l’empire romain : l’apparition de l’Etat royal, national et souverain, et la séparation du temporel et du spirituel.
Afin de reconstruire un instrument d’action collective pour assurer la paix et l’ordre public, après la chute de l’empire romain, deux formes d’organisation politique se dessinaient : l’empire, comme rassemblement du monde connu, et la cité (au sens du modèle grec) comme implication de chacun dans la décision commune. Or, pour favoriser l’affirmation d’un pouvoir politique indépendant du pouvoir temporel et spirituel tout puissant d’une Eglise hégémonique en Europe à partir du IXe siècle, l’empire se révélait trop lié à cette dernière, et la cité trop faible. Il fallait « inventer » une forme politique moins limitée que la cité et moins universelle que l’empire. Et ce fut la monarchie nationale qui se développa pour assoir l’indépendance du temporel, c’est à dire du prince souverain, tout en permettant à l’Eglise de consolider son emprise sur le spirituel (voir notamment Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Calmann-Lévy).
La monarchie nationale est à l’origine de l’histoire moderne : processus de passage du féodalisme au capitalisme selon Marx ou de l’aristocratie à la démocratie selon Tocqueville. La monarchie nationale était certes liée étroitement à l’Eglise, mais le fait fondateur et décisif était que le roi était supposé détenir son pouvoir directement de Dieu et non de l’Eglise qui devait s’inscrire dans le royaume – en France -, voire être indépendante de Rome – en Angleterre. Lorsque la processus a été suffisamment avancé, le corps politique national a affirmé son indépendance en soumettant l’Eglise à la Constitution politique du pays. Un travail similaire doit être accompli avec les nouvelles religions.
Séparation des pouvoirs.
Hobbes (Léviathan, 1651) apporta une contribution décisive à l’essor de la monarchie nationale en tirant de la guerre civile anglaise la conclusion que ni les bienfaits de la Nature ni ceux de la Grâce religieuse ne suffisent à assurer la paix entre les hommes. Hobbes confie que le droit illimité de chacun sur toutes choses à un souverain garant de la paix civile fondée sur l’Etat de droit national mis en oeuvre par le souverain. Locke (Traité du gouvernement civil, 1690) insiste sur l’importance du travail et de la propriété pour arracher l’homme à la misère. Pour protéger le droit à la propriété et celui de contracter librement, il faut des lois qui s’appliquent à tous, y compris au souverain, ce qui implique l’existence d’une assemblée législative pour rendre ces lois générales. Le pouvoir exécutif est soumis aux lois comme les citoyens. Montesquieu (De l’Esprit des lois, 1748) a théorisé ensuite la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire).
Les Constituants français et américains fonderont leurs Constitutions et Déclarations nationales sur les travaux de penseurs libéraux. Il était évident pour ces derniers et pour les Constituants que l’Etat de droit s’affirme dans un cadre national et que l’Etat régalien national est responsable de la mise en oeuvre de l’Etat de droit national, un Etat de droit qui n’est réel qu’en démocratie. Si dans l’esprit des Constituants il y avait universalité, c’était et c’est celle du modèle de l’Etat de droit national garant des droits des citoyens en démocratie.
L’idée que les individus puissent passer d’un Etat à l’autre sans l’autorisation de l’Etat de réception aurait choqué les Constituants des Lumières comme manifestation du refus des droits des nations à s’autodéterminer. C’est pour cela que le droit d’asile a toujours été strictement codifié et que les migrations ont été strictement contrôlées lorsque l’Etat de droit national n’était pas contesté dans les démocraties. Le droit d’asile d’un candidat doit être évalué aux frontières, ou dans le pays d’origine lorsque c’est possible.
Grand Sud.
On est par nature citoyen d’un république et l’on jouit des droits de l’Homme lorsque la république est organisée selon les institutions de la démocratie libérale représentative opérant dans un cadre national. La volonté des cours mondialisées de subvertir les « Etats de droit » nationaux et de proclamer la supériorité de leurs édits sur les Constitutions nationales, qui plus est en frappant les seules démocraties, est une négation absolue des droits des nations à disposer d’elles-mêmes. Ce point est clé. Les cours mondialisées ne s’attaquent qu’aux démocraties, désormais résiduelles, car les dictatures et démocratures ignorent ces cours et s’organisent en Grand Sud pour affirmer leurs projets nationaux. Les dernières nations démocratiques libres et indépendantes, dotées philosophiquement et politiquement du droit souverain de s’autodéterminer librement, font face au double défi de la destruction par les cours mondialisées et de la constitution d’un Grand Sud qui serait heureux de se débarrasser de ces cours et des démocraties. Car même si l’empire des cours n’est dangereux que pour les démocraties, sa prétention universelle est insupportable au Grand Sud.
L’affrontement monte inexorablement en intensité fatale. Les démocraties doivent réaffirmer leur souveraineté ou mourir.
L’Opinion – 14 juin 2023
L’Union européenne s’est construite, de par le traité de Rome de 1957, sur le principe de concurrence en éradiquant toute notion de puissance pour éviter le retour de la guerre sur le continent européen. Mais cette dernière a frappé à nouveau en février 2022 une Europe qui se croyait à l’abri depuis plus de trois quarts de siècle sous la protection des Etats-Unis. Une protection illusoire contre l’absence de principes actifs de médicaments importés à 80% de Chine et d’Inde, de microprocesseurs importés à 80% de Corée du Sud et de Taïwan, de batteries importées de Chine.
Pour l’Union européenne de 1958 à 2020, tous les produits et services étaient indéfiniment disponibles à condition de payer. Depuis le Covid et la guerre en Ukraine, même l’Union européenne a compris que le libéralisme ne rime pas avec négligence, même s’il s’oppose au protectionnisme. Le protectionnisme consiste à favoriser des producteurs nationaux même lorsqu’ils sont inefficaces ou innovent peu. Le libéralisme naïf, celui de l’Union européenne pendant trop longtemps, n’exigeait pas de réciprocité dans le commerce, permettant aux Chinois de faire en Europe ce que les Européens ne peuvent toujours pas faire en Chine.
Six filières clés. La souveraineté par l’innovation consiste à s’assurer que la production des six filières clés de la souveraineté soit assurée à au moins 75% sur son territoire. Ceci suppose une programmation stratégique conduite avec les entreprises dans ces six filières : la défense pour disposer des armements nécessaires, la finance pour financer les conflits éventuels, l’agroalimentaire pour nourrir le peuple en toutes circonstances, l’industrie pharmaceutique pour soigner le peuple, l’énergie pour alimenter le système et le numérique pour le faire fonctionner. Ce sont les six domaines dans lesquels les Etats-Unis et la Chine sont en compétition frontale. L’Europe a largement négligé ces secteurs, acceptant ses dépendances dans chacun de ces domaines.
Mais c’est la France qui est la plus coupable, depuis un quart de siècle, d’avoir laissé filer la dépense publique plutôt que de concentrer son énergie sur la souveraineté par l’innovation. Alors que nous disposions d’une armée complète en 1995, de la première place dans la pharmacie et l’agroalimentaire en Europe au tournant du siècle, d’une large souveraineté énergétique en 2010, nous sommes devenus dépendants dans la plupart des domaines clés de la souveraineté. Ce n’est pas en fermant nos frontières que nous pouvons revenir au premier plan, mais en invitant les principaux acteurs d’excellence de ces secteurs à produire en France dans le cadre d’une programmation stratégique ambitieuse à 15 ans visant à favoriser l’innovation et la production de biens et services dans ces six secteurs.
Nous devons nous doter d’agences publiques favorisant la recherche et l’innovation, comme la Darpa et la Barda américaine, continuer de réduire les impôts de production, accélérer le développement des formations techniques et inviter les grands industriels américains, sud-coréens et taïwanais à venir s’installer chez nous avec de puissantes usines permettant de servir le marché national et l’exportation dans une ouverture d’esprit complète.