union européenne

Les Echos – 28/08/2025

Face aux subventions commerciales agressives de la Chine, l’Union européenne réplique trop faiblement, trop peu et trop tard. L’exemple des panneaux photovoltaïques est édifiant, estime Christian Saint-Etienne.

En ce qui concerne l’avenir de l’Union européenne, on peut faire des phrases ou regarder les faits. L’Union est une colonie numérique et militaire des Etats-Unis alors que ce pays, certes encore un allié, n’est plus un ami. De plus, la guerre commerciale de Trump, qui frappe directement l’Europe, redirige également les exportations chinoises vers nous.

De 2014 à 2024, le déficit des échanges de biens de l’UE avec la Chine a triplé à plus de 300 milliards d’euros. Ce n’est rien par rapport à ce que l’on peut anticiper pour 2025-2027, avec des exportations chinoises d’acier, de voitures et de batteries électriques, de panneaux photovoltaïques et de micro-ordinateurs, de pompes à chaleur et d’électrolyseurs, de biens intermédiaires et de produits textiles qui submergent une Union qui, pour l’essentiel, continue de pratiquer un commerce ouvert sans contrepartie. Bruxelles ne corrige qu’à la marge les effets des subventions chinoises à l’exportation et lorsque la Commission intervient, c’est toujours trop peu et trop tard, contrairement à l’action résolue du « Department of Commerce » américain.

Une réponse trop faible

Par exemple, pour les voitures électriques produites en Chine et depuis le 30 octobre 2024, les droits de douane ont été portés par la Commission à 17,8 % pour Tesla en Chine et 37 % pour le géant BYD, quand ils avaient été portés à 100 % par Joe Biden bien avant l’arrivée de Donald Trump. Alors que la Chine a mené pendant trois décennies une politique de contrôle féroce des importations de véhicules européens, l’UE est incapable de mettre en œuvre une politique équivalente pour les voitures électriques.

C’est pire encore pour les panneaux photovoltaïques. La Chine a éradiqué la production européenne de panneaux en versant des subventions massives à ses producteurs pendant deux décennies pour qu’ils conquièrent le marché européen. A chaque fois que les producteurs européens ont demandé la mise en place de droits compensatoires corrigeant les effets des subventions chinoises, la Commission a mis des mois à étudier le dossier et mis en œuvre des droits correcteurs inférieurs au préjudice subi par les industriels européens et pour une durée limitée, selon l’approche des « droits moindres », afin de maintenir une pression concurrentielle maximale sur les producteurs européens.

Les droits moindres pour une durée limitée après une longue enquête tuent les industries de la transition écologique, sacralisée par ailleurs, ou affaiblissent les industries chimiques, sidérurgiques et mécaniques, automobiles, textiles, etc. Alors que l’Union ne produira que 6 % des émissions mondiales de CO2 contre 60 % pour l’Asie en 2030, elle mène une transition écologique à base de technologies chinoises : un contresens stratégique colossal. Il faut développer les technologies européennes pour réussir la transition écologique afin de ne pas opposer transition et emploi.

Se remettre en cause

De plus, la Commission manie le droit de la concurrence comme une arme de guerre contre ses propres secteurs économiques. Nous avons ainsi 180 opérateurs téléphoniques exsangues dans l’Union contre 3 ou 4 en Chine et aux Etats-Unis, alors qu’une dizaine suffirait en Europe.

Si la politique conduite par la Commission était un succès, la croissance de l’Union et notamment celle de la zone euro devrait dépasser celle des Etats-Unis et de la Chine, alors que l’inverse est vrai. En toute logique, la non-croissance européenne depuis la mise en œuvre du marché unique devrait provoquer une remise en cause totale des politiques menées, de l’organisation de l’Union et de son système de prise de décision. Pas ici. L’Union va continuer de stagner plutôt que de questionner les raisons des échecs passés et présents.

Les Echos – 19 juin 2025

Le fatras réglementaire auquel se consacre Bruxelles est inadapté et contre-productif. Il faut d’urgence transformer les institutions européennes si l’on veut que l’Union européenne survive.

Compte tenu du retard croissant de l’Europe en biotechs, numérique et espace, la croissance européenne sera, pour la décennie 2026-2035 et en se fondant sur des données du FMI, deux fois moindre que celle des Etats-Unis, trois à quatre fois moindre que celle de la Chine et six fois moindre que celle de l’Inde. Les débats sur l’avenir de l’Union sont une perte de temps quand son fonctionnement bureaucratique transforme l’industrie, l’agriculture et la transition écologique en marais stagnant.

L’approche européenne de la transition écologique fait massivement appel à la réglementation et à l’interdiction, quand les Etats-Unis font surtout appel aux incitations à produire, et les Chinois, à la défense de leurs seuls intérêts nationaux. L’Union européenne a voulu accélérer la transition sans se préoccuper de la production des panneaux photovoltaïques, des éoliennes, des électrolyseurs et des pompes à chaleur, tous secteurs dominés par la Chine. Cette domination va s’accentuer car plus de 80 % des projets de nouvelles usines dans ces équipements devant être mises en service dans le monde d’ici à 2030 sont en Chine.

Le déclin de l’industrie automobile européenne au bénéfice de la Chine est programmé sans modification majeure des règles du commerce en Europe. Les errements de Donald Trump sur le commerce ne font qu’aggraver la situation.

Fatras réglementaire

Les corrections annoncées en 2025 aux directives européennes restrictives adoptées depuis dix ans, et notamment depuis le Green Deal de 2019, ne vont corriger que moins de 10 % du fatras réglementaire européen d’ici deux ans. La politique européenne se concrétise dans de nombreux secteurs économiques par un gigantesque « Buy China Act » quand l’Europe refuse depuis un demi-siècle l’idée même d’un « Buy European Act ». Quelle est la nature du problème ?

Selon les enseignements de la théorie économique de la bureaucratie, l’organisation « Commission – Cour de justice européenne » est authentiquement une Bureaucratie, c’est-à-dire un système institutionnel qui fonctionne selon des règles et des procédures soumises au contrôle d’une autorité hiérarchique. Le calcul économique n’est utilisé que pour conforter la règle. Le fonctionnaire zélé met en oeuvre les règles et procédures en contrepartie d’un salaire élevé et d’une sécurité du travail. C’est une mécanique froide dont la course ne peut être modifiée que par des révoltes populaires.

Penser opérationnel !

Or, la Bureaucratie, dans un monde en évolution rapide, est un frein aux transformations nécessaires. La Bureaucratie est l’antithèse de la vigueur politique et de la pensée stratégique opérationnelle qui sont les clés du succès dans la tempête qu’est le monde aujourd’hui. Si l’on définit l’Union comme une « économie de marché où la concurrence est libre », toute autre considération est écartée. Le pouvoir du bureaucrate vient de l’interprétation et de l’application des règles de la concurrence libre, colonne vertébrale de l’Union de 1958 à 2023. Depuis deux ans, des « documents d’orientation » suggèrent des « changements stratégiques » : ils se traduiront en de nouvelles règles bureaucratiques.

Il convient donc en urgence de transformer les institutions européennes si l’on veut que l’Union européenne survive. La Commission doit intégrer les mutations stratégiques et technologiques dans ses deux domaines de compétence exclusive que sont la politique commerciale et le droit de la concurrence. Pour ses autres missions, elle doit devenir le secrétariat politique du Conseil européen tandis qu’un noyau dur de nations volontaires doit mettre en place une politique de puissance. Il est essentiel que l’Europe revienne au premier plan dans le numérique, les biotechs, l’espace et la défense. Seule une stratégie de puissance peut nous sauver.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Christophe Moulin dans l’émission « LCI Midi » sur LCI ce mardi 21 janvier 2024.

Cliquez ici pour visionner le replay de l’émission (à partir de 1:09:00).

Au sommaire : Trump investi, il signe des décrets symboliques. Panosyan-Bouvet : « taxer les retraités ». Trump donne le ton : LCI à Washington. Trump : va-t-on payer le prix de son retour ?

Les Echos – 17/05/2024

Emmanuel Macron ne cesse de louer le bilan de l’UE. C’est oublier que, de 2020 à 2024, la croissance française a été inférieure d’un tiers à celle de la zone euro.

Quelle Europe demain ? Emmanuel Macron a présenté sa vision rénovée de l’Europe dans son discours à la Sorbonne le 25 avril 2024. Dans son précédent discours sur le sujet, le 26 septembre 2017, il trouvait l’Europe « trop faible, trop lente, trop inefficace ». La situation s’est-elle réellement transformée alors même que la guerre est sur le sol européen, en Ukraine ? Macron dit aujourd’hui : « Ce mandat [du Parlement européen] de 2019 à 2024, c’est celui de la transformation européenne. » Il oublie de préciser que sur les cinq années 2020-2024, en intégrant les prévisions de la Commission européenne pour 2024, la croissance de l’économie française est inférieure d’un tiers à la croissance de la zone euro, cette dernière étant elle-même anémique par comparaison avec celle des États-Unis. Parmi les succès évoqués par Macron, on note l’emprunt européen commun, qui n’est pourtant déboursé qu’aux tiers trois ans après sa mise en place, et l’idée d’une Europe de la défense, qui est constamment combattue par l’Allemagne ou la Pologne, qui s’arment aux États-Unis, en Israël et en Corée. L’adoption du Pacte migration et asile d’avril 2024 consacre la division entre l’ouest et l’est de l’Europe, ce dernier refusant d’accueillir des immigrés sur son territoire. Le Pacte vert de 2019 apparaît aujourd’hui comme un carcan insupportable pour les agriculteurs et les entreprises, car il prétend opérer la transition écologique par la réglementation et l’interdiction quand les Chinois et les Américains la réalisent par l’innovation industrielle, favorisée par des incitations financières puissantes.

« Mortelle »

En avril 2024, Macron admet que « l’Europe est mortelle ». Face aux poussées territoriales de la Russie, l’Europe est, selon lui, « dans une situation d’encerclement » d’autant plus que « les États-Unis ont deux priorités : les États-Unis d’abord, et la question chinoise ensuite ». Mais le président continue de rêver à une Europe autonome, pratiquant la réciprocité dans le commerce. Alors que l’Allemagne, qui dirige aujourd’hui l’Europe, fait tout pour maintenir le parapluie américain en achetant massivement des armes dans ce pays et refuse des sanctions européennes réellement efficaces contre les subventions chinoises pour maintenir ses exportations déclinantes vers ce pays…

Surtout, Emmanuel Macron ne voit pas à quel point la France est marquée par ses mauvaises performances économiques. Malgré un déficit public qui s’est établi en moyenne annuelle à 6 points de PIB depuis 2020, l’économie française est restée clouée au sol depuis quatre ans. La dette publique, de fin 2019 à fin 2023, a progressé de 13 points de PIB en France contre 4,5 points de PIB dans la zone euro et une quasi-stabilité de la dette publique de la zone euro hors France sur cette période. Le déficit public français sera proche du double, en pourcentage du PIB, de celui de la zone euro hors France en 2024.

C’est donc le constat d’un échec phénoménal de la politique économique et de la conduite des finances publiques de la France sur la période 2020-2024, par comparaison aux autres pays de la zone euro soumis aux mêmes vicissitudes, qui s’impose au regard impartial. Il ne suffit pas de faire de beaux discours tous les sept ans à la Sorbonne pour refaire de la France un pays à la croissance rapide conduisant l’Europe vers les gras pâturages. Il serait plus efficace de réindustrialiser massivement, de rebâtir l’école primaire pour éliminer l’échec scolaire et monter de 15 places dans le classement Pisa de l’OCDE, et d’accélérer la remontée en puissance de notre dispositif militaire. Mais cela suppose de se concentrer sur quelques objectifs clés et de les atteindre.

L’Opinion – 14 juin 2023

L’Union européenne s’est construite, de par le traité de Rome de 1957, sur le principe de concurrence en éradiquant toute notion de puissance pour éviter le retour de la guerre sur le continent européen. Mais cette dernière a frappé à nouveau en février 2022 une Europe qui se croyait à l’abri depuis plus de trois quarts de siècle sous la protection des Etats-Unis. Une protection illusoire contre l’absence de principes actifs de médicaments importés à 80% de Chine et d’Inde, de microprocesseurs importés à 80% de Corée du Sud et de Taïwan, de batteries importées de Chine.

Pour l’Union européenne de 1958 à 2020, tous les produits et services étaient indéfiniment disponibles à condition de payer. Depuis le Covid et la guerre en Ukraine, même l’Union européenne a compris que le libéralisme ne rime pas avec négligence, même s’il s’oppose au protectionnisme. Le protectionnisme consiste à favoriser des producteurs nationaux même lorsqu’ils sont inefficaces ou innovent peu. Le libéralisme naïf, celui de l’Union européenne pendant trop longtemps, n’exigeait pas de réciprocité dans le commerce, permettant aux Chinois de faire en Europe ce que les Européens ne peuvent toujours pas faire en Chine.

Six filières clés. La souveraineté par l’innovation consiste à s’assurer que la production des six filières clés de la souveraineté soit assurée à au moins 75% sur son territoire. Ceci suppose une programmation stratégique conduite avec les entreprises dans ces six filières : la défense pour disposer des armements nécessaires, la finance pour financer les conflits éventuels, l’agroalimentaire pour nourrir le peuple en toutes circonstances, l’industrie pharmaceutique pour soigner le peuple, l’énergie pour alimenter le système et le numérique pour le faire fonctionner. Ce sont les six domaines dans lesquels les Etats-Unis et la Chine sont en compétition frontale. L’Europe a largement négligé ces secteurs, acceptant ses dépendances dans chacun de ces domaines.

Mais c’est la France qui est la plus coupable, depuis un quart de siècle, d’avoir laissé filer la dépense publique plutôt que de concentrer son énergie sur la souveraineté par l’innovation. Alors que nous disposions d’une armée complète en 1995, de la première place dans la pharmacie et l’agroalimentaire en Europe au tournant du siècle, d’une large souveraineté énergétique en 2010, nous sommes devenus dépendants dans la plupart des domaines clés de la souveraineté. Ce n’est pas en fermant nos frontières que nous pouvons revenir au premier plan, mais en invitant les principaux acteurs d’excellence de ces secteurs à produire en France dans le cadre d’une programmation stratégique ambitieuse à 15 ans visant à favoriser l’innovation et la production de biens et services dans ces six secteurs.

Nous devons nous doter d’agences publiques favorisant la recherche et l’innovation, comme la Darpa et la Barda américaine, continuer de réduire les impôts de production, accélérer le développement des formations techniques et inviter les grands industriels américains, sud-coréens et taïwanais à venir s’installer chez nous avec de puissantes usines permettant de servir le marché national et l’exportation dans une ouverture d’esprit complète.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mercredi 18 avril 2023.

Cliquez sur ce lien pour visionner le replay de l’émission.

Ce mercredi 19 avril, Christian Saint-Étienne, professeur au CNAM et membre du Cercle des économistes, Benjamin Coriat, professeur de sciences économiques à Paris 13, et André Loesekrug-Piétri, président de Jedi et fondateur d’A Capital, se sont penchés sur les propos enthousiastes de l’UE au sujet du « chips act » en matière de semi-conducteurs dans l’émission Les Experts, présentée par Nicolas Doze.