Non classé

Les Echos – 17 février 2021

Le veto du gouvernement français au rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard, qui exploite des petites surfaces alimentaires souvent adossées à une station-service, a choqué bien des observateurs de la sphère économique.

Carrefour est un groupe de distribution alimentaire qui a réalisé un chiffre d’affaires de 81 milliards d’euros en 2019 (dont 52 % hors de France) et emploie 320.000 collaborateurs dans le monde. Mais sa rentabilité est faible. Couche-Tard a réalisé un chiffre d’affaires de 49 milliards d’euros en 2019, dont plus de 71 % dans la vente de carburants, et emploie 130.000 collaborateurs. Mais Couche-Tard affiche une rentabilité nette de 4 % contre 1,5 % pour Carrefour. Toutefois, Couche-Tard est sous la menace d’un basculement progressif du parc automobile vers l’électrique et l’hybride. Un rachat à bas prix de Carrefour en janvier 2021 était une opportunité exceptionnelle pour les actionnaires du groupe canadien.

C’est dans ce contexte que le gouvernement français a bloqué l’opération au nom de la souveraineté alimentaire du pays, déclenchant les sarcasmes qui rappellent ceux qui avaient suivi le refus de permettre le rachat de Danone par PepsiCo en 2005. Ceci après l’autorisation du rachat de Péchiney par le canadien Alcan en 2003, lui-même racheté par le géant minier anglo-australien Rio Tinto. Péchiney, un grand groupe de l’aluminium, fut broyé à la suite de cette opération. C’est à ce moment que s’accélère la désindustrialisation de la France qui perd 40 % de ses parts de marché mondiales à l’export de 1999 à 2019.

L’Etat français s’est réveillé en 2014, avec le décret Montebourg, sur la défense de quelques filières de souveraineté dont le nombre a été augmenté par le décret Le Maire de décembre 2019. Tous les autres pays développés protègent également leurs filières de souveraineté économique : Etats-Unis avec le Cfius créé en 1950, l’Allemagne, le Japon, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Australie, etc.

Les Etats-Unis ont défini, depuis plus d’un demi-siècle, cinq domaines de souveraineté nationale non négociables : défense, finance, agroalimentaire, santé-pharmacie, énergie, auxquels s’ajoutent aujourd’hui le numérique et l’espace. Les Etats-Unis sont en compétition avec la Chine pour la domination mondiale dans ces sept domaines.

Le refus français de l’opération Carrefour s’inscrit dans ce double contexte : affirmation mondiale des stratégies de souveraineté et mémoire de catastrophes comme celle de Péchiney. On a beaucoup évoqué la préoccupation de l’emploi comme raison du refus du gouvernement à la veille d’une présidentielle, Carrefour étant le premier employeur privé en France. C’est oublier que les grands distributeurs sont des têtes de filières pour les productions agroalimentaires.

Cette affaire fait surtout ressortir les faiblesses françaises : faiblesse des marges des entreprises, absence de fonds de pension constituant des actionnaires stables, incapacité à transformer l’épargne massive en instruments d’investissement de long terme, poids des charges sociales qui rend les entreprises peu manoeuvrantes, record du monde du taux de dépense publique (en % du PIB) pour une performance en éducation, santé, recherche, sécurité plus que médiocre en général, voire pitoyable face au Covid : absences de masques, de tests, sans parler des vaccins.

Tant que la France ne traitera pas ses maux profonds, nos entreprises resteront des cibles faciles pour d’habiles prédateurs. Seule une politique déterminée de réindustrialisation et de restauration de l’efficacité de l’action publique pourra protéger nos entreprises.

Crédit photo : François GOGLINS

L’Opinion – 04/02/2021

« En écho aux erreurs des années 1930, on retrouve la même incapacité à regarder à long terme tout en se comparant aux autres dans ce qu’ils font de mieux »

En 2020, l’activité économique a baissé de 8,3 % en France, de 7 % dans la zone euro, de 5 % en Allemagne et de 3,5 % aux Etats-Unis. Ce recul français intervient après vingt ans de forte désindustrialisation (chute de plus d’un tiers du poids de l’industrie dans le PIB), de faible croissance annuelle (0,75 % par an sur la période 2001-2020), de tragique montée de la dette publique (98 % en 2019, avant la pandémie, et peut-être 125 % fin 2021), d’un chômage qui varie de 8 % quand tout va bien à 12 % au premier accroc, et d’une chute de notre capacité d’innovation et de prise de risque.

Le pays de Pasteur est absent des nouveaux vaccins car nos grands instituts « n’ont pas osé » se lancer dans les productions et thérapies nouvelles. Le niveau de robotisation de nos usines est aujourd’hui inférieur à celui de l’Espagne et la valeur ajoutée industrielle française en euros est tombée à 40 % de celle de l’Allemagne.

Face à la Covid, en mars-avril 2020, nos soignants n’avaient pas les équipements nécessaires alors que nous avons le record du monde de la dépense de protection sociale en proportion du PIB. Ils étaient dans la position des fantassins français qui ont dû attaquer les chars allemands quasiment à main nue en mai 1940.

Désastres. Trois raisons expliquent les désastres des vingt dernières années, en écho aux erreurs des années 1930.

D’abord, on retrouve la même incapacité à regarder à long terme tout en se comparant aux autres dans ce qu’ils font de mieux. Refus de l’adaptation à la guerre moderne fondée sur le couple avion-char dans les années 1930, refus de se préparer aux pandémies en analysant les politiques de santé de la Corée du Sud, de Taïwan et de Singapour et de favoriser l’essor de la recherche et de l’industrie pharmaceutique dont le poids relatif par rapport aux autres pays s’est effondré dans les années 2010.

Ensuite, incapacité des pseudo-élites administratives énarchisées d’analyser et de comprendre la nature de la Nouvelle révolution industrielle fondée sur la science et la technologie de l’informatique qui se développe depuis les années 1980 avec une très forte accélération depuis les années 2000. Une nouvelle accélération appuyée sur l’intelligence artificielle, la 5G, les biotechnologies, l’espace et l’informatique quantique est en cours et va tout bouleverser dans les années 2020. Sur les sept membres du bureau politique du Parti communiste chinois, il y a six ingénieurs. Aucun parmi les Présidents et Premiers ministres français depuis trente ans.

« Sur le plan stratégique, depuis quarante ans, nous avons posé le sac et mangé le casse-croûte sous les frondaisons au moment où les autres se mettaient au combat et accéléraient la course »

Au lieu d’accélérer dans la transformation de notre économie au milieu des années 1990, on met en place les 35 heures et les RTT, après la retraite à soixante ans en 1982 au moment où s’amorçait le vieillissement de la population. Sur le plan stratégique, depuis quarante ans, nous avons posé le sac et mangé le casse-croûte sous les frondaisons au moment où les autres se mettaient au combat et accéléraient la course. Depuis vingt ans, nous sommes vautrés dans le refus du combat, l’écœurement des fermetures d’usine, l’abjection du principe de précaution qui a castré l’ancienne furia francese et la négation de notre identité de grande nation.

Morgue. Enfin, de 1940 à 2020, la même morgue des pseudo-élites centralisées qui doutent de leur propre peuple comme nos généraux « n’avaient pas confiance dans leurs propres soldats » (Marc Bloch). Il faut territorialiser le pouvoir en reconstruisant nos institutions sur les 1 250 intercommunalités du pays qui correspondent aux bassins de vie, en divisant le nombre de départements par deux et en réintroduisant le couplage région-département par des élus uniques, au nombre divisé par deux, siégeant tour à tour au département et à la région.

Les interco, rebaptisées « communes métropolitaines » et élues au scrutin direct (les communes actuelles devenant leur subdivision), doivent produire des plans de développement économique et social de six ans, mis à jour tous les trois ans, en lien avec les entreprises, et des plans pour l’habitat, les transports, l’éducation et la santé coordonnés par les nouveaux départements. Les régions doivent avoir pour seule priorité le développement de l’industrie, de l’enseignement supérieur et professionnel et de la recherche dans la Nouvelle révolution industrielle. Il faut en urgence des fonds d’investissement régionaux, les plans stratégiques régionaux étant coordonnés par une Agence publique stratégique dont la direction est confiée à des ingénieurs et des économistes. Un fonds d’investissement national finance les grandes infrastructures du renouveau.

Tous les fonctionnaires élus doivent démissionner de la fonction publique afin de supprimer les parachutes dorés dans le public. Tous les responsables syndicaux, politiques et médiatiques doivent suivre des cycles de formation sur les mutations du monde et doivent visiter les centres industriels et de recherche des pays les plus avancés.

Qui est prêt, parmi les citoyens, à se lever pour sauver le pays ?

Crédit photo : Matt Hardy

Christian Saint-Etienne était l’invité de Tiphaine de Rocquigny dans l’émission « Entendez-vous l’éco ? » sur France Culture ce lundi 1er février 2021.

Le veto opposé par le gouvernement au rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard a relancé le débat autour de la souveraineté économique, déjà remis sur le devant de la scène par la pandémie de Covid-19.

Le 15 janvier, le ministre de l’économie Bruno Le Maire a exprimé son « non courtois, mais clair est définitif » au rachat de Carrefour par le géant canadien Couche-Tard, au nom de la souveraineté alimentaire. La décision, bien que globalement saluée dans les cercles politiques, à gauche comme à droite, a été critiquée par le secteur de la distribution. Elle est jugée politique et ne prenant pas assez en compte les arguments économiques du rachat. Certains économistes ont estimé que la justification protectionniste du veto n’était pas suffisante. Comment expliquer, alors, la décision du gouvernement ?

Quand tout devient stratégique, plus rien ne l’est. – Emmanuel Combe

La pandémie du Covid-19, avec les questions d’approvisionnement de masques, de tests et de vaccins, entre autres, a remis la question du protectionnisme sur le devant de la scène. Le secteur alimentaire a lui aussi joué un rôle clé dans cette pandémie : les grandes surfaces sont apparues, pendant les confinements, comme exerçant une mission de service public. En juin 2020, donc, 85% des Français estimaient que « la France gagnerait à relocaliser une partie de sa production industrielle et agroalimentaire ». Or Carrefour, premier employé privé de France avec ses 100 000 salariés, fait figure de symbole dans le secteur, d’où le consensus politique qui est apparu au moment de son potentiel rachat.

Le problème de l’Europe n’est pas qu’elle est qu’elle a trop de concurrence, c’est qu’elle n’a pas de politique industrielle. – Emmanuel Combe

Le protectionnisme, cependant, s’accompagne de son lot de risques. Politiques, d’abord, puisqu’il s’accompagne parfois d’une rhétorique populiste. Economiques également, puisque l’autarcie est très risquée en cas de choc national et que les risques de représailles par les entreprises étrangères ne sont pas négligeables non plus. En outre, il n’est pas efficace de multiplier les secteurs protégés par l’Etat, puisque, d’après Emmanuel Combe, vice-président de l’Autorité de la concurrence, « quand tout est stratégique, plus rien ne l’est ».

Comment, donc, protéger la souveraineté économique de la France tout en évitant les risques d’un protectionnisme trop agressif ? Comment conjuguer commerce international et sécurité pour l’industrie française ? Pour en parler, nous avons fait appel à Emmanuel Combe, économiste et professeur à Skema Business School, Cornelia Woll, professeure de science politique à Sciences Po et Christian Saint-Etienne, professeur titulaire de la chaire d’économie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers.

La reconquête industrielle n’implique pas d’être présent sur toute la chaîne de valeur, mais d’être présent sur le maillon indispensable aux yeux des autres. Finalement, la souveraineté, c’est peut-être la dépendance choisie et non la dépendance subie. – Christian Saint-Etienne

L’Opinion – 20/01/2021

Christian Saint-Etienne propose d’accompagner le plan de relance d’un apport en fonds propres de 70 milliards pour les entreprises, d’un suramortissement pour tous les investissements en machines et équipements, et encourage à renégocier les créances par des procédures de conciliation au niveau régional.

Il faut comprendre un point clé concernant cette crise qui dure et dure… La baisse de la production économique n’affecte pas tous les secteurs de la même façon : toute l’activité n’a pas baissé de 10 % en 2020 et ne va pas rebondir de 5 % en 2021. En équivalent PIB, 20 % de l’économie continue de croître sur ces deux années, environ 60 % de l’économie va chuter d’un dixième et rebondir modestement, mais 20 % de l’économie va être massivement restructurée ou disparaître. Des mesures uniformes, dans ce contexte, n’ont pas de sens.

Le plan de relance de l’automne 2020, à juste titre, veut favoriser la transition énergétique pour 30 milliards d’euros, les relocalisations industrielles pour 35 milliards d’euros et la cohésion sociale et territoriale pour 35 milliards d’euros. Ce plan structurel en trois volets est plutôt bien conçu, mais il manque un quatrième volet qui accélère l’essor des entreprises en plein développement, préserve l’investissement des 60 % de l’économie productive qui se rétracte, et contribue à une restructuration rapide des 20 % de l’économie en perdition.

Fonds propres. Ce volet est constitué de trois éléments : 1/un apport en fonds propres de 70 milliards d’euros aux entreprises viables du secteur marchand, 2/une mesure autorisant l’amortissement fiscal en deux ans de tous les investissements en machines et équipements, notamment les robots et le numérique, à condition d’être commandés avant le 30 septembre 2021 (commande finalisée) et installés et opérationnels avant le 31 décembre 2022, 3/pour éviter les défaillances des entreprises viables, il faut encourager la renégociation des créances par des procédures de conciliation gérées par des commissions régionales présidées par la Banque de France, incluant le Trésor public, Bpifrance, la région.

Ces commissions interviennent en amont des procédures collectives et sans publication des décisions et visent à favoriser, pour chaque entreprise débitrice ayant fait une demande, un abandon partiel de créances par les créanciers privés (banques, foncières, personnes morales et physiques) et publics (Urssaf, Fisc, etc.) en contrepartie d’un crédit d’impôt pour les créanciers privés pouvant atteindre 40 % des montants abandonnés et de prises de participation en fonds propres ne dépassant pas 35 % du capital des entreprises dont le passif est restructuré. Les entreprises débitrices candidates pour ces commissions doivent avoir été bénéficiaires en 2018 et 2019 et doivent avoir des fonds propres positifs au 31 décembre 2020.

En ce qui concerne le premier élément (apport national de 70 milliards d’euros de fonds propres), qui vise à recapitaliser les entreprises viables n’ayant pas de difficultés immédiates liées à un excès d’endettement, mais qui hésitent à investir massivement dans l’innovation et la transformation de leur système de production ou de distribution, l’Etat doit apporter 20 milliards d’euros et les compagnies d’assurance, les banques et les fonds d’investissement 50 milliards d’euros avant le 30 juin 2022 à des entreprises solvables sous forme de fonds propres et quasi-fonds propres (la moitié des 70 milliards doit être engagée avant le 30 septembre 2021).

Partenariat public-privé. Dans l’approche originale exposée ci-dessous, l’Etat intervient en binôme avec un autre acteur (banque, compagnie d’assurance, fonds d’investissement) pour un ensemble d’opérations incluses dans un portefeuille d’opérations. L’Etat qualifie les opérateurs admis à travailler avec lui en binôme : il peut y en avoir une centaine ou plus. Les candidats doivent être des banques, compagnies d’assurance, family offices et fonds d’investissement ayant leur siège dans l’Union européenne, ayant plus de 100 millions d’euros de fonds propres et détenant au 31 décembre 2020 des actions ou des créances sur des entreprises françaises d’une valeur supérieure à 500 millions d’euros afin de démontrer une connaissance préalable du tissu économique et juridique français.

Pour chaque portefeuille, l’apport de l’Etat doit couvrir jusqu’à 50 % des pertes nettes de chaque portefeuille de nouveaux investissements en fonds propres avec des apports pour chaque entreprise bénéficiaire qui peuvent varier de 50 000 euros à 500 millions d’euros selon la nature de l’entreprise et de ses projets, le solde de pertes étant couvert au prorata des apports. Les gains par portefeuille sont partagés au prorata des apports.

Compte tenu de cette garantie publique de prise en charge de 50 % des pertes par portefeuille, les fonds apportés par les acteurs agissant en binôme avec l’Etat sont considérés comptablement comme des obligations dont le capital est garanti à hauteur de 90 %, le solde de 10 % – correspondant à la perte statistique maximale probable – étant enregistré en actions.

La quote-part de l’Etat de 20 milliards d’euros se traduit par un apport de 5 milliards d’euros de l’Etat à Bpifrance qui administre le programme avec ses équipes et celles des banques, fonds d’investissement et compagnies d’assurance. Les 15 autres milliards sont prélevés sur les fonds du livret A (soit moins de 5 % de ces fonds) avec une garantie de l’Etat.

C’est le meilleur usage social que l’on puisse faire du livret A car ce plan d’investissements en fonds propres permettrait de consolider et créer beaucoup d’emplois, d’augmenter le taux de croissance du PIB, de multiplier le nombre de grosses PME et d’ETI, et de réduire à terme le déficit extérieur. Pour chaque euro en fonds propres, l’entreprise peut emprunter 0,50 euro à moyen terme, ce qui permet de réaliser, avec 70 milliards d’apports en fonds propres, plus de 100 milliards d’euros d’investissements en machines et outillage, notamment robots et systèmes numériques. Seuls ces derniers peuvent permettre de réellement relocaliser l’emploi.

On peut compléter ce programme de recapitalisation de l’économie productive par une distribution de bons d’achat à hauteur de 5 milliards d’euros aux familles à faible revenu, notamment monoparentales, avec pour but de provoquer un mini-boom de consommation dès qu’on sortira du confinement/couvre-feu en mars 2021 tout en aidant les familles pauvres à échapper à la misère. Les bons d’achat sont de 200 euros chacun.

Chaque famille ayant un revenu annuel inférieur à 18 000 euros pour au moins trois personnes par foyer, par exemple un parent isolé et deux enfants, reçoit de 2 à 4 bons avec un mois d’espacement. Ces bons ne permettent d’acheter que des biens de première nécessité sur le territoire français et leur valeur tombe à zéro s’ils ne sont pas dépensés en six semaines. Il s’agit d’éviter l’éparpillement et une éventuelle thésaurisation.

Il faut aller vite.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Julian Bugier du « Club des idées » dans l’émission « Europe Soir » sur Europe 1, ce mardi 19 janvier 2021.

Thème : Faut-il un revenu minimum pour les étudiants ?

Cliquez sur le lecteur ci-dessous pour écouter le podcast de l’émission.

Le Monde – 16 mars 2018

Dans une tribune au « Monde », l’économiste Christian Saint-Etienne estime qu’on ne peut viser à la fois l’objectif d’un marché unique ouvert à la mondialisation et celui de faire de l’Europe une économie qui compte.

Le nouveau gouvernement allemand fait profession de foi européenne. Mais est-ce celle d’Emmanuel Macron, ou celle de Mark Rutte, premier ministre des Pays-Bas, qui s’est opposé, dans un discours à Berlin, le 2 mars, à l’idée d’un budget et d’un ministre des finances spécifiques à la zone euro ? Pour lui, l’urgence est de réduire les déficits et la dette des pays membre de la zone ainsi que le budget 2021-2027 de l’Union à 27 à la suite du départ du Royaume-Uni ; et il est hors de question que le Nord de la zone euro prenne en charge les dettes du Sud. Cette position est partagée à mi-voix par l’Allemagne, et par d’autres pays nord-européens. Pour les tenants de cette Europe minimale, la reprise économique semble régler les problèmes et il n’y aurait pas besoin de réformes systémiques.

Les populistes, mais aussi beaucoup de pro-européens, rejettent l’Europe sans frontières et l’ouverture au commerce international sans réciprocité.

Or, il y a deux failles gravissimes dans le raisonnement de M. Rutte. La première est que, avec la consolidation de l’AFD en Allemagne en septembre 2017 et la poussée de la Ligue du Nord et du Mouvement cinq étoiles en Italie en mars 2018, la vague populiste n’a en réalité pas diminué. Les populistes, mais aussi beaucoup de pro-européens, rejettent l’Europe sans frontières et l’ouverture au commerce international sans réciprocité, notamment vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine. Ils attendent une politique crédible face à l’immigration débridée et au chômage élevé, notamment chez les jeunes dans les pays du Sud.

La deuxième faille est, qu’en dépit des excédents extérieurs mirobolants de l’Allemagne et des Pays-Bas, l’Europe s’effondre face à la Chine et aux Etats-Unis dans la guerre numérique. Il n’y a pas de grandes plates-formes numériques en Europe, y compris en Allemagne et aux Pays-Bas, face aux Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et aux BATX chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi).

Un marché unique ouvert à tous les vents

Une double clarification s’impose si l’on veut progresser dans la réforme de l’Europe. L’Europe privilégie un marché unique ouvert à tous les vents au détriment de politiques de puissance, et favorise l’intégration par le traité de Rome – qui ignore les différences de choix stratégiques et politiques des pays membres – au détriment de politiques intergouvernementales resserrées sur un noyau dur de pays partageant les mêmes objectifs stratégiques.

On ne peut pas atteindre deux objectifs également souhaitables mais mutuellement contradictoires avec un seul instrument institutionnel

La théorie politique et le bon sens montrent que l’on ne peut pas atteindre deux objectifs également souhaitables mais mutuellement contradictoires avec un seul instrument institutionnel. Il faut donc spécialiser l’Union européenne sur le marché unique, modifié pour y inclure des règles de réciprocité, mais en la vidant de toutes les politiques monétaires, militaires et industrielles.

L’Union doit se concentrer sur trois dimensions de son action : d’abord construire un marché intégré avec réciprocité d’ouverture avec nos partenaires commerciaux, et donc de fermeture s’ils se ferment ; ensuite faire appliquer les trois règles de la démocratie libérale (primat de l’Etat de droit, séparation des pouvoirs, élection libre des gouvernants) ou exclure les pays qui ne les appliquent pas (au moins suspendre leur droit de vote dans les instances européennes) ; enfin favoriser une croissance durable au service d’une prospérité partagée dans un environnement préservé.

Parallèlement, il faut créer un instrument de puissance industrielle et militaire qui ne peut être qu’un noyau dur de pays prêts à mener ensemble une politique ambitieuse de recherche et d’innovation, de développement de technologies militaires de pointe, d’émergence d’une vingtaine de grandes universités compétitives parmi les cent premières mondiales, et de construction d’infrastructures physiques et numériques ultra-puissantes. Pour cela, le noyau dur a besoin, dans un cadre d’action intergouvernementale, d’un budget spécifique de 2 % à 3 % du PIB réservé à la construction de ces politiques de puissance.

Un noyau dur de dix à douze pays

Il doit être clair que ce budget ne peut en aucun cas servir à rembourser les dettes des Etats membres qui doivent être soumis par ailleurs à des règles strictes d’équilibre budgétaire. Il n’y aura pas de résolution durable des conflits latents en Europe sans distinction entre une Union européenne recentrée sur les trois objectifs permettant de développer le marché unique consolidé, et un noyau dur intergouvernemental conduisant à ses frais une politique de puissance.

Tant que la France ne sera pas plus claire sur les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, il n’y aura pas de sortie de la crise latente de l’Europe

Naturellement, cette approche est vécue comme « diabolique » par la bureaucratie européenne qui verrait se dissoudre son rêve de destruction des Etats-nations constitutifs de l’Europe. La définition du noyau dur doit être ouverte sur la base de critères prédéfinis et strictement mis en œuvre : appartenir à la zone euro, accepter des règles budgétaires strictes et les trois conditions de réussite de l’euro (un mini-budget de la zone, un gouvernement économique et la mise en place de minima fiscaux et sociaux – par exemple un taux d’impôt sur les sociétés d’au moins 20 %). Dans ce schéma, aucun pays n’est exclu par avance. Tous ceux qui respectent ces conditions peuvent entrer.

Gageons que le noyau dur contiendrait dix à douze pays au départ car les pays qui refuseraient de se plier à ces conditions s’excluraient d’eux-mêmes. Si ce noyau dur comprenait l’Allemagne, l’Autriche, le Benelux, la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal, il serait instantanément la troisième puissance économique mondiale avec un poids comparable à celui de la Chine. Tant que la France ne sera pas plus claire sur les objectifs poursuivis et les moyens à mettre en œuvre, tout en excluant la prise en charge des dettes du Sud par le Nord, il n’y aura pas de sortie de la crise latente de l’Europe, si ce n’est son explosion à la prochaine crise grave.

 

Christian Saint-Etienne était l’invité d’Hervé Gardette dans l’émission « Du Grain à Moudre » sur France Culture, jeudi 28 septembre 2017.

En partenariat avec le journal La Croix, « Du Grain à Moudre » revient le dernier jeudi du mois sur un sujet d’actualité des semaines écoulées. Contrats aidés, réforme du Code du travail, fusion Alstom-Siemens: en septembre, le gouvernement ne s’est pas privé d’intervenir dans la politique de l’emploi. Pour la bonne cause ?

Cliquez sur le lecteur ci-dessous pour écouter l’émission :

Vigipirate

Les Echos – 30/03/2016

Les attentats djihadistes posent des questions majeures sur les plans politique, économique et social. Sur le plan politique, c’est la communauté nationale qui est visée dans son existence, ses valeurs et ses comportements. Au quotidien, chacun s’occupe de ses affaires selon ses priorités et avec ses contraintes. Dans le contexte d’attentats terroristes non ciblés, violents et répétés, l’incertitude s’accroît de façon majeure. Le simple fait de prendre le train, le métro, le bus, l’avion ou de marcher en zone dense exige une vigilance accrue. Un paquet oublié peut être une bombe, deux ou trois hommes avec des sacs de sport peuvent être des terroristes, une femme avec des vêtements amples une kamikaze. On limite alors ses déplacements à l’essentiel.

De plus, quand les assaillants sont issus d’un même groupe ethnique et/ou religieux, une fissure supplémentaire mine la société. En temps normal, cette dernière est déjà fissurée par le chômage de masse, les comportements non coopératifs, les expressions de violence ouverte ou larvée. S’ajoute une séparation souterraine : ce voisin ou cette personne dans les transports que je voyais à peine devient une menace immédiate possible.

Face à ces transformations ouvertes ou silencieuses, la seule réponse politique est de simultanément en appeler aux intérêts supérieurs du groupe ou de la nation tout en investissant dans des actions sécuritaires ciblées : renforcement des contrôles généraux physiques mais surtout actions de renseignements policière et militaire permettant de cerner et anticiper les menaces. Il faut généraliser dans les lieux publics les caméras reliées à des logiciels analysant les comportements anormaux, avec des forces en mesure d’agir immédiatement. La France dispose d’entreprises technologiques de haut niveau qui vendent surtout leurs systèmes hors de France en l’absence d’intérêt national. Il faut structurer ce secteur et investir sur la durée dans ces systèmes de collecte et traitement d’informations ciblées qui se révèlent bien plus efficaces dans la prévention des risques.

Sur le plan économique, les entreprises font face à une source supplémentaire de variations d’activité aggravées par la désorientation temporaire ou durable des salariés dans leurs comportements et leurs attentes. La flexibilité du système économique devient une nécessité encore plus forte. Mais l’Etat stratège doit contrer cette augmentation de l’incertitude de deux façons. D’abord, en maintenant la commande publique et notamment ses investissements. Ensuite, en intégrant les variations sectorielles d’activité dans ses instructions de contrôle fiscal et social des acteurs économiques.

Sur le plan social, la méfiance entre les acteurs s’accentue. De multiples analyses sociologiques montrent que les Français opèrent beaucoup plus que les populations du nord de l’Europe dans un univers de défiance et de comportements non coopératifs, par exemple entre travailleurs en CDI envers ceux en CDD ou entre personnes ayant un emploi vis-à-vis des autres. La montée globale de l’incertitude devrait conduire à accélérer la mutation de ces comportements. Si les acteurs sociaux refusent ces évolutions, il appartient au pouvoir politique de prendre ses responsabilités. L’Etat peut être amené à intervenir directement dans la gestion de certains services publics. Par exemple, il peut décider de réformer directement le système d’assurance-chômage pour accélérer la formation des chômeurs et leur orientation vers les secteurs qui offrent les centaines de milliers d’emplois aujourd’hui non pourvus.

La violence aveugle est une menace à la fois totale et immédiate sur le groupe ou la nation. Elle peut accentuer les difficultés du pays ou l’inciter à rebondir. C’est à nous, tous ensemble, de répondre par un discours politique exigeant et une politique stratégique déterminée.

Suivez-moi sur Twitter
Derniers passages médiatiques