France

LOGO RFIChristian Saint-Etienne et Eric Heyer étaient les invités du « Débat du jour » sur RFI ce mercredi 25 février 2015.

Thème du débat : « Chômage, une exception française ?« . Les invités de Romain Auzouy réagissent à la publication des derniers chiffres du chômage.

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Christian Saint-Etienne était l’invité de l’émission « 64′ le monde en français » sur TV5, ce lundi 23 février 2015.

Au programme : La France se réforme-t-elle? De l’avis de tous les observateurs, la loi Macron, adoptée dans la douleur, marque un pas dans cette voie. Est-ce la bonne direction ? Est-ce suffisant ? On peut faire plus, plus loin, déclare l’économiste et conseiller de Paris Christian Saint-Etienne. Son livre « La France 3.0 » est un plaidoyer pour une réforme totale.

FigaroVox – 29/01/2015

Pour Christian Saint-Etienne, le rebond de la France se fera en s’appuyant sur un projet collectif et des valeurs précises fondées sur la raison et non plus gouvernées par l’émotion.

Après les attentats monstrueux contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, puis la grande manif du 11 janvier, de nouvelles mesures sont annoncées pour renforcer la surveillance de la mouvance islamiste. L’Exécutif a annoncé de nouveaux moyens pour la police et l’armée. Nos valeurs sont invoquées comme un mantra. Trois observations s’imposent avant une interrogation fondamentale.

D’abord, les valeurs universalistes issues des Lumières ne sont pas partagées par tous, en dehors des démocraties libérales, mais aussi à l’intérieur de nos frontières. Dans le débat en cours, ces valeurs se résument essentiellement à la liberté et la laïcité. Paradoxalement, la laïcité est une notion relativement claire pour l’ensemble des résidents sur notre territoire qui partagent les valeurs des Lumières: elle signifie séparation entre le religieux qui relève de l’intime et le politique qui organise la vie de la Cité sur le fondement de la Raison et de la Justice.

Pour ceux qui ne comprennent pas ou n’acceptent pas notre héritage politique et philosophique, cette séparation est illégitime. Se pose donc à présent la question de la coexistence sur notre sol entre ces deux approches. Il faut affirmer que la démocratie n’est pas dissociable de la république et de la laïcité. Dans ce contexte, il faut s’interroger sur le triptyque liberté -égalité- fraternité dans la mesure où la fraternité est un mot très imprécis au plan philosophique et politique, même s’il est sensible au plan moral. Faut-il le remplacer par laïcité et faire de l’adhésion à ce nouveau triptyque une condition de l’acquisition de la nationalité française? La nationalité française n’est pas intégration dans une ethnie mais partage d’un projet politique fondée sur le citoyen libre et responsable. Le triptyque liberté-égalité-laïcité fonde exactement ce projet.

Ensuite, la notion de liberté semble faussement évidente. Deux options fondamentales s’opposent, soit le droit de tout faire et de tout dire sans limite, soit la liberté des Lumières indissolublement liée à la responsabilité: je suis libre à la mesure de la responsabilité de mes actes que j’assume pleinement. La liberté en France depuis un demi-siècle a muté de la liberté des Lumières à la liberté non responsable, voire se complaît dans la transgression irresponsable. Comme le cholestérol, il y a une bonne et une mauvaise transgression. La première remet en cause l’ordre établi, qu’il soit politique ou scientifique, en se fondant sur la Raison et la Justice. La Raison est la méthode d’investigation de la Vérité inventée par les Grecs. Copernic transgresse l’ordre établi en doutant que le soleil tourne autour de la Terre. La mauvaise transgression est cette disposition d’esprit méprisante, inquisitrice, qui caricature de façon agressive ou humiliante. Reconstruisons la liberté des Lumières et accueillons la bonne transgression. Rejetons la transgression irresponsable.

Enfin, le débat millénaire entre émotion et Raison est désormais renversée en France. Depuis les Grecs, l’humanité a essayé de sortir de la tradition matinée d’émotion pour construire le gouvernement de la Cité sur la Raison. Mai 68 et ses séquelles ont inversé ce fondement: la Raison est présentée comme un instrument de domination alors que l’émotion est censée être libératrice. L’histoire du monde montre que l’inverse est vrai. Ce qui va se jouer fondamentalement en France dans le proche avenir, pour assurer la survie du pays, est notre capacité à reconstruire un gouvernement de la Cité fondé sur la Raison, en gardant ce qui est précieux dans la tradition, ou bien à continuer d’être gouverné par l’émotion. Ce débat n’est pas nouveau si ce n’est qu’il apparaît clairement que l’émotion, qu’elle recherche un plaisir immédiat en instrumentalisant l’autre ou un plaisir différé dans l’au-delà d’une religion, peut mutiler ou tuer. L’émotion conduit facilement au dérapage. Par exemple, parler d’apartheid en France quand ce mot signifie séparation raciale imposée par l’État alors qu’on observe une ségrégation sociale, qui résulte largement d’une immigration subie que l’État n’arrive pas à organiser, c’est stigmatiser son propre pays et renforcer l’impuissance publique. On a connu Manuel Valls plus inspiré.

Le débat sur les valeurs est donc bien décisif. Mais les peuples, comme les hommes, ne peuvent agir qu’en se fondant sur des valeurs solides pour réaliser un projet fondée sur la Raison et la Justice, dans un monde ouvert à la concurrence des idées ou des marchandises. La question décisive s’impose: la France peut-elle continuer de peser sur les affaires européennes et mondiales alors qu’elle n’a plus de projet collectif partagé depuis trente ans? Le rebond de la France suppose de s’appuyer sur des valeurs clairement énoncées et un projet dont au moins les grandes orientations sont explicitées et acceptées à l’issue d’une délibération collective. La délibération collective se construit en deux temps: d’abord élaboration d’un diagnostic partagé, puis mise en délibération d’une solution prise avec une majorité aussi large que possible et qui s’impose à tous. Nos institutions ne permettent pas ces avancées.

Dans «La France 3.0» j’ai proposé les éléments d’un diagnostic sur la mutation du monde et j’ai fait 20 propositions pour sortir la France de la stagnation économique et de l’impuissance stratégique. La thèse du livre est que la crise économique et sociale française est d’origine politique et les deux tiers des propositions concernent le politique. On peut imaginer d’autres solutions à condition de converger vers un projet collectif.

La France, aujourd’hui submergée par l’émotion, invoque des valeurs imprécises et tente de survivre sans projet. L’unité nationale ne se décrète pas, elle se mérite! Il est urgent de se mettre au travail.

Christian Saint-Etienne était l’invité de l’émission « La Tribune des décideurs » sur Décideurs TV, ce lundi 5 janvier 2015.

Thomas Blard : A l’occasion de la parution de son nouvel ouvrage, La France 3.0, Christian Saint-Etienne viendra partager avec nous sa vision de l’avenir. Agir, espérer et réinventer : voici l’ambition de cet économiste, engagé à l’UDI et Conseiller de Paris.

Que faudrait-il faire pour que la France connaisse une croissance à l’américaine (+5%)?
En quoi consiste la révolution 3.0?
Comment adapter la France à l’économie 3.0?
Le 3.0 est-il un avatar de la 3ème voie?
C’est quoi le centre?
Quel est l’avenir de l’UDI?
Quelle vision pour Paris?
Faut-il construire la Tour Triangle?

France 3.0 - Agir, Espérer, RéinventerChristian Saint-Etienne publie aux éditions Odile Jacob son nouveau livre : La France 3.0 Agir Espérer Réinventer.

Dans ce nouveau livre, Christian Saint-Etienne formule des propositions originales pour mettre en place la France 3.0 et rétablir la confiance du peuple dans ses élites.

« La République doit réécrire son contrat social et rénover ses institutions. Il faut casser la défiance entre les dirigeants et le peuple en faisant participer ce dernier à la décision et en l’intéressant aux bénéfices de la prospérité.

Nous pouvons passer rapidement d’une France 2.0 en difficulté à une France 3.0 à la pointe du progrès économique, social et culturel, avec plusieurs millions d’emplois à la clé. Notre capacité de rebond dans une iconomie entrepreneuriale est réelle. Mais il faut agir… vite ! » C. S.-E.

Interview de Christian Saint-Etienne par Patrice de Meritens – Le Figaro Magazine – 5/12/2014

Même si elle n’apparaît pas encore en ordre, la droite n’a jamais été aussi loin dans ses propositions de réforme, et c’est un véritable facteur d’espérance, explique l’économiste.

> La droite est-elle véritablement en ordre de marche pour redresser la France ?

La question se pose en effet, car on ressent une sorte de désordre dans ce que l’on voudrait être une marche cohérente. Le problème est que les leaders de la droite n’ont pas suffisamment travaillé politiquement ni conceptuellement depuis 1981, et cela parce qu’ils n’ont pas pris conscience de l’entrée de la France dans la troisième révolution industrielle. Alors que les gens qui la composent sont individuellement intelligents et courageux, son organisation a fini par les rendre collectivement médiocres et pusillanimes. C’est dû au système lui-même, que l’on ­retrouve du reste au PS comme au FN : quand les investitures sont données par les apparatchiks, quand le leadership du parti est obsédé par le placement de ses hommes, il se ­développe un comportement clanique. Pour réussir la relève et composer un gouvernement de rupture, il ne faudra donc pas se contenter de faire du marketing politique lors de la préparation des législatives de 2017 avec des quotas de jeunes, de femmes, de diversité, etc., mais choisir de fortes personnalités. La seule raison pour laquelle Hollande et son gouvernement ont survécu dans l’hallucinante accumulation d’impéritie et de scandales auxquels on assiste depuis plus de deux ans n’a été possible que par cette désintégration de la droite, qui trouvera peut-être son terme avec l’accession de Nicolas Sarkozy à la présidence de l’UMP. Election ­paradoxale : après avoir traîné des casseroles qui se sont transformées en jouets de jardin à mesure que les procédures ont avancé – qu’on se rappelle les virulents anathèmes d’Eva Joly à propos de l’affaire Bettencourt et de l’attentat de Karachi -, voilà que celui qui a pu symboliser en 2012 les errements de la droite sera peut-être celui par qui s’opérera le renouveau…

> Pourra-t-il tenir ses promesses comme, par exemple, le fait que pas plus de 50 % du PIB ne devront être consacrés aux dépenses publiques d’ici à cinq ans ? Comment, dans ce cas de figure, passer du général au particulier ?

En passant de l’incantatoire à l’impératif ! Nous sommes ­actuellement à 57 % du PIB en dépenses publiques, contre 48 % en moyenne dans la zone euro, soit 9 points d’écart. A l’intérieur de nos 57 points, 32 sont consacrés à la protection sociale, contre une moyenne de 25 dans les autres pays ; 7 de nos 9 points d’écart avec la zone euro portant sur le seul budget de la protection sociale, c’est là qu’il faudra opérer les réformes majeures pour redéployer les moyens et réinvestir simultanément dans la troisième révolution industrielle. Il faudra enlever 5 à 6 points sur la protection ­sociale, et un point hors protection sociale, particulièrement sur l’intercommunalité.

> Là où François Fillon et Alain Juppé se prononcent clairement pour la suppression de l’ISF, Nicolas Sarkozy, après avoir évoqué une possible voie par le biais d’une harmonisation avec la fiscalité allemande, en arrive aussi à cette solution, mais en termes prudents, marquant plus la nécessité que la volonté…

Sarkozy est un homme intelligent et courageux mais, avant tout, un ultrapolitique : le dernier sondage à propos de l’ISF montre que, malheureusement, 65 % des Français sont pour son maintien. Près de 99 % des entreprises étant familiales et l’ISF touchant les actions, il faut sortir ces dernières de l’impôt de façon à reconstruire l’appareil productif en même temps que l’on rassurera les héritiers, quitte à laisser en pâture aux Français l’ISF sur les placements ­immobiliers et obligataires. Intellectuellement, je suis pour sa suppression totale, mais un simple coup d’œil sur l’histoire de notre peuple me conduit à n’être malgré tout pas trop éloigné de la vision de Sarkozy. Pour ce qui est de la retraite, 65 ans pour Juppé et Fillon, 63 ans pour Sarkozy (là encore, il est politique), j’observe que l’âge de 64 ans avec quarante-quatre ans de cotisations est un impératif absolu qui permettra le retour à l’équilibre à partir de 2024. Il faudra le faire dans la semaine qui suivra l’élection de la nouvelle Assemblée ­nationale.

> Qu’est-ce qui nous garantit que la droite va concrètement passer à l’action ?

Je me souviens d’un dîner avec François Hollande à l’automne 2006, où il avait dit : « C’est très difficile d’être à gauche en France, quand la droite y est déjà ! » Et de fait, il suffit de comparer les programmes du SPD en Allemagne, du Parti démocrate aux Etats-Unis ou du Labour au Royaume-Uni, pour constater que l’UMP a toujours été le plus à gauche de tous les grands partis de droite des grandes démocraties. Or aujourd’hui, ce n’est plus la victoire d’une faction sur une autre, mais la survie même du pays qui est en jeu. La France joue sa peau ! Le premier point d’espoir se trouve donc dans l’audace même des réformes avancées : jamais la droite n’était allée si loin. Le second point, c’est qu’en majeure partie, les Français y sont prêts. Nous sommes à une époque cathartique de notre histoire. Tout comme les individus, les peuples ne bougent que lorsqu’ils ont peur.

Logo_Europe1Christian Saint-Etienne était l’invité de David Abiker dans l’émission « C’est arrivé cette semaine » sur Europe 1, ce samedi 15 novembre 2014.

Thème abordé :

La France droguée à l’impôt, allergique aux économies ?

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CSEFig210614-ILLLe Figaro – 21 juin 2014

L’auteur, professeur titulaire de la Chaire d’économie au Cnam, insiste sur l’urgence d’une coordination des politiques économiques entre les pays du Nord et ceux du Sud.

Le cœur de la crise de la zone euro est lié à la fin de la circulation de l’épargne du nord vers le sud de la zone dans la mesure où les banques du Nord n’ont plus voulu prêter aux États et aux banques des pays en crise en 2009-2010. Les pays du Sud ont dû comprimer leur demande interne afin d’éliminer un déficit de leur balance courante qui n’était plus finançable. Or, pour que ces pays retrouvent la croissance sans retomber dans le déficit extérieur, ils doivent pouvoir exporter davantage, ce qui suppose de développer l’industrie exportatrice. Progressent-ils dans cette direction ?

De fait, si l’on prend la capacité de production manufacturière des pays périphériques (quatre du Sud : Espagne, Italie, Portugal, Grèce et Irlande), elle a baissé de 20 % de 2008 à 2013, contre 15 % en France (et une hausse de 20 % en Allemagne). La France échappe pour l’instant à son inclusion dans le Sud du fait de la mansuétude des marchés qui continuent à financer son déficit extérieur (jusqu’à quand ?).

Donc, les pays du Sud et la France sont condamnés à une croissance lente pour reconstituer leurs capacités de production exportatrice. Mais cette longue période d’ajustement s’accompagne d’un coût social et politique considérable dans la mesure où les pays du Sud ont vu leur niveau de vie relatif à celui de l’Allemagne baisser de 20 % de 2007 à 2013 tandis que l’émigration des talents de ces pays vers l’Allemagne s’accroît. Jusqu’à quand un tel divorce de perspectives entre le Sud et le Nord de la zone euro pourra-t-il être toléré ? Et que faudrait-il faire pour arrêter le massacre ?

Les économistes et l’Histoire montrent qu’il ne peut pas y avoir de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique dans une zone monétaire. Il faudra donc construire un gouvernement économique au sein de la zone si l’on veut éviter la récurrence des crises. Un tel gouvernement n’a rien à voir avec la gouvernance punitive qui s’est mise en place depuis 2010. Le gouvernement économique est l’optimisation des politiques monétaire, budgétaire et de change pour atteindre la croissance non inflationniste la plus forte possible. La gouvernance punitive, imposée par l’Allemagne et la Commission européenne, est un ensemble de normes et sanctions enserrant la politique budgétaire des États mais sans objectif d’optimisation des instruments de la politique économique.

Le gouvernement économique de la zone euro doit être complété par la création d’un budget de la zone de 3 % du PIB concernant les politiques de recherche et développement et d’innovation, d’enseignement supérieur et d’infrastructures physiques, énergétiques et numériques de la zone, et par une coordination des politiques fiscales et sociales des pays membres de la zone instaurant des minima fiscaux et sociaux dans ces pays (par exemple, le taux d’impôt sur les sociétés ne doit pas être inférieur à 20 % dans chacun des pays). Pour être clair, il doit y avoir coordination sur la base de taux minima et non harmonisation avec des taux uniques. Le budget de l’Union européenne serait alors plafonné à 1 % du PIB (dont 35 % des dépenses affectées à la politique agricole commune).

Si cette évolution institutionnelle de la zone euro n’intervient pas rapidement et si la France ne retrouve pas un minimum de crédibilité économique et politique en opérant de vraies réformes permettant de reconstruire sa capacité industrielle exportatrice, un retour des tensions en zone euro est plus que probable.

De façon étrange et fascinante, le sauvetage durable de la zone euro dépend de la capacité de la France à se réformer intelligemment, en accordant la priorité absolue au redéveloppement d’une puissante industrie exportatrice, et de la capacité de l’Allemagne à accepter une évolution des institutions de la zone. Est-ce pensable à bref délai ? C’est la question à 10 000 milliards d’euros qui s’impose aux politiques européens, et notamment aux Français et aux Allemands. L’avenir est décidément excitant !

CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE

LS-CSE-210514-ILLLE DÉBAT LOUIS SCHWEITZER/CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE

PROPOS RECUEILLIS PAR GHISLAIN DE MONTALEMBERT – Le Figaro Magazine – 17 mai 2014

A l’heure où se joue l’avenir d’Alstom, convoité par l’américain General Electric et l’allemand Siemens, Louis Schweitzer et Christian Saint-Etienne analysent les raisons de l’affaiblissement de notre industrie.

Le démantèlement d’Alstom est-il le symbole du déclin industriel français ?

Christian Saint-Etienne – Les difficultés d’Alstom résultent d’erreurs stratégiques commises dans les années 90 par la direction du groupe. Ses responsables, convaincus à l’époque, à l’instar de Serge Tchuruk, qu’il fallait évoluer vers des entreprises sans usines, ont opéré des choix dont le groupe paye aujourd’hui le prix. Vouloir séparer la production, la recherche et le management de l’entreprise était une aberration. La compétitivité est une notion globale : elle résulte de l’association étroite de ces trois pôles. Alstom l’a oublié à ses dépens. La facture est lourde : en 1998, le groupe réalisait au moins le double du chiffre d’affaires de Samsung ; aujourd’hui, ce n’est plus qu’un cinquième.

Louis Schweitzer – Je suis d’accord avec vous : éclater les centres de décision, de recherche et de production des entreprises aux quatre coins de la planète n’est pas une solution viable. Alstom est un échec. Une entreprise doit avoir un cœur, une nationalité. Je ne connais pas de vraie multinationale. Coca-Cola ou IBM, bien qu’implantées dans le monde entier, restent des entreprises américaines.

Quel conseil donneriez-vous à Patrick Kron ?

Louis Schweitzer – Il faut opter pour la solution offrant le plus de garanties au maintien des activités présentes en France. Or il n’est pas certain qu’un rapprochement avec Siemens soit optimal de ce point de vue. Très souvent, le voisin le plus proche est celui avec lequel on est le plus en concurrence. Quand j’ai pensé que Renault avait besoin de nouer une alliance pour se développer, j’avais deux priorités en tête. Premièrement, il me semblait essentiel de privilégier une solution dans laquelle la France occuperait une position dominante : il n’était pas question de faire de Renault un junior partner ! Seconde priorité : trouver un constructeur asiatique – Nissan était le partenaire idéal – car un mariage avec un européen aurait généré des doublons et conduit tôt ou tard à un massacre industriel et social. Beaucoup préconisaient à l’époque de fusionner Renault et PSA. Cela aurait été un désastre. Nous aurions donné naissance à un groupe purement européen qui, à terme, aurait été condamné.

Christian Saint-Etienne – Une alliance avec Siemens conduirait, j’en suis également convaincu, à des doublons en Europe alors que la croissance est en Asie et aux Etats-Unis. Un bain de sang serait inévitable, d’autant qu’Alstom France conçoit les mêmes produits que Siemens en Allemagne. Je préconiserais plutôt de discuter avec General Electric, en imposant aux Américains d’installer un certain nombre de centres mondiaux dans l’Hexagone et d’y maintenir les activités de recherche, tout en posant comme contrainte que, comme dans le cas de PSA avec Dongfeng, l’Etat prenne 35 % du capital du nouvel ensemble, au moins pour un moment.

Avec quel argent ? Les caisses de l’Etat sont vides. La France a-t-elle encore les moyens de ses ambitions en matière de politique industrielle ?

Christian Saint-Etienne – La France peut emprunter 50 milliards d’euros demain matin sur les marchés si c’est pour faire des investissements intelligents dans des entreprises compétitives. Alstom n’est pas un canard boiteux : si GE s’y intéresse, c’est pour l’intégrer dans sa stratégie de développement mondial. L’Etat ne ferait sans doute pas une mauvaise affaire !

Louis Schweitzer – L’obstacle, comme vous le rappelez, n’est pas forcément financier, mais plutôt à mes yeux d’ordre réglementaire : en Europe, il y a moins de garde-fous nationaux qu’aux Etats-Unis, au Japon ou en Chine. N’empêche : l’Etat n’a pas le droit d’être indifférent au sort de ses fleurons industriels. La politique industrielle est d’abord l’affaire des entreprises, mais c’est un sujet qui intéresse l’ensemble de la collectivité nationale. Quand une entreprise passe sous contrôle étranger, cela crée une dynamique négative pour le pays. Le patriotisme économique est très fort chez nombre de nos partenaires économiques. Nous ne devons pas hésiter, nous aussi, à défendre nos intérêts avec vigueur, dès lors qu’ils sont menacés. Regardez comme la classe politique britannique s’est emparée du dossier AstraZeneca, convoité par l’américain Pfizer. Après avoir entendu les déclarations de ce dernier, et compris que ses promesses ne garantissaient en rien la préservation des emplois et le maintien des centres de décisions en Grande-Bretagne, elle tire aujourd’hui la sonnette d’alarme.

Faut-il tout faire pour conserver une industrie tricolore puissante ?

Louis Schweitzer – Nous avons besoin de notre industrie, c’est une évidence. Celle-ci représente beaucoup plus pour un pays que les 13 ou 15 % de l’activité économique que l’on qualifie d’industrielle, nombre de services dépendant de l’importance du développement industriel. Il n’y a pas dans le monde de puissance économique qui ne soit une puissance industrielle. Même la Suisse est une place industrielle de premier plan, alors même que les coûts de production, les salaires notamment, y sont beaucoup plus élevés qu’en Allemagne ou en France.

Le fait que l’on ait besoin d’un dialogue constant entre l’Etat et les entreprises, si l’on veut développer une industrie puissante, est également pour moi une évidence absolue. En Allemagne, ce dialogue est permanent, je l’ai vu fonctionner de façon admirable dans le secteur automobile. Nous avons créé en France un commissariat général à la stratégie et à la prospective qui a vocation à être un lieu de dialogue intelligent, stratégique et national, un peu à l’image de ce que pouvait être le commissariat général au Plan dans le passé, mais sans l’idée de la planification. Sachons utiliser cet outil !

Christian Saint-Etienne – Contrairement à vous, monsieur Schweitzer, je pense que l’importance de l’industrie n’est pas, en France, une évidence. Le dernier point haut de l’industrie française, c’est 1998. Depuis quinze ans, la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB français a baissé de plus de 30 %. Dans le même temps, la part des exportations françaises dans les exportations mondiales a chuté de 45 %… Ces chiffres traduisent l’effondrement de notre appareil industriel. Dans les années 90, l’industrie est devenue secondaire aux yeux des décideurs. L’idée, totalement fausse, que l’on allait vers un monde postindustriel et post-travail s’est imposée dans les esprits, et avec elle la nécessité de partager le travail par le biais de la mise en place des 35 heures. Rappelons d’ailleurs que la première loi sur la réduction du temps de travail a été conçue par la droite, c’est la loi Robien de 1996. La gauche a simplement systématisé cette idée aberrante qui était dans l’air. Les 35 heures ont posé d’énormes problèmes de management et de coût aux entreprises. Et lorsque les usines ont commencé à fermer par centaines, personne n’a su apporter une réponse de fond au problème. On s’est contenté d’accompagner les fermetures, par le biais d’un traitement social coûteux.

Tout ceci relève d’une erreur manifeste. Car l’industrie est au cœur de l’économie. Elle est le moteur des services à forte valeur ajoutée (avocats, comptables, publicité, marketing…), mais aussi des exportations : 80 % des exportations mondiales, hors énergie et matières premières, concernent des produits industriels. Si la France accuse un déficit commercial aussi important aujourd’hui, c’est parce qu’elle a laissé filer son appareil industriel. Nous sommes passés à côté de ce que j’appellerai la troisième révolution industrielle : celle de l’informatique, dans les années 80, à l’origine d’une transformation totale du système économique. A l’époque où il aurait fallu encourager l’émergence de nouvelles entreprises, on les a au contraire assommées d’impôts, de charges sociales et de réglementations à contre-courant, destinées à partager les emplois de la deuxième révolution industrielle.

Comment restaurer la compétitivité des entreprises françaises ?

Christian Saint-Etienne – L’effondrement de la profitabilité de nos entreprises est un vrai problème. Le taux de marge moyen de l’entreprise France est, depuis dix ans, inférieur d’un tiers à ce qu’il est en Allemagne, mais aussi en Italie du Nord, en Angleterre, aux Etats-Unis et depuis peu, en Espagne. Que faire ? Si l’on veut reconstruire une industrie puissante, il faut s’appuyer sur nos points forts : l’entrepreneuriat, nos ingénieurs qui sont parmi les meilleurs au monde, notre capacité d’épargne qui sert aujourd’hui à financer nos déficits… Créons des fonds de pension pour financer notre industrie à long terme.

Louis Schweitzer – Je suis en désaccord avec vous sur ce point. Les fonds de pension, notamment dans le monde anglo-saxon, ont des vues trop court-termistes. Ils sont exclusivement tournés vers la valeur actionnariale immé­diate, beaucoup étant gérés selon le principe de la sur-performance par rapport à tel ou tel indice boursier. Je ne les vois pas soutenir une politique industrielle de long terme. En France, la fragilité n’est pas tant le manque d’épargne mais le fait que celle-ci, en vertu d’un certain nombre de règles, ne s’oriente pas suffisamment vers l’investissement productif.

Christian Saint-Etienne – Il faut mettre en place des incitations fiscales. A partir du moment où l’on considère que l’industrie est un élément de survie de la France, pourquoi ne pas sortir les actions de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – au même titre que les œuvres d’art, et d’une façon plus générale, tout ce qui est investi à long terme dans le secteur productif ? Je plaide depuis plusieurs années pour la création de fonds de production. De même, il semblerait légitime que le taux de l’impôt sur les sociétés (IS) soit ramené à 25 %. Ce serait un signal fort envoyé aux investisseurs mondiaux, tendant à démontrer que la France redevient un pays où l’on peut investir à long terme. Surtout si c’est la gauche qui le fait ! Pourquoi ne pas inscrire la stabilité fiscale dans la Constitution ? La France doit corriger son image d’enfer fiscal, social et réglementaire. Il faut également faire oublier le climat antipatrons qui a sévi dans l’hexagone en 2012 et 2013… Tout ceci, amplifié par la presse anglo-saxonne, a eu un effet déplorable sur notre image à l’étranger.

Louis Schweitzer – Sur le plan fiscal, je suis convaincu qu’il faut traiter différemment l’argent investi dans l’avenir et celui qui ne l’est pas. En ce qui concerne l’impôt sur les sociétés, je constate que nous avons affaire à un impôt d’une extrême complexité, dont les grandes entreprises savent d’ailleurs bien tirer parti, contrairement aux plus petites entités. Le système est trop compliqué, donc pas efficace. Il faudrait le réformer, en suivant l’exemple alle­mand où le taux moyen a été abaissé et où beaucoup de petites exonérations ont disparu. Le produit n’a pas beaucoup baissé, tandis que l’impôt est devenu plus équitable et mieux compris.

Vous avez raison de plaider en faveur de la stabilité fiscale. Il faut des règles du jeu claires, et pas seulement en matière fiscale. Le crédit impôt-recherche est par exemple une mesure excellente et essentielle, mais pour garantir son efficacité, il faut que la règle soit absolument stable, comme l’a préconisé Louis Gallois dans son rapport remis au Premier ministre en 2012. Quand une entreprise décide de lancer un plan de recherche, ou de localiser un centre de recherche dans un pays, elle s’interroge avant tout sur la stabilité des règles du jeu.

La politique industrielle, à vous entendre, est une œuvre de longue haleine. Or, aujourd’hui, le gouvernement donne parfois l’impression d’agir dans l’urgence, voire la précipitation.

Louis Schweitzer – Ce que l’on voit, ce sont les incendies. Mais la réalité est une succession d’actions de long terme qui, dans le cadre d’un dialogue constructif et stratégique mené au niveau national, permettront de faire émerger l’industrie de demain. Le fait que des start-up naissent aujourd’hui de la recherche universitaire est par exemple un phénomène totalement nouveau, fruit des efforts menés pour rapprocher le monde de la recherche de celui des entreprises. Mais ce n’est pas visible – Alstom fait les gros titres !

Europe210514-ILLChallenges – 7 mai 2014

Pour apporter de la cohérence à l’Union à 28 et à la zone euro, il faudrait constituer un noyau dur de neuf pays. Mais pour l’intégrer, il faut remplir trois conditions.

Je suis proeuropéen, mais je ne supporte plus depuis longtemps l’européisme consistant à dire que tout est bien, alors que notre continent est devenu le « ventre mou » du monde. Aujourd’hui, l’Union européenne est une masse, pas une puissance. Si elle pèse près d’un quart du PIB de la planète (en valeur), elle n’est qu’un acteur secondaire dans les dossiers stratégiques mondiaux. Par ailleurs, la zone euro est en convalescence après une crise gravissime qui a duré six années. Elle retrouve à peine son niveau de production de la fin de 2007. Enfin, les divergences de niveau de vie entre le nord et le sud de la zone euro sont inquiétantes pour l’avenir. Que faire ? Priorité principale : apporter de la cohérence à la zone euro. On sait qu’il ne peut pas y avoir de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique. Je milite pour la constitution d’un noyau dur, qui regrouperait les neuf pays du cœur du continent, soit 300 millions d’habitants. Il faudrait poser trois conditions pour y entrer. La création d’un gouvernement économique de la zone, si l’on veut éviter la récurrence des crises. La création d’un budget de la zone (qui, avec 2 à 5 % des PIB nationaux, gérerait la recherche et le développement, les infrastructures, les universités…). Troisième condition à l’entrée : encadrer la concurrence fiscale et sociale entre pays européens, qui est devenue insupportable, en instaurant des minima sociaux et fiscaux – taux minimal de TVA ou d’impôt sur les sociétés, par exemple.

Pour relancer l’Europe, il faudra également attaquer de front deux autres questions. La première est liée à la réciprocité dans le commerce mondial. L’excédent actuel de la balance courante de la zone euro ne signifie pas que les échanges sont économiquement et politiquement équilibrés avec les autres zones. Cet excédent résulte principalement de la grave crise économique européenne : avec un pouvoir d’achat en berne, nous achetons moins à l’extérieur. Dans le même temps, il n’y a pas de réciprocité dans les échanges : les marchés publics américains, chinois, russes ou brésiliens, notamment, ne sont pas aussi facilement accessibles pour les Européens que l’inverse. Il faut introduire la réciprocité, s’agissant des normes sociales, environnementales, et de l’accès aux marchés publics.

La seconde question est celle de la politique de la concurrence, qui est trop courtermi ste, qui n’intègre pas assez les nécessités du développement de technologies génériques européennes. Il ne s’agit pas de choisir les gagnants de la compétition industrielle, mais de s’assurer que l’Europe détient toutes les technologies-clés pour forger son avenir dans les secteurs qui comptent. Sortons d’un européisme factice pour aborder ces questions de front !