Les Echos – 14 janvier 2019
On peut faire une réforme fiscale qui contribue à créer des richesses tout en ciblant intelligemment les plus hauts revenus sans les faire fuir… ni les insulter.
La France détient le triste record de la dépense publique la plus lourde et la moins efficace de l’Union européenne. A 56,2 points de PIB en 2018, la dépense française produit une croissance faible, 20 % des jeunes sortant du système éducatif sans les compétences de base, un taux de chômage élevé, une insécurité croissante, etc. La France est un cas d’école démontrant qu’une dépense publique élevée ne contribue ni à la croissance, ni à la sécurité, ni au bonheur !
La protection sociale atteint 33,3 % du PIB, contre 28 % dans la zone euro et 25 % pour l’OCDE, et les pensions pèsent 14,2 % du PIB. La protection sociale représente 59,25 % de la dépense publique et les retraites plus du quart (25,3 %) de la dépense publique. La charge de la dette publique est de 1,9 % du PIB. Hors protection sociale et charge de la dette, la dépense publique n’atteint que 21 % du PIB ! Le poids de la protection sociale casse les mécanismes de la prospérité, car on finance massivement le non-travail par un âge de départ à la retraite trop faible et des règles d’indemnisation du chômage trop généreuses.
Nos dirigeants et ceux, en gilet jaune, qui les contestent, ont une solution à nos problèmes de croissance, de compétitivité et de faiblesse du taux d’emploi : augmenter la dépense publique et les impôts sur les « riches » ! Or les riches sont aujourd’hui avant tout des entrepreneurs et des investisseurs. « Brisons donc les créateurs de richesses pour accélérer la croissance ! », tel est le nouveau mantra des caqueteurs sur les réseaux sociaux et les chaînes télévisées.
Des riches déjà surimposés, sauf peut-être le Top 1 pour 1.000, soit les 3.000 ménages les plus riches de France, qui peuvent s’installer à tout moment à l’étranger : il est d’ailleurs miraculeux qu’ils ne l’aient pas fait, mais on envoie tous les signaux pour qu’ils se « cassent », comme un journal parisien le suggérait récemment à un des entrepreneurs français ayant créé le plus d’emplois en France au cours des vingt dernières années…
Tout est-il donc « fichu » ? Non ! On peut paradoxalement faire une réforme fiscale puissante qui contribue à créer des richesses tout en ciblant intelligemment les plus hauts revenus sans les faire fuir et sans les insulter.
Le taux d’impôt sur les sociétés devrait atteindre 28 % en 2020 sur l’ensemble des bénéfices puis 25 % en 2022. Le taux d’imposition sur les revenus du capital est de 30 % et l’IFI, résidu de l’ISF, contribue à casser la reprise immobilière pour un maigre rapport. Il faut supprimer l’IFI au 1er janvier 2020 et porter le taux de prélèvement forfaitaire à 28 % en 2020 et à 25 % en 2022, pour un coût en année pleine de 3,5 milliards d’euros en 2020 et 4,8 milliards d’euros en 2022 hors reprise immobilière et un gain net de 1 à 3 milliards d’euros en 2020 et de 5 à 7 milliards d’euros en 2022 avec reprise immobilière. Ce surplus permettrait de financer la suppression de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu de 45 % en 2020.
On pourrait en rester là si seule la raison commandait à la réforme fiscale ! Mais l’envie rôde partout en France. Il faut taxer les riches, c’est-à-dire, en ces heures délétères, tous ceux qui « gagnent plus que moi ». Alors, répondons frontalement à la demande de taxer davantage les très riches afin de faire « jouir » le peuple. Après tout, cette jouissance, si malsaine soit-elle, est un objectif politique comme un autre. Je propose donc ici une novation totale en matière fiscale. Créons un « impôt Gini » sur les très hauts revenus visant à réduire les inégalités sociales après redistribution.
Je propose d’introduire un nouvel impôt de 1 % sur le revenu fiscal de référence au-dessus de 100.000 euros, 2 % au-dessus de 200.000 euros et 3 % au-dessus de 300.000 euros. Et je propose d’affecter les recettes de l’impôt Gini au financement de la prime d’activité afin de créer un lien direct entre fiscalité sur les très riches et incitation à travailler pour les revenus modestes.
La Croix – 13 janvier 2019
Un big bang fiscal est-il réalisable ? La réponse de Christian Saint-Étienne, économiste, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).
Le grand défaut français, c’est de penser notre fiscalité comme si nous étions une économie fermée. C’est absurde, car nous sommes dans une économie doublement ouverte, par la mondialisation et par la concurrence fiscale au sein même de l’Union européenne. Nous sommes entourés de pays qui ont décidé de fiscaliser bien moins la création de richesse et le patrimoine.
Des changements d’ampleurs sont donc nécessaires et certaines réformes récentes ont d’ailleurs ouvert le chemin, comme la baisse du taux d’impôt sur les sociétés ou la mise en place d’un prélèvement forfaitaire sur les revenus du capital. Il faut aller plus loin et entreprendre une grande réforme qui nous ramène au moins dans la moyenne européenne. C’est la seule façon d’éviter que le pays ne s’appauvrisse.
De plus, cela ne va pas conduire à minorer nos recettes, bien au contraire. L’exemple le plus spectaculaire, c’est l’impôt sur les sociétés. En Irlande, où son taux est de 12,5 %, il rapporte par rapport au PIB plus que chez nous où son taux est double.
La priorité d’une grande réforme doit donc être de remettre à plat totalement les prélèvements sur le capital. Je propose par exemple de supprimer l’IFI, la tranche à 45 % du barème de l’impôt sur le revenu ou de diminuer à 25 % le prélèvement forfaitaire sur les revenus du capital. Cela permettrait au moins de nous rapprocher de nos voisins européens qui, pour beaucoup, n’ont pas d’impôt sur les plus-values ni sur le patrimoine.
Si une telle réforme est indispensable, il faut reconnaître qu’elle est difficile à faire accepter dans le contexte français. Notre particularité, c’est de développer une très forte demande de taxation des riches, ce qui revient à dire qu’il faut taxer les autres, ou tous ceux qui nous paraissent un peu mieux lotis. C’est étrange, mais c’est ainsi. Toute réforme de grande ampleur devra donc comporter des correctifs pour répondre à cette aspiration.
On pourrait imaginer de mettre en œuvre un impôt spécifique, qui ne s’appliquerait que sur les plus hauts revenus. Je propose par exemple 1 % au-delà de 100 000 €, 2 % au-delà de 200 000 € et 3 % au-delà de 300 000 €. Si cela est nécessaire, on peut encore rajouter des tranches, au-delà de 500 000 € ou 700 000 €. Ce dispositif permettrait d’apporter un correctif politique à une réforme économique, tout en agissant sur les inégalités en taxant les gros revenus issus du patrimoine mais aussi les primes des traders.
Des réformes d’ampleurs sont donc parfaitement possibles. Mais il faut aussi prendre conscience qu’aucun changement de ce type ne fera jamais consensus. Faire aboutir une telle réforme nécessite donc d’engager un grand poids politique. Cela aurait sans doute été faisable dans la foulée de l’élection présidentielle. Dans la période actuelle, en revanche, on imagine mal le gouvernement se lancer et réussir un tel chantier.
Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas Doze dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce mardi 16 octobre 2018.
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Christian Saint-Etienne était l’invité de Pauline Tattevin dans l’émission « Le Rendez-Vous des Editorialistes » sur BFM Business, ce jeudi 30 août 2018.
Il est essentiel de corriger l’excès de taxation du travail et du capital en France. Il faut augmenter la CSG et réduire le nombre de tranches de l’impôt sur le revenu.
La fiscalité française décourage la création de richesse sur notre territoire. Comment bloquer le tourbillon du déclin et accélérer la production ? Il ressort des comparaisons entre pays de l’Union européenne que la France a le taux d’impôt sur la consommation le plus faible d’Europe après la Belgique, alors qu’elle figure dans le trio de tête pour la taxation du travail et du capital pris ensemble. Il est donc essentiel de corriger l’excès de taxation du travail et du capital si nous voulons relancer la production nationale.
L’alignement de la fiscalité du capital sur le travail exige de prendre en compte le fait que le capital est un stock qui s’amortit lorsqu’il est physique et qui est soumis à l’inflation lorsqu’il est monétaire. Afin de financer une dépense publique restructurée pour en augmenter fortement l’efficacité, tout en prenant en compte la compétition fiscale actuelle en Europe, il faut réformer la fiscalité du capital et du travail de la façon suivante.
S’agissant de réforme de la fiscalité des revenus du travail, la CSG est un bon outil. Cet impôt est proportionnel dans son prélèvement et ultraprogressif dans sa réalité politique et sociale. Il convient de rappeler ce qu’est un impôt proportionnel dans un pays qui se vante de ne rien comprendre à l’économie et de haïr la finance. En effet, on entend souvent les commentateurs dirent qu’avec un impôt proportionnel, « tout le monde paie pareil » : c’est évidemment faux !
Avec un impôt au taux proportionnel de 10 %, celui qui gagne 10.000 euros et celui qui gagne 1.000 euros paient respectivement 1.000 et 100 euros d’impôt. Celui qui gagne dix fois plus paie dix fois plus d’impôt. En outre, si un impôt proportionnel finance des dépenses sous condition de ressources, alors cet impôt devient progressif du fait de son usage !
En France, si l’on veut simultanément restaurer nos finances publiques tout en consolidant notre protection sociale, on peut envisager d’augmenter la CSG-CRDS de 8 à 9 % en la rendant intégralement déductible du revenu imposable à l’impôt sur le revenu et en réservant ce point de CSG à l’élimination du déficit de la Sécurité sociale, tout en interdisant tout nouveau déficit de cette dernière par un article de la Constitution.
On peut, de même, allouer un demi-point supplémentaire de CSG aux collectivités locales en leur imposant la règle d’or sur l’investissement net, ce qui revient à exiger le financement de toutes les dépenses de fonctionnement et de 75 % de l’investissement par des recettes courantes. Un dernier demi-point servirait à rembourser un fonds de dette sociale qui reprendrait les déficits sociaux actuels. La CSG nouvelle aurait un taux de 10 %.
Ce travail de consolidation étant fait, tandis que des mesures audacieuses permettraient de geler la dépense publique nominale au niveau atteint en 2018 pour les trois années suivantes, on peut proposer de ramener l’impôt sur le revenu, après paiement de la CSG nouvelle, à trois tranches effectives au-delà de celle à 0 %.
L’impôt sur le revenu aurait une première tranche, à 0 %, sur les premiers 10.000 euros de revenu annuel par part imposable. La deuxième tranche, à 10 %, s’appliquerait de 10.000 euros à 50.000 euros par part. Une troisième tranche, de 25 %, s’appliquerait au-delà de 50.000 euros de revenu annuel par part jusqu’à 100.000 euros, et une quatrième tranche, à 35 %, s’appliquerait au-delà de 100.000 euros par part, le temps nécessaire pour reprendre le contrôle de la dépense publique.
Cette réforme serait juste, en termes d’équivalence de l’imposition du capital et du travail, et efficace car la fiscalité française, bien que restant supérieure à la moyenne européenne, réduirait son écart de compétitivité avec les autres pays européens. Elle redeviendrait surtout simple à comprendre et à appliquer.
Entreprendre – Février 2017
Il accumule les parchemins : docteur d’État en Sciences économiques et titulaire de deux masters en économie. Professeur titulaire de la Chaire d’économie industrielle au Conservatoire des Arts et Métiers, il a successivement travaillé au Fonds Monétaire International (FMI) et à l’OCDE. Cela ne l’empêche pas de dresser un constat extrêmement lucide sur l’état de notre économie. Quand-est-ce qu’on va l’écouter ?
Christian Saint-Etienne : La situation du monde est marquée par deux phénomènes majeurs qui dominent sa transformation depuis une vingtaine d’années. La 3ème révolution industrielle qui a démarré au début des années 80 a connu une forte accélération depuis les années 90. Cette mutation nous conduit vers le nouveau régime que l’on nomme « Iconomie« , un monde dans lequel tous les processus essentiels sont normés et informatisés. On peut d’ailleurs considérer que « l’Iconomie » représente déjà 40% du PIB, sachant que l’économie du numérique représente entre 5 et 7% du PIB et que ce qu’on appelle la French Tech est estimée à environ 30000 emplois, soit 1 emploi sur 1000. Le phénomène majeur n’est donc pas seulement l’émergence du numérique mais beaucoup plus fondamentalement la mutation de l’économie, soit l’informatisation de tous les systèmes de production et de distribution.
La croissance se concentre aujourd’hui dans les villes les mieux connectées dans lesquelles on trouve les systèmes de recherche et de financement les plus efficaces. Cette mutation est en train de s’accélérer à travers le monde. Ce n’est pas la Chine qui croît mais les grandes villes chinoises et ce processus s’applique au monde entier. En Europe, ce sont les grandes villes anglaises qui tirent la croissance du Royaume Uni et les grandes villes allemandes celle de l’Allemagne. En France, la loi de 2010 concernant la réforme des collectivités territoriales a participé à la création d’un système de métropoles et de pôles métropolitains qui, malheureusement, n’est traité que comme un énième niveau d’administration locale. C’est le cas de la fausse métropole de Paris, considérée comme un simple niveau administratif. Dans une étude réalisée l’année dernière par l’OCDE, le XXIème siècle est décrit comme le siècle de la métropolisation. Par métropole, on entend les grandes villes dans lesquelles une gouvernance institutionnelle de haute qualité gère simultanément les problèmes de transport, de développement économique et de logement. À titre d’exemple, la métropole de Paris, qui n’a quasiment pas de budget, se superpose à la région (aspects économiques), au Stif (transports), et au mille et quelques communes (logement). Contrairement au Grand Londres, il n’existe aucune intégration systémique, d’où l’absence d’un effet de croissance de la métropolisation. La France devra passer d’une vision institutionnelle de la métropolisation à une vision stratégique, transition qu’elle n’a pas encore été capable de faire.
Il faudrait concevoir et mettre en oeuvre pour chacune des métropoles un projet stratégique de développement mais cela suppose de comprendre préalablement ce qu’est la métropolisation, de mettre en place des systèmes de transports intégrés et densifier le logement pour aller vers la croissance durable. Il faut penser toute une mutation des systèmes institutionnels et de l’organisation des territoires. Sur le plan global, ces mutations s’accompagnent de phénomènes intrinsèquement liés et notamment de la 3ème révolution industrielle qui se veut très entrepreneuriale, alors que la seconde révolution industrielle de l’électricité avait favorisé les grandes organisations. Au moment où la 3ème révolution industrielle s’accélérait et où la métropolisation de la croissance se mettait en place dans les années 90, les Français se sont convaincus qu’ils rentraient dans un monde post industriel et post travail. Cette croissance a fusillé le système économique français depuis 20 ans. Les 35 heures ont été mises en place afin d’anticiper l’entrée dans un monde post industriel, mais ce fut une erreur de diagnostic majeure dont on ne s’est jamais remis. Depuis 20 ans, la droite et la gauche continuent de gouverner comme si nous étions dans un monde post industriel et post travail, le numérique venant légèrement pimenter la sauce sans pour autant que la mutation liée à cette 3ème révolution industrielle soit comprise.
Nous entrons dans un monde qui n’est ni post industriel ni post travail, il est hyper industriel au sens de la 3ème révolution industrielle. Aujourd’hui, sont considérées comme industrielles toutes les activités constituées de processus normés et informatisés. Cette économie est par ailleurs hyper capitalistique et hyper entrepreneuriale. La mutation du monde est en cours, comparable à une grande vague. Mais en France, nous nous attardons à disserter indéfiniment sur la vague, en se demandant si elle a le droit d’exister, de se former et d’atteindre 10m. On ergote de la sorte sur la 3ème révolution industrielle et sur la métropolisation. Le débat n’est pas là : la question est de savoir si nous sommes capables ou non de surfer sur la vague. Nous pouvons ensuite nous interroger sur la manière d’améliorer la la répartition des richesses et ainsi de suite, mais si nous ne surfons pas, nous sommes d’emblée condamnés à être engloutis.
Pour aborder la réforme d’un pays comme la France, il convient de faire initialement un diagnostic des mutations en cours sur le plan mondial, mais il faut également comprendre les valeurs et les systèmes qui vont permettre de réussir cette 3ème révolution industrielle. En raison d’une politique contre le capital, incarnée par la Loi de Finance de 2013, la fiscalité du capital a très fortement augmenté. Avec une fiscalité du capital confiscatoire, vous vous interdisez de réussir cette 3ème révolution industrielle. Or, les révolutions industrielles classent les pays. En ratant une révolution, vous chutez très fortement en termes d’influence, de développement économique et de niveau de vie relatif. Sur les 15 dernières années, nous avons perdu 7 à 8 points de pouvoir d’achat relatif par rapport à l’Allemagne. Nous sommes très en retard sur le développement économique international. Les Allemands ont un peu mieux pris le virage même si cela n’est pas parfait. Ils conduisent actuellement l’informatisation de toute leur industrie classique, cela leur donne ainsi une base puissante pour réussir leur révolution industrielle. Si la France refuse le fait que la 3ème révolution industrielle soit capitalistique et qu’il faille favoriser l’accumulation du capital, quitte à redistribuer par la fiscalité dans un second temps, elle ne peut avancer. L’entrepreneuriat ne peut être favorisé par une fiscalité regroupant entre autres des impôts sur les sociétés et un impôt sur la fortune confiscatoire, véritables repoussoirs pour les investisseurs. C’est ainsi que nous connaissons une croissance anémique depuis 15 ans. Sur la période allant de 2001 à 2016, le taux de croissance de la France fut en moyenne de 1,1% par an alors que le pays a besoin d’un taux de croissance d’au moins 1,5-1,6% pour véritablement créer des emplois marchands non aidés dans la durée. Les emplois que l’on crée depuis 2 ans sont des emplois aidés : nous ne sommes pas revenus à une création massive d’emplois non aidés.
Il faut faire prendre conscience que si nous menons une politique anti capitalistique, anti entrepreneuriale et anti industrielle, nous sommes morts. Se pose ensuite une question fondamentale : pourquoi un pays intelligent mène-t-il une politique aussi imbécile ? On ne peut se contenter de répondre à cette question en arguant que l’on s’est trompé, nous devons aller plus loin et tenter de comprendre s’il existe des données historiques permettant d’expliquer pourquoi la France peut se planter à ce point. Un pays peut se tromper mais il est insupportable de persévérer pendant 25 ans dans l’erreur.
On observe effectivement que, dès la fin du XVIIème siècle, la France a mis en place un système hyper centralisé qui ne favorise pas l’entrepreneuriat. Nous avons surmonté ce handicap à quelques moments, mais globalement, on observe que durant les trois premières révolutions industrielles, nous avons systématiquement pris 20 à 30 ans de retard au démarrage. Lorsqu’il n’y avait que 4 ou 5 pays industrialisés, nous arrivions à peu près à les rattraper, mais avec la 3ème révolution industrielle, l’industrialisation se fait au niveau planétaire et, dans certains domaines, nous sommes donc significativement derrière les Coréens, les Chinois, les Japonais, les Américains, les Allemands et, sur certains points, derrière le Royaume Uni. Le poids relatif de la France s’effrite très significativement : nous sommes passés de la 4ème, à la 5ème et puis à la 6ème place et nous pourrions dégringoler à la 10ème à l’horizon de 10 ans. Le recul de la place de la France dans le monde est très important et nous devons y remédier.
Ce sujet est au coeur de mon dernier ouvrage Relever la France – État d’urgence. C’est la question du diagnostic : tant que l’on n’a pas de diagnostic partagé, nous ne pas capables de prendre les mesures de l’ampleur nécessaire.
L’intelligence française, qui peut être très brillante, est très statique historiquement, elle fut très longtemps militaire et juridique. Sur le plan militaire, nous nous sommes pris des claques phénoménales durant le dernier millénaire : la guerre de 70 en est un exemple, sans parler de Waterloo. Le peuple français est un peuple intelligent et courageux, mais très souvent dirigé par de très mauvais stratèges qui ne comprennent pas les mutations du monde. La défaite de 40 en est l’illustration même. Dans une économie de rattrapage, on est capable de s’organiser, mais dans des économies où il faut innover, nous avons globalement toujours un retard par rapport aux autres, particulièrement dans l’innovation de système. Prenons l’exemple de la métropolisation : elle est comprise comme une nouvelle couche institutionnelle alors qu’il s’agit d’une question d’ordre stratégique. La pensée française est statique, juridique, militaire et institutionnelle mais elle n’est ni dynamique ni stratégique, ce qui constitue un handicap permanent. Il existe un défaut d’organisation structurel, nous ne sommes pas portés par une intelligence prospective qui pense le monde globalement, nous pensons le monde à partir de catégories culturelles.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la pensée française est très fortement ancrée à gauche, soit par la redistribution plutôt que par la production. Suffisant pendant la période des 30 Glorieuses, un tel processus de rattrapage n’est plus adapté aujourd’hui. Une révolution industrielle suppose de penser un nouveau système industriel mais la présence d’éléments centraux de pensée statique et de primat de la redistribution sur la production constituent un handicap mental colossal pour penser une économie en mutation qui requiert un effort de production considérable.
Je pense que deux réformes fondamentales sont nécessaires. Une réforme fiscale majeure pour redonner du mou et des libertés aux chefs d’entreprises et à tous les créateurs. La réforme fiscale de l’automne 2012 a porté la fiscalité marginale de capital au-delà de 60%, alors que partout ailleurs, elle oscille entre 20 et 30%. À mon sens, la mesure centrale sur le plan de la fiscalité consiste à ramener toute la fiscalité du capital en prélèvement libératoire à la source à 25% et le taux d’IS au même niveau. Il faut homogénéiser toute la fiscalité du capital sur les intérêts, les dividendes et les plus-values à 25% et mettre en place le même taux de 25% pour l’impôt sur les sociétés avec une tranche à 15% sur les 100000 premiers euros mis en réserve pour favoriser les PME. Cette réforme permettrait une très forte lisibilité et améliorerait particulièrement la compétitivité de notre système fiscal. Nous perdrions finalement assez peu de recettes car les entreprises seraient portées à déclarer leurs bénéfices et les investisseurs internationaux seraient incités à réinvestir en France. Cette réforme décisive du système fiscal doit être mise en place dans la foulée des élections présidentielles, à supposer qu’il y ait une majorité pour mener cette transformation.
Il faut notamment créer un nouveau contrat de travail à droits progressifs sans éliminer le CDI actuel. Je suis totalement opposé à une fusion des contrats de travail et à l’idée d’un contrat unique. Ce n’est pas une idée française, cela fonctionne certes dans d’autres pays mais pas en France du fait de la presence de deux parlements. La Chambre sociale de la Cour de cassation réécrit toujours le Droit du Travail. Dans l’hypothèse d’un contrat unique, il en existerait 3000 différents au bout de 15 ans, la jurisprudence ayant créé 3000 cas particuliers. Il faut encadrer la jurisprudence par la loi, ce qui suppose de conserver les CDD et de généraliser les CDD des administrations au secteur du privé. Paradoxalement, il existe dans l’administration des CDD de 18 mois, 3ans et 5 ans. Nous devons introduire un CDD à droits progressifs et offrir un menu complet de contrats de travail permettant de répondre à toutes les situations, seul moyen de redonner l’envie d’investir en France. Nous devons adopter une fiscalité du capital favorable et faciliter la flexibilité du marché du travail en contrepartie d’une réforme fondamentale de la formation professionnelle.
Cela tient au fait que l’on a laissé la formation au sein de l’Éducation nationale. Il faut faire de la formation professionnelle une filière séparée comme l’enseignement agricole et la rattacher au Ministère de l’Industrie. C’est le seul moyen de doubler le nombre d’apprentis qui stagne à 400000 depuis 15 ans. Il faut impérativement passer à 800000, voire 1 million d’apprentis et cela ne pourra se faire au sein du Ministère de l’Éducation nationale qui ne le souhaite pas. Cette mutation du marché du travail et du contrat de travail doit s’accompagner du doublement des seuils sociaux, en passant notamment le seuil de 50 à 100. Il convient également de fusionner toutes les instances de façon légale et instantanée au même moment où l’on passer les seuils sociaux de 10 à 20 et de 50 à 100.
Le Parlement lui-même devra être régénéré avec une réduction du nombre de députés (à 300) et du nombre de sénateurs (à 100). Il faut supprimer le Conseil Économique et Social et faire du Sénat une chambre représentant les territoires et les métiers. Nous aurions ainsi divisé par trois le nombre de parlementaires en le ramenant de 1200 à 400, ce qui permettrait d’enclencher une réduction significative de nombre de fonctionnaires. Je ne pense pas que l’on puisse atteindre une baisse de 500000 postes en 5 ans mais on peut raisonnablement imaginer une baisse de 250 à 300000 postes, ce qui suppose d’enclencher la tendance, en particulier dans les collectivités locales et dans le monde hospitalier. 800000 emplois de fonctionnaires ont été créés durant les 20 dernières années : on ne déstructurera donc pas la fonction publique en réduisant de moitié cette augmentation. Il faut le faire de façon managériale, intelligente et sans brutalité. Il faut penser simultanément la réforme du Parlement et du poids respectif du Premier ministre et du Président et engager une réforme locale majeure qui prenne en compte la métropolisation. L’autre réforme institutionnelle majeure consiste à passer l’élection locale au niveau des intercommunalités : les communes ne sons pas supprimées mais deviennent des subdivisions des intercommunalités que je propose de renommer « communes métropolitaines« . Nous aurions donc une quinzaine de grandes métropoles et 1300 communes métropolitaines. On exigerait de tous ces exécutifs de produire des plans stratégiques en phase avec la mutation du monde sous contrôle d’une sorte d’agence de stratégie publique travaillant comme un cabinet de conseil public sur les stratégies de transformations des territoires. Le rebond de croissance en France ne peut venir que des territoires.
Valls semblait être le seul candidat solide à gauche, le seul à avoir compris les mutations mais il s’atrophie et s’affaiblit lui-même en revenant sur ce qu’il a fait, notamment en annonçant qu’il supprimerait le 49.3 alors qu’il l’a utilisé et que personne ne le lui demande. Les autres principaux candidats – Montebourg et Hamon – sont dans des délires de redistribution fous. Montebourg parle un peu de réindustrialisation mais sans évoquer les mutations fiscales et sociales qui la rendraient possible. Du côté de Marine Le Pen, on assiste à un désintégration mentale. Son programme est un condensé de marxisme et de péronisme argentin dans lequel elle propose la monétisation de la dette publique. Elle souhaite en effet renationaliser la Banque de France et lui ordonner de racheter la dette publique. Historiquement, cette mécanique a toujours provoqué des inflations extrêmement fortes. Alors qu’elle annonce une revalorisation des salaires des ouvriers de 20%, certains naïfs se laisseront prendre : l’hyper inflation qui suivra entraînera une baisse de 30% de leur pouvoir d’achat et non l’augmentation de 20% attendue. Son programme est complètement délirant.
A droite, Fillon semble avoir le seul programme qui tienne la route mais ce programme manque de structure intellectuelle et nécessite d’être restructuré et renforcé sur le plan de l’analyse stratégique des mutations du monde en cours. La façon dont il parle de la réduction du nombre de fonctionnaires risque de heurter la fonction publique alors qu’il suffirait d’expliquer que cette réduction est au service d’un renforcement du rôle de l’État : un État fort qui dépense moins.
Propos recueillis par Isabelle Jouanneau
Christian Saint-Etienne était l’invité de Stéphane Soumier dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 23 août 2016.
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Christian Saint-Etienne était l’invité de Stéphane Soumier dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business ce mardi 23 août 2016.
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Christian Saint-Etienne était l’invité de Nicolas DOZE dans l’émission « Les Experts » sur BFM Business, ce jeudi 17 mars 2016.
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Christian Saint-Etienne était l’invité d’Olivier Galzi dans le « Grand Décryptage » sur iTélé, mercredi 17 juin 2015.
Au programme : Prélèvement à la source : mode d’emploi.
Pour aborder la question du prélèvement de l’impôt à la source, Olivier Galzi reçoit Christian ECKERT, secrétaire d’Etat chargé du Budget, Philippe BRUNEAU, président du « Cercle des fiscalistes », Christian SAINT-ETIENNE, économiste et « Délégué à l’économie » pour Les Républicains, et Vincent DREZET, secrétaire général du syndicat « Solidaires-Finances publiques ».