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Interview au Journal du Dimanche – 29 mars 2026

DEFI – Pour relancer la croissance, l’économiste préconise de désindexer les prestations sociales pour flécher 50 milliards par an vers l’investissement productif.

DECRYPTAGE – Christian Saint-Etienne reproche aux gouvernements successifs une coûteuse absence de vision stratégique.

Le ministre de l’Économie Roland Lescure a évoqué cette semaine un « nouveau choc pétrolier » – avant de se raviser. Est-ce la bonne expression pour qualifier la situation ?

Si un accord avec l’Iran intervient avant la fin du mois d’avril, nous sommes face à ce que je qualifierais de « mini-choc pétrolier », dont nous ne subissons pas encore les effets. Le pétrole qui est actuellement livré a, la plupart du temps, été acheté avant le début des frappes. Les experts s’attendent – quand bien même le conflit s’arrêterait dans les jours qui viennent – à ce que le pic du choc intervienne dans trois ou quatre semaines. On devrait s’attendre à un cours du pétrole culminant à 120 dollars le baril fin avril, du fait de la reconstitution des stocks et dans l’attente de la remise en route des champs d’exploitation de pétrole et de gaz. Dans ce scénario d’un mini-choc « technique », le retour à la normale peut intervenir rapidement, avant l’été. Les Français repartiraient alors en vacances avec un baril retombé à 60 dollars, le cœur et le portefeuille légers. Si le conflit se prolonge en revanche sur plusieurs mois ou semaines, il y a un risque que le blocage des routes maritimes dans la région s’étende à la mer Rouge, sous la pression des alliés de l’Iran, en l’occurrence les Houthis au Yémen. Le choc pétrolier serait alors bien réel et d’une ampleur considérable. Cela pourrait inciter les États-Unis à réduire leurs exportations de pétrole et de gaz au bénéfice de leur marché domestique pour contenir la hausse des prix à la pompe, ce qui créerait des tensions supplémentaires sur l’approvisionnement. On parlerait alors de choc massif. Mais nous n’en sommes pas là.

Que doit faire l’État dans un contexte de hausse des prix à la pompe pour soulager les ménages et les professionnels ?

À ce stade, trois professions sont réellement touchées : les transporteurs, les agriculteurs et les pêcheurs. Il paraît nécessaire d’instaurer des aides immédiates sur le prix du fioul pour ces professions, d’autant que ces filières survivent avec de très faibles marges. Les transporteurs français en particulier, très fortement concurrencés par les pays de l’Est, ne convoient plus que 40 % des marchandises en France. Le risque de tomber à 10 % de l’activité est réel si l’on ne fait rien. Il faut de la même manière préserver les agriculteurs et les pêcheurs pour des raisons évidentes de souveraineté.

Vous préconisez une action de l’État ciblée et restreinte ?

Il y a dans cette crise une opportunité : provoquer un choc qui conduise à l’augmentation des ventes de véhicules électriques. La France est en excès de production d’électricité, elle est en mesure d’absorber une montée en charge de la part des voitures électriques. Deuxième enseignement : si l’Europe et la France sont de plus en plus souveraines en matière de production d’électricité, elles sont toujours extrêmement dépendantes des produits pétroliers. Le gaz et le pétrole représentent encore la moitié de l’énergie consommée en Europe, or nous avons péché par idéologie sur cette question en fixant des objectifs ambitieux de réduction des gaz à effet de serre, et donc d’abandon des énergies fossiles. En réalité, il faudra à peu près vingt-cinq ans pour en sortir. En attendant, la France a décidé d’interdire toute recherche de pétrole et de gaz en 2010. Par exemple au large de la Guyane, qui regorge vraisemblablement de réserves importantes de pétrole. Ou en Alsace, où la présence de gaz dans les mines est considérable. Autant de choix idéologiques, souvent pris au nom d’équilibres politiques partisans, qui nous conduisent in fine à nous prostituer pour aller chercher du gaz et du pétrole au Moyen-Orient, plutôt que d’en rechercher chez nous. Cette crise devrait nous faire réfléchir : notre incapacité de modifier nos analyses stratégiques et de prendre en compte les intérêts de souveraineté est inquiétante. Emmanuel Macron vient d’opérer un revirement sur le nucléaire, c’est un très bon exemple. La première centrale EPR entrera en fonction, si tout va bien, en 2038. Comment fait-on d’ici là ?

Certains partis politiques réclament une baisse des taxes sur les carburants pour jouer sur les prix. Est-ce une bonne mesure ?

Première remarque : certains accusent l’État d’être un profiteur de guerre, qui s’enrichit grâce aux taxes. C’est une imbécillité maligne, puisqu’en réalité, même si l’État reçoit un peu plus de recettes fiscales, le ralentissement de l’économie va coûter très cher en prestations sociales et en pertes de recettes fiscales. L’expérience des derniers chocs montre que l’État n’est pas gagnant sur la durée. Pour la réduction de la TVA, de 20 % à 5,5 %, cela relève d’une incompréhension totale de la situation économique du pays. Nous présentons 3 500 milliards d’euros de dette publique. En réduisant brutalement le taux de TVA, vous envoyez le message suivant aux marchés et à nos prêteurs : la France continue de sortir l’édredon face aux chocs mondiaux, en s’appuyant sur une croissance moyenne depuis vingt ans autour de 1 % et un niveau toujours plus haut d’endettement. La réponse sera immédiate : une hausse de taux conséquente, alors même qu’ils ont déjà augmenté d’environ 30 centimes pour la France et l’Allemagne depuis le début de la crise.

Doit-on redouter une répercussion à la hausse sur l’ensemble de la chaîne de valeur et l’entrée dans un cycle inflationniste durable ?

Dans l’hypothèse d’un mini-choc technique de courte durée, non. D’autant que les accords salariaux pour 2026 ont été signés et protègent dans une large mesure le pouvoir d’achat des salariés. Dans le deuxième scénario, en revanche, on peut redouter le retour de l’inflation et un recul de la production industrielle, voire une désindustrialisation, qui toucherait la France, l’Italie et leurs sous-traitants allemands. Au lieu d’avoir une croissance européenne au-dessus de 1 %, on risquerait la stagnation de l’activité économique et une croissance nulle.

Quel diagnostic économique faites-vous du « patient » France ?

Un bon tiers de la population est très insatisfait de son niveau de vie dû à la faible croissance de ces vingt dernières années. Lorsque la France se traîne à 1 % de croissance, l’essentiel des ressources va au maintien des infrastructures et du stock de capital. La marge restante pour distribuer des augmentations de pouvoir d’achat est très limitée et de surcroît inégale, au profit des activités économiques qui fonctionnent bien. Ce qui manque au pays, c’est une vision stratégique : nous dépensons 1 200 milliards d’euros pour la protection sociale. Or si l’on veut relancer l’industrie, le bâtiment – secteur à l’arrêt depuis trop longtemps – ou la conversion à l’électrique, il faut y consacrer a minima 50 milliards par an d’investissement public. La question est de savoir qui est capable de dire aux Français qu’il faut, pour le bien du pays et la préservation de sa croissance économique, renoncer aux indexations des prestations sociales sur plusieurs années pour dégager des milliards à investir sur l’avenir. C’est un mal bien français de toujours promettre de nouveaux droits, de nouvelles allocations, et ne jamais débattre de la relance de la production. Résultat : depuis la crise des subprimes en 2008, la France a abandonné toute vision stratégique, elle est à l’arrêt depuis vingt ans.

Christian Saint-Etienne, économiste, auteur de « Trump et nous Comment sauver la France et l’Europe » (Ed. Odile Jacob) et Guillaume Ancel, ancien officier et chroniqueur de guerre, auteur de « Comment défendre la paix sans avoir peur de se battre », (Ed. Autrement), étaient les invités de Hedwige Chevrillon dans La Grande Interview, ce mardi 13 mai. Ils ont parlé des sujets probables qu’Emmanuel Macron va évoquer lors de son discours de ce soir sur TF1, la guerre commerciale et les droits de douane américains, la visite de Donald Trump en Arabie Saoudite et la guerre en Ukraine, sur BFM Business.

Le Figaro – 20/10/2024

ENTRETIEN – L’économiste, qui avait élaboré le contre-budget des Républicains en 2023, salue les orientations prises par Michel Barnier, mais alerte sur la nécessité de réformes structurelles incontournables.

LE FIGARO. – Pour redresser les finances publiques, Michel Barnier défend la nécessité d’un effort évalué à 60,6 milliards d’euros. Ce projet est-il à la hauteur du problème français ?

CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE. – Selon le Haut Conseil des finances publiques, cet effort représente plutôt 40 milliards d’euros, car l’évolution des finances publiques telle qu’elle est évaluée par le gouvernement ne lui semble pas crédible. Il faudrait donc retenir comme base un chiffre intermédiaire. Après analyse, j’arrive à 52 milliards de baisse du déficit, soit 8 milliards de moins que les annonces gouvernementales, mais, ce qui me semble clé dans ce chiffre de 52 milliards, c’est une quasi-égalité entre les hausses de recettes et de mesures de trésorerie d’un côté (27 milliards) et les baisses des dépenses de l’autre (25 milliards). Je note que l’importante mesure concernant le recul de l’indexation des retraites (3,6 milliards) est une mesure de trésorerie, pas une réforme structurelle. Aussi, le gouvernement chiffre cet effort à 40 milliards de réduction de la dépense publique, mais, quand on regarde ce que représente cette mesure en pourcentage de PIB, on obtient 0,4 point, soit seulement 12 milliards entre 2024 et 2025. Ce qui mène à deux conclusions : la première est qu’il faut produire un effort considérable pour obtenir une baisse réelle finalement limitée ; la seconde est que notre système est structurellement porté vers une aggravation de la dépense publique. Il sera donc impossible d’en sortir sans réforme structurelle.

Quelles sont les options dont dispose Michel Barnier dans le contexte actuel ?

Michel Barnier réalise un bel exercice de replâtrage ultime. C’est admirable, mais, selon mes projections, si la baisse atteint 45 milliards en sortie de Parlement au lieu de 60 milliards, ce sera miraculeux. Autrement dit, les mesures annoncées sont indispensables, mais le rocher de Sisyphe reste face à nous. Le premier ministre l’a hissé à 3 mètres, mais nous serons très, très loin du point de bascule qui nous permettrait d’aller vers une réduction tendancielle du déficit. On peut sauver les meubles pour un an, mais il faudra recommencer. Et, même l’année prochaine, je ne vois pas comment nous pourrions renouveler un tel effort hors mesures structurelles très puissantes.

Dans quelle direction le Parlement devrait-il amender ce budget 2025 ?

Compte tenu de la composition actuelle de l’Assemblée, on peut craindre que les trois quarts des propositions ne soient pas raisonnables. Mais, si elles l’étaient, la priorité devrait être d’accentuer significativement la baisse de l’emploi public en se basant sur deux embauches pour trois départs à la retraite. Une autre piste serait de lutter plus fortement contre l’absentéisme par des mesures d’incitation à la productivité. Il faudrait aussi imaginer un nouveau modèle social de santé qui permettrait de réaliser une économie progressive de 3 à 5 milliards par an pour aller vers un équilibre durable de la Sécurité sociale.

Pourquoi personne n’a pu empêcher une dérive de cette ampleur ?

C’est une question socioculturelle. Au moins la moitié des élus français pensent que la dépense publique crée de la richesse et que la dette n’a pas d’importance parce qu’on ne la remboursera pas. Mais ces deux « lois » économiques reprises régulièrement sont fausses. Si la dépense publique créait de la richesse, la France serait le pays le plus développé au monde. Et il est illusoire de croire qu’une dette ne se rembourse pas dans le contexte monétaire qui est le nôtre, car l’euro n’est plus une monnaie nationale. Quand vous êtes endetté dans une monnaie étrangère, vous ne pouvez plus régler le problème via l’hyperinflation ou la spoliation de vos créanciers.

Comment pourrions-nous nous prémunir contre de tels dérapages ?

Pour les éviter, au-delà des réformes structurelles nécessaires, je crois que nous n’échapperons pas à une réforme constitutionnelle intégrant trois règles d’or. Ces trois règles permettraient de mieux contrôler les dépenses de l’État, des collectivités locales et de la Sécurité sociale. Pour l’État, il faudrait imposer le financement de la totalité des dépenses de fonctionnement par des recettes courantes, pour que le déficit ne puisse jamais dépasser le niveau de l’investissement. Pour les collectivités, il faudrait exiger que leurs dépenses de fonctionnement et 60 % de leurs dépenses d’investissement soient couvertes par des recettes courantes. En même temps, il faudrait leur redonner la possibilité de lever à nouveau une taxe d’habitation, sachant que sa suppression fut l’une des grandes erreurs du président Macron. Enfin, pour la Sécurité sociale, dont le budget est essentiellement fait de dépenses de fonctionnement, il faudrait exiger un équilibre obligatoire sur la durée d’un cycle économique de trois à quatre ans.

Que pensez-vous de la comparaison avec la Grèce ?

Elle est un peu déplacée, mais des éléments d’alerte méritent notre attention. Rappelons-nous les Grecs étaient partis sur un déficit public supérieur à 5 points de PIB pour 2009, mais, après l’arrivée d’un nouveau gouvernement en octobre, ce déficit était réévalué à 11 %, puis à presque 15 %. La France est loin de ces niveaux stratosphériques, mais le Haut Conseil a néanmoins relevé une hausse de notre déficit de près de 40 % en 2024. Dans un contexte de paix et de postpandémie, une telle dérive restera un cas d’école. Ce n’est pas une dérive à la grecque, mais, jusqu’à l’arrivée de Michel Barnier, nous étions dans un début de dérapage incontrôlé. Le premier ministre ramène la voiture sur la route, deux roues sont toujours entre la terre et le fossé. Avec une dette à 110 points de PIB, il est minuit moins une, dernier moment avant une crise très grave.

Cette gravité vous semble-t-elle comprise ?

Ce qui me semble ne pas avoir été compris, c’est que les organisations internationales, la Commission européenne et les marchés financiers regardent au moins autant la composition de l’ajustement budgétaire que son niveau. Or, si nous sortons de cette discussion parlementaire avec une baisse du déficit à hauteur de 45 milliards, tous ces observateurs verront que la baisse des dépenses ne représente que 40 %. Et cela sera jugé insupportable pour une économie considérée comme la plus fiscalisée d’Europe, voire peut-être du monde. Passer l’obstacle de l’automne 2024 ne nous épargnera pas la question des réformes structurelles, qui sera posée dès le printemps 2025. Il est possible que les agences de notation dégradent la note de la France dès mars-avril.

Le rôle du président de la République dans le dérapage budgétaire est pointé du doigt. Craignez-vous nouvelles mauvaises surprises ?

La responsabilité d’Emmanuel Macron est considérable, mais je ne crois pas trop aux chiffres cachés. Si nous devions atteindre un déficit au-delà de 6,1 %, une intervention de la Cour de justice de la République pourrait être exigée, pas pour punir, mais pour comprendre ce qui s’est passé.

Le budget est attendu ce lundi en séance publique à l’Assemblée. Quel message adressez-vous aux députés ?

Cette crise des finances publiques, qui est la plus grave depuis la Guerre, exige un changement de modèle économique et social. Une mutation complète de l’action publique s’impose.

Entreprendre – Février 2017

Il accumule les parchemins : docteur d’État en Sciences économiques et titulaire de deux masters en économie. Professeur titulaire de la Chaire d’économie industrielle au Conservatoire des Arts et Métiers, il a successivement travaillé au Fonds Monétaire International (FMI) et à l’OCDE. Cela ne l’empêche pas de dresser un constat extrêmement lucide sur l’état de notre économie. Quand-est-ce qu’on va l’écouter ?

Comment voyez-vous l’évolution du monde ?

Christian Saint-Etienne : La situation du monde est marquée par deux phénomènes majeurs qui dominent sa transformation depuis une vingtaine d’années. La 3ème révolution industrielle qui a démarré au début des années 80 a connu une forte accélération depuis les années 90. Cette mutation nous conduit vers le nouveau régime que l’on nomme « Iconomie« , un monde dans lequel tous les processus essentiels sont normés et informatisés. On peut d’ailleurs considérer que « l’Iconomie » représente déjà 40% du PIB, sachant que l’économie du numérique représente entre 5 et 7% du PIB et que ce qu’on appelle la French Tech est estimée à environ 30000 emplois, soit 1 emploi sur 1000. Le phénomène majeur n’est donc pas seulement l’émergence du numérique mais beaucoup plus fondamentalement la mutation de l’économie, soit l’informatisation de tous les systèmes de production et de distribution.

Quel est le moteur de la croissance ?

La croissance se concentre aujourd’hui dans les villes les mieux connectées dans lesquelles on trouve les systèmes de recherche et de financement les plus efficaces. Cette mutation est en train de s’accélérer à travers le monde. Ce n’est pas la Chine qui croît mais les grandes villes chinoises et ce processus s’applique au monde entier. En Europe, ce sont les grandes villes anglaises qui tirent la croissance du Royaume Uni et les grandes villes allemandes celle de l’Allemagne. En France, la loi de 2010 concernant la réforme des collectivités territoriales a participé à la création d’un système de métropoles et de pôles métropolitains qui, malheureusement, n’est traité que comme un énième niveau d’administration locale. C’est le cas de la fausse métropole de Paris, considérée comme un simple niveau administratif. Dans une étude réalisée l’année dernière par l’OCDE, le XXIème siècle est décrit comme le siècle de la métropolisation. Par métropole, on entend les grandes villes dans lesquelles une gouvernance institutionnelle de haute qualité gère simultanément les problèmes de transport, de développement économique et de logement. À titre d’exemple, la métropole de Paris, qui n’a quasiment pas de budget, se superpose à la région (aspects économiques), au Stif (transports), et au mille et quelques communes (logement). Contrairement au Grand Londres, il n’existe aucune intégration systémique, d’où l’absence d’un effet de croissance de la métropolisation. La France devra passer d’une vision institutionnelle de la métropolisation à une vision stratégique, transition qu’elle n’a pas encore été capable de faire.

Comment la France peut-elle se redresser rapidement ?

Il faudrait concevoir et mettre en oeuvre pour chacune des métropoles un projet stratégique de développement mais cela suppose de comprendre préalablement ce qu’est la métropolisation, de mettre en place des systèmes de transports intégrés et densifier le logement pour aller vers la croissance durable. Il faut penser toute une mutation des systèmes institutionnels et de l’organisation des territoires. Sur le plan global, ces mutations s’accompagnent de phénomènes intrinsèquement liés et notamment de la 3ème révolution industrielle qui se veut très entrepreneuriale, alors que la seconde révolution industrielle de l’électricité avait favorisé les grandes organisations. Au moment où la 3ème révolution industrielle s’accélérait et où la métropolisation de la croissance se mettait en place dans les années 90, les Français se sont convaincus qu’ils rentraient dans un monde post industriel et post travail. Cette croissance a fusillé le système économique français depuis 20 ans. Les 35 heures ont été mises en place afin d’anticiper l’entrée dans un monde post industriel, mais ce fut une erreur de diagnostic majeure dont on ne s’est jamais remis. Depuis 20 ans, la droite et la gauche continuent de gouverner comme si nous étions dans un monde post industriel et post travail, le numérique venant légèrement pimenter la sauce sans pour autant que la mutation liée à cette 3ème révolution industrielle soit comprise.

Oui, c’est l’avènement de ce que vous appelez « monde hyper industriel« …

Nous entrons dans un monde qui n’est ni post industriel ni post travail, il est hyper industriel au sens de la 3ème révolution industrielle. Aujourd’hui, sont considérées comme industrielles toutes les activités constituées de processus normés et informatisés. Cette économie est par ailleurs hyper capitalistique et hyper entrepreneuriale. La mutation du monde est en cours, comparable à une grande vague. Mais en France, nous nous attardons à disserter indéfiniment sur la vague, en se demandant si elle a le droit d’exister, de se former et d’atteindre 10m. On ergote de la sorte sur la 3ème révolution industrielle et sur la métropolisation. Le débat n’est pas là : la question est de savoir si nous sommes capables ou non de surfer sur la vague. Nous pouvons ensuite nous interroger sur la manière d’améliorer la la répartition des richesses et ainsi de suite, mais si nous ne surfons pas, nous sommes d’emblée condamnés à être engloutis.

Comment aborder la réforme ? Comment enclencher et faire accepter une vaste politique de réformes ?

Pour aborder la réforme d’un pays comme la France, il convient de faire initialement un diagnostic des mutations en cours sur le plan mondial, mais il faut également comprendre les valeurs et les systèmes qui vont permettre de réussir cette 3ème révolution industrielle. En raison d’une politique contre le capital, incarnée par la Loi de Finance de 2013, la fiscalité du capital a très fortement augmenté. Avec une fiscalité du capital confiscatoire, vous vous interdisez de réussir cette 3ème révolution industrielle. Or, les révolutions industrielles classent les pays. En ratant une révolution, vous chutez très fortement en termes d’influence, de développement économique et de niveau de vie relatif. Sur les 15 dernières années, nous avons perdu 7 à 8 points de pouvoir d’achat relatif par rapport à l’Allemagne. Nous sommes très en retard sur le développement économique international. Les Allemands ont un peu mieux pris le virage même si cela n’est pas parfait. Ils conduisent actuellement l’informatisation de toute leur industrie classique, cela leur donne ainsi une base puissante pour réussir leur révolution industrielle. Si la France refuse le fait que la 3ème révolution industrielle soit capitalistique et qu’il faille favoriser l’accumulation du capital, quitte à redistribuer par la fiscalité dans un second temps, elle ne peut avancer. L’entrepreneuriat ne peut être favorisé par une fiscalité regroupant entre autres des impôts sur les sociétés et un impôt sur la fortune confiscatoire, véritables repoussoirs pour les investisseurs. C’est ainsi que nous connaissons une croissance anémique depuis 15 ans. Sur la période allant de 2001 à 2016, le taux de croissance de la France fut en moyenne de 1,1% par an alors que le pays a besoin d’un taux de croissance d’au moins 1,5-1,6% pour véritablement créer des emplois marchands non aidés dans la durée. Les emplois que l’on crée depuis 2 ans sont des emplois aidés : nous ne sommes pas revenus à une création massive d’emplois non aidés.

Comment arriver à faire passer ce diagnostic juste dans l’opinion ?

Il faut faire prendre conscience que si nous menons une politique anti capitalistique, anti entrepreneuriale et anti industrielle, nous sommes morts. Se pose ensuite une question fondamentale : pourquoi un pays intelligent mène-t-il une politique aussi imbécile ? On ne peut se contenter de répondre à cette question en arguant que l’on s’est trompé, nous devons aller plus loin et tenter de comprendre s’il existe des données historiques permettant d’expliquer pourquoi la France peut se planter à ce point. Un pays peut se tromper mais il est insupportable de persévérer pendant 25 ans dans l’erreur.

L’Histoire économique nous aide-t-elle à comprendre ?

On observe effectivement que, dès la fin du XVIIème siècle, la France a mis en place un système hyper centralisé qui ne favorise pas l’entrepreneuriat. Nous avons surmonté ce handicap à quelques moments, mais globalement, on observe que durant les trois premières révolutions industrielles, nous avons systématiquement pris 20 à 30 ans de retard au démarrage. Lorsqu’il n’y avait que 4 ou 5 pays industrialisés, nous arrivions à peu près à les rattraper, mais avec la 3ème révolution industrielle, l’industrialisation se fait au niveau planétaire et, dans certains domaines, nous sommes donc significativement derrière les Coréens, les Chinois, les Japonais, les Américains, les Allemands et, sur certains points, derrière le Royaume Uni. Le poids relatif de la France s’effrite très significativement : nous sommes passés de la 4ème, à la 5ème et puis à la 6ème place et nous pourrions dégringoler à la 10ème à l’horizon de 10 ans. Le recul de la place de la France dans le monde est très important et nous devons y remédier.

La France est-elle capable de rebondir ?

Ce sujet est au coeur de mon dernier ouvrage Relever la France – État d’urgence. C’est la question du diagnostic : tant que l’on n’a pas de diagnostic partagé, nous ne pas capables de prendre les mesures de l’ampleur nécessaire.

En avons-nous suffisamment conscience ?

L’intelligence française, qui peut être très brillante, est très statique historiquement, elle fut très longtemps militaire et juridique. Sur le plan militaire, nous nous sommes pris des claques phénoménales durant le dernier millénaire : la guerre de 70 en est un exemple, sans parler de Waterloo. Le peuple français est un peuple intelligent et courageux, mais très souvent dirigé par de très mauvais stratèges qui ne comprennent pas les mutations du monde. La défaite de 40 en est l’illustration même. Dans une économie de rattrapage, on est capable de s’organiser, mais dans des économies où il faut innover, nous avons globalement toujours un retard par rapport aux autres, particulièrement dans l’innovation de système. Prenons l’exemple de la métropolisation : elle est comprise comme une nouvelle couche institutionnelle alors qu’il s’agit d’une question d’ordre stratégique. La pensée française est statique, juridique, militaire et institutionnelle mais elle n’est ni dynamique ni stratégique, ce qui constitue un handicap permanent. Il existe un défaut d’organisation structurel, nous ne sommes pas portés par une intelligence prospective qui pense le monde globalement, nous pensons le monde à partir de catégories culturelles.

Et l’influence de notre intelligentsia ?

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la pensée française est très fortement ancrée à gauche, soit par la redistribution plutôt que par la production. Suffisant pendant la période des 30 Glorieuses, un tel processus de rattrapage n’est plus adapté aujourd’hui. Une révolution industrielle suppose de penser un nouveau système industriel mais la présence d’éléments centraux de pensée statique et de primat de la redistribution sur la production constituent un handicap mental colossal pour penser une économie en mutation qui requiert un effort de production considérable.

Comment relancer notre système productif ?

Je pense que deux réformes fondamentales sont nécessaires. Une réforme fiscale majeure pour redonner du mou et des libertés aux chefs d’entreprises et à tous les créateurs. La réforme fiscale de l’automne 2012 a porté la fiscalité marginale de capital au-delà de 60%, alors que partout ailleurs, elle oscille entre 20 et 30%. À mon sens, la mesure centrale sur le plan de la fiscalité consiste à ramener toute la fiscalité du capital en prélèvement libératoire à la source à 25% et le taux d’IS au même niveau. Il faut homogénéiser toute la fiscalité du capital sur les intérêts, les dividendes et les plus-values à 25% et mettre en place le même taux de 25% pour l’impôt sur les sociétés avec une tranche à 15% sur les 100000 premiers euros mis en réserve pour favoriser les PME. Cette réforme permettrait une très forte lisibilité et améliorerait particulièrement la compétitivité de notre système fiscal. Nous perdrions finalement assez peu de recettes car les entreprises seraient portées à déclarer leurs bénéfices et les investisseurs internationaux seraient incités à réinvestir en France. Cette réforme décisive du système fiscal doit être mise en place dans la foulée des élections présidentielles, à supposer qu’il y ait une majorité pour mener cette transformation.

Vous prônez un assouplissement du Code du Travail…

Il faut notamment créer un nouveau contrat de travail à droits progressifs sans éliminer le CDI actuel. Je suis totalement opposé à une fusion des contrats de travail et à l’idée d’un contrat unique. Ce n’est pas une idée française, cela fonctionne certes dans d’autres pays mais pas en France du fait de la presence de deux parlements. La Chambre sociale de la Cour de cassation réécrit toujours le Droit du Travail. Dans l’hypothèse d’un contrat unique, il en existerait 3000 différents au bout de 15 ans, la jurisprudence ayant créé 3000 cas particuliers. Il faut encadrer la jurisprudence par la loi, ce qui suppose de conserver les CDD et de généraliser les CDD des administrations au secteur du privé. Paradoxalement, il existe dans l’administration des CDD de 18 mois, 3ans et 5 ans. Nous devons introduire un CDD à droits progressifs et offrir un menu complet de contrats de travail permettant de répondre à toutes les situations, seul moyen de redonner l’envie d’investir en France. Nous devons adopter une fiscalité du capital favorable et faciliter la flexibilité du marché du travail en contrepartie d’une réforme fondamentale de la formation professionnelle.

Et l’échec de le formation professionnelle ?

Cela tient au fait que l’on a laissé la formation au sein de l’Éducation nationale. Il faut faire de la formation professionnelle une filière séparée comme l’enseignement agricole et la rattacher au Ministère de l’Industrie. C’est le seul moyen de doubler le nombre d’apprentis qui stagne à 400000 depuis 15 ans. Il faut impérativement passer à 800000, voire 1 million d’apprentis et cela ne pourra se faire au sein du Ministère de l’Éducation nationale qui ne le souhaite pas. Cette mutation du marché du travail et du contrat de travail doit s’accompagner du doublement des seuils sociaux, en passant notamment le seuil de 50 à 100. Il convient également de fusionner toutes les instances de façon légale et instantanée au même moment où l’on passer les seuils sociaux de 10 à 20 et de 50 à 100.

Comment aborder la réforme de l’État et de la fonction publique ?

Le Parlement lui-même devra être régénéré avec une réduction du nombre de députés (à 300) et du nombre de sénateurs (à 100). Il faut supprimer le Conseil Économique et Social et faire du Sénat une chambre représentant les territoires et les métiers. Nous aurions ainsi divisé par trois le nombre de parlementaires en le ramenant de 1200 à 400, ce qui permettrait d’enclencher une réduction significative de nombre de fonctionnaires. Je ne pense pas que l’on puisse atteindre une baisse de 500000 postes en 5 ans mais on peut raisonnablement imaginer une baisse de 250 à 300000 postes, ce qui suppose d’enclencher la tendance, en particulier dans les collectivités locales et dans le monde hospitalier. 800000 emplois de fonctionnaires ont été créés durant les 20 dernières années : on ne déstructurera donc pas la fonction publique en réduisant de moitié cette augmentation. Il faut le faire de façon managériale, intelligente et sans brutalité. Il faut penser simultanément la réforme du Parlement et du poids respectif du Premier ministre et du Président et engager une réforme locale majeure qui prenne en compte la métropolisation. L’autre réforme institutionnelle majeure consiste à passer l’élection locale au niveau des intercommunalités : les communes ne sons pas supprimées mais deviennent des subdivisions des intercommunalités que je propose de renommer « communes métropolitaines« . Nous aurions donc une quinzaine de grandes métropoles et 1300 communes métropolitaines. On exigerait de tous ces exécutifs de produire des plans stratégiques en phase avec la mutation du monde sous contrôle d’une sorte d’agence de stratégie publique travaillant comme un cabinet de conseil public sur les stratégies de transformations des territoires. Le rebond de croissance en France ne peut venir que des territoires.

Quels sont les principaux enjeux des prochaines élections présidentielles ?

Valls semblait être le seul candidat solide à gauche, le seul à avoir compris les mutations mais il s’atrophie et s’affaiblit lui-même en revenant sur ce qu’il a fait, notamment en annonçant qu’il supprimerait le 49.3 alors qu’il l’a utilisé et que personne ne le lui demande. Les autres principaux candidats – Montebourg et Hamon – sont dans des délires de redistribution fous. Montebourg parle un peu de réindustrialisation mais sans évoquer les mutations fiscales et sociales qui la rendraient possible. Du côté de Marine Le Pen, on assiste à un désintégration mentale. Son programme est un condensé de marxisme et de péronisme argentin dans lequel elle propose la monétisation de la dette publique. Elle souhaite en effet renationaliser la Banque de France et lui ordonner de racheter la dette publique. Historiquement, cette mécanique a toujours provoqué des inflations extrêmement fortes. Alors qu’elle annonce une revalorisation des salaires des ouvriers de 20%, certains naïfs se laisseront prendre : l’hyper inflation qui suivra entraînera une baisse de 30% de leur pouvoir d’achat et non l’augmentation de 20% attendue. Son programme est complètement délirant.

Vous sentez-vous proche du programme de François Fillon ?

A droite, Fillon semble avoir le seul programme qui tienne la route mais ce programme manque de structure intellectuelle et nécessite d’être restructuré et renforcé sur le plan de l’analyse stratégique des mutations du monde en cours. La façon dont il parle de la réduction du nombre de fonctionnaires risque de heurter la fonction publique alors qu’il suffirait d’expliquer que cette réduction est au service d’un renforcement du rôle de l’État : un État fort qui dépense moins.

Propos recueillis par Isabelle Jouanneau

CSELesEchos2-ILLLES ANNONCES DE MARIO DRAGHI :

« Ces mesures étaient attendues. La novation peut-être la plus forte est le fait que, dans les rachats mensuels, on va inclure des obligations d’entreprise. Mais l’action de la BCE ne règle pas le problème fondamental de la zone euro, qui n’est pas une zone monétaire optimale au sens de la théorie économique. Il manque les trois ingrédients qui permettraient à cette zone monétaire de réussir, c’est-à-dire un gouvernement économique, un budget de la zone et surtout la fin de la concurrence fiscale et sociale à l’intérieur de la zone. »

LA LOI EL KHOMRI :

« Ca ne règle pas les problèmes fondamentaux du marché du travail, notamment l’absence d’un nouveau contrat de travail comme en Italie. Je suis totalement opposé au CDI unique. Une des raisons du rejet de la loi El Khomri, c’est que les salariés ont eu l’impression que c’était une remise en cause du CDI actuel. Il ne faut pas toucher au CDI, mais, à côté du CDI actuel, je créerais un CDI nouveau, calqué sur celui qui existe dans le bâtiment, avec des possibilités de rupture en fin de mission. »

FACILITER L’EMPRUNT POUR LES TITULAIRES DE CDD :

« Je suis favorable à une multiplication des CDD, à la mise en place dans le secteur privé ce qui existe dans le public, à savoir des CDD de dix-huit mois, de trois ou de cinq ans. Ce n’est pas le CDD qui est un problème ; ce qui l’est, c’est que les banques ne prêtent pas aux gens qui sont en CDD. Je milite pour une caisse de réassurance nationale qui permettrait aux gens qui sont en CDD d’emprunter auprès des banques. »

Retrouvez l’interview en vidéo en cliquant ICI.

Christian Saint-Etienne était l’invité de Hedwige Chevrillon dans l’émission « Le Grand Journal » sur BFM Business, le lundi 20 avril 2014.

Quel est le bilan des trois années de François Hollande à l’Elysée ? Le bilan des trois années de François Hollande à l’Elysée ainsi que ses annonces dans le supplément de Canal Plus ont été débattus par Hedwige Chevrillon et le Cercle des économistes: Pouria Amirshahi, député PS des Français établis hors de France, Marc Ferracci et Christian Saint-Étienne, membres du Cercle des économistes et Patrick Coquidé, éditorialiste économique à BFM Business.