Les Echos – 17 février 2021
Le veto du gouvernement français au rachat de Carrefour par le canadien Couche-Tard, qui exploite des petites surfaces alimentaires souvent adossées à une station-service, a choqué bien des observateurs de la sphère économique.
Carrefour est un groupe de distribution alimentaire qui a réalisé un chiffre d’affaires de 81 milliards d’euros en 2019 (dont 52 % hors de France) et emploie 320.000 collaborateurs dans le monde. Mais sa rentabilité est faible. Couche-Tard a réalisé un chiffre d’affaires de 49 milliards d’euros en 2019, dont plus de 71 % dans la vente de carburants, et emploie 130.000 collaborateurs. Mais Couche-Tard affiche une rentabilité nette de 4 % contre 1,5 % pour Carrefour. Toutefois, Couche-Tard est sous la menace d’un basculement progressif du parc automobile vers l’électrique et l’hybride. Un rachat à bas prix de Carrefour en janvier 2021 était une opportunité exceptionnelle pour les actionnaires du groupe canadien.
C’est dans ce contexte que le gouvernement français a bloqué l’opération au nom de la souveraineté alimentaire du pays, déclenchant les sarcasmes qui rappellent ceux qui avaient suivi le refus de permettre le rachat de Danone par PepsiCo en 2005. Ceci après l’autorisation du rachat de Péchiney par le canadien Alcan en 2003, lui-même racheté par le géant minier anglo-australien Rio Tinto. Péchiney, un grand groupe de l’aluminium, fut broyé à la suite de cette opération. C’est à ce moment que s’accélère la désindustrialisation de la France qui perd 40 % de ses parts de marché mondiales à l’export de 1999 à 2019.
L’Etat français s’est réveillé en 2014, avec le décret Montebourg, sur la défense de quelques filières de souveraineté dont le nombre a été augmenté par le décret Le Maire de décembre 2019. Tous les autres pays développés protègent également leurs filières de souveraineté économique : Etats-Unis avec le Cfius créé en 1950, l’Allemagne, le Japon, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, l’Australie, etc.
Les Etats-Unis ont défini, depuis plus d’un demi-siècle, cinq domaines de souveraineté nationale non négociables : défense, finance, agroalimentaire, santé-pharmacie, énergie, auxquels s’ajoutent aujourd’hui le numérique et l’espace. Les Etats-Unis sont en compétition avec la Chine pour la domination mondiale dans ces sept domaines.
Le refus français de l’opération Carrefour s’inscrit dans ce double contexte : affirmation mondiale des stratégies de souveraineté et mémoire de catastrophes comme celle de Péchiney. On a beaucoup évoqué la préoccupation de l’emploi comme raison du refus du gouvernement à la veille d’une présidentielle, Carrefour étant le premier employeur privé en France. C’est oublier que les grands distributeurs sont des têtes de filières pour les productions agroalimentaires.
Cette affaire fait surtout ressortir les faiblesses françaises : faiblesse des marges des entreprises, absence de fonds de pension constituant des actionnaires stables, incapacité à transformer l’épargne massive en instruments d’investissement de long terme, poids des charges sociales qui rend les entreprises peu manoeuvrantes, record du monde du taux de dépense publique (en % du PIB) pour une performance en éducation, santé, recherche, sécurité plus que médiocre en général, voire pitoyable face au Covid : absences de masques, de tests, sans parler des vaccins.
Tant que la France ne traitera pas ses maux profonds, nos entreprises resteront des cibles faciles pour d’habiles prédateurs. Seule une politique déterminée de réindustrialisation et de restauration de l’efficacité de l’action publique pourra protéger nos entreprises.
Crédit photo : François GOGLINS
Les Echos – 18/11/2020
Les Etats-Unis et la Chine sont lancés dans un combat pour la domination mondiale depuis une dizaine d’années, un combat qui s’est durci depuis trois ans avec l’affirmation de la volonté chinoise de passer devant l’Amérique. Trump a lancé la contre-offensive avec la guerre commerciale sino-américaine qui a effectivement commencé le 6 juillet 2018. Aujourd’hui, l’essentiel de leur commerce est taxé.
Cette rivalité stratégique est doublée d’une rivalité dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et des plateformes numériques. Face aux Gafam s’imposent les BATHX : Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi. Les Chinois ont bloqué Google ou Facebook pour des raisons politiques, permettant l’essor de Baidu et de Tencent. Alibaba excelle face à Amazon tout en s’affirmant comme un acteur financier de rang mondial. Les Gafam et les BATHX s’affrontent dans le monde, en Asie et en Afrique, mais aussi et surtout en Europe.
C’est donc d’un double affrontement qu’il s’agit : stratégique et militaire, mais aussi économique et numérique. Ils s’exacerbent mutuellement. Quand les Etats-Unis cognent sur Huawei, quel que soit le prétexte, il s’agit de gêner cet acteur, gonflé aux subventions publiques, qui a l’audace de prendre de l’avance dans la 5G.
Dans ce double affrontement, l’Europe est deux fois absente. Stratégiquement d’abord, sans vision commune et sans politique solide face à ces deux géants. Les Allemands aiment obéir aux Américains, comme l’a rappelé récemment la ministre allemande de la Défense, tout en ménageant la Chine, un si gros marché. La France, désindustrialisée et percluse de dettes, papillonne. Economiquement ensuite : il n’y a pas plus de « Gafam allemands que français ». Et il n’y en a aucun en Europe.
« Protégée » par l’Amérique depuis soixante-quinze ans, l’Europe se pense à l’écart du choc sino-américain. Les Etats-Unis ont en réalité pris soin pendant ces trois quarts de siècle d’empêcher l’émergence de tout ce qui pourrait ressembler à des Etats-Unis d’Europe. Et la zone euro, qui devait être une zone de convergence des performances économiques, accumule les divergences péniblement cachées par l’heureuse action de la BCE.
Non seulement l’Europe n’est pas protégée mais elle est le lieu où les géants déploient leurs armées numériques et déroulent la soie de leurs routes où circulent leurs ambitions. La Grèce, mère de l’Europe, leur a livré son premier port. L’Europe centrale sourit à la Chine tout en se revendiquant américaine. Le Royaume-Uni prend le large dans une confusion suprême.
Penser, dans ce contexte, que Biden, s’il est confirmé, va renverser la table et centrer sa politique étrangère sur des déclarations d’amour à l’Europe est « amusant ». Certes, déclarations il y aura, mais platoniques et non suivies d’effet. L’Amérique continuera de faire son marché en Europe, notamment en Allemagne, avec laquelle la réconciliation sera spectaculaire et massivement mise en scène de part et d’autre. On célébrera Paris, dans une courte étape, vraisemblablement à vélo. C’est si romantique.
Après le départ anglais, l’Europe aurait pu enclencher une nouvelle phase de sa construction en jetant les bases d’une politique stratégique, scientifique et économique ambitieuse, en s’appuyant sur un noyau dur d’une dizaine de pays s’accordant sur une politique déterminée afin d’écarter doucement l’étau sino-américain. Mais les principales décisions, y compris le plan européen de relance, sont précautionneuses.
Biden ne sauvera pas l’Europe. Il lui fera plaisir en lui disant les mots qu’elle veut tant entendre.
Crédit photo : US federal government – domaine public
Les Echos – 26 février 2020
Alstom-Bombardier peut-il résister à la concurrence chinoise ? Il faut d’abord qu’il puisse naître. Alstom a fait une offre de rachat de Bombardier qui devrait aboutir au premier semestre de 2021 si tous les avis nécessaires des autorités de la concurrence sont favorables. Ensemble, les deux groupes ont un chiffre d’affaires de 15 milliards d’euros et ont réalisé des prises de commande de 20,8 milliards d’euros en 2019, pour un résultat net d’un peu plus de 800 millions d’euros.
Le nouveau groupe deviendrait le deuxième acteur mondial du rail derrière le chinois CRCC, dont le chiffre d’affaires est de 28 milliards d’euros, et devant Siemens, avec un chiffre d’affaires de 8 milliards d’euros. Le marché mondial du ferroviaire théoriquement accessible est de 110 milliards de dollars par an, même si, en réalité, seul le marché européen de 40 milliards de dollars par an est réellement accessible à tous les acteurs. Le marché chinois est quasiment fermé. Alstom-Bombardier continuerait d’avoir ainsi un handicap stratégique, comme Siemens, dans la mesure où les subventions des Etats sont interdites en Europe et un instrument majeur de politique industrielle en Chine.
Cette fusion potentielle permettrait à Alstom de compléter son offre mondiale, de réduire ses coûts et ses dépenses de R&D pour développer les trains hybrides ou à hydrogène que la nouvelle Commission européenne appelle de ses voeux et de se renforcer dans la signalisation, mais pas suffisamment pour risquer de se faire couper les ailes par une des autorités de la concurrence concernées. On se souvient que l’autorité de la concurrence européenne a cassé la fusion Alstom-Siemens pour excès de puissance et d’excellence technologique dans la signalisation, qui est aujourd’hui l’art suprême de l’excellence ferroviaire.
Notons toutefois que les recouvrements d’activité entre les deux groupes sont limités , sauf en France, où ils sont en position forte sachant que le marché est totalement ouvert. Une situation qui tétanise néanmoins la Chine, les Etats-Unis, la Russie et peut-être aussi l’Inde, ce qui obligera vraisemblablement la direction de la concurrence de la Commission européenne (DCCE) à une attitude sévère pour rétablir des équilibres géostratégiques mondiaux menacés. Appréciation apparemment excessive, mais c’est la conclusion à laquelle pourraient parvenir les économistes de la DCCE.
La Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) deviendra le premier actionnaire du groupe avec 18 % du capital, devant Bouygues avec 10 %. L’Etat français ne sera pas présent au capital, ce que la DCCE pourrait considérer comme une marque d’insolence dans la mesure où cela supprime un argument pour casser le deal. Il est d’ailleurs clé que l’Etat français ne se réjouisse pas, n’intervienne pas, se désole des rationalisations qui pourraient s’ensuivre et même propose à la DCCE de l’aider à contrer le deal. Une attitude qui pourrait faciliter une issue heureuse du dossier .
Le groupe Bombardier est fragilisé tandis qu’Alstom est tout ce qu’il reste du grand groupe Alcatel-Alsthom (avec un h), un géant dans les commutateurs téléphoniques numériques, les câbles de transmission sous-marines, les réseaux intelligents et les réseaux optiques, qui brillerait aujourd’hui s’il n’avait pas été assassiné par l’idéologie imbécile de « l’entreprise sans usines » qui s’affirmait en France en 2000-2001. Souhaitons désormais que la DCCE ne rêve pas d’une « Europe sans usines ».
Crédit photo : Hugh Llewelyn (CC BY-SA 2.0)
Les Echos – 19/02/2020
La politique de «quantitative easing» maintenue coûte que coûte par la Banque centrale européenne n’a pas eu d’effet sur le taux d’inflation sous-jacent qui reste autour de 1 % par an dans la zone euro, écrit Christian Saint-Etienne. Mais elle porte des coups sensibles à l’assurance-vie ou à la rentabilité des banques.
La Banque centrale européenne (BCE) conduit une politique monétaire qui, de réponse appropriée aux déséquilibres macroéconomiques et à la faiblesse des institutions européennes en 2012-2014, est devenue dangereuse depuis 2017 alors que la forte accélération de la croissance observée cette année-là permettait de mettre fin à un taux de dépôt devenu négatif en 2014 et abaissé à – 0,4 % en mars 2016. A l’inverse du souhaitable, ce taux a encore été réduit en septembre 2019.
En janvier 2015, la BCE a annoncé un programme de rachats de titres publics et privés au rythme de 60 milliards d’euros par mois qui a démarré le 9 mars 2015, chaque banque centrale nationale membre du Système européen de banques centrales (SEBC) rachetant des titres publics de son pays. Elle cherche à relancer l’activité pour porter l’inflation à un rythme annuel proche de son objectif de 2 % – alors qu’un objectif compris entre 1 % et 1,5 % conviendrait mieux à la réalité monétaire et financière européenne depuis 2015. Le volume mensuel d’achat a été porté à 80 milliards d’euros en avril 2016, en incluant les dettes des entreprises.
Après avoir réduit le rythme mensuel d’achat à 60 milliards d’euros au printemps 2017 puis à 30 milliards d’euros au début 2018 et 15 milliards d’euros à l’automne 2018, la BCE a stoppé les achats nets de titres en décembre 2018. De mars 2015 à décembre 2018, la BCE a acheté pour 2.600 milliards de titres et son bilan est de l’ordre de 4.700 milliards d’euros, soit 41 % du PIB de la zone euro.
La BCE a repris ses achats mensuels nets de titres à hauteur de 20 milliards d’euros au 1er novembre 2019. Son taux directeur (refi) est à zéro et le taux appliqué sur les dépôts des banques a été porté à – 0,5 % (mesure annoncée le 12 septembre 2019). Christine Lagarde a remplacé Mario Draghi, l’auteur de cette politique, au 1er novembre 2019. Ces mesures ont été confirmées le 12 décembre 2019.
Cette politique dite de «quantitative easing» n’a pas eu d’effet sur le taux d’inflation sous-jacent, qui reste autour de 1 % par an dans la zone euro et n’a pas empêché le ralentissement économique qui résulte d’une moindre croissance du commerce mondial. Mais elle a commencé à porter des coups terribles à l’assurance-vie, à la rentabilité des banques de la zone euro et au moral des épargnants qui ne supportent plus la forte chute des rendements de l’épargne. Les entreprises n’en profitent même pas pour investir massivement, car elles s’inquiètent de la faiblesse de la croissance de la zone euro et du ralentissement de la croissance mondiale.
La BCE dispose aujourd’hui de trois instruments principaux pour conduire sa politique monétaire : la détermination des taux d’intérêt, la politique d’achat de titres principalement publics et les LTRO. Ces derniers («long term refinancing operations») sont des prêts à long terme (3 ou 4 ans) accordés aux banques commerciales par la BCE. En mars 2019, la BCE a annoncé le lancement d’une troisième série d’opérations ciblées de refinancement de long terme, les TLTRO ou «targeted LTRO». Les TLTRO 3 ont une maturité de 3 ans et ces opérations seront conduites de septembre 2019 à mars 2021.
Compte tenu des dégâts provoqués par les taux négatifs sur la rentabilité des banques européennes et la stabilité du système d’assurance-vie, il est devenu urgent que la BCE remonte son taux de refinancement (refi) de 1 point de pourcentage en deux ou quatre fois – deux hausses de 50 points de base. Le taux de dépôt serait à + 0,5 % et le refi à + 1 %.
Les deux autres instruments sont suffisants et plus appropriés pour permettre à la BCE d’assurer la liquidité des banques commerciales et le refinancement à taux faible des Etats membres de la zone euro à condition qu’ils respectent les limites réglementaires de déficit et d’endettement.
En cas de nouvelle crise comparable à celle de l’été 2012, il suffira que la présidente de la BCE annonce qu’il n’y a temporairement plus de limite aux TLTRO et aux rachats de titres publics afin d’assurer la stabilité du système financier et des Etats.
Crédit photo : Jess47200
Les Echos – 23/01/2019
LA CHRONIQUE DU CERCLE DES ÉCONOMISTES. Le secteur de l’automobile subit deux transformations majeures. La mutation en cours est au cœur d’une géostratégie mondiale à laquelle l’Europe doit prendre part.
Contrairement à ce que l’on entend souvent dans le débat politique en France, l’automobile est un secteur d’avenir. Alors qu’elle est chassée de Paris sans réflexion globale sur sa place dans les transports propres du futur, elle se développe dans le monde. Les ventes mondiales devraient passer de 70 millions en 2004 à 97 millions en 2020.
Il faut arrêter de penser pollution en prononçant automobile : les véhicules propres sont déjà en production. Mais il ne faut pas faire d’erreur stratégique : les voitures produites en France consommant trois litres aux 100 kilomètres, et dont les émissions sont quasiment intégralement filtrées, polluent moins sur le cycle de production que des véhicules électriques équipés de batteries venant de Chine, produites dans des usines fonctionnant à l’électricité au charbon, comme celle consommée par les véhicules.
Deux transformations majeures du secteur sont à l’œuvre : la voiture autonome et le véhicule électrique. Les voitures autonomes vont constituer à elles seules un écosystème massif avec les constructeurs de véhicules et leurs sous-traitants qui deviennent des acteurs clefs de l’économie numérique.
Les constructeurs, comme les sous-traitants, doivent acquérir les compétences scientifiques et techniques qui sont au cœur de l’économie numérique, notamment dans l’intelligence artificielle, la programmation et la calibration des capteurs, les radars, sonars, lidars (télédétection par laser) et toutes les caméras qui captent les informations nécessaires aux calculs de positionnement.
Le coût des composants électroniques actuellement embarqués dans des véhicules de gamme moyenne est de 1.500 euros et dépassera 8.000 euros pour les systèmes autonomes complets : ce sera une source massive de création de valeur au cours des dix prochaines années. C’est toute une industrie électronique nouvelle dans laquelle un pays développé doit s’imposer s’il ne veut pas régresser : dix millions d’emplois sont en jeu pour la seule Union européenne à l’horizon 2025.
La mutation en cours est au cœur de la géostratégie mondiale. La rivalité sino-américaine dans la mutation numérique se joue notamment dans trois domaines joints : l’intelligence artificielle, la 5G et la voiture autonome. Quand les Etats-Unis infligent des sanctions contre Huawei et ZTE pour des raisons de sécurité, ils visent surtout à les affaiblir dans leurs activités futures de développement de la 5G qui accélère l’innovation technologique.
En effet, la 5G va permettre de faciliter le développement des voitures et camions autonomes et de tous les robots et cobots connectés, d’entrer dans le monde des centaines de milliards d’objets connectés qui rythmeront nos vies futures, et d’accentuer l’essor des techniques de réalité virtuelle. Toutes ces transformations vont ouvrir avant dix ans des marchés annuels plus importants que la somme des PIB de l’Allemagne et de la France.
La Chine pousse également le développement des voitures électriques et hybrides afin de préempter les innovations des constructeurs occidentaux en les obligeant à produire en Chine, et de lutter contre la pollution locale. La Chine a produit 27 millions de véhicules en 2017 contre 17 millions aux Etats-Unis et 15 millions en Europe, et continue d’investir massivement dans ce secteur.
Nous ne pouvons concevoir l’avenir de l’Europe comme seulement consommatrice de véhicules autonomes et électriques importés alors que nous fermerions des dizaines d’usines et supprimerions des centaines de milliers d’emplois stables fabriquant souverainement des véhicules peu polluants.
Les stratégies de long terme, seules à même de sauver simultanément nos conditions de vie et notre niveau de vie, sont naturellement loin des slogans et fausses promesses. Elles ne peuvent être conduites que par des peuples informés et matures. Un rêve fou ?
Crédit photo : Lucas Hobbs
Les Echos – 14 janvier 2019
On peut faire une réforme fiscale qui contribue à créer des richesses tout en ciblant intelligemment les plus hauts revenus sans les faire fuir… ni les insulter.
La France détient le triste record de la dépense publique la plus lourde et la moins efficace de l’Union européenne. A 56,2 points de PIB en 2018, la dépense française produit une croissance faible, 20 % des jeunes sortant du système éducatif sans les compétences de base, un taux de chômage élevé, une insécurité croissante, etc. La France est un cas d’école démontrant qu’une dépense publique élevée ne contribue ni à la croissance, ni à la sécurité, ni au bonheur !
La protection sociale atteint 33,3 % du PIB, contre 28 % dans la zone euro et 25 % pour l’OCDE, et les pensions pèsent 14,2 % du PIB. La protection sociale représente 59,25 % de la dépense publique et les retraites plus du quart (25,3 %) de la dépense publique. La charge de la dette publique est de 1,9 % du PIB. Hors protection sociale et charge de la dette, la dépense publique n’atteint que 21 % du PIB ! Le poids de la protection sociale casse les mécanismes de la prospérité, car on finance massivement le non-travail par un âge de départ à la retraite trop faible et des règles d’indemnisation du chômage trop généreuses.
Nos dirigeants et ceux, en gilet jaune, qui les contestent, ont une solution à nos problèmes de croissance, de compétitivité et de faiblesse du taux d’emploi : augmenter la dépense publique et les impôts sur les « riches » ! Or les riches sont aujourd’hui avant tout des entrepreneurs et des investisseurs. « Brisons donc les créateurs de richesses pour accélérer la croissance ! », tel est le nouveau mantra des caqueteurs sur les réseaux sociaux et les chaînes télévisées.
Des riches déjà surimposés, sauf peut-être le Top 1 pour 1.000, soit les 3.000 ménages les plus riches de France, qui peuvent s’installer à tout moment à l’étranger : il est d’ailleurs miraculeux qu’ils ne l’aient pas fait, mais on envoie tous les signaux pour qu’ils se « cassent », comme un journal parisien le suggérait récemment à un des entrepreneurs français ayant créé le plus d’emplois en France au cours des vingt dernières années…
Tout est-il donc « fichu » ? Non ! On peut paradoxalement faire une réforme fiscale puissante qui contribue à créer des richesses tout en ciblant intelligemment les plus hauts revenus sans les faire fuir et sans les insulter.
Le taux d’impôt sur les sociétés devrait atteindre 28 % en 2020 sur l’ensemble des bénéfices puis 25 % en 2022. Le taux d’imposition sur les revenus du capital est de 30 % et l’IFI, résidu de l’ISF, contribue à casser la reprise immobilière pour un maigre rapport. Il faut supprimer l’IFI au 1er janvier 2020 et porter le taux de prélèvement forfaitaire à 28 % en 2020 et à 25 % en 2022, pour un coût en année pleine de 3,5 milliards d’euros en 2020 et 4,8 milliards d’euros en 2022 hors reprise immobilière et un gain net de 1 à 3 milliards d’euros en 2020 et de 5 à 7 milliards d’euros en 2022 avec reprise immobilière. Ce surplus permettrait de financer la suppression de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu de 45 % en 2020.
On pourrait en rester là si seule la raison commandait à la réforme fiscale ! Mais l’envie rôde partout en France. Il faut taxer les riches, c’est-à-dire, en ces heures délétères, tous ceux qui « gagnent plus que moi ». Alors, répondons frontalement à la demande de taxer davantage les très riches afin de faire « jouir » le peuple. Après tout, cette jouissance, si malsaine soit-elle, est un objectif politique comme un autre. Je propose donc ici une novation totale en matière fiscale. Créons un « impôt Gini » sur les très hauts revenus visant à réduire les inégalités sociales après redistribution.
Je propose d’introduire un nouvel impôt de 1 % sur le revenu fiscal de référence au-dessus de 100.000 euros, 2 % au-dessus de 200.000 euros et 3 % au-dessus de 300.000 euros. Et je propose d’affecter les recettes de l’impôt Gini au financement de la prime d’activité afin de créer un lien direct entre fiscalité sur les très riches et incitation à travailler pour les revenus modestes.
Les Echos – 17/04/2018
Les pensions de retraite par répartition pèsent trop fortement sur les actifs et sur la compétitivité de la France. Pour diminuer cette charge sans amputer le pouvoir d’achat des retraités, il faudra mettre au point des formes innovantes de capitalisation.
On aborde généralement la réforme des retraites par répartition comme un enjeu social ou politique, mais jamais sous l’angle stratégique qui est pourtant central.
Les pensions en répartition atteignent 14 % du PIB sur une dépense publique française de 56 % du PIB, soit 9 points de PIB de plus que la moyenne de la dépense publique chez les 18 autres pays membres de la zone euro. Pour stabiliser les pensions en euros constants, il faut porter l’âge de départ à 64 ans et la durée de cotisation à 44 ans d’ici à 2024. La durée de cotisation est déjà programmée à 43 ans en 2030, tandis que l’âge de départ optimal pour les salariés du privé est déjà de 63 ans, compte tenu des accords Agirc-Arrco.
Il s’agit donc de donner un petit coup de collier supplémentaire pour limiter une charge de pensions qui pèse trop fortement sur les actifs et la compétitivité du pays. A terme, le poids de la répartition pourrait refluer vers 12 % du PIB, soit un niveau restant au-dessus de la moyenne de nos compétiteurs mais dans de moindres proportions qu’aujourd’hui (2 points de PIB au lieu de 4 points de PIB au-dessus de la moyenne de l’Europe de l’Ouest).
Pour maintenir un niveau élevé de pouvoir d’achat à la retraite, en lien avec un effort individuel d’épargne à long terme, les actifs pourraient être incités à se constituer un troisième étage de retraite en capitalisation dont les prestations pourraient atteindre 2 % du PIB par an d’ici 2035-2038.
Avec un rendement moyen des placements des cotisations versées pendant la période de constitution de ces fonds de pension de l’ordre de 5 %, le pays devrait accumuler, au cours des vingt prochaines années, des fonds de pension de l’ordre de 40 % du PIB, dont les deux tiers devraient être investis en actions des entreprises. Cela constituerait un apport précieux de fonds propres pour accélérer la croissance du secteur productif.
La France doit en effet moderniser son appareil de production et remplacer les machines de ses usines, dont l’âge moyen est proche du double de celui mesuré en Allemagne. L’industrie assure plus des trois quarts des exportations de biens et services, hors matières premières et énergie, dans tous les pays développés et plus des quatre cinquièmes de la recherche et innovation non publiques. Sans industrie puissante et robotisée, pas d’exportations et d’innovation !
Par quels outils techniques avancer ? L’idéal est évidemment de créer des fonds de pension ayant un horizon d’investissement d’au moins quinze ans dans l’économie productive et bénéficiant du régime prudentiel européen des fonds de pension qui échappe aux règles les plus castratrices de Solvabilité II . Mais si le mot de « fonds de pension » continue de terrifier les ignorants et les faux prophètes, deux autres possibilités s’offrent à nous.
Premièrement, on peut créer facilement un compartiment d’investissement à au moins 15 ans dans l’assurance-vie doté des mêmes caractéristiques techniques que les fonds de pension et d’une fiscalité favorable en lien avec le risque pris à long terme.
Deuxièmement, et sans ciller, on peut créer des fonds de pension « de gauche » dans chaque branche économique ou dans des regroupements de branches. Il s’agirait de fonds d’investissement dirigés par des conseils de surveillance ayant une moitié de représentants des syndicats et une moitié d’employeurs. Ces fonds se doteraient d’un directoire technique et sous-traiteraient la gestion par appels d’offres auprès d’organismes financiers. Les objectifs des investissements, en termes de cibles et de rentabilité, seraient fixés par les conseils de surveillance, qui pourraient, et devraient, privilégier les investissements dans l’économie française.
Si ces instruments d’investissement à long terme dirigeaient environ 30 milliards d’euros par an vers le financement des entreprises françaises, et donc 45 milliards d’euros en capitaux propres avec un effet de levier de 1,5, le renouveau de notre appareil de production serait considérablement accéléré et les créations d’emplois productifs fortement augmentées.
La réforme des régimes de retraite réussira d’autant mieux qu’elle s’inscrira dans une transformation systémique qui accélérera la croissance économique et les créations d’emplois, contribuant ainsi à une augmentation des cotisations perçues par les régimes en répartition.
Les régimes en répartition seront ainsi les premiers bénéficiaires de la réussite des fonds de capitalisation !
Les Echos – 31/01/2018
Le gouvernement a annoncé sa volonté d’opérer des privatisations partielles, afin de dégager des recettes de 10 milliards d’euros qui seraient affectés à un fonds pour financer des initiatives dans l’innovation. Le ministre de l’Economie semble compter sur un flux annuel de l’ordre de 300 à 400 millions d’euros. Comment comprendre ces initiatives ?
Le monde est plongé depuis une trentaine d’années dans une nouvelle révolution industrielle, dont la technologie maîtresse, conduisant à la transformation accélérée des systèmes de production et distribution des biens et services, est l’informatique.
Comme pour les révolutions industrielles précédentes fondées sur la vapeur et l’électricité, la transformation de notre industrie s’annonce profonde : est désormais industriel tout ce qui fonctionne à base de processus normés et informatisés. La banque, l’assurance, la logistique ou la publicité sur Internet sont des activités industrielles. Pour suivre cette transformation à l’oeuvre, la France doit accélérer son effort d’innovation, notamment dans l’économie productive.
La BPI est déjà très active dans le financement des entreprises et des start-up qui essaient de s’adapter. Il s’agit d’aller plus loin dans
cette direction.
La question est de savoir si l’initiative annoncée par le gouvernement est majeure ou s’il s’agit d’une goutte d’eau supplémentaire dans une politique qui n’a pas la masse critique. Alors que l’Allemagne dégage des excédents extérieurs indécents, la France s’enfonce dans le déficit de ses échanges de produits manufacturés.
La lourde voiture française, lestée d’une dépense publique gigantesque (56 points de PIB de dépense publique, dont 33 % de PIB de protection sociale en 2017), a un petit moteur industriel qui peine à exporter. Il s’agit donc de développer massivement notre système productif en renforçant les entreprises actuelles et en doublant le nombre d’ETI, disons de 4.600 actuellement à plus de 9.000 en cinq à sept ans.
Nous avons pour cela besoin de trois ingrédients : 1. une épargne longue investie dans l’appareil de production ; 2. une révolution éducative augmentant rapidement les compétences de la jeunesse et de la force de travail actuelle ; 3. une très nette accélération de l’effort d’investissement et de robotisation de notre appareil de production.
Pour se concentrer sur la modernisation de notre appareil de production, il faut être capable de porter rapidement l’épargne longue investie annuellement dans l’appareil de production de 15-20 milliards d’euros à 45-50 milliards d’euros (2 % du PIB français). Ceci s’opère dans les pays
comparables par des fonds de pension recueillant chaque année environ 3 % du PIB de cotisations investies aux deux tiers à un horizon de quinze à vingt ans. En France, l’assurance-vie est investie à huit ans et le reste de notre épargne est essentiellement liquide.
La politique annoncée de cessions de participations publiques devrait dégager des flux de financement de l’ordre de 1 % de ce qui est nécessaire (400 millions au lieu de 40 milliards d’euros annuels). ça n’est donc qu’une goutte d’eau dans un lac de besoins de financement productifs qui reste asséché.
Cette politique doit s’inscrire dans une ambitieuse réforme des retraites, avec création de fonds de pension en urgence, pour ne pas risquer d’apparaître comme cyniquement décalée par rapport aux besoins réels. La réforme de nos systèmes de formation initiale et continue doit être massive. La robotisation de la production, le développement des plates-formes numériques et l’investissement dans l’intelligence artificielle sont des nécessités vitales face à la NRI2.
Bref, le président et le gouvernement parlent bien, mais ils sont tellement loin des mesures qu’il faudrait prendre que je me contenterai de conclure poliment : peut et doit mieux faire !
Les Echos – 14/06/2017
Par Jean Peyrelevade et Christian Saint-Etienne
Face à l’offensive de plus en plus marquée des capitalismes américain et chinois, nous devons redresser notre appareil productif. Il faut pour cela sortir de notre culture de lutte des classes et organiser la paix dans l’entreprise.
Trois formes différentes de capitalisme, entre lesquelles la compétition est engagée, se partagent la planète.
Le capitalisme de Wall Street ne se préoccupe que de l’enrichissement de ses actionnaires : le rendement du capital y est plus élevé que dans les autres pays développés, ce qui provoque un creusement des inégalités au détriment des salariés des classes moyennes. La puissance financière des sociétés, assise sur l’exploitation du plus grand marché du monde, y est considérable. Les dix plus grandes capitalisations boursières mondiales sont toutes américaines, dont la moitié (Apple, Google, Microsoft, Facebook et Amazon) spécialisées dans les nouvelles technologies. Leur capitalisation cumulée (3.700 milliards de dollars) est égale à deux fois celle de la place de Paris tout entière et à six fois celle des dix premières sociétés françaises. Capital first ! Donald Trump, en abaissant le montant de l’impôt sur les sociétés, va encore renforcer le mouvement. America first ! L’alliance de Wall Street et du pouvoir politique mettra les Etats-Unis dans la position de pouvoir racheter, partout dans le monde, tous les actifs industriels ou commerciaux qu’ils peuvent souhaiter.
De l’autre côté du monde, la Chine a réinventé le capitalisme étatique. La stratégie industrielle du pays consiste à utiliser de plus en plus ses excédents structurels d’épargne et de balance commerciale pour financer des acquisitions de sociétés étrangères, à un rythme désormais supérieur à une centaine de milliards d’euros par an. Ainsi, les deux premières puissances économiques du monde sont-elles toutes deux à l’achat. La position nette externe en actions des Etats-Unis (actions étrangères détenues moins actions américaines entre les mains de non-résidents) représente 10 % de leur PIB, soit près de 2.000 milliards de dollars. La Chine va suivre, encore à distance pour l’instant.
Nous ne pouvons pas laisser nos entreprises les plus brillantes, nos pépites technologiques les plus enviées, nos centres de décision les plus importants être achetés sans coup férir soit par Wall Street, soit par une émanation de l’empire du Milieu. Crainte exagérée ?
La tentative avortée d’OPA de Kraft-Heinz sur Unilever d’un côté, de l’autre les rachats récents des pneus Pirelli, des machines-outils KraussMaffei, celui en cours de la société agrochimique suisse Syngenta, tous déclenchés par la même entreprise publique ChemChina, dirigée par un membre éminent du Parti communiste, montrent que le danger est bien là.
Face à cette double menace, nous devons à la fois protéger et renforcer notre système productif :
Protéger tout d’abord. Il est urgent que l’Europe mette en place une instance d’agrément et de contrôle des investissements étrangers, à l’image de ce qui existe aux Etats-Unis. Le libre-échange de biens et services à travers les frontières, si chacun respecte les règles du jeu, est un facteur d’enrichissement pour tous les participants. En revanche, rien, absolument rien ne permet de dire que la liberté des mouvements de capitaux, appliquée aux acquisitions et cessions d’entreprises, aurait les mêmes avantages. Le transfert de propriété est d’une autre nature que l’échange commercial, car il détermine la localisation des centres de décision et d’innovation et celle des usines mères dans lesquelles on développe les savoir-faire techniques des entreprises. Donc, ne soyons pas naïfs.
Consolider ensuite. Le capitalisme français est fragile par rapport à son homologue allemand ou à ses voisins du nord de l’Europe, aux Pays-Bas et en Scandinavie. Là, les entreprises font partie d’un écosystème où actionnaires et salariés savent qu’ils partagent un intérêt commun. Chez nous, l’idée de la lutte des classes est toujours prégnante, qui veut que les patrons soient des adversaires, que les salariés soient protégés par l’Etat d’une exploitation abusive et que les revenus du capital, prélèvements sans justification au profit d’un capital inutile, soient surtaxés.
Nous ne redresserons pas notre appareil productif tant que nous ne supprimerons pas cette fracture délétère. Il est temps, décidément, de prendre conscience que l’entreprise est un objet d’intérêt général, dont la bonne santé commande la croissance et l’emploi. Il nous faut faire notre révolution culturelle et adopter enfin les meilleures pratiques du capitalisme rhénan, sauf à nous voir peu à peu rachetés par d’autres et perdre nos centres de décision : Usinor, Pechiney, Lafarge, Alcatel, Alstom, la liste est déjà longue des champions disparus.
Deux réformes fondamentales doivent être menées à terme, la première sur la répartition des profits ; la seconde sur celle des pouvoirs :
Il faut tout d’abord que l’ensemble des salariés soient plus directement intéressés à la prospérité de l’entreprise, par exemple par le versement en leur faveur d’une part significative des profits distribués. Dans le même esprit, il faut renforcer les mécanismes de participation et de constitution d’un véritable actionnariat salarié.
Mais l’argent ne suffit pas. Il faut aussi aller, dans toutes les entreprises dont la taille le justifie, vers une cogestion à l’allemande où la moitié des administrateurs sont directement élus par l’ensemble du personnel. Partager raisonnablement les profits, discuter de bonne foi avec les principaux intéressés les décisions stratégiques de l’entreprise tout en gardant le pouvoir de décision ultime, telles sont les contreparties nécessaires pour que la collectivité reconnaisse l’entreprise et admette enfin que la diminution de ses charges sociales et fiscales n’est pas un cadeau fait aux patrons. Et surtout pour que soit revue la fiscalité sur les revenus du capital qui est en France deux fois plus lourde que chez nos voisins et constitue la première cause d’un investissement insuffisant, d’une croissance faible et donc d’un chômage irréductible.
Allons, messieurs du patronat, ayez de l’audace politique et sociale, sortez de votre conservatisme, proposez et nous aurons une chance de gagner tous ensemble.
Jean Peyrelevade et Christian Saint-Etienne
Les Echos – 22/02/2017
LE CERCLE DES ECONOMISTES – Les élites n’ont pas su protéger les populations face aux vagues d’internationalisation rapides.
Il est aujourd’hui commun dans l’ensemble des pays démocratiques d’analyser l’échec des élites comme la cause principale de l’essor du populisme et de l’aura soudaine des « démocratures », ce dernier terme désignant des pays où le processus électoral consacre le parcours d’un tyran plus ou moins doux.
Quel est cet échec central des élites ainsi désigné comme la cause de tous les maux ? Manque de courage ? Manque de capacité à expliciter les enjeux du changement dans un monde en mutation rapide ? Manque de fermeté face aux mouvements migratoires ? Tout cela est vrai, mais ce n’est pas la cause première du rejet actuel.
Cette cause est connue : la vague d’internationalisation rapide de l’économie mondiale depuis trente ans, grâce à l’informatisation de tous les systèmes de production, de distribution et de transport, a permis, d’un côté, l’essor des classes moyennes des pays dits émergents.
C’est-à-dire ces pays vers lesquels les multinationales ont délocalisé les productions venant des pays développés démocratiques, et, de l’autre, l’enrichissement du 1 % dominant des pays riches ayant commandé – et bénéficié de – ces transferts. Les élites politiques n’ont fait que couvrir ces transferts ordonnés par le « big business ».
Dans ce contexte, imaginer, comme le font certains, que des chefs d’entreprise issus du « big business » sont le seul espoir de rétablissement de la prospérité des classes moyennes est au mieux drôle et au pire infiniment tragique. Le rôle des chefs d’entreprise est éminent dans la production de biens et de services dans le monde marchand concurrentiel.
Le raisonnement s’applique à Donald Trump, autoproclamé sauveur de l’Amérique après l’échec d’Obama et la faillite des élites américaines. Cette faillite n’est pas absolument avérée au moment où le taux de chômage américain est très bas, même si le taux de participation de la population au marché du travail pourrait être plus élevé.
De plus, ce sont les entreprises et les universités américaines qui dominent la transformation de l’économie mondiale depuis trente ans avec, notamment, les Gafa surfant sur l’Internet mondialisé d’origine américaine.
Que le Top 1 % américain se soit enrichi au cours de ces trois décennies relève davantage d’une politique fiscale de redistribution que d’une remise en question systémique du modèle démocratique, même si ce dernier n’est que le moins imparfait de tous les modèles connus. Mais, là aussi, on passe rapidement de la drôlerie trumpienne au tragique quand Trump annule le TPP, qui se voulait un rempart normatif face à la Chine, et remet en question l’Obamacare, qui protégeait 20 millions d’Américains parmi les plus fragiles.
En France, le problème vient surtout de l’échec des élites politiques à moderniser le pays depuis trente ans. Le problème central vient du recrutement de ces élites.
Passer d’une Assemblée nationale de gauche à une Assemblée nationale de droite en France depuis trente ans, et en caricaturant à peine, c’est passer d’une Assemblée dominée par le monde enseignant, des avocats et des énarques de gauche à une Assemblée dominée par des médecins, des avocats et des énarques de droite (et c’est pareil au sommet du Front national, sauf erreur). Où sont dans ces élites les penseurs des transformations en cours, les éclaireurs de l’avenir, les pédagogues du changement ?
Pour amorcer le changement, réduisons le nombre de députés à 300, le nombre de sénateurs à 100, tout en supprimant le Conseil social économique et environnemental et en faisant du Sénat la chambre des territoires et des métiers. Simultanément, limitons le nombre de mandats de parlementaire à deux successifs et obligeons les fonctionnaires à démissionner de la fonction publique lors de leur première élection au Parlement. Un Parlement renouvelé et un gouvernement resserré valent mieux qu’un « sauveur » qui peut se révéler très décevant.