Etude des propositions économiques du Front National, commandée par Le Figaro – 14/11/2014
Pour analyser le programme économique du Front national, j’ai choisi deux documents : le « Programme politique du Front national » disponible sur son site, lourd de 106 pages, et l’interview donnée par Marine Le Pen au JDD le 2 novembre 2014.
Le second document donne la substance du premier. Mme Le Pen déclare : « Il faut radicalement changer de modèle, de logiciel. Il faut rompre avec l’extrémisme ultralibéral, qui est un choix idéologique au même titre que l’était le communisme. Cela veut dire retrouver notre monnaie, l’adapter à notre économie, ce qui nous permettra de retrouver la compétitivité. Il faut ensuite retrouver la maîtrise de notre économie, faire le choix du patriotisme économique, mettre en place des mesures aujourd’hui interdites par Bruxelles avec l’avantage donné aux entreprises françaises dans l’accès aux marchés publics. Et maîtriser nos frontières économiques en mettant en place des droits de douane modulés contre la concurrence internationale déloyale. » Plus loin, elle note : « La priorité nationale est une priorité du FN. (…) C’est aussi l’immigration qui aggrave considérablement les déficits sociaux. »
Elle ajoute, à propos des mêmes orientations qu’elles partageraient avec l’extrême gauche : « Elle fait souvent le bon constat, mais elle ne va pas au bout de la logique. Ils sont soi-disant contre l’Europe, mais ils refusent de remettre en place des frontières économiques nationales. Ils sont soi-disant contre l’ultralibéralisme, mais ils refusent toute idée de maîtrise de l’immigration. Or l’immigration est un des leviers de l’ultralibéralisme. »
Le premier document donne des compléments à ces propos. Il est indiqué qu’il est nécessaire que la Banque de France puisse acheter des titres de dette publique tandis que « l’État doit inciter fortement les institutions financières à allouer en priorité l’épargne à long terme des Français à la dette publique ». Par ailleurs : « La refondation de notre croissance, condition indispensable à un désendettement dans la durée, reposera sur la politique volontariste de souveraineté monétaire retrouvée, de réindustrialisation et de protection aux frontières qui sera mise en œuvre.»
Les options du FN sont donc explicites :
Ces options sont cohérentes avec la vision péroniste mise en place en Argentine dans les années 1950 : priorité nationale, reprise en main des entreprises par l’État à l’abri de droits de douane et de quotas, monétisation de la dette. Elles sont également compatibles avec la vision marxiste, d’où le satisfecit de Mme Le Pen à l’extrême gauche, avec la planification de l’industrie nationale et le contrôle des investissements des entreprises, le très net alourdissement du progressisme fiscal qui est déjà en France un des plus élevés au monde, si ce n’est le plus élevé au monde.
Le « marinopénisme », doctrine de Marine Le Pen, est donc un marxisme péroniste revendiqué qui se double d’une coupure franche de l’Union européenne, à la fois marché unique et monnaie unique.
Le marinopénisme est en contradiction avec les faits, ce qui ne gênera pas les leaders du FN, mais aussi avec le « jeanpénisme », doctrine de Jean-Marie Le Pen.
Le marinopénisme vise en effet à donner la priorité aux Français « de souche » sur les immigrés et aux entreprises françaises sur les importations liées à l’ultralibéralisme. Que l’on veuille rétablir une concurrence équilibrée entre producteurs nationaux et étrangers en imposant un cadre social, fiscal et environnemental mondial par une intégration de la trace carbone des produits importés par des droits compensatoires ou en faisant payer la protection sociale par les importations comme par la production nationale grâce à un mécanisme de « TVA sociale » est souhaitable et justifié. Mais fermer les frontières de facto par des droits de douane et des quotas ignore que la moitié de notre production industrielle est exportée, que nos secteurs économiques les plus dynamiques sont les plus internationalisés et que la production nationale est absente de nombreux secteurs, comme les produits numériques fortement demandés par les Français. Le marinopénisme conduirait à une combinaison d’effondrement des industries exportatrices et de pénuries correspondant aux produits importés pour lesquels il n’existe pas d’offre nationale. La reflation salariale combinée à la monétisation de la dette entraînerait une forte inflation couplée à la chute du taux de change de la nouvelle monnaie, le « marinofranc ».
Le marinopénisme conduirait à une paupérisation violente du pays et à une explosion du chômage et de la pauvreté de celles que l’on prétend protéger, les classes populaires. La même analyse s’applique aux propositions de l’extrême gauche tant admirée par Mme Le Pen. Par ailleurs, Mme Le Pen note que l’ultralibéralisme et le communisme sont des idéologies, notion qui s’applique parfaitement au marinopénisme compte tenu de sa structuration intellectuelle.
Surtout, le marinopénisme est l’inverse du jeanpénisme, qui prônait il y a exactement vingt ans la suppression non seulement de l’impôt sur la fortune, mais aussi de l’impôt sur le revenu ! Le jeanpénisme était une combinaison de provocations et d’ultralibéralisme. Mme Le Pen s’en est démarquée pour devenir « éligible », ce qui n’intéressait pas son père, tout occupé à ses agressifs jeux de mots. Elle voue aux gémonies l’ultralibéralisme, l’internationalisme, l’européisme, mais aussi l’Union européenne elle-même. Même si l’Europe est critiquable de s’offrir au monde sans réciprocité, il vaudrait mieux la consolider que de vouloir l’« exploser ». Le marinopénisme ne reste fidèle au jeanpénisme que sur l’exécration des immigrés.
Il faut donc cesser de dire que le marinopénisme est « fumeux ». Il est au contraire explicite et enraciné dans des doctrines aux fortes colorations historiques.
Les Echos – 1er octobre 2014
Le déficit public va se maintenir au-dessus de 4 % du PIB en 2014 et 2015. Est-ce souhaitable ou catastrophique ? Rappelons d’abord la raison fondamentale des inquiétudes portant sur la France. C’est le pays développé qui s’est le plus désindustrialisé depuis quinze ans, la part de la valeur ajoutée industrielle dans la production ayant chuté de 30 %. Compte tenu du rôle joué par l’industrie dans les exportations mondiales hors énergie et matières premières, avec une production industrielle retombée en 2014 au niveau de 1994, nos échanges extérieurs sont déséquilibrés depuis 2005 et le déficit de la balance courante a atteint près de 2 % du PIB en 2011-2013. L’économie est à l’arrêt en 2014, le pouvoir d’achat baisse depuis 2012 tandis que le déficit public ne se réduit pas en dépit d’une punition fiscale de 70 milliards d’euros en 2011-2013 et à nouveau d’environ 10 milliards d’euros en 2014. Les importations continuent de pénétrer nos marchés, signe du manque de compétitivité et d’attractivité de nos produits et services. Nos entreprises développent leurs activités hors de France compte tenu de l’écrasement fiscal et social de la production interne tandis que les investissements directs étrangers en France se sont effondrés. Certes, nous avons beaucoup d’atouts pour rebondir mais à force de passivité et d’archaïsme, on pourra bientôt nous appliquer le mot de Charles de Gaulle à propos du Brésil dans les années 1960 : « C’est un pays qui a son avenir devant lui, et pour longtemps encore ! »
C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier notre incapacité à réduire la dépense publique, qui se maintient à 57 % du PIB en 2014, comme en 2013. Les annonces de baisse de la dépense, une baisse toujours reportée dans les faits, apparaissent mirobolantes. La stagnation de l’activité ne permet pas que les hausses d’impôt ex ante se traduisent en baisse des déficits ex post. En un mot comme en cent, le pays est « planté ». Echoué dans la vase de la médiocrité et du renoncement à l’effort. Toute crédibilité du gouvernement est évanouie.
Dans cette situation délétère, renoncer à réduire le déficit, voire accepter qu’il dérape encore, apparaît suicidaire. De fait, il faut impérativement le maintenir en dessous de 4 % du PIB pour éviter un décrochage complet du marché de la dette publique qui serait mortifère, notre dernier atout étant la faiblesse historique des taux d’intérêt. Mais faut-il pour autant vouloir le ramener en urgence à moins de 3 % du PIB voire à l’équilibre comme en Allemagne ? Evidemment non, puisque cela affaiblirait plus encore la demande intérieure et pourrait provoquer un nouveau repli de la production. Dans ces conditions comment rassurer nos partenaires et redonner goût d’aller de l’avant aux entrepreneurs et investisseurs français ? Il faut réduire la dépense publique future et stabiliser les anticipations.
Quatre mesures s’imposent pour fixer un cadre cohérent de politique économique :
On ne peut maintenir le déficit public à un niveau élevé sans retrouver un début de crédibilité sur le moyen terme. Il faut agir vite. Sinon, nous aurons un ajustement subi à l’italienne.
Le choix est simple : l’intelligence tout de suite ou le bain de sang fiscal demain.
Le Figaro – 23/09/2014
« Se résigner à un déficit au-dessus de 4 % place la France dans une position très vulnérable »
Le président de la République, dans sa conférence de presse de la semaine dernière, a déclaré en substance, avec beaucoup d’assurance sur ce point, alors qu’il semblait douter de tout par ailleurs : « Non, nous ne ferons pas plus d’économies que les 50 milliards annoncés, car, au-delà, cela nuirait à la croissance. » Eh bien, Monsieur le Président, vous avez tort !
Mais de quelle dépense parle-t-on ? Et quelle est la situation du pays ? Car il ne faut pas se tromper de diagnostic. La situation économique de la France est catastrophique. Nos échanges extérieurs sont déficitaires depuis 2005. Le déficit de la balance courante a atteint près de 2 % du PIB de 2011 à 2013. La production industrielle est tombée en 2014 au niveau de 1994. Le déficit public est scotché au-dessus de 4 % du PIB chaque année de 2013 à 2015. La dette publique continue de dériver.
Mais il faut remonter plus loin. Le dernier point haut de l’économie française a été atteint en 1999. Au cours des quinze années suivantes, la part de la production industrielle dans le PIB a baissé de 30 %. Et la part des exportations françaises dans les exportations mondiales a chuté de plus de 40 %. Surtout, le taux de marge de nos entreprises était inférieur d’un tiers à celui des entreprises des pays qui sont nos principaux concurrents. Financièrement exsangues, trop spécialisées dans des productions de moyenne gamme, nos entreprises se trouvaient incapables de garder leurs parts de marché dans la zone euro et de profiter de la croissance mondiale hors zone euro.
La situation était donc déjà difficile en 2012 lorsque François Hollande a été élu. Mais il a déjà commis deux erreurs graves au moment où les Français lui confient le pouvoir. Le nouveau président a prononcé une série de discours menaçants contre la finance et les « riches » alors qu’il fallait promouvoir une finance régulée et exemplaire. En outre, il a annoncé une série de mesures coûteuses, dont un retour à la retraite à 60 ans pour la moitié de ceux qui partent à la retraite, qui vont peser sur la dépense publique. De surcroît, Hollande a augmenté massivement la fiscalité sur le capital et les entrepreneurs alors que la troisième révolution industrielle est hyper-capitalistique et hyper-entrepreneuriale.
Puis un nouvel Hollande a décidé de mettre en place le CICE et le pacte de responsabilité. Au début de 2014, à l’inverse des discours de 2012, le président a déclaré que « seules les entreprises créent la richesse » et, en substance, que « la dépense publique n’est pas la solution mais le problème ». Mais la dépense publique tarde à être reprise en main. En outre, les 50 milliards de baisse annoncée sont en partie un mirage. Ils sont en effet gagés sur une désindexation partielle de la dépense sociale alors que l’inflation a disparu.
C’est de surcroît une erreur de maintenir le déficit au-dessus de 4 % du PIB en 2014, 2015 et vraisemblablement en 2016. D’abord, le gouvernement y perd toute crédibilité. Ensuite, nous sommes très vulnérables si les taux d’intérêt remontent. Il faut donc ramener le déficit à 4 % en 2015 et 3,5 % en 2016 en prenant des mesures connues : renouer avec le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, accentuer les restructurations de services publics.
Faut-il aller au-delà et, dans les deux prochaines années, couper brutalement la dépense de 50 milliards d’euros de plus ? Non, car cela accentuerait le risque de déflation. En revanche, il faut, pour redevenir crédible maintenant, couper la dépense future ! Plusieurs réformes de structures s’imposent.
En premier lieu, nous devons imposer un gel de la dépense publique en volume pendant au moins trois ans en menant les réformes nécessaires des régimes de retraite. Il est nécessaire de reculer l’âge de départ à la retraite à 64 ans et d’allonger la durée de cotisation à 44 ans d’ici à 2024. De même, afin de réduire les dépenses des collectivités locales, instituons l’élection des maires des intercommunalités au suffrage universel direct.
En deuxième lieu, il faut réintroduire la dégressivité des allocations chômage après 6 mois et réduire la durée d’indemnisation à 18 mois. D’autres dispositifs prendront en charge ceux qui n’auraient pas retrouvé de travail. En troisième lieu, il est indispensable de rétablir une structure de la fiscalité du capital dans la moyenne européenne si l’on veut relancer les investissements productifs.
Hollande a aggravé une situation déjà très sérieuse avant lui, puis a commencé à s’attaquer à la source du problème. S’il veut transformer son changement de cap en emplois, le président doit maintenant corriger sa réforme initiale de la fiscalité du capital. Bref, qu’il fixe une direction claire et qu’il s’y tienne !
CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE
L’Express – 20 août 2014
Propos recueillis par Benjamin Masse-Stamberger
L’économiste Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, juge que François Hollande paie aujourd’hui deux années d’erreurs.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans notre économie ?
Notre secteur productif est extrêmement affaibli. Il l’était déjà avant l’arrivée au pouvoir de François Hollande, puisque son dernier point haut remonte à 1999. Depuis cette date, nous nous sommes continuellement affaiblis. La part de l’industrie dans la valeur ajoutée, en France, a reculé de 30 %. Nos coûts ont augmenté de 20 % par rapport à ceux des Allemands : nous étions 12 % moins chers à l’époque, nous sommes 8% plus chers aujour d’hui. Nous sommes en déficit commercial sans discontinuer depuis 2003. Enfin, la part de nos exportations par rapport aux exportations mondiales a baissé de 40%. En résumé, notre économie était déjà très mal en point, et la politique menée entre 2012 et 2014 lui a porté le coup de grâce.
Que reprochez-vous précisément à François Hollande ?
Les deux premières années du quinquennat ont été complètement ratées : les quelques bonnes mesures prises par Nicolas Sarkozy (réforme des retraites, TVA sociale…) ont été annulées ; les impôts ont grimpé de 75 milliards d’euros – en particulier pour les entreprises – sans réduire pour autant le déficit, du fait de la faiblesse de la croissance ; le gouvernement s’est livré à un discours violemment antiriches, symbolisé par la taxe à 75 % et les violentes diatribes du ministre du Redressement productif. Tout cela a eu pour conséquence de faire fuir une partie de nos élites économiques et finan cières, et d’effrayer les investisseurs étrangers. Résultat : notre secteur productif est aujourd’hui encore plus abîmé qu’il ne l’était en 2012.
Rien ne trouve grâce à vos yeux ?
Il y a bien eu le rapport Gallois de novembre 2012, mais il ne portera véritablement ses fruits qu’à partir de 2015, tout comme le pacte de responsabilité, d’ailleurs. Le tournant social-démocrate du début de 2014 est louable, même s’il arrive bien tard et s’il faudraitle compléter par une réduction massive de la fisca lité du capital. Pour l’heure, le pari de Hollande est que les résultats obtenus à partir de 2015 feront oublier les erreurs du début du quinquennat.
Peut-il encore gagner ce pari ?
Notre pays est très dé -pendant pour ses exportations de l’Italie et de l’Espagne, qui sont de gros marchés, notamment dans les secteurs mécanique, agroalimentaire ou automobile. Or l’Italie va mal et, si l’Espagne semble aller un peu mieux, elle reste confrontée à une crise sociale extrêmement profonde. Par ailleurs, pour faire baisser véritablement le chômage, il faudrait une croissance annuelle d’au moins 1,5 %. Or on devrait avoir autour de 0,5 % en 2014 et 1 % en 2015. On pourrait même retomber à zéro si l’Italie et l’Espagne replongeaient. Autant dire que ce sera compliqué…
Faute de croissance, les marchés ne risquent-ils pas de donner l’alerte ?
La meilleure manière de les rassurer, c’est de faire un véritable aggiornamento social et fiscal, pour réduire nos dépenses et renforcer notre compétitivité. Mais si la situation devient vraiment difficile, nous risquons effectivement d’être contraints à un ajustement encore plus brutal, comme celui qu’a dû effectuer Mario Monti en Italie. Mieux vaut agir avant de devoir en arriver là.
Le Journal du Dimanche – 17 août 2014
« Pour stimuler une croissance atone comme la nôtre, il faut partir du diagnostic. Notre système industriel s’est effondré et nous devons le rebâtir pour réussir la troisième révolution industrielle. C’est-à-dire reconstruire un noyau productif avec des processus normés et informatisés qui font la part belle à l’innovation et aux services avec un écosystème où la rémunération clé du travail n’est plus le salaire mais la plus-value. Il faut donc que, dès la loi de finances pour 2015, le gouvernement propose de réduire la fiscalité des plus-values poussée à 60 % contre 30 % en moyenne chez nos voisins. Ce faisant, nous répliquerions le modèle suédois. Il faut aussi, dès l’automne, faire passer le seuil qui déclenche des obligations sociales (création d’un CE…) pour les entreprises de 50 à 100 employés. Ces deux mesures inciteraient surtout les investisseurs étrangers qui possèdent 30 % de notre appareil productif à maintenir et accentuer leur présence en France.
A plus long terme, il faudrait réformer les retraites en faisant passer l’âge de départ à 64 ans en 2024 après quarante-quatre années de cotisations. Cela réduirait de 1 point de PIB la part du coût des retraites dans la dépense publique française. Cela contribuerait à doper l’emploi. Comme le disait Alfred Sauvy : « Le travail des uns fait le travail des autres. » En France, on fait le contraire et créé du chômage pour les jeunes et les vieux. Enfin, en parallèle de l’allongement des cotisations des retraites, je ferai passer la durée de travail à 36 heures en augmentant temporairement la CSG. »
Le Figaro – 21 juin 2014
L’auteur, professeur titulaire de la Chaire d’économie au Cnam, insiste sur l’urgence d’une coordination des politiques économiques entre les pays du Nord et ceux du Sud.
Le cœur de la crise de la zone euro est lié à la fin de la circulation de l’épargne du nord vers le sud de la zone dans la mesure où les banques du Nord n’ont plus voulu prêter aux États et aux banques des pays en crise en 2009-2010. Les pays du Sud ont dû comprimer leur demande interne afin d’éliminer un déficit de leur balance courante qui n’était plus finançable. Or, pour que ces pays retrouvent la croissance sans retomber dans le déficit extérieur, ils doivent pouvoir exporter davantage, ce qui suppose de développer l’industrie exportatrice. Progressent-ils dans cette direction ?
De fait, si l’on prend la capacité de production manufacturière des pays périphériques (quatre du Sud : Espagne, Italie, Portugal, Grèce et Irlande), elle a baissé de 20 % de 2008 à 2013, contre 15 % en France (et une hausse de 20 % en Allemagne). La France échappe pour l’instant à son inclusion dans le Sud du fait de la mansuétude des marchés qui continuent à financer son déficit extérieur (jusqu’à quand ?).
Donc, les pays du Sud et la France sont condamnés à une croissance lente pour reconstituer leurs capacités de production exportatrice. Mais cette longue période d’ajustement s’accompagne d’un coût social et politique considérable dans la mesure où les pays du Sud ont vu leur niveau de vie relatif à celui de l’Allemagne baisser de 20 % de 2007 à 2013 tandis que l’émigration des talents de ces pays vers l’Allemagne s’accroît. Jusqu’à quand un tel divorce de perspectives entre le Sud et le Nord de la zone euro pourra-t-il être toléré ? Et que faudrait-il faire pour arrêter le massacre ?
Les économistes et l’Histoire montrent qu’il ne peut pas y avoir de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique dans une zone monétaire. Il faudra donc construire un gouvernement économique au sein de la zone si l’on veut éviter la récurrence des crises. Un tel gouvernement n’a rien à voir avec la gouvernance punitive qui s’est mise en place depuis 2010. Le gouvernement économique est l’optimisation des politiques monétaire, budgétaire et de change pour atteindre la croissance non inflationniste la plus forte possible. La gouvernance punitive, imposée par l’Allemagne et la Commission européenne, est un ensemble de normes et sanctions enserrant la politique budgétaire des États mais sans objectif d’optimisation des instruments de la politique économique.
Le gouvernement économique de la zone euro doit être complété par la création d’un budget de la zone de 3 % du PIB concernant les politiques de recherche et développement et d’innovation, d’enseignement supérieur et d’infrastructures physiques, énergétiques et numériques de la zone, et par une coordination des politiques fiscales et sociales des pays membres de la zone instaurant des minima fiscaux et sociaux dans ces pays (par exemple, le taux d’impôt sur les sociétés ne doit pas être inférieur à 20 % dans chacun des pays). Pour être clair, il doit y avoir coordination sur la base de taux minima et non harmonisation avec des taux uniques. Le budget de l’Union européenne serait alors plafonné à 1 % du PIB (dont 35 % des dépenses affectées à la politique agricole commune).
Si cette évolution institutionnelle de la zone euro n’intervient pas rapidement et si la France ne retrouve pas un minimum de crédibilité économique et politique en opérant de vraies réformes permettant de reconstruire sa capacité industrielle exportatrice, un retour des tensions en zone euro est plus que probable.
De façon étrange et fascinante, le sauvetage durable de la zone euro dépend de la capacité de la France à se réformer intelligemment, en accordant la priorité absolue au redéveloppement d’une puissante industrie exportatrice, et de la capacité de l’Allemagne à accepter une évolution des institutions de la zone. Est-ce pensable à bref délai ? C’est la question à 10 000 milliards d’euros qui s’impose aux politiques européens, et notamment aux Français et aux Allemands. L’avenir est décidément excitant !
CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE
Les Echos – 11/06/2014
Le président de la République a donc décidé d’accélérer la réforme territoriale pour réduire la dépense publique afin de gagner en efficacité. Les économies attendues de la réduction du nombre de régions métropolitaines de 22 à 14 et de la suppression de la clause de compétence générale des départements et des régions sont de l’ordre de 10 à 12 milliards d’euros au bout de cinq à sept ans si le lancement du processus est réussi. L’enjeu est donc important quand l’objectif de la réforme globale des finances publiques est de ramener progressivement la croissance en volume de la dépense à un demi-pourcent par an.
Mais ce serait une grave erreur de réduire la réforme territoriale à une simple chasse aux gaspillages, si nombreux et insupportables que soient ces derniers. Car avec ce seul objectif, la mutation en cours peut se limiter au maniement d’une hache en partie à l’aveugle.
Or l’objectif de réduction de dépense, si pertinent soit-il, doit être second par rapport à la nécessaire relance de la croissance économique afin de réduire le chômage. Mais comment la réforme territoriale peut-elle créer des emplois marchands à forte valeur ajoutée ?
Le monde connaît une mutation majeure depuis les années 1980, avec une accélération foudroyante depuis le milieu des années 1990, marquée par la troisième révolution industrielle dont l’informatique structure la grappe d’innovations de rupture. Nous sommes entrés dans une économie entrepreneuriale de la connaissance qui met l’entrepreneur au coeur du processus de création de richesses en sa capacité d’assembler les compétences des chercheurs et des ingénieurs, et les financements et l’expérience des capitaux-risqueurs. Mais, simultanément, se développe une économie de l’informatique, d’Internet et des logiciels en réseaux qui s’appuie sur les progrès foudroyants de la microélectronique. L’ensemble de ces transformations provoque l’avènement de l’« iconomie » entrepreneuriale.
Or l’iconomie entrepreneuriale se développe essentiellement dans les métropoles et les territoires connectés, fiscalement et socialement accueillants pour les chercheurs, investisseurs et entrepreneurs. La réforme territoriale doit donc d’abord faire émerger des métropoles agiles et agréables à vivre opérant dans des territoires apportant tous les ingrédients nécessaires au développement de l’iconomie. En créant ces métropoles et ces territoires, la réforme territoriale facilitera les économies nécessaires permettant de réduire la dépense publique, mais en accélérant le processus de croissance plutôt qu’en le bloquant. Le critère clef de la réforme, dans les regroupements et découpages, doit donc être l’essor de l’iconomie, la baisse de la dépense en découlant, alors que l’inverse n’est pas vrai : un mauvais découpage peut bloquer le développement de l’iconomie. Ce sont des critères économiques et industriels qui doivent guider la réforme plutôt que des critères administratifs, qui ne sont importants qu’en accompagnement d’un découpage qui doit être d’abord « iconomique » et stratégique.
Dans ce contexte, il faut structurer le territoire autour de trois réseaux de métropoles : le premier est constitué du Grand Paris de 12 millions d’habitants, qui produit 29 % du PIB de la France et ne reçoit que 22 % des revenus nationaux, faisant de Paris un moteur de production et de redistribution vers les autres territoires. Le deuxième devrait comprendre une métropole ou réseau métropolitain de rang européen pour chacune des 13 régions métropolitaines continentales (hors Corse) qui émergent du processus de réduction au même nombre de régions (hors Ile-de-France, qui devrait elle-même grandir). Le troisième devrait comprendre une cinquantaine de grosses intercommunalités maillant le pays au plus près des territoires. Chaque métropole doit s’organiser pour favoriser les interactions entre chercheurs, entrepreneurs, ingénieurs et capitaux-risqueurs pour que tous les territoires puissent entrer dans l’iconomie.
Or, la réforme territoriale de François Hollande résulte d’un regroupement politiquement acceptable des régions et non d’une action stratégique fondatrice d’un nouvel essor de l’économie française. Tout n’est pas perdu, mais une occasion historique de modernisation est ratée.
Christian Saint-Etienne
Christian Saint-Etienne intervenait sur Radio Classique dans le Cercle des Économistes ce mardi 10 juin 2014 : Comment les grands groupes pénalisent les PME en laissant filer les salaires en période de fort chômage.
Cliquez sur le lecteur pour écouter l’émission :
LE DÉBAT LOUIS SCHWEITZER/CHRISTIAN SAINT-ÉTIENNE
PROPOS RECUEILLIS PAR GHISLAIN DE MONTALEMBERT – Le Figaro Magazine – 17 mai 2014
A l’heure où se joue l’avenir d’Alstom, convoité par l’américain General Electric et l’allemand Siemens, Louis Schweitzer et Christian Saint-Etienne analysent les raisons de l’affaiblissement de notre industrie.
Le démantèlement d’Alstom est-il le symbole du déclin industriel français ?
Christian Saint-Etienne – Les difficultés d’Alstom résultent d’erreurs stratégiques commises dans les années 90 par la direction du groupe. Ses responsables, convaincus à l’époque, à l’instar de Serge Tchuruk, qu’il fallait évoluer vers des entreprises sans usines, ont opéré des choix dont le groupe paye aujourd’hui le prix. Vouloir séparer la production, la recherche et le management de l’entreprise était une aberration. La compétitivité est une notion globale : elle résulte de l’association étroite de ces trois pôles. Alstom l’a oublié à ses dépens. La facture est lourde : en 1998, le groupe réalisait au moins le double du chiffre d’affaires de Samsung ; aujourd’hui, ce n’est plus qu’un cinquième.
Louis Schweitzer – Je suis d’accord avec vous : éclater les centres de décision, de recherche et de production des entreprises aux quatre coins de la planète n’est pas une solution viable. Alstom est un échec. Une entreprise doit avoir un cœur, une nationalité. Je ne connais pas de vraie multinationale. Coca-Cola ou IBM, bien qu’implantées dans le monde entier, restent des entreprises américaines.
Quel conseil donneriez-vous à Patrick Kron ?
Louis Schweitzer – Il faut opter pour la solution offrant le plus de garanties au maintien des activités présentes en France. Or il n’est pas certain qu’un rapprochement avec Siemens soit optimal de ce point de vue. Très souvent, le voisin le plus proche est celui avec lequel on est le plus en concurrence. Quand j’ai pensé que Renault avait besoin de nouer une alliance pour se développer, j’avais deux priorités en tête. Premièrement, il me semblait essentiel de privilégier une solution dans laquelle la France occuperait une position dominante : il n’était pas question de faire de Renault un junior partner ! Seconde priorité : trouver un constructeur asiatique – Nissan était le partenaire idéal – car un mariage avec un européen aurait généré des doublons et conduit tôt ou tard à un massacre industriel et social. Beaucoup préconisaient à l’époque de fusionner Renault et PSA. Cela aurait été un désastre. Nous aurions donné naissance à un groupe purement européen qui, à terme, aurait été condamné.
Christian Saint-Etienne – Une alliance avec Siemens conduirait, j’en suis également convaincu, à des doublons en Europe alors que la croissance est en Asie et aux Etats-Unis. Un bain de sang serait inévitable, d’autant qu’Alstom France conçoit les mêmes produits que Siemens en Allemagne. Je préconiserais plutôt de discuter avec General Electric, en imposant aux Américains d’installer un certain nombre de centres mondiaux dans l’Hexagone et d’y maintenir les activités de recherche, tout en posant comme contrainte que, comme dans le cas de PSA avec Dongfeng, l’Etat prenne 35 % du capital du nouvel ensemble, au moins pour un moment.
Avec quel argent ? Les caisses de l’Etat sont vides. La France a-t-elle encore les moyens de ses ambitions en matière de politique industrielle ?
Christian Saint-Etienne – La France peut emprunter 50 milliards d’euros demain matin sur les marchés si c’est pour faire des investissements intelligents dans des entreprises compétitives. Alstom n’est pas un canard boiteux : si GE s’y intéresse, c’est pour l’intégrer dans sa stratégie de développement mondial. L’Etat ne ferait sans doute pas une mauvaise affaire !
Louis Schweitzer – L’obstacle, comme vous le rappelez, n’est pas forcément financier, mais plutôt à mes yeux d’ordre réglementaire : en Europe, il y a moins de garde-fous nationaux qu’aux Etats-Unis, au Japon ou en Chine. N’empêche : l’Etat n’a pas le droit d’être indifférent au sort de ses fleurons industriels. La politique industrielle est d’abord l’affaire des entreprises, mais c’est un sujet qui intéresse l’ensemble de la collectivité nationale. Quand une entreprise passe sous contrôle étranger, cela crée une dynamique négative pour le pays. Le patriotisme économique est très fort chez nombre de nos partenaires économiques. Nous ne devons pas hésiter, nous aussi, à défendre nos intérêts avec vigueur, dès lors qu’ils sont menacés. Regardez comme la classe politique britannique s’est emparée du dossier AstraZeneca, convoité par l’américain Pfizer. Après avoir entendu les déclarations de ce dernier, et compris que ses promesses ne garantissaient en rien la préservation des emplois et le maintien des centres de décisions en Grande-Bretagne, elle tire aujourd’hui la sonnette d’alarme.
Faut-il tout faire pour conserver une industrie tricolore puissante ?
Louis Schweitzer – Nous avons besoin de notre industrie, c’est une évidence. Celle-ci représente beaucoup plus pour un pays que les 13 ou 15 % de l’activité économique que l’on qualifie d’industrielle, nombre de services dépendant de l’importance du développement industriel. Il n’y a pas dans le monde de puissance économique qui ne soit une puissance industrielle. Même la Suisse est une place industrielle de premier plan, alors même que les coûts de production, les salaires notamment, y sont beaucoup plus élevés qu’en Allemagne ou en France.
Le fait que l’on ait besoin d’un dialogue constant entre l’Etat et les entreprises, si l’on veut développer une industrie puissante, est également pour moi une évidence absolue. En Allemagne, ce dialogue est permanent, je l’ai vu fonctionner de façon admirable dans le secteur automobile. Nous avons créé en France un commissariat général à la stratégie et à la prospective qui a vocation à être un lieu de dialogue intelligent, stratégique et national, un peu à l’image de ce que pouvait être le commissariat général au Plan dans le passé, mais sans l’idée de la planification. Sachons utiliser cet outil !
Christian Saint-Etienne – Contrairement à vous, monsieur Schweitzer, je pense que l’importance de l’industrie n’est pas, en France, une évidence. Le dernier point haut de l’industrie française, c’est 1998. Depuis quinze ans, la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB français a baissé de plus de 30 %. Dans le même temps, la part des exportations françaises dans les exportations mondiales a chuté de 45 %… Ces chiffres traduisent l’effondrement de notre appareil industriel. Dans les années 90, l’industrie est devenue secondaire aux yeux des décideurs. L’idée, totalement fausse, que l’on allait vers un monde postindustriel et post-travail s’est imposée dans les esprits, et avec elle la nécessité de partager le travail par le biais de la mise en place des 35 heures. Rappelons d’ailleurs que la première loi sur la réduction du temps de travail a été conçue par la droite, c’est la loi Robien de 1996. La gauche a simplement systématisé cette idée aberrante qui était dans l’air. Les 35 heures ont posé d’énormes problèmes de management et de coût aux entreprises. Et lorsque les usines ont commencé à fermer par centaines, personne n’a su apporter une réponse de fond au problème. On s’est contenté d’accompagner les fermetures, par le biais d’un traitement social coûteux.
Tout ceci relève d’une erreur manifeste. Car l’industrie est au cœur de l’économie. Elle est le moteur des services à forte valeur ajoutée (avocats, comptables, publicité, marketing…), mais aussi des exportations : 80 % des exportations mondiales, hors énergie et matières premières, concernent des produits industriels. Si la France accuse un déficit commercial aussi important aujourd’hui, c’est parce qu’elle a laissé filer son appareil industriel. Nous sommes passés à côté de ce que j’appellerai la troisième révolution industrielle : celle de l’informatique, dans les années 80, à l’origine d’une transformation totale du système économique. A l’époque où il aurait fallu encourager l’émergence de nouvelles entreprises, on les a au contraire assommées d’impôts, de charges sociales et de réglementations à contre-courant, destinées à partager les emplois de la deuxième révolution industrielle.
Comment restaurer la compétitivité des entreprises françaises ?
Christian Saint-Etienne – L’effondrement de la profitabilité de nos entreprises est un vrai problème. Le taux de marge moyen de l’entreprise France est, depuis dix ans, inférieur d’un tiers à ce qu’il est en Allemagne, mais aussi en Italie du Nord, en Angleterre, aux Etats-Unis et depuis peu, en Espagne. Que faire ? Si l’on veut reconstruire une industrie puissante, il faut s’appuyer sur nos points forts : l’entrepreneuriat, nos ingénieurs qui sont parmi les meilleurs au monde, notre capacité d’épargne qui sert aujourd’hui à financer nos déficits… Créons des fonds de pension pour financer notre industrie à long terme.
Louis Schweitzer – Je suis en désaccord avec vous sur ce point. Les fonds de pension, notamment dans le monde anglo-saxon, ont des vues trop court-termistes. Ils sont exclusivement tournés vers la valeur actionnariale immédiate, beaucoup étant gérés selon le principe de la sur-performance par rapport à tel ou tel indice boursier. Je ne les vois pas soutenir une politique industrielle de long terme. En France, la fragilité n’est pas tant le manque d’épargne mais le fait que celle-ci, en vertu d’un certain nombre de règles, ne s’oriente pas suffisamment vers l’investissement productif.
Christian Saint-Etienne – Il faut mettre en place des incitations fiscales. A partir du moment où l’on considère que l’industrie est un élément de survie de la France, pourquoi ne pas sortir les actions de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – au même titre que les œuvres d’art, et d’une façon plus générale, tout ce qui est investi à long terme dans le secteur productif ? Je plaide depuis plusieurs années pour la création de fonds de production. De même, il semblerait légitime que le taux de l’impôt sur les sociétés (IS) soit ramené à 25 %. Ce serait un signal fort envoyé aux investisseurs mondiaux, tendant à démontrer que la France redevient un pays où l’on peut investir à long terme. Surtout si c’est la gauche qui le fait ! Pourquoi ne pas inscrire la stabilité fiscale dans la Constitution ? La France doit corriger son image d’enfer fiscal, social et réglementaire. Il faut également faire oublier le climat antipatrons qui a sévi dans l’hexagone en 2012 et 2013… Tout ceci, amplifié par la presse anglo-saxonne, a eu un effet déplorable sur notre image à l’étranger.
Louis Schweitzer – Sur le plan fiscal, je suis convaincu qu’il faut traiter différemment l’argent investi dans l’avenir et celui qui ne l’est pas. En ce qui concerne l’impôt sur les sociétés, je constate que nous avons affaire à un impôt d’une extrême complexité, dont les grandes entreprises savent d’ailleurs bien tirer parti, contrairement aux plus petites entités. Le système est trop compliqué, donc pas efficace. Il faudrait le réformer, en suivant l’exemple allemand où le taux moyen a été abaissé et où beaucoup de petites exonérations ont disparu. Le produit n’a pas beaucoup baissé, tandis que l’impôt est devenu plus équitable et mieux compris.
Vous avez raison de plaider en faveur de la stabilité fiscale. Il faut des règles du jeu claires, et pas seulement en matière fiscale. Le crédit impôt-recherche est par exemple une mesure excellente et essentielle, mais pour garantir son efficacité, il faut que la règle soit absolument stable, comme l’a préconisé Louis Gallois dans son rapport remis au Premier ministre en 2012. Quand une entreprise décide de lancer un plan de recherche, ou de localiser un centre de recherche dans un pays, elle s’interroge avant tout sur la stabilité des règles du jeu.
La politique industrielle, à vous entendre, est une œuvre de longue haleine. Or, aujourd’hui, le gouvernement donne parfois l’impression d’agir dans l’urgence, voire la précipitation.
Louis Schweitzer – Ce que l’on voit, ce sont les incendies. Mais la réalité est une succession d’actions de long terme qui, dans le cadre d’un dialogue constructif et stratégique mené au niveau national, permettront de faire émerger l’industrie de demain. Le fait que des start-up naissent aujourd’hui de la recherche universitaire est par exemple un phénomène totalement nouveau, fruit des efforts menés pour rapprocher le monde de la recherche de celui des entreprises. Mais ce n’est pas visible – Alstom fait les gros titres !
Challenges – 7 mai 2014
Pour apporter de la cohérence à l’Union à 28 et à la zone euro, il faudrait constituer un noyau dur de neuf pays. Mais pour l’intégrer, il faut remplir trois conditions.
Je suis proeuropéen, mais je ne supporte plus depuis longtemps l’européisme consistant à dire que tout est bien, alors que notre continent est devenu le « ventre mou » du monde. Aujourd’hui, l’Union européenne est une masse, pas une puissance. Si elle pèse près d’un quart du PIB de la planète (en valeur), elle n’est qu’un acteur secondaire dans les dossiers stratégiques mondiaux. Par ailleurs, la zone euro est en convalescence après une crise gravissime qui a duré six années. Elle retrouve à peine son niveau de production de la fin de 2007. Enfin, les divergences de niveau de vie entre le nord et le sud de la zone euro sont inquiétantes pour l’avenir. Que faire ? Priorité principale : apporter de la cohérence à la zone euro. On sait qu’il ne peut pas y avoir de divorce durable entre souveraineté monétaire et souveraineté politique. Je milite pour la constitution d’un noyau dur, qui regrouperait les neuf pays du cœur du continent, soit 300 millions d’habitants. Il faudrait poser trois conditions pour y entrer. La création d’un gouvernement économique de la zone, si l’on veut éviter la récurrence des crises. La création d’un budget de la zone (qui, avec 2 à 5 % des PIB nationaux, gérerait la recherche et le développement, les infrastructures, les universités…). Troisième condition à l’entrée : encadrer la concurrence fiscale et sociale entre pays européens, qui est devenue insupportable, en instaurant des minima sociaux et fiscaux – taux minimal de TVA ou d’impôt sur les sociétés, par exemple.
Pour relancer l’Europe, il faudra également attaquer de front deux autres questions. La première est liée à la réciprocité dans le commerce mondial. L’excédent actuel de la balance courante de la zone euro ne signifie pas que les échanges sont économiquement et politiquement équilibrés avec les autres zones. Cet excédent résulte principalement de la grave crise économique européenne : avec un pouvoir d’achat en berne, nous achetons moins à l’extérieur. Dans le même temps, il n’y a pas de réciprocité dans les échanges : les marchés publics américains, chinois, russes ou brésiliens, notamment, ne sont pas aussi facilement accessibles pour les Européens que l’inverse. Il faut introduire la réciprocité, s’agissant des normes sociales, environnementales, et de l’accès aux marchés publics.
La seconde question est celle de la politique de la concurrence, qui est trop courtermi ste, qui n’intègre pas assez les nécessités du développement de technologies génériques européennes. Il ne s’agit pas de choisir les gagnants de la compétition industrielle, mais de s’assurer que l’Europe détient toutes les technologies-clés pour forger son avenir dans les secteurs qui comptent. Sortons d’un européisme factice pour aborder ces questions de front !