Industrie

Les Echos – 22/06/2022

Un effort budgétaire supplémentaire est nécessaire pour adapter nos capacités militaires au contexte actuel et porter la nécessaire évolution de nos équipements.

La guerre en Europe est un fait stratégique majeur qui impose de bâtir une économie duale – militaire et civile – industrielle et stratégique puissante. La loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 a prévu un premier renforcement de nos capacités militaires après vingt ans de réduction, mais le format 2025 envisagé en 2018 n’est plus en phase avec le contexte d’une compétition militaire accrue entre la Chine et les Etats-Unis, de la guerre en Ukraine ou de la montée en puissance de l’Allemagne, la Turquie ou l’Algérie. Le budget des Armées est fixé à 41 milliards d’euros en 2022 et devait atteindre 44 milliards d’euros en 2023, ce que beaucoup d’experts mettaient en doute compte tenu du gel répété de crédits militaires depuis le vote de la LPM.

Or nos armées sont démunies de drones ou de missiles, de capacités antimissiles, de moyens de transport et de munitions. De plus, le format capacitaire envisagé pour 2025 est totalement décalé par rapport au souhaitable. Il repose sur une force opérationnelle terrestre (FOT) de 77.000 hommes, 200 chars, 260 hélicoptères, 109 canons Caesar, 13 systèmes de lance-roquettes (LR) et une vingtaine de drones tactiques. Alors qu’un format sérieux envisagerait pour 2030 (format capacitaire 2030 souhaitable) une FOT de 90.000 hommes avec 250 chars, 320 hélicoptères, 200 Caesar, 50 LR et 200 drones tactiques armés, accompagnés des supports nécessaires.

De même, le format 2025 naval prévoit 17 frégates, 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) alors que le format 2030 conduirait à se doter rapidement (avant 2030), en faisant un effort considérable sur nos capacités industrielles, de 22 frégates, 5 SNLE et 9 SNA, avec les supports nécessaires. Et il faut une centaine de drones armés adaptés aux besoins de la marine.

Enfin, le format 2025 prévoit des forces aériennes limitées à 253 avions de combat en parc, avec un taux de disponibilité faible, dont 171 Rafale (42 pour la marine), 4 Awacs, 15 avions ravitailleurs et 43 avions de transport tactique sans gros-porteurs. Le format 2030 conduirait à se doter avant 2030 de 300 avions de combat, dont 220 Rafale (dont 80 Rafale F4), 6 Awacs, 20 avions ravitailleurs, 60 avions de transport tactique et une dizaine de gros-porteurs.

Le budget de recherche-innovation-développement (BRID) doit passer de 1 milliard d’euros en 2022 à 3 milliards d’euros en quatre ans, par incrémentation annuelle de 500 millions par an jusqu’en 2030 (BRID 2030 : 5 milliards d’euros), tandis qu’un Fonds stratégique d’investissement défense (FSID) dans la Base industrielle et technologique de défense (BITD) doit être doté de 2 milliards d’euros par an, pendant dix ans, afin de contribuer à la réindustrialisation duale civile-militaire.

Cet effort de reconstruction, qui devra être poursuivi pendant au moins dix ans, peut être mis en oeuvre avec un budget militaire, hors FSID et hors pensions et fonds de concours et attributions de produits rattachés, progressant, par incrémentation annuelle de 3 milliards d’euros, de 41 milliards d’euros en 2022 à 56 milliards d’euros en 2027 et 71 milliards d’euros en 2032. Si ce projet est voté à l’automne 2022, le budget – FSID inclus – passerait de 46 milliards d’euros en 2023 à 73 milliards d’euros en 2032.

En supposant que le PIB en volume progresse de 1,5 % par an et les prix de 2 % par an de 2023 à 2032, le budget militaire – FSID inclus à partir de 2023 – passerait de 1,54 % du PIB en 2022 et 1,67 % en 2023 à 1,83 % en 2027 et 1,94 % du PIB en 2032. Toute hausse supplémentaire de l’inflation serait reportée sur le budget militaire pour conserver ces proportions. L’effort de reconstruction de notre puissance militaire, ici proposé, est à la fois stratégiquement nécessaire, budgétairement très raisonnable, et industriellement souhaitable.

Photo par Mat Napo sur Unsplash

Les Echos – 03/02/2022

Notre économie est servicielle, mais nos exportations sont manufacturières. Redresser le déficit extérieur passe par des mesures en faveur de l’industrie.

Après trente ans de désindustrialisation massive ayant réduit la part de l’industrie manufacturière à 10 % du PIB contre 15 % en moyenne dans les pays développés et 20 % en Allemagne, la France a pris conscience du désastre avec la montée du déficit extérieur. Mais le lien entre désindustrialisation et déficit extérieur est rarement perçu. Le chaînon manquant réside dans ce que je nomme le paradoxe des deux fois 80 %. Dans les 36 pays développés démocratiques (Union européenne, Suisse, Norvège, Royaume-Uni, Etats-Unis, Canada, Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande), le poids de l’industrie manufacturière est de l’ordre de 15 % du PIB, tandis que les services se situent entre 75 % et 80 % du PIB (le solde étant constitué par le BTP, l’énergie et l’agriculture).

Mais les produits manufacturés, qui représentent 15 % du PIB, atteignent environ 80 % des exportations mondiales hors énergie et matières premières. Donc le paradoxe statistique est que les économies des pays développés sont servicielles mais leurs exportations sont manufacturières. Ce paradoxe est d’autant plus ignoré que, dans un pays comme la France qui est dirigé par une élite administrative, contrairement à la Chine avec 6 ingénieurs sur les 7 membres du bureau politique, ou à l’Allemagne avec le poids du patronat industriel sur les décisions politiques, l’influence politique de l’industrie est marginale. De plus, son image dans l’opinion est dégradée après vingt ans de fermetures d’usines et un imaginaire à la Zola perpétué par l’école et une majorité du corps politique et médiatique.

La solution serait une fuite en avant dans un monde postindustriel d’innovation dans les start-up. Ces dernières jouent un rôle clé dans la modernisation du pays mais contribuent au mieux à 300.000 emplois sur les près de 30 millions de personnes que compte la population active, soit environ 1 %. Sur les 26 licornes françaises, une seule est industrielle et nos start-up contribuent à hauteur d’environ 1 pour 1.000 à nos exportations. De plus, environ 80 % de la R&D privée sont portés par l’industrie. En résumant à grands traits, pas d’industrie veut dire pas d’exports et pas de R&D. Prétendre être une grande nation politique et militaire sans industrie est une farce.

Pour réindustrialiser, il faut comprendre et faire savoir qu’il ne s’agit pas de mettre des aciéries sur la place de la Concorde ou la promenade des Anglais, mais de numériser et robotiser l’ensemble du système productif, de la distribution des biens et services et des industries agroalimentaires.

Trois mesures clés serviront de signal d’une volonté réelle de réindustrialisation. D’abord, la création d’un ministère plein de l’Industrie, de l’Energie, de l’Innovation et de la Formation professionnelle, car il n’y aura pas de retour de l’industrie sans un investissement massif dans l’innovation et la formation des travailleurs. Puis un effort de 30 milliards d’euros par an (à comparer à une dépense publique de 1.450 milliards d’euros en 2022), avec une baisse de 20 milliards d’euros des impôts de production en trois ans (2023-2025), une accélération de l’amortissement des investissements en machines et équipements pour 5 milliards d’euros dès 2023 et des investissements directs massifs dans l’innovation, notamment dans le numérique, la robotique, les biotechs et l’espace, en commençant par tripler le budget de R&D du ministère des Armées dès 2023. Enfin, une politique énergétique ambitieuse visant un doublement de la production d’électricité en dix ans par le nucléaire, l’hydraulique dont le potentiel est très sous-exploité en France, les centrales à gaz autorisées par la taxonomie européenne et les énergies renouvelables passant par un effort d’innovation déterminé sur le photovoltaïque.

Crédit photo : Just a Couple Photos

Christian Saint-Etienne était l’invité de Stéphane Soumier sur la chaîne BE SMART ce mercredi 15 décembre 2021.

Quelle politique industrielle pour la France ?
La réindustrialisation s’impose comme l’un des thèmes majeurs de la prochaine campagne présidentielle. Avec la loi Finance 2021, le gouvernement d’Emmanuel Macron s’est déjà emparé de ce sujet en votant la baisse des impôts de production pour attirer les entreprises et accroître leur compétitivité.

CLIQUEZ ICI POUR VISIONNER L’EMISSION

Les Echos – 29/09/2021

Après les élections françaises du printemps 2022, les pays du nord de la zone euro vont exiger un resserrement des politiques monétaire et budgétaire de la zone dont l’ampleur dépendra des nouveaux équilibres politiques internes à l’Allemagne. C’est dire la perte d’autonomie de la France, sous l’effet de sa désindustrialisation massive au cours des vingt dernières années, que de dépendre à ce point d’arbitrages qui lui échappent de plus en plus. Et justement, les tentatives récentes de réindustrialisation de notre pays ne risquent-elles pas d’être sacrifiées avec le resserrement à venir ?

La France est le pays développé qui s’est le plus désindustrialisé depuis vingt ans. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14 % à 10 % de 2000 à 2019, contre 20 % en Allemagne. En euros, la valeur ajoutée manufacturière de la France est tombée à un peu plus du tiers de la valeur ajoutée allemande.

En lien avec la chute de notre industrie manufacturière et sur la même période, notre part dans les exportations mondiales de biens et services a chuté de 40 % et la part des exportations de la France dans les exportations de la zone euro a chuté de plus de 20 %. C’est l’explication principale de l’écart entre l’excédent commercial allemand de 228 milliards d’euros et le déficit français de 82 milliards d’euros en 2020.

En résumé, la part de l’industrie manufacturière française a baissé de 20 % dans les exportations de la zone euro, de 30 % dans le PIB de la France et notre part dans les exportations mondiales de biens et services a baissé de 40 % au cours des vingt dernières années. C’est un effondrement historique, sans équivalent en temps de paix depuis le début de l’industrie il y a deux siècles et demi. La France, qui fut en pointe des révolutions industrielles des années 1780 aux années 1980, est devenue un nain industriel en trois décennies.

Les économies des pays développés ont un secteur des services qui représente plus de 80 % de leur PIB, sauf en Allemagne où ce secteur se situe autour de 75 %. On ne peut comprendre l’importance de l’industrie si l’on ignore ce que j’appelle le paradoxe des deux fois 80 %. Alors que nos économies sont à plus de 80 % des économies de services, près de 80 % des exportations mondiales de biens et services, hors matières premières et énergie, sont des exportations de produits manufacturés. De plus, on insiste sur l’importance de la recherche et développement (R&D) pour rester à la pointe des transformations globales. Or l’industrie effectue plus de 80 % de la R&D mondiale. Pour dire les choses avec la force nécessaire : « pas d’industrie = pas de R&D et pas d’exportations ».

Il faut également comprendre qu’un pays qui rate une révolution industrielle entre en sous-développement relatif et s’appauvrit rapidement. La désindustrialisation de notre pays a entraîné la désertification des territoires qui ont vu leurs usines fermer, raison clé de l’apparition des « gilets jaunes ».

Dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et du numérique, il n’y a pas d’autre façon de survivre et de créer des emplois que de numériser et robotiser l’appareil de production, et de développer l’intelligence artificielle en lien avec la 5G et bientôt la 6G dans le basculement programmé vers l’informatique quantique, ce qui exige des investissements publics et privés élevés.

Crédit photo : Anamul Rezwan

Le Figaro – 18 mars 2020

Les conséquences politiques, économiques et sociales du Covid-19 vont être immenses. Les systèmes politiques français et européens sont tenus de se transformer pour éviter une implosion continentale à moyen terme. Dans un premier temps, le gouvernement a annoncé des mesures importantes de confinement à partir du mardi 17 mars, des restrictions fortes de déplacement et des incitations au télétravail tout en laissant ouverts tous les services essentiels. Un fonds public de garantie des nouveaux prêts aux entreprises de 300 milliards d’euros va être mis à en place. Outre les aides au chômage technique jusqu’à 4,5 Smic qui conduiront à verser 84% du salaire net aux salariés (100% au niveau du Smic), le paiement des charges sociales et fiscales des PME est reporté, mais pas le paiement de la TVA puisqu’il correspond par nature à des ventes effectives. Pour les petits commerçants, le paiement des loyers mais aussi des factures d’eau, de gaz et d’électricité est suspendu. Les commerçants et artisans ayant dû arrêter leur activité devraient recevoir une allocation mensuelle de 1500 euros. Ces mesures s’inscrivent dans un plan de soutien de 45 milliards d’euros présenté par le ministre de l’Economie. En outre, Emmanuel Macron a annoncé la suspension des réformes des retraites et de l’assurance-chômage.

L’objectif central de ces mesures indispensables, qui sont prises dans tous les pays développés, est d’éviter des chaînes de faillites qui rendraient impossible le redémarrage de l’économie. Le confinement devrait durer de deux à quatre semaines pour permettre au système sanitaire de pendre en charge les malades du Covid-19. Mais il faut déjà anticiper la suite : quel sera le coût probable de la crise et les dégâts seront-ils transitoires ou permanents ?

Tout va dépendre de la durée de la crise. Si la crise dure moins de six semaines, avec une économie qui reprend assez vite en mai, on évitera le chômage de masse et une crise systémique des finances publiques qui pourrait résulter de la perte de confiance des marchés dans la capacité des autorités françaises à contrôler la situation. Le produit intérieur brut (PIB) baisserait alors de 1% à 2% en 2020, mais ce serait la moyenne d’un net recul au premier semestre et d’un fort rebond au second semestre qui rendrait envisageable une croissance de 1 à 2% en 2021. Le chômage pourrait être contenu autour de 9% au second semestre de 2020. Le déficit public pourrait être de 4 à 5% du PIB en 2020 mais revenir en dessous des 3% en 2021. La dette publique pourrait atteindre 105 à 106% du PIB à fin 2020 avant de se stabiliser en 2021.

Si la crise devait durer plusieurs mois, à la suite d’une reprise de la pandémie après la période de confinement, en revanche, on peut s’attendre à un effondrement de dizaine de milliers de PME et à une remontée rapide du chômage autour de 12%, voire plus. Le déficit public se creuserait de plusieurs points de PIB, jusqu’à 7 ou 8% du PIB tandis que le PIB pourrait baisser en 2020 de 5 à 7% sous l’effet d’un confinement allant de six semaines à trois mois. Dans ce contexte, la dette publique pourrait monter jusqu’à 115% du PIB à la fin de 2020, avant une reprise aléatoire de l’économie en 2021 qui réduirait peu le déficit et verrait la dette publique continuer de s’envoler.

L’enjeu de la réussite du confinement est donc colossal. Au risque sanitaire, s’ajoute le risque économique et social, et donc politique. Selon sa durée, cette crise va mettre à nu la situation structurelle de nos finances publiques. Depuis quarante ans, nous ne voulons pas prendre les mesures permettant d’équilibrer nos finances publiques dans les moments de croissance ce qui nous place en position délicate au début de la crise actuelle avec une dette publique de 100% du PIB. Et nous nous permettons encore des cadeaux irresponsables comme la suppression de la taxe d’habitation alors que c’est une taxe directement justifiée par les services rendus : routes goudronnées, écoles communales entretenues, etc. Il ne faut pas que la crise sanitaire soit le prétexte à ne pas rouvrir les dossiers délicats lorsqu’elle sera passée. Lorsque des analystes appellent en temps normal aux réformes de structures, ce n’est pas parce qu’ils sont atrabilaires et vicieux mais parce qu’ils veulent que le pays soit aussi fort que possible pour faire face aux défis et surmonter les crises comme celle du coronavirus que nous affrontons aujourd’hui.

Si la crise sanitaire est courte, les dérives antérieures reprendront vraisemblablement : affaiblissement continue de notre industrie après la désindustrialisation massive des vingt dernières années, montée de la dette publique dans l’indifférence générale, troubles sociaux permanents qui font plier des gouvernements intrinsèquement faibles depuis plusieurs quinquennats, Etat régalien sous-financé, absence de fonds d’épargne à long terme pour rabâtir notre industrie et nos infrastructures, etc. Au niveau européen, l’Union européenne est le champ clos de la compétition entre les Etats-Unis et la Chine pour la domination mondiale. Les entreprises de ces pays font ce qu’elles veulent en Europe quand l’inverse est strictement contrôlé. La politique commerciale commune de l’Union européenne envisage avec d’infinies précautions, après vingt ans de débats, d’instiller un peu de réciprocité dans les échanges. La question des mesures compensatrices pour les entreprises, notamment chinoises, qui vendent librement en Europe en étant massivement subventionnées dans leur pays d’origine vient d’être renvoyée à 2021 sur injonction de l’Allemagne.

La bouteille à l’encre de la conjecture politique et économique sera brisée dans les prochaines semaines. On verra alors si la France veut se ressaisir quel qu’en soit le prix ou si l’alanguissement dans la médiocrité, qui avilit notre pays depuis un quart de siècle, continue dans l’indifférence générale, quand il n’est pas théorisé comme un horizon sociétal. On observera si l’Europe veut enfin adopter une politique de puissance ou si elle continue de se coucher devant la Chine, les Etats-Unis ou la Russie.

Historiquement, aucun pays ne s’est jamais redressé sans leaders courageux, opérant sur le fondement d’un diagnostic clair, et capables d’expliquer au peuple les mesures prises. L’heure de vérité approche. Nous allons devoir payer le prix d’un quart de siècle de lâchetés en France et en Europe. Les analystes pensaient depuis quinze ans que le choc de vérité serait économique ou politique. Il s’appelle Covid-19.

 

Crédit photo : Fusion Medical Animation

Le Figaro – 14 janvier 2019

Emmanuel Macron a commis une triple erreur : il n’a pas baissé la dépense publique, a ignoré les deux France du déplacement et n’a pas relancé le moteur industriel.

Il faut revenir sur l’origine du conflit des « gilets jaunes ». Emmanuel Macron s’est fait élire sur la promesse de réduire la dépense publique mais a tout de suite écarté les mesures qui permettraient de la dégonfler. Puis il a ignoré la division des deux France du déplacement. Enfin, il n’a pas relancé le moteur industriel. Ce faisant, il a contribué à enfoncer davantage encore la voiture France dans l’ornière en dépit de l’utile réforme du marché du travail. Analysons ces différents points.

La dépense publique française dépasse celle de la moyenne des dix-huit autres pays de la zone euro de 9 points de PIB et celle de l’Allemagne de 12 points de PIB. Les dépenses de retraite atteignent 14 points de PIB, soit le quart d’une dépense de 56 points du PIB. Pas de baisse de la dépense publique sans réforme des retraites. Or Macron a triché en prétendant régler le problème par un régime par points qui n’est qu’un mode de calcul des droits à retraite. De plus, cette réforme est contestable, car elle méconnaît les besoins différents des trois catégories de travailleurs : les fonctionnaires, dont certains sont planqués mais un grand nombre travaillent à la dure – qui veut être flic à 1 500 euros net par mois ou infirmière d’urgence à 1 600 euros net par mois ? – ; les salariés, dont la retraite est essentiellement financée par les charges patronales – cotiseront-ils suffisamment lorsqu’ils devront accumuler des points pendant quarante-quatre ans pour une retraite qui semble loin des besoins immédiats ? – ; et les indépendants qui arbitrent entre retraite et constitution d’un patrimoine. Il convient de passer des 42 régimes de retraite existants à 3 régimes adaptés à ces trois catégories avec les mêmes règles : âge de départ à 64 ans, avec décotes et surcotes pour introduire de la flexibilité, une durée de cotisation de quarante-quatre ans dès 2024 et des règles appropriées pour les emplois pénibles.

Macron a également annoncé la suppression de la taxe d’habitation, qui est pourtant un impôt juste s’il est calculé sur des bases locatives actualisées, car il correspond à un service rendu localement. Cette suppression conduit l’État à faire en urgence les fonds de poche des Français pour compenser le trou de recettes qui atteindra 20 milliards d’euros à l’horizon 2020. On avait ainsi prélevé 3 milliards d’euros sur le gasoil, quelques centaines de millions d’euros en supprimant les crédits d’impôt sur les fenêtres, etc., avant d’annuler ces mesures. La réforme des retraites présentée précédemment permettrait d’économiser progressivement 25 milliards d’euros par an d’ici à six ans. Macron s’est ainsi privé d’une augmentation de ses marges de manœuvre de 45 milliards d’euros par an qui auraient pu être utilisés pour réduire le déficit de 25 milliards d’euros et pour financer à hauteur de 20 milliards d’euros par an la réindustrialisation et la numérisation du pays. Ce trou de 45 milliards d’euros annuels dans les finances publiques va le hanter jusqu’à la fin de son quinquennat qui semble aujourd’hui largement compromis.

Enfin, face à l’équation de la croissance durable, Macron a ignoré l’existence des deux France du déplacement. La population métropolitaine de 65 millions d’habitants se scinde en 25 millions vivant dans des grandes villes connectées avec des transports en commun et des marchés de l’emploi dynamiques et une France de 40 millions d’habitants vivant dans des villes moyennes ou des zones rurales sans ou avec peu de transports en commun. Cette deuxième France ne vit pas forcément mal, mais elle a besoin de sa voiture pour vivre, travailler, aller chez le médecin ou emmener les enfants à l’école. Miser la transformation environnementale sur une hausse massive du prix du gasoil alors qu’on a encouragé pendant trente ans la deuxième France à s’en équiper – chauffage ou voiture au gasoil qui émet beaucoup moins de CO2 et pas tellement plus de particules pour les moteurs les plus récents – est une atteinte à sa dignité autant qu’à son portefeuille.

Enfin, Macron n’a pas plus que ses prédécesseurs compris la nécessité de réindustrialiser le pays après une vague massive de désindustrialisation pendant vingt ans fondée sur le mythe de l’entrée dans un monde post-industriel et post-travail alors que nous sommes dans la révolution du numérique et de la robotique. « Pas d’industrie » veut dire pas d’exportation et pas de R&D, car partout la R&D industrielle représente plus de 80% de la R&D des entreprises. Il a pris quelques mesurettes, comme une annonce de 1,5 milliard d’euros d’investissements dans l’intelligence artificielle sur la durée de son quinquennat, alors que sur la même durée il alloue 50 milliards d’euros en cumulé pour supprimer la taxe d’habitation.

Certes, le « gilet jaune » est l’habit commode de tous les désarrois et la couverture d’une insupportable violence, mais sans création d’emplois rémunérateurs dérivés de l’industrie et des secteurs qu’elle entraîne, il ne peut pas y avoir de hausse réelle du pouvoir d’achat.

Les Echos – 31/01/2018

Le gouvernement a annoncé sa volonté d’opérer des privatisations partielles, afin de dégager des recettes de 10 milliards d’euros qui seraient affectés à un fonds pour financer des initiatives dans l’innovation. Le ministre de l’Economie semble compter sur un flux annuel de l’ordre de 300 à 400 millions d’euros. Comment comprendre ces initiatives ?

Le monde est plongé depuis une trentaine d’années dans une nouvelle révolution industrielle, dont la technologie maîtresse, conduisant à la transformation accélérée des systèmes de production et distribution des biens et services, est l’informatique.

Comme pour les révolutions industrielles précédentes fondées sur la vapeur et l’électricité, la transformation de notre industrie s’annonce profonde : est désormais industriel tout ce qui fonctionne à base de processus normés et informatisés. La banque, l’assurance, la logistique ou la publicité sur Internet sont des activités industrielles. Pour suivre cette transformation à l’oeuvre, la France doit accélérer son effort d’innovation, notamment dans l’économie productive.
La BPI est déjà très active dans le financement des entreprises et des start-up qui essaient de s’adapter. Il s’agit d’aller plus loin dans
cette direction.

Trois ingrédients nécessaires

La question est de savoir si l’initiative annoncée par le gouvernement est majeure ou s’il s’agit d’une goutte d’eau supplémentaire dans une politique qui n’a pas la masse critique. Alors que l’Allemagne dégage des excédents extérieurs indécents, la France s’enfonce dans le déficit de ses échanges de produits manufacturés.
La lourde voiture française, lestée d’une dépense publique gigantesque (56 points de PIB de dépense publique, dont 33 % de PIB de protection sociale en 2017), a un petit moteur industriel qui peine à exporter. Il s’agit donc de développer massivement notre système productif en renforçant les entreprises actuelles et en doublant le nombre d’ETI, disons de 4.600 actuellement à plus de 9.000 en cinq à sept ans.

Nous avons pour cela besoin de trois ingrédients : 1. une épargne longue investie dans l’appareil de production ; 2. une révolution éducative augmentant rapidement les compétences de la jeunesse et de la force de travail actuelle ; 3. une très nette accélération de l’effort d’investissement et de robotisation de notre appareil de production.

Pour se concentrer sur la modernisation de notre appareil de production, il faut être capable de porter rapidement l’épargne longue investie annuellement dans l’appareil de production de 15-20 milliards d’euros à 45-50 milliards d’euros (2 % du PIB français). Ceci s’opère dans les pays
comparables par des fonds de pension recueillant chaque année environ 3 % du PIB de cotisations investies aux deux tiers à un horizon de quinze à vingt ans. En France, l’assurance-vie est investie à huit ans et le reste de notre épargne est essentiellement liquide.

Une goutte d’eau

La politique annoncée de cessions de participations publiques devrait dégager des flux de financement de l’ordre de 1 % de ce qui est nécessaire (400 millions au lieu de 40 milliards d’euros annuels). ça n’est donc qu’une goutte d’eau dans un lac de besoins de financement productifs qui reste asséché.

Cette politique doit s’inscrire dans une ambitieuse réforme des retraites, avec création de fonds de pension en urgence, pour ne pas risquer d’apparaître comme cyniquement décalée par rapport aux besoins réels. La réforme de nos systèmes de formation initiale et continue doit être massive. La robotisation de la production, le développement des plates-formes numériques et l’investissement dans l’intelligence artificielle sont des nécessités vitales face à la NRI2.

Bref, le président et le gouvernement parlent bien, mais ils sont tellement loin des mesures qu’il faudrait prendre que je me contenterai de conclure poliment : peut et doit mieux faire !