Le Figaro – 30 mai 2019
L’incurie est la principale cause des maux français, et non des forces extérieures et malveillantes, argumente l’économiste à l’aide d’un exemple édifiant.
Les résultats des élections européennes font apparaître une demande de transformation écologique qui s’exprime différemment selon les pays. Alors qu’en Allemagne les écologistes veulent une transformation qui préserve le système productif allemand et ses avantages comparatifs, les écologistes français sont animés d’une vision décliniste ; et celle-ci risque de renforcer le biais antinucléaire qui s’est exprimé dans les dernières lois de programmation de la politique énergétique. Ce biais se double d’une négligence du potentiel de l’hydroélectricité dans notre pays et d’une extrême légèreté sur la question essentielle du contrôle technique et stratégique des barrages.
La question du contrôle des barrages se pose avec une grande acuité depuis une directive européenne de 2014 qui, d’une certaine façon, est venue percuter « accidentellement » une loi française de 1993. Une ordonnance de 2016 transposant la directive en droit français l’a surtransposée (c’est-à-dire a été au-delà des obligations que la directive réclamait, NDLR). Prenons les textes dans l’ordre.
La loi de janvier 1993 sur la prévention de la corruption et la transparence des procédures publiques, dite loi Sapin, a voulu lutter contre la corruption en rendant obligatoire la mise en concurrence des concessions de service public. Louable intention, totalement adaptée au monde fermé d’il y a plus d’un quart de siècle. Michel Sapin envisageait vraisemblablement uen concurrence essentiellement française pour des services publics de base.
Mais, depuis, une directive de février 2014 prévoit, pour les concessions de service public, la mise en concurrence avec les entreprises non seulement européennes mais aussi du monde entier. Tant qu’il s’agit du réseau de bus d’une ville moyenne, c’est sans conséquence. Mais quand il s’agit d’une concession de gestion d’un aéroport ou d’un barrage électrique, ça l’est beaucoup moins si l’on laisse de côté le juridisme le plus étroit pour réfléchir en termes politique et stratégique.
La directive n’est pas seule responsable de cette situation ubuesque de dépendance vis-à-vis d’intérêts non européens. En effet, lors sa transposition en droit interne, la France aurait pu prévoir une exemption de l’ouverture des concessions qui sont cruciales sur le plan stratégique : soit au titre de la « réserve de sûreté » utilisée pour la gestion de l’eau qui alimente les populations ; soit au titre de l’« intérêt stratégique » pour la gestion de barrages qui déterminent la survie d’une région. Les deux notions sont admises par la Commission européenne. Les Allemands, lorsqu’ils ont transposé la directive en droit allemand, ont ainsi affirmé que la production, le transport et la distribution de l’eau sont exclus du champ de la mise en concurrence.
Or, en France, l’ordonnance française du 29 janvier 2016, qui a transposé la directive de 2014, n’a même pas repris l’exclusion de l’eau du champ de mise en concurrence des concessions. Et les autorités françaises n’ont pas songé à obtenir une « réserve de sûreté » pour les concessions stratégiques.
Prenons un exemple. Le barrage de Serre-Ponçon est le barrage maître d’une série de barrages qui produisent de l’électricité sur le Verdon et la Durance, alimentent les canaux d’irrigation de la Provence, gèrent les débits d’eau pour remplir les nappes phréatiques qui permettent aux populations de boire (des millions de « vraies personnes » pour ceux qui l’ignorent à Paris) et contribuent au développement d’une économie touristique en amont et en aval des barrages. Est-on prêt à confier la gestion de cette série de barrages à des intérêts chinois, russes ou cubains ? C’est ce qu’exige la directive européenne, telle qu’elle a été transposée en droit français, si ce sont les mieux-disants.
Dans ce contexte, la Commission européenne nous met actuellement en demeure d’ouvrir la gestion de nos barrages à tous les intérêts qui veulent bien se présenter. La Commission peut arguer que c’est la loi Sapin de 1993 qui a ordonné la mise en concurrence de toutes les concessions et que les autorités françaises n’ont jamais songé à la défense de leurs intérêts stratégiques gérés dans le cadre de concessions. Mais évidemment, le contexte européen et mondial a changé.
Que faire ? D’abord et en urgence absolue, modifier la loi de 1993 en créant une catégorie de « concessions souveraines » qui échappent au processus de mise en concurrence. Ou qui, à tout le moins, le réserve à des sociétés membres de l’Union européenne ayant une expérience prouvée dans la gestion de bassins de production d’électricité et de gestion de l’eau à grande échelle et sur une très longue durée, et ayant des fonds propres d’au moins 10 milliards d’euros pour faire face aux risques encourus. Il faut également modifier l’ordonnance de 2016 de transposition de la directive de 2014 pour exclure la gestion de l’eau de la mise en concurrence comme le prévoit la directive, ce qui n’empêche pas de durcir le contrôle des concessions.
Ensuite, veillons à la réciprocité : les sociétés non françaises devraient venir de pays européens ouvrant eux-mêmes à la concurrence la gestion de leurs ressources en eau et leurs barrages électriques, surtout pour les barrages existants.
Par ailleurs, il convient d’engager des investissements massifs dans l’énergie hydroélectrique que la France néglige depuis vingt ans par aveuglement idéologique. Les éoliennes terrestres sont un gouffre financier pour les finances publiques avec plus de 120 milliards d’euros d’engagements hors bilan d’achat d’électricité à un prix exorbitant pour une production intermittente. La Cour des comptes l’a souligné. L’énergie des barrages, elle, est disponible à la demande et représente les deux tiers de l’électricité renouvelable en France. Surtout, le potentiel de développement des barrages existants et les nouveaux équipements envisageables, sans aucun engagement financier pour l’État, permettraient d’augmenter cette production d’un quart, en commençant par changer les turbines des barrages existants. L’État et ses services bloquent ce renouvellement depuis plusieurs années tout en multipliant les déclarations en faveur de l’environnement.
Il est urgent de créer des « concessions souveraines » par une nouvelle loi, de relancer la production d’hydroélectricité et de gouverner la France en défendant ses intérêts vitaux.
Crédit photo : Mak68 (Creative Commons)
Le Figaro – 14 janvier 2019
Emmanuel Macron a commis une triple erreur : il n’a pas baissé la dépense publique, a ignoré les deux France du déplacement et n’a pas relancé le moteur industriel.
Il faut revenir sur l’origine du conflit des « gilets jaunes ». Emmanuel Macron s’est fait élire sur la promesse de réduire la dépense publique mais a tout de suite écarté les mesures qui permettraient de la dégonfler. Puis il a ignoré la division des deux France du déplacement. Enfin, il n’a pas relancé le moteur industriel. Ce faisant, il a contribué à enfoncer davantage encore la voiture France dans l’ornière en dépit de l’utile réforme du marché du travail. Analysons ces différents points.
La dépense publique française dépasse celle de la moyenne des dix-huit autres pays de la zone euro de 9 points de PIB et celle de l’Allemagne de 12 points de PIB. Les dépenses de retraite atteignent 14 points de PIB, soit le quart d’une dépense de 56 points du PIB. Pas de baisse de la dépense publique sans réforme des retraites. Or Macron a triché en prétendant régler le problème par un régime par points qui n’est qu’un mode de calcul des droits à retraite. De plus, cette réforme est contestable, car elle méconnaît les besoins différents des trois catégories de travailleurs : les fonctionnaires, dont certains sont planqués mais un grand nombre travaillent à la dure – qui veut être flic à 1 500 euros net par mois ou infirmière d’urgence à 1 600 euros net par mois ? – ; les salariés, dont la retraite est essentiellement financée par les charges patronales – cotiseront-ils suffisamment lorsqu’ils devront accumuler des points pendant quarante-quatre ans pour une retraite qui semble loin des besoins immédiats ? – ; et les indépendants qui arbitrent entre retraite et constitution d’un patrimoine. Il convient de passer des 42 régimes de retraite existants à 3 régimes adaptés à ces trois catégories avec les mêmes règles : âge de départ à 64 ans, avec décotes et surcotes pour introduire de la flexibilité, une durée de cotisation de quarante-quatre ans dès 2024 et des règles appropriées pour les emplois pénibles.
Macron a également annoncé la suppression de la taxe d’habitation, qui est pourtant un impôt juste s’il est calculé sur des bases locatives actualisées, car il correspond à un service rendu localement. Cette suppression conduit l’État à faire en urgence les fonds de poche des Français pour compenser le trou de recettes qui atteindra 20 milliards d’euros à l’horizon 2020. On avait ainsi prélevé 3 milliards d’euros sur le gasoil, quelques centaines de millions d’euros en supprimant les crédits d’impôt sur les fenêtres, etc., avant d’annuler ces mesures. La réforme des retraites présentée précédemment permettrait d’économiser progressivement 25 milliards d’euros par an d’ici à six ans. Macron s’est ainsi privé d’une augmentation de ses marges de manœuvre de 45 milliards d’euros par an qui auraient pu être utilisés pour réduire le déficit de 25 milliards d’euros et pour financer à hauteur de 20 milliards d’euros par an la réindustrialisation et la numérisation du pays. Ce trou de 45 milliards d’euros annuels dans les finances publiques va le hanter jusqu’à la fin de son quinquennat qui semble aujourd’hui largement compromis.
Enfin, face à l’équation de la croissance durable, Macron a ignoré l’existence des deux France du déplacement. La population métropolitaine de 65 millions d’habitants se scinde en 25 millions vivant dans des grandes villes connectées avec des transports en commun et des marchés de l’emploi dynamiques et une France de 40 millions d’habitants vivant dans des villes moyennes ou des zones rurales sans ou avec peu de transports en commun. Cette deuxième France ne vit pas forcément mal, mais elle a besoin de sa voiture pour vivre, travailler, aller chez le médecin ou emmener les enfants à l’école. Miser la transformation environnementale sur une hausse massive du prix du gasoil alors qu’on a encouragé pendant trente ans la deuxième France à s’en équiper – chauffage ou voiture au gasoil qui émet beaucoup moins de CO2 et pas tellement plus de particules pour les moteurs les plus récents – est une atteinte à sa dignité autant qu’à son portefeuille.
Enfin, Macron n’a pas plus que ses prédécesseurs compris la nécessité de réindustrialiser le pays après une vague massive de désindustrialisation pendant vingt ans fondée sur le mythe de l’entrée dans un monde post-industriel et post-travail alors que nous sommes dans la révolution du numérique et de la robotique. « Pas d’industrie » veut dire pas d’exportation et pas de R&D, car partout la R&D industrielle représente plus de 80% de la R&D des entreprises. Il a pris quelques mesurettes, comme une annonce de 1,5 milliard d’euros d’investissements dans l’intelligence artificielle sur la durée de son quinquennat, alors que sur la même durée il alloue 50 milliards d’euros en cumulé pour supprimer la taxe d’habitation.
Certes, le « gilet jaune » est l’habit commode de tous les désarrois et la couverture d’une insupportable violence, mais sans création d’emplois rémunérateurs dérivés de l’industrie et des secteurs qu’elle entraîne, il ne peut pas y avoir de hausse réelle du pouvoir d’achat.
Le Figaro – 06/12/2018
L’économiste plaide pour la constitution d’un noyau dur de pays européens afin de rattraper les retards accumulés dans des secteurs stratégiques.
Si les États-Unis et la Chine constituent les deux plus grandes puissances mondiales, leurs conceptions de l’homme ainsi que leurs visions économiques et stratégiques diffèrent, cette fois, totalement. Pour l’économiste libéral Christian Saint-Étienne, qui enseigne au Conservatoire national des arts et métiers et qui publie Trump et Xi Jinping, les apprentis sorciers (L’Observatoire, novembre 2018), le risque d’un conflit militaire direct pourrait atteindre son pic dans moins de cinq ans.
Christian SAINT-ÉTIENNE.- Le conflit commercial entre les deux puissances n’est qu’un élément de leurs rivalités stratégiques. L’Amérique réalise l’erreur qu’elle a commise en acceptant en 2001 l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’empire du Milieu n’a pas appliqué la réciprocité d’ouverture des marchés et s’est livré au pillage technologique de l’Occident. Parallèlement, il s’est doté d’une marine de guerre puissante, en forte croissance, afin de mieux contrôler la mer de Chine, notamment méridionale, qui concentre 20 % du commerce international et d’importantes réserves pétrolières. Dans cette course-poursuite pour la domination économique et stratégique mondiale, Donald Trump n’hésite pas à recourir au protectionnisme, à la remise en cause d’accords (libre-échange, climatique, militaire avec l’Otan). Quitte à jouer contre ses alliés traditionnels, comme l’Europe !
Au nom de la lutte contre la corruption, Xi Jinping met en place une dictature, déconstruisant ainsi le subtil équilibre des pouvoirs de l’un de ses prédécesseurs, Deng Xiaoping. Gare à lui si la croissance économique du pays, qui compte 1,4 milliard d’habitants, venait à ralentir. Quant à Donald Trump, sa politique de relance fiscale et de protectionnisme, efficace à court terme, est plus aléatoire à moyen terme. L’indispensable deuxième relance fiscale qu’il souhaite se heurtera au creusement, déjà visible, du déficit public et au vraisemblable veto de la nouvelle majorité démocrate à la Chambre des représentants. Les nouvelles taxes sur les importations d’acier et d’aluminium pèseront sur les prix, notamment des voitures, au plus grand dam des classes populaires. La question est de savoir si ces effets se feront sentir avant ou après l’échéance présidentielle de 2020.
La Chine est en train de rattraper son retard par rapport à son rival américain, notamment dans l’intelligence artificielle. Ce domaine est hautement stratégique en raison de ses dimensions à la fois politique (reconnaissance faciale avec la déclinaison en Chine du système particulièrement liberticide du « crédit social », qui permet de noter les citoyens), économique (robotisation dans l’industrie, transactions financières par téléphone mobile), scientifique (médecine, bio et nanotechnologies), militaire (satellites, renseignements). L’« iconomie » (économie numérique), en elle-même, représente un enjeu important. La Chine et les États-Unis, qui contrôlent chacun 1 milliard de personnes connectées, entendent s’arracher, via la 5G, le troisième milliard de personnes issues de la classe moyenne mondiale. Dans l’acquisition d’entreprises numériques à travers le monde, la Chine joue finement. Alors que les Gafam américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) exportent leurs marques, les Bathx (Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi) se développent incognito hors de Chine.
L’Union européenne, affaiblie et éclatée, accumule les retards dans la plupart des secteurs : économie, numérique, scientifique, militaire, spatial… Le traité de Rome a imaginé la construction européenne sur le principe de la concurrence, ce qui est vertueux sur les marchés des biens et services, mais nocif en matière fiscale et sociale. Comme on l’a vu lors des tweets peu amènes de Donald Trump à l’égard du président Macron, il est temps que l’Europe se ressaisisse. Pour cela, je préconise la constitution, dès les prochains mois, d’un noyau dur de pays (France, Allemagne, Autriche, Benelux, Italie, Espagne, Portugal) sensibles à la volonté des peuples de préserver l’identité et la souveraineté des nations. Ces pays se doteraient d’un budget qui atteindrait rapidement 2 à 3 % de leur PIB (9 000 milliards d’euros). De quoi rattraper le retard dans les infrastructures et les technologies décisives, comme la 5G, pour le futur proche. Ce noyau dur pourrait nouer une alliance militaire forte avec le Royaume-Uni issu du Brexit.
Au-delà de leur fragilité politique respective, Emmanuel Macron et Angela Merkel ne sont pas sur la même ligne. En juillet dernier, Peter Altmaier, le ministre allemand de l’Économie, a proposé de créer rapidement un acteur stratégique franco-allemand dans l’intelligence artificielle et la voiture autonome. Il n’y a pas eu de réponse française ! Une proposition qui se heurtait au souhait, avancé quelques mois plus tôt par Emmanuel Macron, de créer un budget de la zone euro dont le but n’était pas de permettre à l’Europe de rattraper son retard dans la nouvelle révolution industrielle mais seulement d’aider les pays qui n’équilibraient pas leurs comptes publics. Une offre inacceptable pour l’Allemagne comme pour les pays du Nord. Ce raté se décline également en France. Adepte de la start-up nation, Emmanuel Macron va consacrer, en cumulé sur la durée du quinquennat, 50 milliards d’euros à la suppression de la taxe d’habitation, sans compter l’actuel renoncement à la hausse des taxes écologiques. Une somme qui aurait été mieux investie dans la réindustrialisation et dans les territoires pour réduire la fracture sociale. Le gouvernement aurait pu alors éviter la violence du mouvement des « gilets jaunes ».
Le Figaro – 29 octobre 2018
Emmanuel Macron s’est fait le chantre de l’intégration européenne. Il a tout misé sur l’axe franco-allemand en espérant créer une dynamique que personne ne pourrait arrêter. Le président a pris la tête de la lutte contre les démocraties illibérales en personnalisant le débat : Macron contre Orban. Il était convaincu d’une rapide victoire.
Pourtant la machine s’est enrayée. La zone euro n’a pas les institutions nécessaires pour sa survie et les économies des pays de la zone sont de plus en plus hétérogènes.
Le PIB par habitant a décroché de plus de 11 % en France par rapport à l’Allemagne de 2005 à 2017, de 12,5 % en Espagne et de 15,5 % en Italie. C’est-à-dire qu’en relatif, Français, Espagnols et Italiens se sont respectivement appauvris de 11 %, 12,5 % et 15 % par rapport aux Allemands alors que l’euro devait favoriser la convergence des niveaux de vie entre pays membres.
La théorie économique montre que l’unification monétaire de territoires aux dotations économiques différentes entraîne une spécialisation de ces territoires en termes d’activité sans garantir une homogénéisation des systèmes financiers. Les pays gardant alors une industrie puissante et un système financier solide peuvent financer investissement productif, recherche et développement et innovation de produits et services. L’Italie et l’Espagne, ayant subi une crise financière forte dans les années 2010-2015, ont eu du mal à résister à la pression concurrentielle des pays du nord de la zone euro.
La France a mieux résisté au moment de la crise, grâce à la puissance de son système financier, mais n’a pu éviter un recul de sa compétitivité sous l’effet de l’alourdissement du coût du travail et du recul du poids de son industrie manufacturière qui s’est accéléré depuis quinze ans. Il a fallu attendre la mise en œuvre du pacte de responsabilité en 2015 et la réforme du marché du travail à l’automne 2017 pour que travail et industrie retrouvent partiellement leurs lettres de noblesse après une éclipse de deux décennies qui a dévasté l’économie française et conduit à un déficit extérieur croissant depuis 2004. La dette extérieure de la France – à ne pas confondre avec la dette publique qui est interne – dépasse aujourd’hui 500 milliards d’euros. La contribution négative du commerce extérieur à la croissance, totalement liée à notre effondrement industriel, nous a coûté près d’un demi-point de croissance par an depuis quinze ans.
Le poids moyen pondéré de l’industrie manufacturière est de 18,5 % du PIB en Allemagne, Pays-Bas et Autriche, alors qu’il n’est que de 12,5 % du PIB en France, Italie et Espagne. Or l’industrie exporte environ la moitié de sa production dans tous les pays.
Pour faire face à l’hétérogénéité croissante dans une zone monétaire intégrée, il faut la doter d’un budget permettant d’impulser la modernisation industrielle des pays membres et de construire des infrastructures communes, mieux coordonner les politiques économiques internes et mettre fin à la concurrence fiscale et sociale entre ses membres. Soulignons qu’il n’y a pas de concurrence fiscale et sociale entre les cinquante États américains, soumis au même droit fédéral (à l’exception des taxes à la consommation).
Un accord franco-allemand sur l’avenir de l’Union européenne et de la zone euro a été présenté le 19 juin à l’issue d’un séminaire de travail au château de Meseberg, à côté de Berlin. Or si cet accord évoque un projet de budget de la zone euro, l’Allemagne n’envisage de le doter qu’à hauteur de 0,1 à 0,2 % du PIB de la zone, et non à la hauteur souhaitable de 3 % du PIB. Fin juin, les autres pays de la zone euro ont repoussé tout accord éventuel à un sommet européen en décembre 2018. Certains pays ont même indiqué qu’il n’était pas question de mettre en place un tel budget. Pour ce qui est de la concurrence fiscale et sociale, aucun progrès réel n’a été réalisé.
Macron a commis une erreur d’analyse. Le nord de la zone euro refuse de renflouer les finances publiques des pays du sud de la zone. La seule façon d’imposer un budget significatif est de financer une initiative puissante de recherche et d’innovation dans l’intelligence artificielle, la 5G et la voiture autonome, comme l’a indiqué le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmaier, en juillet. Or Macron louvoie et penche davantage pour un budget de redistribution. Il rêve qu’un tel budget lui permettrait d’éviter certaines réformes structurelles en France pour réduire la dépense publique.
Le rêve du président français est mort-né. Il n’y aura ni budget pour renflouer le Sud, ni budget pour moderniser la zone euro. Même sur le terrain politique, les Allemands n’apprécient pas la tentative de Macron d’opposer « progressistes » et « nationalistes » au niveau européen alors que, pour eux, la question du populisme doit se régler au niveau national par une politique d’inclusion des perdants de la mondialisation.
Macron échoue sur la réforme institutionnelle de la zone euro car il poursuit trop d’objectifs en vrac sans identifier et privilégier des objectifs clés et compte sur la vitesse d’exécution pour écraser les autres. Mais le président français n’est plus le plus rapide. Et ceux qui s’opposent à ses projets savent exactement ce qu’ils veulent ou ne veulent pas et exécutent rapidement les manœuvres pour le bloquer.
Par Jean Peyrelevade et Christian Saint Etienne
Le Figaro – 15/02/2017
TRIBUNE – Les économistes Jean Peyrelevade et Christian Saint-Étienne avancent des pistes indispensables au redressement de la France, dans un contexte de défiance envers les autorités politiques et de tissu social déchiré.
L’économie française ne se rétablit pas et reste en arrière de la reprise européenne. La croissance économique annuelle moyenne, au cours des trois années 2014-2015-2016, a été de 0,95 % en France contre 1,25 % dans la zone euro et 1,35 % dans la «zone euro hors France». Notre croissance annuelle a donc été inférieure de 0,4 % à la moyenne de la «zone euro hors France» sur la période 2014-2016 alors qu’elle lui était supérieure de 0,5 % au cours des années 2007-2013 et de 0,2 % au cours des années 1997-2006. Notre performance économique relative s’est donc significativement effritée même par comparaison à la faible croissance de la «zone euro hors France».
Grâce au CICE, la rentabilité de l’activité productive est revenue au niveau de 2007 mais reste inférieure à celle des grands concurrents: Allemagne et Royaume-Uni mais aussi Espagne! Le coût du travail progresse moins vite qu’avant mais il reste très supérieur à ce qu’il est dans le reste de la zone euro hors Allemagne. Nous continuons d’avoir un déficit extérieur quand l’Allemagne accumule les excédents. Mais même l’Italie a un excédent extérieur élevé (2 % du PIB en moyenne en 2014-2016 contre un déficit annuel de la balance courante française de 1,7 % du PIB au cours de la même période). Il va donc falloir relancer massivement l’innovation de produits et services et l’investissement productif, réduire le déficit des administrations publiques et éliminer le déficit extérieur pour cesser d’accumuler des dettes qui maintiennent l’activité tout juste à flot sans qu’une nouvelle dynamique de croissance ne se mette en place.
Si le constat est clair, la porte de sortie est étroite: comment prendre des mesures sévères pour rétablir le pays alors que la confiance dans les autorités politiques est historiquement faible et que le tissu social est déchiré? Nous pensons que la seule issue possible est de réécrire le contrat social français sur sept points clés.
1 – La France recule chaque année dans le classement Pisa de l’OCDE tandis que 20 % des jeunes continuent de sortir chaque année du système éducatif sans formation et sans diplôme. Il faut permettre à chaque établissement d’enseignement d’élaborer un véritable projet éducatif en donnant aux chefs d’établissement la possibilité d’intervenir dans le choix des enseignants correspondant à ce projet. On ne peut plus tolérer que les enfants sortent de l’école primaire sans maîtriser les compétences de base. Il faut vérifier cette maîtrise à la fin du CE1 et remédier immédiatement aux déficiences.
2 – Il ne suffit plus de regretter que l’apprentissage et la formation professionnelle stagnent depuis vingt ans. Le moment est venu de créer une filière complète d’apprentissage et de formation professionnelle en impliquant fortement les entreprises et les régions dans les formations: augmentation de la place des chefs d’entreprise dans les conseils d’administration des établissements, organisation par les régions de cercles de rencontre entre formateurs et chefs d’entreprise au niveau des départements et des villes.
3 – On ne peut plus accepter le climat de guerre des classes qui reste trop souvent la base du comportement syndical tandis qu’un patronat parfois archaïque maintient les salariés en marge de la prise de décision. Pour que les salariés se sentent acteurs de leur destin, il faut qu’ils soient fortement représentés au conseil d’administration des entreprises (au moins un tiers du conseil) et que l’actionnariat salarié soit fortement encouragé. Dans ce nouveau climat de co-construction de l’avenir, on peut espérer que les salariés co-produisent et à tout le moins comprennent la stratégie de leur entreprise et les contraintes qui l’enserrent.
4 – Une dégressivité mesurée des allocations-chômage ne peut se concevoir qu’avec un suivi personnalisé des chômeurs sur la base d’un contrat de professionnalisation efficace.
5 – La réforme des retraites, qui représentent 14 % du PIB sur les 56 % du PIB de dépense publique en 2016, ne peut se résumer à un allongement de la durée de cotisation et à un recul de l’âge de départ à la retraite. Il faut introduire une mesure de retraite à la carte et une simplification par une comptabilisation centralisée des droits en points. Il faut également favoriser les sur-retraites en capitalisation, y compris en inventant des «fonds de pension de gauche» avec une cogestion syndicale et patronale.
6 – Un développement massif des fonds d’investissement en capitaux propres va exiger une mobilisation de l’épargne au bénéfice du renouvellement du capital productif. Il faut favoriser les fonds de branche professionnelle en ramenant le nombre de celles-ci de 700 à 150 en deux ans et en incitant les syndicats et le patronat à recapitaliser nos entreprises dans le cadre de règles prudentielles protégeant l’épargne des salariés (diversification et mutualisation).
7 – Il n’y aura pas de rebond de notre économie sans une refonte de la fiscalité du capital sur le modèle social-démocrate suédois: toute la fiscalité du capital (intérêts, dividendes et plus-values) doit passer en prélèvement à la source à 28 %, CSG comprise. Les taux de l’ISF doivent être divisés par deux pour prendre en compte la forte baisse de la croissance.
Au total, des salariés mieux formés – initialement et tout au long de la vie -, participant à la prise de décision stratégique dans l’entreprise et aux dividendes de l’effort collectif de modernisation et contribuant à l’orientation de l’épargne longue vers la reconstruction de leur outil de travail, seront directement intéressés aux bénéfices de la réduction des déficits publics et extérieurs. La confiance entre acteurs sociaux permettra de consolider la société politique. La consolidation de notre contrat social sur une base participative n’est pas une option mais un impératif.
Le Figaro – 30/09/2016
Dans le cadre de la présidentielle 2017, le concours Lépine des baisses d’impôts est lancé. Le gouvernement actuel a enclenché plusieurs baisses d’impôts sur le revenu au bénéfice des classes populaires afin d’acheter des voix, à supposer que le peuple soit dupe. À droite, plusieurs candidats proposent des baisses d’impôts sur le revenu, voire une baisse de la CSG, afin de ne pas désespérer les électeurs.
Alors que la dette publique est passée de 85 % du PIB à fin 2011 à 96 % du PIB à fin 2015, elle atteindra vraisemblablement 98 % du PIB à fin 2017. La croissance est en train de s’affaiblir car nos blocages internes n’ont pas permis de transformer la chance historique de la triple baisse du prix du pétrole, de l’euro et des taux d’intérêt en 2014-2016 en croissance durable.
De ce point de vue, le quinquennat de François Hollande est un double désastre : le choc fiscal de 2012-2013 (hausse de 60 milliards d’euros des prélèvements obligatoires en deux ans) n’a que marginalement réduit le déficit (baisse d’un point du déficit seulement de 2011 à 2014 pour un choc fiscal de trois points de PIB) tandis que sa politique économique a détourné les investisseurs de l’Hexagone.
La croissance annuelle moyenne a été de 0,6 % en 2013-2014 et de 1,3 % en 2015-2016 avant de redescendre vraisemblablement à 1 % en 2017. Si le déficit était un facteur de croissance, cette dernière aurait dépassé 3 % depuis quinze ans ! Or, nous constatons un taux de croissance proche de 1 % sur la période 2001-2015 et un retour à ce taux en 2017.
Les facteurs de blocage de la croissance ont été renforcés par Hollande : hausse massive de la fiscalité du capital, multiplication de mesures de blocage du marché du travail (compte de pénibilité, introduction de syndicats politisés dans un tissu fragile de PME, etc.). La loi El Khomri ne peut produire d’effets car le président de République avait exclu du périmètre de la loi les trois facteurs clés du déblocage du marché du travail : le contrat de travail, les seuils sociaux et une limite effective des indemnités de licenciement. Sans parler de la dégressivité des allocations chômage.
La croissance est le fruit de trois facteurs clés de progrès : un investissement productif favorisant la hausse de la productivité, l’élévation des compétences des travailleurs et le renforcement de l’innovation. La seule mesure décisive en faveur de la croissance depuis dix ans a été le renforcement spectaculaire du crédit d’impôt recherche en 2008, mesure initialement décriée par la gauche avant d’être maintenue.
Il faut s’interroger sur la situation actuelle de l’économie française avant de considérer qu’il serait rassurant pour les électeurs de baisser les impôts au moment où l’on fera des réformes structurelles absolument nécessaires pour réduire la dépense publique de 5 points de PIB en 5 ans : taux unique à 25-28 % sur la fiscalité du capital et sur l’impôt sur les sociétés, division par deux des taux de l’ISF, réforme du contrat de travail et des seuils sociaux, réforme des retraites, réduction significative du nombre de fonctionnaires dans les missions non régaliennes.
Notre système productif est à genoux. Le déficit de la balance commerciale des échanges industriels augmente et tout gain de pouvoir d’achat se transforme en importations. Pour être plus précis, les Français consomment en moyenne environ 70 % de produits français et 30 % de produits importés. Mais quand on leur donne 100 euros de revenu supplémentaire, la proportion s’inverse : toute baisse des impôts sur les ménages, à ce stade, se traduit en hausse massive des importations ! La mesure la pire serait une baisse de CSG qui est le seul impôt intelligent que nous ayons avec la TVA : une large base et un faible taux.
Certes, il faut réformer la fiscalité du capital pour réattirer les investissements sur notre territoire et enclencher un train de réformes structurelles fortes et efficaces. Pour autant, réduire la CSG représenterait une erreur stratégique et baisser l’impôt sur le revenu de façon générale serait contreproductif. En revanche, remonter le quotient familial pour redonner confiance aux familles qui sont le fondement de la société, augmenter les incitations à l’investissement en actions des entreprises et accélérer la modernisation de nos usines par un amortissement fortement accéléré, sont des mesures nécessaires et cohérentes avec notre situation économique réelle.
En outre, dans le cadre de l’ubérisation de l’économie, il faut transformer le RSI (régime social des indépendants) en protection sociale offensive au service de tous les non-salariés en réduisant les cotisations d’un quart et en mettant en place l’autoliquidation des cotisations sous contrôle a posteriori des gestionnaires du régime.
On ne rassurera pas les Français en leur distribuant des bonbons. Il faut reconstruire en s’appuyant sur ce qui reste solide dans notre pays : les chercheurs et entrepreneurs innovants, les entreprises productives, les familles qui passent beaucoup de temps à éduquer leurs enfants, les travailleurs indépendants qui se battent avec le couteau de l’ubérisation sur la gorge, et tous ceux qui aiment passionnément notre pays. * Professeur titulaire de la chaire d’économie au Conservatoire national des arts et métiers. Auteur de « Relever la France : état d’urgence » (Odile Jacob, septembre 2016).
Le Figaro – 10/09/2015
Pour l’auteur, professeur titulaire de la chaire d’économie au Conservatoire National des Arts et Métiers, une réforme de la fiscalité du capital et des entreprises ainsi qu’une mutation du marché du travail s’imposent.
L’économie a connu une croissance nulle au deuxième trimestre et la fin de l’année ne sera pas brillante. Compte tenu de l’acquis de croissance, cette dernière pourrait atteindre 1 % cette année. Le chômage restera à un niveau historiquement élevé, même si une politique de radiation active des inscrits permet d’afficher une baisse minuscule que le président de la République Tartarin de Tulle transforme en épopée victorieuse.
L’investissement des entreprises progresse peu et se dirige trop massivement vers l’immobilier et insuffisamment vers les machines et outillages et la recherche et développement (R&D). L’emploi salarié a faiblement augmenté au deuxième trimestre, mais, sur un an, il baisse de 4 200 postes en dépit de la création de 27 000 postes dans les services et 20 500 dans l’intérim. Mais l’industrie et la construction ont détruit massivement de l’emploi sur un an et encore 20 000 postes au deuxième trimestre.
Pendant ce temps, l’économie allemande reste sur sa tendance de croissance de 1,5 % et développe son énorme excédent extérieur.
L’échec de la politique économique de François Hollande est patent. Depuis trois ans, le chômage a progressé de 650 000 personnes. La hausse massive des impôts et les mesures multipliant les contraintes sur les entreprises ont cassé les ressorts de l’économie productive. La légère contraction du déficit extérieur résulte de la baisse du prix du pétrole, le déficit hors pétrole ne baissant pas. Néanmoins, Tartarin vient d’annoncer de nouvelles baisses de l’impôt sur le revenu, totalement non financées, dans la mesure où le déficit public reste très élevé. 10 % des foyers fiscaux paient 70 % de l’impôt sur le revenu, ce qui alimente la hausse des expatriations. La part des foyers fiscaux payant l’impôt devrait passer de 52 % en 2013 à 46,5 % en 2015 dans le cadre d’une politique effrontée d’achat de clientèles qui ne suscite que l’ennui des médias.
Que faire pour relancer l’économie ?
Deux initiatives majeures devraient être prises rapidement : une réforme de la fiscalité du capital et des entreprises et une mutation du marché du travail.
La France a aujourd’hui la fiscalité du capital la plus lourde des cinq grands pays européens : Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie et Espagne.
Dans une économie moderne dominée par l’informatique dans les systèmes de production et de distribution et le numérique dans les applications interactives, où la localisation des activités est indifférente à condition de s’installer dans une métropole en expansion, la fiscalité du capital et des entreprises est décisive en termes d’attractivité des territoires. Une telle économie informatisée et numérisée, que l’on nomme iconomie, est hyperconcurrentielle, hypercapitalistique et hyperentrepreneuriale. Or la taxation des plus-values mobilières, qui est nulle en Belgique et aux Pays-Bas, est de l’ordre de 20 % en Italie et de 25 % en Allemagne, Royaume-Uni et Espagne. Mais elle atteint 42 % en France pour une durée de détention supérieure à deux ans, et 64,5 % si la durée est inférieure à deux ans. Une grande partie des rémunérations de l’iconomie étant constituée de plus-values, ces activités quittent la France.
L’impôt sur les sociétés (IS) variait en 2014 de 12,5 % en Irlande à 38 % pour les grands groupes en France, record d’Europe toutes catégories. Les pays les plus dynamiques ont des taux allant de 20 % au Royaume-Uni et 22 % en Suède à 25 % aux Pays-Bas et 30 % en Espagne et Allemagne.
La France est aussi le seul pays de l’Union européenne à avoir un impôt sur la fortune (ISF), seule l’Espagne ayant rétabli un impôt partiel sur la seule fortune immobilière.
Il n’y aura pas de reprise massive des investissements productifs en France sans une triple évolution de la fiscalité.
De même, le marché du travail reste bloqué par le mécanisme de l’embauche/débauche : dans une économie ouverte et fluctuante, il n’y a pas d’embauche si l’on ne peut pas débaucher en fonction de l’évolution de l’activité. Il faut donc une transformation radicale du marché du travail avec trois mesures fondamentales.
La France n’intéresse plus le reste du monde : non seulement on note l’arrêt des investissements étrangers de création d’activité nouvelle sur le territoire depuis trois ans, mais même les réfugiés désespérés du Moyen-Orient veulent aller en Allemagne et au Royaume-Uni, deux pays alignés sur ce qui est préconisé ici, plutôt que dans une France statufiée et clientéliste. Quelle claque à l’arrogance de nos pseudo-élites administrativo-politiques et archéo-bêlantes !
Le choix est simple : il faut débloquer le système en urgence ou se muséifier définitivement.
Le Figaro – 3 juin 2015
Pour l’auteur, professeur titulaire de la chaire d’économie au Conservatoire national des arts et métiers, notre pays souffre d’une forte désindustrialisation et d’une politique économique inadaptée.
Les petites entreprises ne voient aucune reprise de leur activité. L’investissement public se réduit tandis que le bâtiment et les travaux publics (BTP) continuent de supprimer de l’emploi. Le déficit extérieur hors énergie ne se réduit pas. Le chômage reste solidement installé au-dessus de 5 millions de personnes en incluant celles qui souhaitent travailler davantage.
Le très invoqué « alignement des planètes », avec un prix du pétrole bas, un euro qui a baissé face au dollar et des taux d’intérêt faibles, ne semble pas produire d’effets même si la consommation se maintient grâce à l’effet positif de la baisse du prix du pétrole sur le pouvoir d’achat.
Que se passe-t-il ? La France a connu une croissance de 1,1 % sur la période 2001-2014 et de 0,4 % sur la période 2012-2014. Or le poids de nos structures et de la dépense publique exige une croissance de l’ordre de 1,5 % par an pour tenir la tête hors de l’eau et de plus de 2 % en rythme annuel pendant au moins dix-huit mois pour que les Français en emploi ou proches de l’emploi en ressentent les effets positifs et que les comptes publics s’améliorent de façon réelle et visible. Il faut 3 % de croissance pendant deux ans pour réduire les poches de pauvreté.
Les finances publiques sont toujours hors contrôle. La dépense publique est passée de 56 % du PIB (produit intérieur brut) en 2011 à 57,5 % du PIB en 2014, illustrant le fait que la soi-disant baisse de la dépense est un leurre. Le président et le gouvernement multiplient les annonces de subventions et de nouvelles allocations dans une politique effrénée d’achat de clientèle. Le déficit s’est maintenu à 4 % du PIB en 2013 et 2014 en dépit d’une hausse d’impôts de 70 milliards d’euros !
L’euro a certes baissé de 20 % face au dollar, mais de 10 % en moyenne face aux devises de nos partenaires commerciaux (calcul pondéré selon les exportations vers chaque pays). Les taux d’intérêt ont certes baissé, et l’État s’approprie cette baisse qui stabilise le déficit pour arrêter tout effort sur la dépense, mais les petits entrepreneurs en bénéficient peu. Aujourd’hui, comme toujours, on ne prête que contre des garanties qu’un entrepreneur du BTP ne peut pas donner.
Mais ailleurs en Europe les choses vont mieux et le rétablissement de l’Espagne est spectaculaire. Pourquoi pas nous ?
Trois explications décisives guident l’analyse de la situation et la politique qu’il faudrait mener.
En premier lieu, notre pays souffre encore de la très forte désindustrialisation subie depuis 1999, dernier point haut de notre économie en termes de vivacité et de parts de marché à l’exportation. Les 35 heures ont fait des ravages parce qu’elles traduisaient la vision imbécile qui domine en France depuis le milieu des années 1990 selon laquelle nous sommes entrés dans un monde postindustriel, post-travail alors que la troisième révolution industrielle, en pleine accélération depuis deux décennies, nous a fait entrer dans un monde hyperindustriel et hyperentrepreneurial. Le mot « industrie » a changé de sens, et nous sommes dans une iconomie entrepreneuriale, mais la non-reprise de l’investissement industriel nous tue. Depuis 1999, la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB a baissé de plus de 30 % et nos parts de marché à l’export dans le monde ont chuté de plus de 40 % ! En effet, 80 % des exportations mondiales hors énergie et matières premières sont faites de produits industriels. Pas d’industrie égale pas d’export ! C’est assez clair ?
En second lieu, l’écrasement fiscal général de tout ce qui bouge en France et notamment la fausse bonne idée d’aligner la fiscalité du capital, qui est un stock, sur celle du travail, qui est un flux, a cassé le développement de la troisième révolution industrielle sur notre sol.
En troisième lieu, le gouvernement, sous couvert de réforme sociale, multiplie les réformes qui tétanisent les chefs d’entreprise (pénibilité, syndicats de branche, retour partiel à la retraite à 60 ans, etc.). Or il n’y aura pas de réindustrialisation iconomique, c’est-à-dire intégrant les apports de l’informatisation de la production et de la distribution, de la robotique et des plateformes numériques, sans alignement de la fiscalité du capital sur celle de nos compétiteurs : régime suédois de la fiscalité du capital (prélèvement forfaitaire de 30 % sur dividendes, intérêts et plus-values), fiscalité anglo-suédoise sur l’impôt sur les sociétés (20 % sur les bénéfices mis en réserve et, dans un premier temps, à 30 % sur les bénéfices distribués), fiscalité des revenus des ménages réformée.
L’écrasement fiscal du capital à l’automne 2012 est le péché originel du quinquennat que le CICE et le pacte de responsabilité ne peuvent effacer. Surtaxer le capital au démarrage d’une révolution industrielle hyperentrepreneuriale et hypercapitalistique relève du vice intellectuel, voire du vice tout court.
Il faut arrêter de changer constamment la donne sociale. Il est impératif de passer à un régime fixant les grands principes par la loi et laissant les entreprises régler les détails avec les partenaires sociaux du terrain.
Il faut massivement simplifier notre structure institutionnelle (50 départements et 2 000 communes suffisent) et redonner un rôle fort à un État stratège léger mais visionnaire aidant les métropoles et l’ensemble des territoires à redonner au pays la croissance qu’il appelle de tous ses espoirs. L’investissement productif doit être notre seule boussole.
Il faut rapidement bouger ou crever. Le réel n’attendra pas deux ans pour s’imposer.
Etude des propositions économiques du Front National, commandée par Le Figaro – 14/11/2014
Pour analyser le programme économique du Front national, j’ai choisi deux documents : le « Programme politique du Front national » disponible sur son site, lourd de 106 pages, et l’interview donnée par Marine Le Pen au JDD le 2 novembre 2014.
Le second document donne la substance du premier. Mme Le Pen déclare : « Il faut radicalement changer de modèle, de logiciel. Il faut rompre avec l’extrémisme ultralibéral, qui est un choix idéologique au même titre que l’était le communisme. Cela veut dire retrouver notre monnaie, l’adapter à notre économie, ce qui nous permettra de retrouver la compétitivité. Il faut ensuite retrouver la maîtrise de notre économie, faire le choix du patriotisme économique, mettre en place des mesures aujourd’hui interdites par Bruxelles avec l’avantage donné aux entreprises françaises dans l’accès aux marchés publics. Et maîtriser nos frontières économiques en mettant en place des droits de douane modulés contre la concurrence internationale déloyale. » Plus loin, elle note : « La priorité nationale est une priorité du FN. (…) C’est aussi l’immigration qui aggrave considérablement les déficits sociaux. »
Elle ajoute, à propos des mêmes orientations qu’elles partageraient avec l’extrême gauche : « Elle fait souvent le bon constat, mais elle ne va pas au bout de la logique. Ils sont soi-disant contre l’Europe, mais ils refusent de remettre en place des frontières économiques nationales. Ils sont soi-disant contre l’ultralibéralisme, mais ils refusent toute idée de maîtrise de l’immigration. Or l’immigration est un des leviers de l’ultralibéralisme. »
Le premier document donne des compléments à ces propos. Il est indiqué qu’il est nécessaire que la Banque de France puisse acheter des titres de dette publique tandis que « l’État doit inciter fortement les institutions financières à allouer en priorité l’épargne à long terme des Français à la dette publique ». Par ailleurs : « La refondation de notre croissance, condition indispensable à un désendettement dans la durée, reposera sur la politique volontariste de souveraineté monétaire retrouvée, de réindustrialisation et de protection aux frontières qui sera mise en œuvre.»
Les options du FN sont donc explicites :
Ces options sont cohérentes avec la vision péroniste mise en place en Argentine dans les années 1950 : priorité nationale, reprise en main des entreprises par l’État à l’abri de droits de douane et de quotas, monétisation de la dette. Elles sont également compatibles avec la vision marxiste, d’où le satisfecit de Mme Le Pen à l’extrême gauche, avec la planification de l’industrie nationale et le contrôle des investissements des entreprises, le très net alourdissement du progressisme fiscal qui est déjà en France un des plus élevés au monde, si ce n’est le plus élevé au monde.
Le « marinopénisme », doctrine de Marine Le Pen, est donc un marxisme péroniste revendiqué qui se double d’une coupure franche de l’Union européenne, à la fois marché unique et monnaie unique.
Le marinopénisme est en contradiction avec les faits, ce qui ne gênera pas les leaders du FN, mais aussi avec le « jeanpénisme », doctrine de Jean-Marie Le Pen.
Le marinopénisme vise en effet à donner la priorité aux Français « de souche » sur les immigrés et aux entreprises françaises sur les importations liées à l’ultralibéralisme. Que l’on veuille rétablir une concurrence équilibrée entre producteurs nationaux et étrangers en imposant un cadre social, fiscal et environnemental mondial par une intégration de la trace carbone des produits importés par des droits compensatoires ou en faisant payer la protection sociale par les importations comme par la production nationale grâce à un mécanisme de « TVA sociale » est souhaitable et justifié. Mais fermer les frontières de facto par des droits de douane et des quotas ignore que la moitié de notre production industrielle est exportée, que nos secteurs économiques les plus dynamiques sont les plus internationalisés et que la production nationale est absente de nombreux secteurs, comme les produits numériques fortement demandés par les Français. Le marinopénisme conduirait à une combinaison d’effondrement des industries exportatrices et de pénuries correspondant aux produits importés pour lesquels il n’existe pas d’offre nationale. La reflation salariale combinée à la monétisation de la dette entraînerait une forte inflation couplée à la chute du taux de change de la nouvelle monnaie, le « marinofranc ».
Le marinopénisme conduirait à une paupérisation violente du pays et à une explosion du chômage et de la pauvreté de celles que l’on prétend protéger, les classes populaires. La même analyse s’applique aux propositions de l’extrême gauche tant admirée par Mme Le Pen. Par ailleurs, Mme Le Pen note que l’ultralibéralisme et le communisme sont des idéologies, notion qui s’applique parfaitement au marinopénisme compte tenu de sa structuration intellectuelle.
Surtout, le marinopénisme est l’inverse du jeanpénisme, qui prônait il y a exactement vingt ans la suppression non seulement de l’impôt sur la fortune, mais aussi de l’impôt sur le revenu ! Le jeanpénisme était une combinaison de provocations et d’ultralibéralisme. Mme Le Pen s’en est démarquée pour devenir « éligible », ce qui n’intéressait pas son père, tout occupé à ses agressifs jeux de mots. Elle voue aux gémonies l’ultralibéralisme, l’internationalisme, l’européisme, mais aussi l’Union européenne elle-même. Même si l’Europe est critiquable de s’offrir au monde sans réciprocité, il vaudrait mieux la consolider que de vouloir l’« exploser ». Le marinopénisme ne reste fidèle au jeanpénisme que sur l’exécration des immigrés.
Il faut donc cesser de dire que le marinopénisme est « fumeux ». Il est au contraire explicite et enraciné dans des doctrines aux fortes colorations historiques.